{"id":1462,"date":"2026-05-25T21:28:53","date_gmt":"2026-05-25T21:28:53","guid":{"rendered":"https:\/\/stoeck.fr\/WP1\/?p=1462"},"modified":"2026-06-17T21:35:56","modified_gmt":"2026-06-17T21:35:56","slug":"la-folie-de-salome","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/stoeck.fr\/WP1\/la-folie-de-salome\/","title":{"rendered":"La folie de Salom\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle ou la mise en sc\u00e8ne de l\u2019inconscient<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si on demandait \u00e0 un psychiatre quel a \u00e9t\u00e9 le trouble mental vedette de la fin du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, il est plus que probable qu\u2019il r\u00e9pondrait&nbsp;: l\u2019hyst\u00e9rie. C\u2019\u00e9tait \u00e0 l\u2019\u00e9poque \u00ab&nbsp;la grande n\u00e9vrose&nbsp;\u00bb, celle dont tout le monde parlait et dont toute la communaut\u00e9 scientifique essayait, par les voies les plus diverses, de d\u00e9chiffrer les \u00e9nigmes. \u00c0 la Salp\u00eatri\u00e8re, Charcot, qui venait d\u2019ouvrir, presque \u00e0 lui seul, l\u2019immense chapitre de la neurologie, y consacrait d\u00e9sormais tout son temps et toute son \u00e9nergie. \u00c0 Nancy, Bernheim \u00e9lucidait patiemment, pour en percer les secrets, les myst\u00e8res de la relation hypnotique. \u00c0 Vienne, Freud commen\u00e7ait, en \u00e9coutant ses belles compatriotes, \u00e0 \u00e9laborer progressivement les premi\u00e8res hypoth\u00e8ses de ce qui allait devenir la psychanalyse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019hyst\u00e9rie n\u2019\u00e9tait pourtant pas une maladie nouvelle puisqu\u2019un papyrus \u00e9gyptien en fait mention plus d\u2019un mill\u00e9naire avant notre \u00e8re. Elle tire son nom d\u2019ut\u00e9rus parce que les m\u00e9decins \u00e9gyptiens, et apr\u00e8s eux Platon et Hippocrate, attribuaient ses sympt\u00f4mes aux p\u00e9r\u00e9grinations intempestives de l\u2019ut\u00e9rus dans le corps de la femme. En se rapprochant du diaphragme, l\u2019ut\u00e9rus provoquait, pensaient-ils, des acc\u00e8s de suffocation ou des attaques d\u2019angoisse et, en touchant d\u2019autres organes, des crises qui ressemblaient \u00e0 l\u2019\u00e9pilepsie mais en diff\u00e9raient sur bien des points.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si bizarre que cela nous paraisse aujourd\u2019hui, ces conceptions furent accept\u00e9es et propag\u00e9es par la m\u00e9decine officielle jusqu\u2019\u00e0 une \u00e9poque relativement r\u00e9cente.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, l\u2019hyst\u00e9rie prit la forme de \u00ab&nbsp;vapeurs&nbsp;\u00bb. Elles se traduisaient par des pertes de conscience incompl\u00e8tes mais spectaculaires ou des troubles divers qui apparaissaient et disparaissaient sans qu\u2019on puisse en d\u00e9couvrir les causes. Toutes les femmes, tout au moins celles des classes sociales les plus \u00e9lev\u00e9es, avaient des vapeurs que l\u2019on gu\u00e9rissait en leur donnant \u00ab&nbsp;des sels&nbsp;\u00bb. Dans <em>Les noces de Figaro<\/em>, Suzanne vient dire au Comte&nbsp;: \u00ab&nbsp;Votre \u00e9pouse \u00e0 ses vapeurs et demande le flacon de sels.&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Prenez-le&nbsp;\u00bb, dit le Comte. Comme elle veut le rapporter, celui-ci, galant, lui dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Gardez-le pour vous.&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Pour moi&nbsp;? r\u00e9pond Suzanne, mais ce ne sont pas des malaises pour les femmes de ma condition&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, les vapeurs disparaissent et l\u2019hyst\u00e9rie lui succ\u00e8de sous son nom avec une ampleur qu\u2019elle n\u2019avait jamais connue jusque-l\u00e0&nbsp;: \u00e0 la moindre contrari\u00e9t\u00e9 et en tous lieux, pourvu qu\u2019ils soient publics, on voyait des femmes perdre connaissance, se rouler par terre, s\u2019agiter en tout sens et se contorsionner de fa\u00e7on suggestive, en imitant de mani\u00e8re caricaturale les diff\u00e9rentes phases de la crise d\u2019\u00e9pilepsie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De fa\u00e7on plus discr\u00e8te, mais tout aussi myst\u00e9rieuse, les m\u00e9decins observaient, \u00e9galement chez des femmes, de curieuses paralysies, qui ne correspondaient \u00e0 aucune distribution nerveuse connue, et des troubles bizarres de la parole ou de la vue, qu\u2019aucune l\u00e9sion ne permettait d\u2019expliquer. L\u2019hyst\u00e9rie, qui s\u00e9vissait \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e9galement dans tous les milieux, laissait perplexes les m\u00e9decins et les psychiatres d\u00e9sempar\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Prenant la t\u00eate du service des hyst\u00e9riques \u00e0 la Salp\u00eatri\u00e8re, Charcot \u00e9mit l\u2019hypoth\u00e8se qu\u2019elle devait \u00eatre une maladie neurologique de m\u00eame nature que celles qu\u2019il venait de d\u00e9couvrir, comme la scl\u00e9rose lat\u00e9rale amyotrophique, par exemple, qui porte son nom et qu\u2019il suffirait d\u2019en d\u00e9crire avec soin les diff\u00e9rentes phases pour en trouver l\u2019origine dans une r\u00e9gion particuli\u00e8re du cerveau. Lors de ses c\u00e9l\u00e8bres le\u00e7ons du mardi, il hypnotisait des femmes qui se livraient sans retenue et de fa\u00e7on st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e, devant un public mondain et fascin\u00e9, \u00e0 des contorsions bizarres et des attitudes \u00e9rotiques, que la d\u00e9cence de l\u2019\u00e9poque n\u2019aurait certainement pas tol\u00e9r\u00e9es en dehors d\u2019une enceinte m\u00e9dicale. On sut plus tard que les hyst\u00e9riques de Charcot \u00e9taient, avant \u00ab&nbsp;d\u2019entrer en sc\u00e8ne&nbsp;\u00bb, d\u00fbment chapitr\u00e9es par des assistants complaisants qui leur apprenaient comment il fallait se comporter devant le Ma\u00eetre&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 Nancy, Bernheim, qui s\u2019int\u00e9ressait \u00e9galement \u00e0 l\u2019hypnose et \u00e0 l\u2019hyst\u00e9rie, \u00e9tait d\u2019un avis oppos\u00e9 \u00e0 celui de Charcot et pensait que l\u2019hyst\u00e9rie n\u2019avait pas d\u2019origine neurologique. Une querelle m\u00e9morable s\u2019\u00e9leva entre les deux \u00c9coles et l\u2019hyst\u00e9rie de la Salp\u00eatri\u00e8re fut qualifi\u00e9e par Bernheim \u00abd\u2019hyst\u00e9rie de culture&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Malgr\u00e9 des descriptions cliniques tr\u00e8s pr\u00e9cises, \u00ab&nbsp;l\u2019hyst\u00e9rie \u00e0 la Charcot&nbsp;\u00bb ne fit jamais la preuve de son origine organique et les hypoth\u00e8ses organicistes du Ma\u00eetre furent abandonn\u00e9es par ses \u00e9l\u00e8ves. L\u2019un d\u2019eux, Babinski, exasp\u00e9r\u00e9 sans doute par la r\u00e9sistance de l\u2019hyst\u00e9rie \u00e0 se ranger dans les rayons de la neurologie, d\u00e9cida de la rayer de la carte des maladies v\u00e9ritables et la d\u00e9baptisa sous le nom de \u00ab&nbsp;pithiatisme&nbsp;\u00bb. Il avait forg\u00e9 le terme \u00e0 partir du verbe grec <em>peitha\u00f4<\/em>, qui signifie sugg\u00e9rer, parce que, disait-il, \u00ab&nbsp;les troubles hyst\u00e9riques apparaissent et disparaissent sous l\u2019effet de la suggestion&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire, dans son esprit, qu\u2019ils \u00e9taient factices et que l\u2019hyst\u00e9rie n\u2019\u00e9tait qu\u2019une fausse maladie, invent\u00e9e par des simulatrices.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On pouvait donc penser que le pithiatisme de Babinski avait, une fois pour toutes, sonn\u00e9 le glas de l\u2019hyst\u00e9rie mais c\u2019\u00e9tait sans compter sur sa plasticit\u00e9 et son g\u00e9nie de la m\u00e9tamorphose. Cette \u00e9trange n\u00e9vrose a, en effet, la curieuse facult\u00e9 de toujours rena\u00eetre de ses cendres et d\u2019imiter toutes les maladies, \u00e0 condition que celles-ci soient nouvelles et intriguent les m\u00e9decins.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Instruit par l\u2019\u00e9chec de Charcot, dont il avait \u00e9t\u00e9 l\u2019\u00e9l\u00e8ve admiratif, et fort de la m\u00e9thode hypnotique, dont il \u00e9tait venu apprendre la technique \u00e0 Nancy, Freud releva malgr\u00e9 tout le d\u00e9fi quand il comprit que, si l\u2019on voulait percer les secrets de l\u2019hyst\u00e9rie, il fallait s\u2019engager dans une voie toute diff\u00e9rente. Il avait observ\u00e9 \u00e0 Vienne des hyst\u00e9riques, qui ne diff\u00e9raient gu\u00e8re de celles de Paris, et avait constat\u00e9 que beaucoup d\u2019entre elles refusaient ses suggestions hypnotiques en le priant de les laisser parler et dire ce qu\u2019elles voulaient.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce qu\u2019il fit et il constata avec \u00e9tonnement que ce qu\u2019elles \u00e9voquaient tournait r\u00e9guli\u00e8rement autour du sexe, des relations ambigu\u00ebs qu\u2019elles avaient eues dans leur enfance avec leur p\u00e8re, de la jalousie qu\u2019elles nourrissaient envers leur m\u00e8re ou de la haine plus ou moins voil\u00e9e qu\u2019elles entretenaient \u00e0 l\u2019\u00e9gard de leurs fr\u00e8res ou de leurs s\u0153urs. Freud se dit qu\u2019il fallait peut-\u00eatre accorder de l\u2019importance \u00e0 toutes ces choses bizarres parce qu\u2019elles paraissaient venir d\u2019un \u00e9trange continent, \u00ab&nbsp;jusque-l\u00e0 cach\u00e9 \u00e0 la conscience des hommes&nbsp;\u00bb. Les hyst\u00e9riques venaient d\u2019apprendre \u00e0 Freud ce qu\u2019\u00e9tait l\u2019inconscient.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Enthousiasm\u00e9 par sa d\u00e9couverte, il proposa, d\u00e8s 1895, pour expliquer leurs troubles, une th\u00e9orie qui lui paraissait plausible. \u00abElles souffraient, affirmait-il, de r\u00e9miniscences&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire de souvenirs enfouis mais toujours actifs. Elles avaient \u00e9t\u00e9 traumatis\u00e9es dans leur enfance par des relations sexuelles incestueuses et portaient \u00e0 leur insu de lourds secrets, dont elles ignoraient la signification mais qui pouvaient \u00eatre d\u00e9voil\u00e9s et \u00e9limin\u00e9s par la nouvelle m\u00e9thode d\u2019analyse du psychisme qu\u2019il venait d\u2019inventer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019\u00e9tait aller un peu vite, et Freud dut plus tard changer son hypoth\u00e8se et lui en substituer une autre plus complexe et plus exacte. Ce qui ne changea pas, en revanche, c\u2019est le regard nouveau qu\u2019il avait port\u00e9 sur l\u2019hyst\u00e9rie, regard qui enthousiasma, outre beaucoup de psychiatres \u00e0 Vienne et dans le monde, des artistes et des \u00e9crivains qui s\u2019empar\u00e8rent de ses th\u00e9ories pour les appliquer \u00e0 la litt\u00e9rature, au th\u00e9\u00e2tre, \u00e0 la peinture et au cin\u00e9ma.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019op\u00e9ra ne pouvait rester \u00e0 l\u2019\u00e9cart de cette mode naissante et, \u00e0 partir de 1900, \u00ab&nbsp;la n\u00e9vrose fin de si\u00e8cle&nbsp;\u00bb commen\u00e7a \u00e0 s\u2019incarner dans des figures embl\u00e9matiques telles que Salom\u00e9, Elektra, ou Lulu. L\u2019hyst\u00e9rie, revue et corrig\u00e9e par la psychanalyse, se mit \u00e0 envahir les sc\u00e8nes lyriques et fut transfigur\u00e9e par les stridences de la musique moderne et les vocalises des sopranos. Laissons donc maintenant chanter les h\u00e9ro\u00efnes de cette folie nouvelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Salom\u00e9<em>, une hyst\u00e9rie biblique<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Richard Strauss (1864-1949) a tir\u00e9 <em>Salom\u00e9<\/em> d\u2019une pi\u00e8ce d\u2019Oscar Wilde, qui lui-m\u00eame s\u2019\u00e9tait inspir\u00e9 d\u2019un \u00e9pisode des \u00c9vangiles, dont le r\u00e9cit, pourtant assez bref, a eu un impact consid\u00e9rable dans tous les domaines de l\u2019art, en particulier dans celui de la peinture.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Deux \u00e9vang\u00e9listes seulement, Matthieu et Marc, relatent l\u2019histoire de Salom\u00e9 et le font en quelques lignes&nbsp;: Jean, dit le Baptiste (dans l\u2019op\u00e9ra Iokanaan), tenu par le peuple pour le dernier des proph\u00e8tes, se r\u00e9pandait en impr\u00e9cations contre le roi H\u00e9rode parce qu\u2019il l\u2019accusait d\u2019inceste pour avoir pris pour \u00e9pouse H\u00e9rodiade (dans l\u2019op\u00e9ra, H\u00e9rodias), la femme de son fr\u00e8re. Il avait gard\u00e9 ce fr\u00e8re douze ans en prison, l\u2019avait finalement fait mettre \u00e0 mort et avait \u00e9pous\u00e9 sa femme avec qui il vivait d\u00e9sormais une relation, jug\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9poque incestueuse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Jean avait d\u00e9nonc\u00e9 cet inceste au cours de pr\u00eaches enflamm\u00e9s et, pour cette raison, croupissait maintenant dans une prison citerne, creus\u00e9e dans le roc sous le palais d\u2019H\u00e9rode. Celui-ci ne se d\u00e9cidait pas \u00e0 le faire ex\u00e9cuter car il l\u2019admirait secr\u00e8tement et le craignait, parce que Jean annon\u00e7ait la venue imminente d\u2019un autre proph\u00e8te, plus grand et plus puissant que lui, qui avait le pouvoir de ressusciter les morts. Cette perspective terrorisait H\u00e9rode, qui tremblait \u00e0 l\u2019id\u00e9e de voir un jour son fr\u00e8re assassin\u00e9 revenir lui demander des comptes&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est dans ces circonstances, poursuivent les \u00e9vang\u00e9listes, qu\u2019\u00e0 quelque temps de l\u00e0, fut donn\u00e9 un banquet en l\u2019honneur de l\u2019anniversaire du t\u00e9trarque (son titre officiel). H\u00e9rode, sans doute \u00e9m\u00e9ch\u00e9 par de trop fortes libations, avait demand\u00e9 \u00e0 Salom\u00e9 (dont le nom nous est connu par l\u2019historien juif Flavius Jos\u00e8phe), la fille d\u2019H\u00e9rodiade et de son fr\u00e8re, de danser devant lui, en lui promettant, si elle acceptait, de lui donner en r\u00e9compense tout ce qu\u2019elle voudrait, \u00ab&nbsp;fut-ce la moiti\u00e9 de son royaume&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Apr\u00e8s une danse lascive, au cours de laquelle, selon la l\u00e9gende, elle avait enlev\u00e9 successivement ses sept voiles, et influenc\u00e9e par sa m\u00e8re qui ne pardonnait pas au proph\u00e8te de l\u2019accuser d\u2019inceste, Salom\u00e9 avait demand\u00e9, pour prix de sa danse, \u00ab&nbsp;qu\u2019on lui apporte, sur un plateau d\u2019argent,&nbsp;la t\u00eate de Jean&nbsp;\u00bb. Contrari\u00e9 et effray\u00e9 par ce d\u00e9sir insolite, H\u00e9rode avait tent\u00e9 de r\u00e9sister en offrant \u00e0 la danseuse toutes sortes d\u2019objets pr\u00e9cieux mais, devant ses refus et li\u00e9 par son serment, il avait finalement, avec beaucoup de r\u00e9ticence, envoy\u00e9 le bourreau d\u00e9capiter le proph\u00e8te, \u00ab&nbsp;dont la t\u00eate, \u00e9crit Matthieu, fut apport\u00e9e sur un plat et donn\u00e9e \u00e0 la jeune fille, qui la porta \u00e0 sa m\u00e8re&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette phrase, o\u00f9 se m\u00ealent sadisme et beaut\u00e9, a frapp\u00e9 pour des si\u00e8cles l\u2019imagination des peintres et l\u2019on ne compte plus aujourd\u2019hui le nombre de tableaux repr\u00e9sentant la sc\u00e8ne. C\u2019est pourquoi Jean, dit le Baptiste, reste, avec Louis XVI, le d\u00e9capit\u00e9 le plus c\u00e9l\u00e8bre de l\u2019histoire. Il est consid\u00e9r\u00e9 par les \u00e9vang\u00e9listes comme le premier martyr de la chr\u00e9tient\u00e9 et la responsabilit\u00e9 de son meurtre est enti\u00e8rement rejet\u00e9e par eux sur H\u00e9rodiade. Salom\u00e9, en revanche, n\u2019est mentionn\u00e9e que comme un instrument dans les mains de sa m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Malgr\u00e9 la s\u00e9cheresse de la description des \u00e9vang\u00e9listes, l\u2019image, unique dans l\u2019histoire, de la t\u00eate d\u2019un homme, port\u00e9e en r\u00e9compense sur un plateau d\u2019argent \u00e0 une jeune danseuse a, outre les peintres, inspir\u00e9 les \u00e9crivains qui tous, pour Salom\u00e9, ont eu les yeux d\u2019H\u00e9rode. Des \u0153uvres nombreuses, qui ont pris pour th\u00e8me la fin tragique de Jean Baptiste, la pi\u00e8ce d\u2019Oscar Wilde est sans doute la plus int\u00e9ressante, tant par ses qualit\u00e9s litt\u00e9raires que parce qu\u2019elle a inspir\u00e9 le livret de l\u2019op\u00e9ra de Richard Strauss. La transposition musicale d\u2019un des \u00e9pisodes les plus spectaculaires du Nouveau Testament comble autant les croyants que les m\u00e9lomanes en livrant \u00e0 leur admiration la plus path\u00e9tique des sc\u00e8nes de folie \u00e0 l\u2019op\u00e9ra.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tout est donc parti d\u2019une pi\u00e8ce d\u2019Oscar Wilde, que celui-ci a \u00e9crit directement en fran\u00e7ais, \u00e0 Paris, en novembre 1891. Tenant peu compte de la v\u00e9rit\u00e9 \u00e9vang\u00e9lique, il a profond\u00e9ment modifi\u00e9 le d\u00e9roulement de l\u2019histoire. Pour des raisons qui tiennent \u00e0 la fois \u00e0 son sens personnel de l\u2019esth\u00e9tique et aux modes de son temps, il a invers\u00e9 les r\u00f4les d\u2019H\u00e9rodiade et de Salom\u00e9&nbsp;: alors que pour les \u00e9vang\u00e9listes, c\u2019est H\u00e9rodiade qui est enflamm\u00e9e de haine pour Jean et seule responsable de sa mort, pour Oscar Wilde, c\u2019est Salom\u00e9 la seule et vraie coupable. Contre toute vraisemblance, il la suppose amoureuse du proph\u00e8te et la transforme, ainsi, en unique responsable du drame.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u00e8s qu\u2019elle entend la voix de Jean, sortant de la \u00ab&nbsp;citerne&nbsp;\u00bb o\u00f9 il est tenu prisonnier, Salom\u00e9 est transport\u00e9e, s\u00e9duite, et elle s\u2019engage sur la pente folle d\u2019un amour impossible qui, par degr\u00e9s successifs, va la conduire, elle et tout son entourage, \u00e0 la catastrophe. C\u2019est sur son amour fou que repose le d\u00e9roulement du drame et c\u2019est lui seul qui sera \u00e0 l\u2019origine du meurtre de Jean. Dans la pi\u00e8ce de Oscar Wilde, H\u00e9rodiade ne joue plus qu\u2019un r\u00f4le secondaire, voire mod\u00e9rateur, lorsqu\u2019elle essaye en vain d\u2019\u00e9viter \u00e0 H\u00e9rode les pi\u00e8ges d\u2019une tentation dont elle ne devine que trop les cons\u00e9quences fatales. De grande responsable, elle devient victime.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Jean, en revanche, garde son statut de proph\u00e8te visionnaire, fanatique et intransigeant. Wilde situe son personnage embl\u00e9matique \u00e0 la jonction de deux mondes, celui de l\u2019Ancien Testament, qui dispara\u00eet, celui du Nouveau Testament, en train de na\u00eetre. Le message, que Jean ne se lasse pas de clamer, oscille ainsi entre les impr\u00e9cations inspir\u00e9es par le Dieu cruel de l\u2019Ancien Testament et les appels \u00e0 la compassion, qui annoncent d\u00e9j\u00e0 la r\u00e9demption et le pardon de celui au nom duquel il parle. Dans cet entre-deux d\u00e9licat, il fait figure de victime d\u00e9sign\u00e9e car sa vision proph\u00e9tique appartient au monde qui vient et son regard sur ce qui l\u2019entoure, d\u00e9j\u00e0 au pass\u00e9. En pr\u00e9disant la venue de temps nouveaux o\u00f9 r\u00e9gneront la paix et la concorde, il ne voit plus autour de lui que mal et destruction.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Jean, la future victime, sera toutefois pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 dans la mort par une victime plus humble, annonciatrice du drame qui se pr\u00e9pare. Narraboth, l\u2019obscur officier syrien, en garde devant la prison de Jean, \u00e9bloui par la beaut\u00e9 de Salom\u00e9, en est tomb\u00e9 sur-le-champ \u00e9perdument amoureux et quand la Princesse lui demande de lib\u00e9rer Jean, parce qu\u2019elle veut contempler le corps de celui dont elle ne conna\u00eet que la voix, il ne r\u00e9siste pas, trahit tous ses devoirs et ouvre la porte de la prison. Son amour insolite n\u2019est l\u00e0 que pour t\u00e9moigner de la puissance mal\u00e9fique de la s\u00e9duction de Salom\u00e9. Quand Narraboth comprend, mais trop tard, que la jeune vierge s\u2019est seulement servi de lui, il se suicide sans que personne ou presque n\u2019y pr\u00eate attention.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Oscar Wilde&nbsp;a parfaitement compris et montr\u00e9 les causes psychologiques, sinon freudiennes, de la folie meurtri\u00e8re de Salom\u00e9 et sa&nbsp;pi\u00e8ce est une excellente illustration de la \u00ab&nbsp;n\u00e9vrose&nbsp;fin de si\u00e8cle&nbsp;\u00bb telle que l\u2019ont vue les psychiatres et les psychanalystes. Mais elle appartient aussi au contexte litt\u00e9raire d\u2019une \u00e9poque dont Wilde partageait les go\u00fbts et subissait les influences. Or, \u00e0 la fin du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, la mode \u00e9tait \u00e0 la \u00ab&nbsp;d\u00e9cadence&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le terme \u00e9tait apparu pour la premi\u00e8re fois dans un recueil de po\u00e8mes de Paul Verlaine, <em>Jadis et Nagu\u00e8re<\/em>, et avait \u00e9t\u00e9 adopt\u00e9 par une revue qui avait paru de fa\u00e7on \u00e9ph\u00e9m\u00e8re de 1886 \u00e0 1889. <em>Le D\u00e9cadent<\/em>, c\u2019\u00e9tait son titre, regroupait, outre Verlaine, d\u2019autres po\u00e8tes comme Laurent Taillade, Georges Rodenbach, Jean Mor\u00e9as qui, sous ce vocable provocant, entendaient s\u2019opposer au romantisme d\u00e9clinant. C\u2019est en France que le mouvement avait pris le plus d\u2019ampleur mais les r\u00e9f\u00e9rences et les admirations des \u00ab&nbsp;d\u00e9cadents&nbsp;\u00bb d\u00e9passaient largement les fronti\u00e8res. Ils se r\u00e9clamaient de Schopenhauer en philosophie, de Wagner en musique, de Baudelaire en po\u00e9sie, de Gustave Moreau et d\u2019Odilon Redon en peinture.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Villiers de l\u2019Isle Adam, St\u00e9phane Mallarm\u00e9, Tristan Corbi\u00e8re avaient appartenu au mouvement mais c\u2019est Huysmans qui en a laiss\u00e9 la meilleure incarnation litt\u00e9raire avec son roman <em>\u00c0 rebours<\/em>. Son personnage principal, Des Esseintes, est un d\u00e9marquage romanesque de l\u2019excentrique Robert de Montesquiou, et reste encore aujourd\u2019hui le mod\u00e8le le plus achev\u00e9 du raffin\u00e9 d\u00e9cadent vu par cette \u00e9poque, pour qui le but supr\u00eame et unique de la vie est de tirer de tous ses sens un plaisir maximum. Salom\u00e9, pour laquelle Des Esseintes avait une passion particuli\u00e8re, \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e par lui comme ayant touch\u00e9 au sommet de l\u2019esth\u00e9tisme en m\u00ealant beaut\u00e9 du corps et obsession de la mort.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, les d\u00e9cadents cherchaient \u00e0 s\u2019\u00e9vader de la trivialit\u00e9 bourgeoise en affirmant leur go\u00fbt exclusif pour le raffin\u00e9 et l\u2019artificiel, les th\u00e8mes morbides et pessimistes, les n\u00e9ologismes \u00e9tranges et pr\u00e9cieux. Ils se situaient d\u2019eux-m\u00eames et volontairement \u00e0 la limite du pathologique, soit en utilisant, comme le S\u00e2r P\u00e9ladan, un style affect\u00e9 et ampoul\u00e9, illisible aujourd\u2019hui, soit en cr\u00e9ant, comme Alfred Jarry, des personnages proches de la psychiatrie, comme le p\u00e8re Ubu et son immortelle m\u00e8re Ubu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le d\u00e9cadentisme disparut cependant assez rapidement de la sc\u00e8ne litt\u00e9raire en se diluant dans le symbolisme dont l\u2019avenir fut assur\u00e9 par des \u0153uvres de plus grande qualit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sans appartenir officiellement au mouvement, Oscar Wilde y avait \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s li\u00e9 et il comptait parmi les d\u00e9cadents de nombreux amis. Il est donc tout \u00e0 fait naturel que ce contexte culturel l\u2019ait influenc\u00e9 dans le choix de ses personnages et l\u2019ait incit\u00e9 \u00e0 porter \u00e0 la sc\u00e8ne une figure de vierge criminelle qui avait s\u00e9duit les artistes de toute une \u00e9poque. Ce qui frappe dans les tableaux c\u2019est que Salom\u00e9 y est r\u00e9guli\u00e8rement repr\u00e9sent\u00e9e dans des attitudes passionnelles, qui \u00e9voquent d\u2019assez pr\u00e8s celles de l\u2019hyst\u00e9rie telle que l\u2019iconographie photographique rassembl\u00e9e \u00e0 la Salp\u00eatri\u00e8re par les \u00e9l\u00e8ves de Charcot nous l\u2019a transmise. Il n\u2019est donc pas interdit de penser qu\u2019ils ont pu peut-\u00eatre s\u2019en inspirer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cela dit, en \u00e9crivant sa pi\u00e8ce, Oscar Wilde ne s\u2019est pas content\u00e9 de subir des influences picturales et litt\u00e9raires. Il a d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment cherch\u00e9 \u00e0 donner \u00e0 ses dialogues une dimension musicale en choisissant des mots aux sonorit\u00e9s \u00e9tranges et en privil\u00e9giant des phrases courtes et incisives, inspir\u00e9es souvent de l\u2019<em>H\u00e9rodiade<\/em> de Flaubert, dont les aff\u00e8teries de style pr\u00e9figurent le mouvement d\u00e9cadent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Wilde a \u00e9crit sa pi\u00e8ce directement en fran\u00e7ais et, \u00e9crit Georges Pucher, \u00ab&nbsp;il consultait fr\u00e9quemment, en \u00e9crivant les dialogues, un manuel de fran\u00e7ais \u00e9l\u00e9mentaire, qu\u2019il portait toujours sur lui&nbsp;\u00bb. Ce d\u00e9tail avait d\u00fb \u00eatre connu d\u2019un critique du <em>Times<\/em> qui lui avait fait le reproche \u00ab&nbsp;d\u2019\u00e9crire une langue proche des phrases d\u2019exercice d\u2019un manuel \u00e0 l\u2019usage des \u00e9trangers&nbsp;\u00bb. Reproche qui devait s\u2019av\u00e9rer une qualit\u00e9, quand il s\u2019est agi de transposer la pi\u00e8ce en livret d\u2019op\u00e9ra. C\u2019est, en effet, la richesse des images et le rythme r\u00e9p\u00e9titif des phrases qui ont permis \u00e0 Strauss de donner \u00e0 sa musique et aux partitions du chant une dynamique qui va crescendo du d\u00e9but \u00e0 la fin de l\u2019op\u00e9ra sans que des coupures ou des temps morts viennent ralentir la tragique ascension du drame.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au moment o\u00f9 Strauss composa son op\u00e9ra, Wilde \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 mort. Il n\u2019a donc pas connu l\u2019\u0153uvre du compositeur mais il est plus que probable qu\u2019il l\u2019aurait approuv\u00e9e avec enthousiasme car la musique de Strauss et les partitions vocales des personnages suivent fid\u00e8lement ses intentions premi\u00e8res tout en les amplifiant et en les multipliant par des techniques que seul l&rsquo;op\u00e9ra peut mettre en \u0153uvre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est sur la version fran\u00e7aise de la pi\u00e8ce de Wilde que Richard Strauss a compos\u00e9, en 1905, une premi\u00e8re partition, en se faisant aider, dit-on, par son ami Romain Rolland pour les passages grammaticaux difficiles et les sonorit\u00e9s d\u2019une langue qu\u2019il connaissait mal. Mais, peu satisfait sans doute des intonations trop plates de la langue fran\u00e7aise, il composa ult\u00e9rieurement une deuxi\u00e8me version, cette fois sur un livret en allemand, \u00e9crit par Hedwig Lachmann. Lorsque l\u2019\u0153uvre est \u00e0 l\u2019affiche, un peu partout dans le monde, c\u2019est cette version allemande qui est toujours repr\u00e9sent\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Strauss rapporte en confidence que ce qui l\u2019a d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 composer un op\u00e9ra \u00e0 partir de la pi\u00e8ce d\u2019Oscar Wilde c\u2019est la phrase&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Wie sch\u00f6n ist die Princessin Salom\u00e9 heute abend<\/em>&nbsp;\u00bb (Que la princesse Salom\u00e9 est belle ce soir)&nbsp;! Il consid\u00e9ra comme un d\u00e9fi de traduire musicalement ce qui n\u2019\u00e9tait au d\u00e9part qu\u2019une vision de peintre et une esth\u00e9tique du regard, vision encore accentu\u00e9e par l\u2019omnipr\u00e9sence de la lune qui baigne la sc\u00e8ne de sa clart\u00e9 blafarde. C\u2019est la lune que Salom\u00e9 vient contempler et interpeller lorsque, au d\u00e9but de l\u2019op\u00e9ra, elle sort fatigu\u00e9e du banquet o\u00f9 elle s\u2019ennuie. Et c\u2019est la lune qui donne \u00e0 sa beaut\u00e9 son aspect irr\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Catherine Cl\u00e9ment pense que la pr\u00e9sence de l\u2019astre s\u00e9l\u00e8ne a plus qu\u2019un aspect esth\u00e9tique, elle l\u2019interpr\u00e8te comme un lien symbolique entre Salom\u00e9 et Jean&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tous les deux sont chastes, \u00e9crit-elle, g\u00e9meaux, consacr\u00e9s \u00e0 la lune\u2026 Ils sont vierges et, comme elle, ignorent tout de l\u2019amour et du sexe.&nbsp;\u00bb La lune, c\u2019est Diane, la d\u00e9esse chasseresse qui fuit les hommes et refuse de les rencontrer, et Salom\u00e9 c\u2019est Diane rencontrant pour la premi\u00e8re fois un homme\u2026 En attendant, elle rencontre d\u00e9j\u00e0 Narraboth, le jeune officier syrien. Strauss a conserv\u00e9 l\u2019\u00e9pisode de son suicide qui ouvre l\u2019op\u00e9ra sur une premi\u00e8re innocente victime.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour Philippe Godefroid, l\u2019op\u00e9ra tout entier est bas\u00e9 sur une trag\u00e9die du regard&nbsp;; Narraboth meurt d\u2019avoir trop regard\u00e9 Salom\u00e9 malgr\u00e9 les mises en garde du petit page qui le couve, lui, d\u2019un regard \u00ab&nbsp;Wildien&nbsp;\u00bb&nbsp;: \u00ab Tu la regardes trop. Il est dangereux de regarder les gens de cette fa\u00e7on\u2026 Il peut arriver un malheur.&nbsp;\u00bb H\u00e9rode, lui aussi, regarde trop et court ainsi \u00e0 sa perte. Il ne peut d\u00e9tacher ses yeux de Salom\u00e9, attir\u00e9 par le charme de la jeune fille, comme un papillon par la lumi\u00e8re. H\u00e9rodias a saisi le regard lubrique d\u2019H\u00e9rode et, comme le petit page pour Narraboth, elle tente de le mettre en garde&nbsp;: \u00ab&nbsp;Pourquoi la regardes-tu sans cesse&nbsp;?&nbsp;\u00bb H\u00e9rodias pressent la catastrophe qui menace H\u00e9rode car elle sent que le violent d\u00e9sir, que d\u00e9voile un tel regard, ne peut \u00eatre que porteur de mort.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais le plus pernicieux, le plus \u00e9trange, le plus tragique des regards, c\u2019est celui que Salom\u00e9 porte sur Iokanaan (dans l\u2019op\u00e9ra Jean a repris son nom biblique). Lorsqu\u2019elle voit le proph\u00e8te sortir de sa citerne, si beau, si pur, si blanc, \u00ab&nbsp;que l\u2019ivoire m\u00eame en serait jaloux&nbsp;\u00bb, elle ne se contient plus, ne se contr\u00f4le plus, ne se ma\u00eetrise plus. Elle d\u00e9taille avec obsc\u00e9nit\u00e9 toutes les parties d\u2019un corps dont elle ne se lasse pas de d\u00e9crire les beaut\u00e9s, dans une sorte de d\u00e9lire po\u00e9tique qui \u00e9voque le cantique des cantiques et les raffinements de langage des \u00ab&nbsp;d\u00e9cadents&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Iokanaan, lui, ne la regarde pas, ne veut rien voir&nbsp;; il ferme volontairement les yeux sur un monde auquel il n\u2019appartient d\u00e9j\u00e0 plus. Il n\u2019a plus de regard. Il n\u2019est qu\u2019une voix, ne se veut qu\u2019une voix et ne veut plus rien accorder \u00e0 son corps. Il se veut pur esprit, tourn\u00e9 vers le futur. Depuis qu\u2019il a commenc\u00e9 sa pr\u00e9dication, il \u00ab&nbsp;clame dans le d\u00e9sert&nbsp;\u00bb et annonce une bonne nouvelle que personne ne veut entendre. Dans l\u2019op\u00e9ra, on entend ses impr\u00e9cations de baryton, bien avant de savoir qui est l\u2019impr\u00e9cateur. La voix de Iokanaan d\u00e9range, insulte, maudit. \u00ab&nbsp;Fais-le taire, implore H\u00e9rodias. Cet homme vomit des injures contre moi&nbsp;!&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;C\u2019est un tr\u00e8s grand proph\u00e8te&nbsp;\u00bb, r\u00e9pond H\u00e9rode qui a peur de lui et craint ses anath\u00e8mes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Depuis qu\u2019un jour, sur les bords du Jourdain, il a rencontr\u00e9 celui qui l\u2019a \u00e9bloui, subjugu\u00e9, \u00e9merveill\u00e9, rien ne peut emp\u00eacher Iokanaan de parler et d\u2019annoncer l\u2019aube de jours nouveaux, de temps futurs qui seraient d\u00e9j\u00e0 en marche. Il parle de celui qui est plus grand que lui et qui viendra changer le monde&nbsp;: \u00ab&nbsp;Un jour viendra o\u00f9 le soleil s\u2019obscurcira comme un drap noir. Et la lune deviendra comme du sang, et les \u00e9toiles tomberont sur la terre comme les figues vertes tombent du figuier. Un jour viendra o\u00f9 les rois de la terre trembleront.&nbsp;\u00bb H\u00e9rode, qui est roi, tremble en entendant de telles paroles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quand on l\u2019extrait de sa citerne, Iokanaan n\u2019est pas impressionn\u00e9 par la lumi\u00e8re. Il ne chante pas la libert\u00e9 entrevue, comme les prisonniers dans <em>Fidelio<\/em>, mais continue \u00e0 convoquer le futur et \u00e0 ignorer le pr\u00e9sent. \u00c0 aucun moment il ne tourne les yeux vers Salom\u00e9. Il refuse de la voir parce que \u00ab&nbsp;s\u2019il la regardait il l\u2019aimerait&nbsp;\u00bb et il a peur de succomber \u00e0 son charme, ce charme qui, il le devine, est irr\u00e9sistible. .<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Iokanaan et Salom\u00e9 ne se rencontreront jamais parce qu\u2019ils sont sur des plan\u00e8tes diff\u00e9rentes&nbsp;: l\u2019un n\u2019est qu\u2019une voix, l\u2019autre qu\u2019un regard. Salom\u00e9 ne conna\u00eet ni le sexe ni l\u2019amour mais elle conna\u00eet son pouvoir sur les hommes, depuis qu\u2019elle a vu le d\u00e9sir briller dans les yeux d\u2019H\u00e9rode, lorsqu\u2019elle a dans\u00e9 devant lui. Mais le d\u00e9sir d\u2019H\u00e9rode n\u2019int\u00e9resse pas Salom\u00e9. Elle sait d\u2019instinct ce que Freud ne d\u00e9couvrira que deux mill\u00e9naires plus tard&nbsp;: le seul qu\u2019elle veut s\u00e9duire, c\u2019est celui dont elle est s\u00fbre qu\u2019il ne pourra pas la satisfaire. Elle refuse de voir H\u00e9rode implorant \u00e0 ses pieds et n\u2019a d\u2019yeux que pour celui qui ne la regarde pas, qui refuse de la regarder parce que ses certitudes le coupent du monde du sexe et de l\u2019amour.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Iokanaan et Salom\u00e9, rencontre impossible du croyant et de la s\u00e9ductrice, de l\u2019hyst\u00e9rique et du convaincu. Cette rencontre que Salom\u00e9 sait impossible, elle veut la vivre jusqu\u2019\u00e0 son terme, jusqu\u2019\u00e0 la mort parce qu\u2019elle sent que seule la mort peut les r\u00e9unir. Mort ou vif, Salom\u00e9 veut poss\u00e9der l\u2019inaccessible, celui dont le corps blanc et lisse comme l\u2019ivoire, presque nu sous sa peau de b\u00eate, l\u2019excite et lui r\u00e9siste. Elle veut \u00e0 toute force le baiser sur la bouche et tant pis si c\u2019est la bouche d\u2019un mort. Au point de d\u00e9lire o\u00f9 elle est parvenue, elle ne fait plus de diff\u00e9rence entre l\u2019homme vivant et la t\u00eate morte qu\u2019elle demande sur un plateau d\u2019argent. Pour prix de sa danse, H\u00e9rode a promis de lui donner tout ce qu\u2019elle voulait, fut-ce la moiti\u00e9 de son royaume, alors elle r\u00e9clame son d\u00fb et, comme une enfant obstin\u00e9e, ne comprend pas qu\u2019on le lui refuse. En ordonnant la mort du proph\u00e8te, elle va jusqu\u2019au bout de son fantasme et pense assouvir sa passion dans un ultime baiser, m\u00eame si ce doit \u00eatre sur la bouche sanglante qui se refusait \u00e0 elle quand elle \u00e9tait vivante.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">H\u00e9rode c\u00e8de, Salom\u00e9 a gagn\u00e9. Elle se penche sur la citerne o\u00f9 Iokanaan va mourir sous le glaive. Elle s\u2019impatiente parce que le bourreau ne va pas assez vite&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je n\u2019entends rien. Pourquoi ne crie-t-il pas cet homme&nbsp;? Frappe, frappe Naaman, frappe te dis-je.&nbsp;\u00bb \u00c0 l\u2019orchestre, les sons hach\u00e9s des contrebasses sonnent comme un glas. Salom\u00e9 s\u2019impatiente, les contrebasses s\u2019acc\u00e9l\u00e8rent. Le temps est comme suspendu, puis survient brusquement le moment le plus sauvage de l\u2019op\u00e9ra&nbsp;: le bras noir, gigantesque, du bourreau sort de la citerne et tend sur un plateau d\u2019argent \u00e0 la vierge meurtri\u00e8re la t\u00eate du proph\u00e8te. \u00c0 l\u2019orchestre, sonne de fa\u00e7on sinistre le th\u00e8me de la vengeance. Un roulement de tambour \u00e9voque le rituel des d\u00e9capitations, de toutes les d\u00e9capitations.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Salom\u00e9 saisit la t\u00eate sanglante, la contemple longuement, en approche son visage, comme fascin\u00e9e et commence son \u00ab&nbsp;<em>Liebestod<\/em>&nbsp;\u00bb par un cri de victoire&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ah&nbsp;! Tu n\u2019as pas voulu me laisser baiser ta bouche Iokanaan&nbsp;! Eh bien, je la baiserai maintenant.&nbsp;\u00bb Elle pressent qu\u2019elle aussi va bient\u00f4t mourir et tout son chant exprime une sorte de monstrueux orgasme o\u00f9 elle consume symboliquement sa virginit\u00e9 sous le regard blafard de la lune. \u00ab&nbsp;Toute la dynamique instrumentale \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans Salom\u00e9, \u00e9crit St\u00e9phane Goldet, entra\u00eene les h\u00e9ros \u00e0 la mort. Huit fois de suite, les cors font entendre une figuration hallucinante de l\u2019\u00e9clat de rire d\u2019une hyst\u00e9rique, tandis que quatre pupitres de fl\u00fbtes r\u00e9it\u00e8rent autant de fois avec la m\u00eame insistance le cri d\u2019amour de Salom\u00e9.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La technique adopt\u00e9e par Strauss est celle du po\u00e8me symphonique avec voix, ce qui donne, remarquent les critiques, une infinie souplesse \u00e0 l\u2019expression des \u00e9motions. Le th\u00e8me du baiser, obs\u00e9dant, se m\u00eale \u00e0 celui de la passion et de la vengeance. La sc\u00e8ne est visuellement \u00e0 la limite du soutenable. C\u2019est sans doute la plus intense, la plus barbare, la plus f\u00e9roce des sc\u00e8nes de \u00ab&nbsp;folie \u00e0 l\u2019op\u00e9ra&nbsp;\u00bb. Salom\u00e9 prof\u00e8re des phrases incoh\u00e9rentes, contradictoires, d\u00e9mentes. Elle demande au mort d\u2019ouvrir les yeux, de la regarder car, \u00ab&nbsp;s\u2019il l\u2019avait regard\u00e9e, il l\u2019aurait aim\u00e9e&nbsp;\u00bb. C\u2019est la phrase cl\u00e9, celle que Iokanaan n\u2019a pas voulu entendre parce qu\u2019il sait qu\u2019elle lui aurait \u00e9t\u00e9 fatale et qu\u2019il aurait succomb\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle lui parle comme s\u2019il \u00e9tait vivant&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019ai soif de ta beaut\u00e9. J\u2019ai faim de ton corps. Ni le vin ni les pommes ne peuvent apaiser mon d\u00e9sir.&nbsp;\u00bb Ce d\u00e9sir dont il n\u2019a pas voulu, elle l\u2019accomplit maintenant dans la d\u00e9rision de la mort et, comme si elle reprenait subitement conscience, elle ajoute avec des cris de haine&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ta t\u00eate m\u2019appartient. Je puis en faire ce que je veux. Je puis la jeter aux chiens et aux oiseaux. Ce que laisseront les chiens, que les oiseaux le mangent.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La musique traduit avec pr\u00e9cision le d\u00e9lire \u00e9rotique qui submerge Salom\u00e9. Les th\u00e8mes de la vengeance, du baiser, de l\u2019amour se m\u00ealent en d\u00e9sordre, d\u00e9marquage musical du d\u00e9r\u00e8glement et de la passion qui l\u2019envahissent, \u00ab&nbsp;de son d\u00e9sarroi et de sa soif d\u2019amour path\u00e9tique qui effraie autant qu\u2019elle bouleverse&nbsp;\u00bb, \u00e9crit St\u00e9phane Goldet. Quand Salom\u00e9 s\u2019\u00e9crie&nbsp;: \u00ab&nbsp;Si tu m\u2019avais regard\u00e9e, tu m\u2019aurais aim\u00e9e&nbsp;\u00bb, elle atteint la note la plus \u00e9lev\u00e9e de sa tessiture, tandis que, sur fond de trombones exprimant la vengeance, elle plonge au plus bas avec ce qui sera sa derni\u00e8re phrase&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le myst\u00e8re de l\u2019amour est plus grand que le myst\u00e8re de la mort.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Gwyneth Jones, interpr\u00e8te exceptionnelle de Salom\u00e9, dit que la voix de Iokanaan sortant de la citerne \u00ab&nbsp;met le feu \u00e0 son corps, que si elle perd peu \u00e0 peu la raison c\u2019est parce qu\u2019elle est tortur\u00e9e par un d\u00e9sir inassouvi et que la danse est pour elle un point de non-retour qui \u00e9veille en elle une telle passion qu\u2019elle perd c\u00e9r\u00e9bralement sa virginit\u00e9&nbsp;\u00bb. Ce qui la rend folle, c\u2019est l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019assumer un amour non partag\u00e9. Salom\u00e9 est morte du fanatisme de Iokanaan.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Strauss, plus encore qu\u2019Oscar Wilde, parce qu\u2019il a us\u00e9 de moyens diff\u00e9rents, a montr\u00e9 que l\u2019histoire de Salom\u00e9 \u00e9tait la trag\u00e9die de deux fanatismes&nbsp;: celui du proph\u00e8te, tourn\u00e9 vers l\u2019ext\u00e9rieur, le futur, la r\u00e9demption de l\u2019humanit\u00e9; celui de Salom\u00e9, tourn\u00e9 vers l\u2019int\u00e9rieur, le d\u00e9sir, la passion dont elle se fait un id\u00e9al personnel auquel rien ne peut r\u00e9sister. Maurice B\u00e9jart voit en Salom\u00e9 une h\u00e9ro\u00efne nietzsch\u00e9enne, \u00ab&nbsp;qui abandonne tout pour un baiser, semblable en cela aux h\u00e9ros, aux gangsters et aux saints qui veulent une chose et iront jusqu\u2019\u00e0 la mort, qui d\u00e9truiront la terre enti\u00e8re pour avoir cette chose-l\u00e0&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En fait, Salom\u00e9 remplit tous les crit\u00e8res de \u00ab&nbsp;l\u2019hyst\u00e9rie fin de si\u00e8cle&nbsp;\u00bb&nbsp;: sa danse avec la mort \u00e9voque la grande hyst\u00e9rie comme on la concevait \u00e0 l\u2019\u00e9poque de Charcot, son langage, la d\u00e9cadence de Des Esseintes et la peinture de Gustave Moreau. \u00c0 Vienne, elle aurait pu figurer comme un des cas des <em>\u00c9tudes sur l\u2019hyst\u00e9rie<\/em> de Freud et Breuer, parues en 1895. Souffrait-elle de r\u00e9miniscences&nbsp;? Pas plus ou pas moins que les hyst\u00e9riques de Freud sans doute, mais Salom\u00e9 est un personnage semi-l\u00e9gendaire et les l\u00e9gendes ne viennent pas s\u2019allonger sur le divan des psychanalystes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais puisque nous sommes \u00e0 l\u2019op\u00e9ra, ne nous interdisons pas d\u2019imaginer qu\u2019elles pourraient le faire et laissons-nous aller \u00e0 quelques hypoth\u00e8ses. Si Salom\u00e9 s\u2019\u00e9tait \u00e9tendue sur le divan de Freud, elle lui aurait peut-\u00eatre fait confidence de quelques \u00e9pisodes de son enfance qui l\u2019auraient sans doute beaucoup intrigu\u00e9, lui qui venait de d\u00e9couvrir la m\u00e9thode psychanalytique. Elle aurait pu lui dire que \u00ab&nbsp;la citerne&nbsp;\u00bb o\u00f9 \u00e9tait enferm\u00e9 Iokanaan avait \u00e9t\u00e9 auparavant la prison de Philippe, son propre p\u00e8re et qu\u2019il avait pass\u00e9 douze ans dans cette oubliette avant d\u2019\u00eatre ex\u00e9cut\u00e9 par son fr\u00e8re H\u00e9rode avec le consentement tacite de sa m\u00e8re H\u00e9rodias. Voil\u00e0 un secret bien lourd \u00e0 porter et qui n\u2019est pas sans \u00e9voquer l\u2019histoire d\u2019\u00c9lectre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Freud aurait pu lui faire remarquer que si le Proph\u00e8te avait fini par prendre la place de son p\u00e8re en prison, c\u2019est parce qu\u2019il d\u00e9non\u00e7ait sans rel\u00e2che la relation incestueuse de sa m\u00e8re avec l\u2019assassin de son mari et qu\u2019il d\u00e9fendait ainsi la m\u00e9moire de son p\u00e8re. Dans ces conditions, Salom\u00e9 n\u2019\u00e9tait-elle pas en train d\u2019identifier inconsciemment Iokanaan \u00e0 son p\u00e8re et, en lui d\u00e9voilant son d\u00e9sir sexuel, ne s\u2019adressait-elle pas en r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 ce p\u00e8re inconnu&nbsp;? \u00ab Toutes les petites filles, aurait peut-\u00eatre ajout\u00e9 Freud, ont des relations complexes avec leur p\u00e8re. Elles croient le d\u00e9sirer simplement parce qu\u2019elles l\u2019admirent et \u00e0 l\u2019inverse peuvent s\u2019imaginer que c\u2019est lui qui les d\u00e9sire. De tels souvenirs, dont on ne sait s\u2019ils sont r\u00e9els ou fictifs, sont traumatisants pour l\u2019esprit et finissent toujours par r\u00e9appara\u00eetre plus tard sous forme de sympt\u00f4mes bizarres o\u00f9 le sexe tient le premier r\u00f4le.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cela dit, Freud aurait sans doute \u00e9t\u00e9 satisfait de trouver dans ce cas biblique une illustration de ce qu\u2019il venait de d\u00e9couvrir dans la jungle familiale des hyst\u00e9riques et qu\u2019il avait compar\u00e9 \u00e0 l\u2019histoire mythique du roi \u0152dipe&nbsp;: un n\u0153ud de relations incestueuses entretenu par une guerre des g\u00e9n\u00e9rations. Entre la danseuse juive et le h\u00e9ros grec, il aurait cependant not\u00e9 de sensibles diff\u00e9rences&nbsp;: \u0152dipe, pi\u00e9g\u00e9 par son destin, avait tu\u00e9 son p\u00e8re sans le reconna\u00eetre. Salom\u00e9 non plus ne reconna\u00eet pas son p\u00e8re et elle s\u2019adresse \u00e0 Iokanaan comme \u00e0 l\u2019image inconsciente qu\u2019elle se fait de lui, mais elle est fascin\u00e9e par la beaut\u00e9 d\u2019un corps qu\u2019elle voudrait poss\u00e9der. Freud d\u00e9couvrira plus tard que cette fascination sexuelle est un fantasme de petite fille qui dispara\u00eet tr\u00e8s vite\u2026 sauf si la petite fille, pour d\u2019obscures raisons et pour son malheur, \u00e9volue vers la n\u00e9vrose hyst\u00e9rique qui lui fait prendre la voie pi\u00e9g\u00e9e de l\u2019\u00e9rotisation g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e de toutes ses relations et chercher, par le jeu sans issue des simulacres et des faux-semblants, un impossible orgasme. En se livrant sans contrainte \u00e0 une sorte de d\u00e9vergondage de son imagination sexuelle, l\u2019hyst\u00e9rique vit une existence d\u2019emprunt en perp\u00e9tuelle repr\u00e9sentation sur la sc\u00e8ne du monde qu\u2019elle confond avec une sc\u00e8ne de th\u00e9\u00e2tre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est ainsi que Salom\u00e9 se consume dans une parade de d\u00e9sir dont elle sait inconsciemment qu\u2019il ne peut la conduire qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9chec&nbsp;: d\u00e9sir de s\u00e9duire, d\u00e9sir de s\u2019exhiber, d\u00e9sir de solliciter le d\u00e9sir. En demandant la t\u00eate de Iokanaan, elle sait qu\u2019elle touche indirectement \u00e0 celle d\u2019H\u00e9rode, qui en effet ne s\u2019en rel\u00e8vera pas et, par son \u00e9rotisme sanglant, elle tue deux p\u00e8res \u00e0 la fois. Freud aurait sans doute \u00e9t\u00e9 \u00e9tonn\u00e9 d\u2019un tel acharnement mortif\u00e8re mais l\u2019aurait peut-\u00eatre expliqu\u00e9 en pensant, comme Oscar Wilde, \u00ab&nbsp;qu\u2019on tue toujours ce que l\u2019on aime&nbsp;\u00bb et qu\u2019\u00c9ros n\u2019est jamais loin de Thanatos. Apr\u00e8s la grande guerre, il \u00e9tait devenu tr\u00e8s pessimiste sur la nature humaine.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Depuis Freud, la psychanalyse essaye de d\u00e9coder un peu plus ce qui se passe dans la t\u00eate des hyst\u00e9riques qu\u2019on ne mentionne plus aujourd\u2019hui que sous le nom d\u2019histrioniques. Quoiqu\u2019il en soit, hyst\u00e9rique ou histrionique, Salom\u00e9 serait de nos jours accus\u00e9e d\u2019avoir seulement eu le tort de confondre r\u00e9el et imaginaire et d\u2019avoir demand\u00e9 une mise \u00e0 mort r\u00e9elle pour ce qui aurait d\u00fb rester un fantasme. En abusant de son pouvoir de s\u00e9duction, elle oblige H\u00e9rode \u00e0 donner un ordre qu\u2019il ne voulait pas donner et pi\u00e8ge le malheureux dans le serment hasardeux dict\u00e9 par sa lubricit\u00e9. Salom\u00e9 franchit alors une limite fatale et bascule dans la d\u00e9mesure, cette <em>ubris<\/em> grecque, que nous appelons d\u00e9lire. Enivr\u00e9e par un sentiment de toute-puissance, peu lui importe que la bouche qu\u2019elle baise soit une bouche morte, pourvu qu\u2019elle r\u00e9alise son monstrueux d\u00e9sir. D\u2019o\u00f9 vient-il, ce monstrueux d\u00e9sir&nbsp;? Nous n\u2019en pourrons sans doute jamais rien savoir&nbsp;car une l\u00e9gende peut toujours dire autre chose que ce qu\u2019elle dit&nbsp;: Salom\u00e9, en dansant, a \u00f4t\u00e9 un \u00e0 un ses sept voiles, mais un huiti\u00e8me couvre son secret.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Elektra, s\u0153ur de Salom\u00e9 et d\u2019Anna O.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Elektra,<\/em> de Strauss a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 en 1909. L\u2019accueil fut loin d\u2019\u00eatre un succ\u00e8s. Alain Duault rapporte qu\u2019Ernestine Schumann-Heink, cr\u00e9atrice du r\u00f4le de Clytemnestre, avait proclam\u00e9 \u00e0 la fin de la repr\u00e9sentation&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je ne chanterai plus jamais ce r\u00f4le. Ce fut horrible. Nous \u00e9tions une bande de folles\u2026 Rien ne va plus loin qu\u2019<em>Elektra<\/em>.&nbsp;\u00bb Voil\u00e0 qui situe bien <em>Elektra<\/em> dans les \u00ab&nbsp;op\u00e9ras de la folie&nbsp;\u00bb et m\u00eame dans les plus extraordinaires d\u2019entre eux, tant par la tension des personnages que par leur affrontement tragique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elektra (\u00c9lectre en fran\u00e7ais) est une des h\u00e9riti\u00e8res les plus insens\u00e9es de la famille des Atrides, qui en compte pourtant beaucoup. Le mythe grec condense dans la succession des g\u00e9n\u00e9rations, issues de l\u2019anc\u00eatre mythique Atr\u00e9e, \u00e0 peu pr\u00e8s toutes les perversions et tous les crimes dont sont capables les humains. Pour les d\u00e9noncer bien s\u00fbr et mettre les hommes en garde de jamais les commettre. Les mythes sont par nature didactiques et moralisateurs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c9lectre personnifie la vengeance et incarne, au d\u00e9part, le besoin justifi\u00e9 de rechercher les criminels pour les punir et r\u00e9tablir ainsi un \u00e9quilibre qui calme l\u2019\u00e2me des victimes et la soif de revanche des proches. C\u2019est un personnage tragique au sens o\u00f9 les d\u00e9finissait Hegel&nbsp;: des hommes et des femmes qui portent en eux une part de bien et une part de mal, qui s\u2019affrontent sur des enjeux ambigus et qui pourraient aussi bien choisir une route plut\u00f4t qu\u2019une autre. En d\u2019autres termes, ce sont des \u00eatres libres dont les choix sont dict\u00e9s par des d\u00e9bats int\u00e9rieurs bas\u00e9s sur des conflits de valeurs. Dans les d\u00e9cisions qu\u2019ils prennent, ils ont \u00e0 la fois tort et raison et il est difficile de les juger sur des normes pr\u00e9\u00e9tablies&nbsp;: \u00c9lectre a raison de d\u00e9sirer venger le meurtre de son p\u00e8re Agamemnon mais elle a tort puisque, sa m\u00e8re \u00e9tant la meurtri\u00e8re, elle devient, en la punissant, une criminelle matricide. Une juste vengeance se transforme ainsi en un crime odieux et ce qui punit la coupable n\u2019est pas moins immoral que ce qui justifie la raison de la punir. \u00c9lectre est un personnage dont l\u2019ambivalence plonge ses racines inconscientes dans les m\u00e9andres des relations m\u00e8re\/fille. La folie o\u00f9 elle s\u2019enfonce est le r\u00e9sultat d\u2019une d\u00e9mesure qui l\u2019entra\u00eene \u00e0 commettre \u2013 ou plut\u00f4t \u00e0 faire commettre \u2013 un crime pire que celui qui en justifie le motif. Ce personnage mythique de vierge matricide a tent\u00e9 les trois grands tragiques grecs, qui ont tous \u00e9crit une pi\u00e8ce sur le th\u00e8me de sa vengeance&nbsp;: Eschyle l\u2019a inclus dans une trilogie (<em>Agamemnon<\/em>, <em>Les Cho\u00e9phores<\/em>, <em>Les Eum\u00e9nides<\/em>), o\u00f9 il analyse longuement la nature du crime, les raisons de la vengeance et les remords de ceux qui l\u2019accomplissent. Pour en finir avec l\u2019encha\u00eenement des actes de vengeance, il transforme les infernales \u00c9rinyes en Eum\u00e9nides (les \u00ab&nbsp;bien-intentionn\u00e9es&nbsp;\u00bb) et la loi du talion en lois de la justice. Un si\u00e8cle plus tard, Sophocle et Euripide reprennent l\u2019histoire dans deux trag\u00e9dies aussi denses que dramatiques mais avec moins de confiance dans la justice des hommes et plus de noirceur dans les ressorts de leurs actions. Au grand si\u00e8cle de la trag\u00e9die fran\u00e7aise, l\u2019histoire d\u2019\u00c9lectre n\u2019a inspir\u00e9 ni Corneille ni Racine, effray\u00e9s peut-\u00eatre par le th\u00e8me du matricide dans une soci\u00e9t\u00e9 qui se voulait \u00e9trang\u00e8re \u00e0 un d\u00e9cha\u00eenement passionnel aussi horrible. Un peu plus tard cependant, en 1708, Cr\u00e9billon n\u2019eut pas les scrupules de ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs et consacra \u00e0 \u00c9lectre une pi\u00e8ce qui eut beaucoup de succ\u00e8s. Plus pr\u00e8s de nous, Eug\u00e8ne O\u2019Neill \u00e9crivit, en 1932, <em>Le Deuil sied \u00e0 \u00c9lectre<\/em> et Giraudoux fit repr\u00e9senter, en 1937, une <em>\u00c9lectre<\/em> tr\u00e8s \u00ab&nbsp;giralducienne&nbsp;\u00bb, qui n\u2019avait plus grand chose \u00e0 voir avec la <em>pasionaria<\/em> grecque. Quant au livret de l\u2019op\u00e9ra, il a \u00e9t\u00e9 tir\u00e9 d\u2019une pi\u00e8ce d\u2019Hugo von Hofmannsthal \u00e9crite en 1903, donc tr\u00e8s ant\u00e9rieure aux \u0153uvres de O\u2019Neill et de Giraudoux. Dans l\u2019op\u00e9ra de Strauss, ce qui caract\u00e9rise la psychologie d\u2019\u00c9lectre, c\u2019est la fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 la m\u00e9moire de son p\u00e8re. Sentiment noble en apparence, mais qui conduit \u00e0 des cons\u00e9quences d\u00e9sastreuses, \u00e0 proprement parler psychotiques. Son d\u00e9sir de vengeance ne souffre aucune nuance. La pi\u00e8ce, comme l\u2019op\u00e9ra, commence au moment o\u00f9, chaque soir, elle vient pleurer la mort de son p\u00e8re, \u00e0 l\u2019heure exacte o\u00f9 il est tomb\u00e9 sous la hache des assassins. Elle s\u2019unit quasi mystiquement avec lui&nbsp;: \u00ab&nbsp;Voici l\u2019heure, notre heure qui nous unit, l\u2019heure o\u00f9 ils t\u2019abattirent.&nbsp;\u00bb Cette heure, ce souvenir sanglant, sont les seuls points de r\u00e9f\u00e9rence de son existence, ses seules raisons de vivre. Depuis sept ans, elle vient se recueillir pr\u00e8s de la hache du crime qu\u2019elle a cach\u00e9e en un lieu secret avec l\u2019espoir de s\u2019en servir un jour contre les deux meurtriers du p\u00e8re, sa m\u00e8re Clytemnestre et son amant \u00c9gisthe. Mais depuis sept ans, c\u2019est en fait sur elle qu\u2019elle applique sa vengeance. Elle vit comme une chienne parmi les servantes et les esclaves, refusant tout contact humain, sacrifiant aux m\u00e2nes de son p\u00e8re sa f\u00e9minit\u00e9 et ses espoirs de mariage. Consciente du sacrifice qu\u2019elle s\u2019impose, elle pense que c\u2019est le prix \u00e0 payer pour assouvir son d\u00e9sir de vengeance&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je sentais le fr\u00eale rayon de lune dans laquelle la blanche nudit\u00e9 de mon corps s\u2019immergeait&nbsp;\u00bb, chante-t-elle lyriquement, quand elle retrouve enfin son fr\u00e8re Oreste et qu\u2019elle lui raconte ce que fut sa vie depuis la mort de son p\u00e8re. \u00ab&nbsp;Tout ce que j\u2019\u00e9tais, j\u2019ai d\u00fb l\u2019abandonner\u2026 ces tendres fr\u00e9missements, j\u2019ai d\u00fb au p\u00e8re les sacrifier\u2026 les morts sont jaloux.&nbsp;\u00bb Sa fid\u00e9lit\u00e9 \u0153dipienne \u00e0 un p\u00e8re id\u00e9alis\u00e9 efface en elle tout autre sentiment et elle incite Oreste \u00e0 en partager les terribles cons\u00e9quences. Elle voit en ce fr\u00e8re, que tout le monde croyait mort, l\u2019instrument inesp\u00e9r\u00e9 de sa vengeance, le bras fort qui palliera sa faiblesse f\u00e9minine. Mais si Oreste, d\u00e9finitivement perdu, n\u2019\u00e9tait pas revenu, s\u2019il avait \u00e9t\u00e9 r\u00e9ellement mort, \u00c9lectre l\u2019avait d\u00e9cid\u00e9, elle aurait elle-m\u00eame lev\u00e9 la hache et accompli l\u2019acte de justice. Dans une longue sc\u00e8ne, peut-\u00eatre la plus dramatique de l\u2019op\u00e9ra, elle essaye de convaincre sa s\u0153ur, la douce Chrisoth\u00e9mis, de lui apporter son aide et de devenir avec elle une matricide consentante. Chrisoth\u00e9mis, tout en d\u00e9licatesse f\u00e9minine, d\u00e9fend avec une \u00e9motion contenue son d\u00e9sir d\u2019une vie normale, banalement humaine entre un mari qu\u2019on aime et des enfants qu\u2019on voit grandir. Elle s\u2019enfuit \u00e9pouvant\u00e9e par la d\u00e9termination d\u2019une s\u0153ur dont elle refuse de partager la passion d\u00e9lirante. Cette confrontation entre la vierge farouche et la jeune fille anim\u00e9e de d\u00e9sirs simplement humains accentue la noirceur d\u2019\u00c9lectre. Elle est bien une sorte de monomane obs\u00e9d\u00e9e par une id\u00e9e d\u00e9lirante qui envahit son champ de conscience et ne lui laisse ni repos ni libert\u00e9. Le temps s\u2019est arr\u00eat\u00e9 et les sept ans, qui se sont \u00e9coul\u00e9s depuis le meurtre d\u2019Agamemnon, n\u2019ont en rien entam\u00e9 la d\u00e9termination de sa folie homicide. Comment expliquer une telle d\u00e9termination&nbsp;? L\u2019<em>Elektra<\/em> de Hofmannsthal est tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e de celle de Sophocle. Comme celui de Salom\u00e9, son personnage a subi les transformations exig\u00e9es par l\u2019esth\u00e9tique fin de si\u00e8cle. Sans oublier en plus les influences de la psychanalyse naissante. D\u2019apr\u00e8s un critique allemand, Gerd Uekermann, Hofmannsthal aurait eu connaissance du livre inaugural de la psychanalyse, <em>Les \u00c9tudes sur l\u2019hyst\u00e9rie<\/em>, paru en 1895, et aurait \u00e9t\u00e9 notamment tr\u00e8s impressionn\u00e9 par le cas de Anna O., la patiente la plus c\u00e9l\u00e8bre de Freud et Breuer, dont on sait aujourd\u2019hui qu\u2019elle s\u2019appelait Bertha Pappenheim et qu\u2019elle eut un destin exceptionnel. Elle souffrait de d\u00e9doublement de la personnalit\u00e9 et d\u2019un d\u00e9labrement physique qui s\u2019aggrav\u00e8rent \u00e0 la mort de son p\u00e8re&nbsp;; elle confondait les niveaux temporels&nbsp;et revivait comme un \u00e9ternel pr\u00e9sent la mort d\u2019un p\u00e8re trop aim\u00e9, dont elle \u00e9tait incapable de faire le deuil. Elle vivait dans une sorte de somnambulisme permanent, rejetant les relations humaines pour se concentrer sur ses sympt\u00f4mes physiques. Elle \u00e9tait sujette \u00e0 des hallucinations et avait des relations distantes avec sa m\u00e8re. L\u2019Elektra de Hofmannsthal a donc plus d\u2019un point commun avec l\u2019Anna O. de Freud. Elle aussi vit dans une sorte d\u2019\u00e9tat somnambulique permanent, en n\u00e9gligeant son corps et en sacrifiant sa sexualit\u00e9 aux m\u00e2nes de son p\u00e8re&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tout ce que j\u2019\u00e9tais, j\u2019ai d\u00fb y renoncer. J\u2019ai sacrifi\u00e9 ma pudeur plus douce que tout\u2026 Ces doux frissons j\u2019ai d\u00fb les immoler pour mon p\u00e8re. Quand j\u2019avais plaisir \u00e0 mon corps, ne crois-tu pas que ses soupirs, ses r\u00e2les ne r\u00e9sonnaient pas jusqu\u2019\u00e0 ma couche&nbsp;? En guise de fianc\u00e9, il m\u2019envoya la haine aux yeux caves.&nbsp;\u00bb Elektra, comme Anna, sont des mortes vivantes qui trouvent dans la souffrance de leur corps et de leur \u00e2me les sacrifices qui justifient et d\u00e9culpabilisent l\u2019assouvissement de leur passion. D\u00e8s lors, le meurtre de la m\u00e8re est devenu comme le passage oblig\u00e9, l\u2019acte n\u00e9cessaire, le moyen indispensable. Comme Anna O., Elektra se consid\u00e8re comme l\u2019\u00e9pouse fantasmatique de son p\u00e8re et s\u2019interdit, de ce fait, toute autre forme de sexualit\u00e9 mais, personnage de fiction, elle ira jusqu\u2019au bout de sa logique infernale et fera passer dans la r\u00e9alit\u00e9 l\u2019univers de son fantasme. Il lui devient normal, voire indispensable et raisonnable d\u2019\u00e9liminer sa m\u00e8re tout en se voilant \u00e0 elle-m\u00eame les vraies raisons pour lesquelles elle accomplit un geste meurtrier que toute la morale r\u00e9prouve. Dans l\u2019aveuglement de sa folie, elle ne voit plus Clytemnestre comme sa m\u00e8re mais comme sa rivale, comme un adversaire \u00e0 abattre. Ne lui a-t-elle pas pris son bien le plus pr\u00e9cieux, vol\u00e9 ses r\u00eaves les plus intimes, interdit toute sexualit\u00e9 \u00e9panouie&nbsp;? Elle doit mourir. Et le sacrifice ira jusqu\u2019\u00e0 son terme&nbsp;; pour sa m\u00e8re et pour elle, car personne ne peut survivre \u00e0 la r\u00e9alisation de son d\u00e9lire, surtout quand il est criminel. Apr\u00e8s l\u2019accomplissement du matricide qu\u2019elle a passionn\u00e9ment souhait\u00e9, Elektra n\u2019a tout \u00e0 coup plus de raison de vivre ni m\u00eame de parler&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tais-toi et danse, hurle-t-elle \u00e0 sa s\u0153ur. Que tous s\u2019approchent et se joignent \u00e0 moi&nbsp;! Je porte un fardeau de bonheur et danse devant vous. Aux \u00eatres heureux comme nous convient un seul comportement&nbsp;: se taire et danser !&nbsp;\u00bb Effondr\u00e9e de bonheur (mais de quel \u00e9trange bonheur&nbsp;!), elle se livre \u00e0 une danse macabre et fr\u00e9n\u00e9tique dont la musique souligne le caract\u00e8re lourdement pathologique et meurt dans un paroxysme de folle passion. Comme Salom\u00e9, dont elle est la s\u0153ur pathologique, Elektra fait basculer l\u2019hyst\u00e9rie dans la psychose et le d\u00e9lire. Sa danse de mort est un d\u00e9marquage de celle de Salom\u00e9&nbsp;: m\u00eame musique sauvage, m\u00eame folie homicide, m\u00eame d\u00e9mesure nihiliste. Strauss avait conscience de cette similitude et on peut supposer que, cinq ans apr\u00e8s le succ\u00e8s de Salom\u00e9, il avait voulu retrouver la faveur du public par les m\u00eames moyens. H\u00e9las, on ne se baigne jamais deux fois dans le m\u00eame fleuve et le succ\u00e8s esp\u00e9r\u00e9 se fit attendre. <em>Elektra<\/em> fut accueilli froidement. Trop d\u2019exc\u00e8s, trop de folie, trop de d\u00e9mesure, trop de provocation. Le public de 1909, d\u00e9j\u00e0 traumatis\u00e9 par <em>Le Sacre du printemps<\/em> et les premi\u00e8res audaces de Sch\u00f6nberg, ne put accepter la vision qu\u2019avait Strauss d\u2019une folie homicide qui choquait profond\u00e9ment dans le fond comme dans la forme. Strauss sentit qu\u2019il avait d\u00e9pass\u00e9 les bornes et que le public ne pouvait plus le suivre dans une d\u00e9mesure aussi d\u00e9lirante. Apr\u00e8s avoir dot\u00e9 l\u2019op\u00e9ra de deux de \u00ab&nbsp;ses plus grandes folles&nbsp;\u00bb, il d\u00e9cida de changer compl\u00e8tement de registre et, se tournant vers le mythique XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle de Marie-Th\u00e9r\u00e8se, il composa le d\u00e9licat et tr\u00e8s mozartien <em>Chevalier \u00e0 la rose<\/em>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le XXe si\u00e8cle ou la mise en sc\u00e8ne de l\u2019inconscient Si on demandait \u00e0 un psychiatre quel a \u00e9t\u00e9 le trouble mental vedette de la fin du XIXe si\u00e8cle, il est plus que probable qu\u2019il r\u00e9pondrait&nbsp;: l\u2019hyst\u00e9rie. 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