{"id":62,"date":"2022-03-13T22:30:18","date_gmt":"2022-03-13T22:30:18","guid":{"rendered":"http:\/\/stoeck.fr\/WP1\/?p=62"},"modified":"2022-11-23T15:10:03","modified_gmt":"2022-11-23T15:10:03","slug":"la-folie-dans-platee-de-rameau","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/stoeck.fr\/WP1\/la-folie-dans-platee-de-rameau\/","title":{"rendered":"La Folie dans PLAT\u00c9E de RAMEAU"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le sort cruel de Plat\u00e9e <\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Gr\u00e2ce \u00e0 <em>Plat\u00e9e<\/em>,\nRameau permet d\u2019approfondir la compr\u00e9hension de la repr\u00e9sentation de la folie \u00e0\nl\u2019\u00e2ge classique. Non seulement le personnage de la nymphe offre un cas\npathologique complet d\u2019\u00e9rotomanie, mais surtout la Folie est sur sc\u00e8ne l\u2019un des\npersonnages les plus importants (actes II et III). <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le livret avait \u00e9t\u00e9 rachet\u00e9 par Rameau \u00e0 un po\u00e8te fort\ndou\u00e9&nbsp;: Jacques Autreau. Les retouches n\u00e9cessaires furent minimes. Et\ncertaines, comme l\u2019introduction du r\u00f4le de la Folie, sont dues au compositeur\nlui-m\u00eame. La collaboration du musicien et du secondlibrettiste, Adrien Joseph Le Valois d\u2019Orville, a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s \u00e9troite.\nPlein d\u2019esprit, de rythme et d\u2019\u00e9l\u00e9gance, ce texte sait \u00e9galement \u00eatre f\u00e9roce et\ncruel. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Autreau a tir\u00e9 son sujet de la plus pure tradition\nmythologique, mais l\u2019originalit\u00e9 et la r\u00e9ussite de l\u2019\u0153uvre r\u00e9sident dans le ton\nd\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment parodique et bouffon qu\u2019il adopte. L\u2019Olympe est ici entra\u00een\u00e9 dans\nune farce burlesque. Cet \u00ab&nbsp;esprit&nbsp;\u00bb singulier de l\u2019op\u00e9ra de Rameau\nest certainement \u00e0 l\u2019origine de la mauvaise volont\u00e9 montr\u00e9e par les solistes de\nrenom de l\u2019Acad\u00e9mie royale qui voulaient briller dans des r\u00f4les \u00ab&nbsp;s\u00e9rieux&nbsp;\u00bb.\nEn effet, la \u00ab&nbsp;Trag\u00e9die en Musique&nbsp;\u00bb, cr\u00e9ation de Jean-Baptiste Lully\net Philippe Quinault, reste l\u2019aune \u00e0 laquelle se mesure encore toute production\nde th\u00e9\u00e2tre musical depuis le grand si\u00e8cle. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le prologue, intitul\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;La naissance de la\ncom\u00e9die&nbsp;\u00bb, d\u00e9bute par un ch\u0153ur joyeux \u00e0 la gloire de Bacchus et des\nvendanges. Momus, Thalie et Thespis s\u2019entendent avec l\u2019Amour pour railler le\nridicule des hommes et des dieux. Dans cet esprit, ils vont conter l\u2019histoire\nde Plat\u00e9e et le stratag\u00e8me par lequel Jupiter tenta de gu\u00e9rir la jalousie aussi\nl\u00e9gendaire que fond\u00e9e de Junon, son auguste \u00e9pouse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 l\u2019acte I, le spectateur fait la connaissance de\nPlat\u00e9e, nymphe de B\u00e9otie, reine des marais et des grenouilles. Cette nymphe a\ndeux particularit\u00e9s&nbsp;: physiquement elle est \u00ab&nbsp;ridicule&nbsp;\u00bb, avec\n\u00ab&nbsp;des traits comiques&nbsp;\u00bb, et son caract\u00e8re est celui d\u2019une vieille\nfille romanesque intimement persuad\u00e9e que nul homme ne peut la contempler sans\ntomber imm\u00e9diatement amoureux d\u2019elle. C\u2019est ainsi qu\u2019elle poursuit de ses\nassiduit\u00e9s, Cith\u00e9ron, roi de Gr\u00e8ce, en qui elle voit un amoureux trop timide \u00e0\nson go\u00fbt. Le pauvre Cith\u00e9ron ne sait pas comment sortir de ce mauvais pas\nlorsque Mercure descend des cieux. Il est porteur d\u2019un message d\u2019amour de\nJupiter pour&#8230; Plat\u00e9e ! Elle oublie imm\u00e9diatement Cith\u00e9ron, pour s\u2019abandonner\n\u00e0 la joie de cette union future, avec de grandes marques d\u2019impatience. Elle va\nm\u00eame jusqu\u2019\u00e0 dire qu\u2019elle ne craint pas la rage de Junon devant la perspective\nd\u2019un tel bonheur. Nymphes et Na\u00efades accourent \u00e0 cette nouvelle, entonnent un\nch\u0153ur et dansent plusieurs ballets.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019acte II montre la s\u00e9duction risible et facile de\nPlat\u00e9e par Jupiter, qui offre \u00e0 sa bien-aim\u00e9e un divertissement organis\u00e9 de\nmain de ma\u00eetre par la Folie. Ce divertissement p\u00e9tillant, m\u00ealant plusieurs\nniveaux d\u2019humour, est tout \u00e0 fait savoureux. La Folie est repr\u00e9sent\u00e9e par une\nfemme exub\u00e9rante et primesauti\u00e8re, dont l\u2019esprit vif enchante.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le troisi\u00e8me acte d\u00e9bute par un air de col\u00e8re de Junon qui\ncherche \u00e0 confondre Jupiter. Elle se cache pour mieux le surprendre. Plat\u00e9e\nentre en sc\u00e8ne sur un char, elle porte le voile nuptial\u2026 La c\u00e9r\u00e9monie d\u00e9bute au\nmilieu de toute une cour. Jupiter faisant tra\u00eener les choses attend Junon avec\nimpatience. Celle-ci surgit et se jette sur Plat\u00e9e afin de se venger. Lorsqu\u2019elle\nlui arrache son voile, sa rage se transforme en un grand \u00e9clat de rire\ncommunicatif. Plat\u00e9e comprend tout et, furieuse, regagne le fond de son marais\nen promettant de se venger. R\u00e9concili\u00e9s, Jupiter et Junon regagnent l\u2019Olympe.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi, le rire qui se d\u00e9gage de cette com\u00e9die est-il\ncruel et m\u00eame f\u00e9roce. Plat\u00e9e est ridicule, elle semble sans esprit et se rend\ncompte trop tard qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 bern\u00e9e. C\u2019est justement cette b\u00eatise associ\u00e9e \u00e0\nun trouble du jugement, qui repr\u00e9sente le point de d\u00e9part de sa folie.\nLorsqu\u2019elle para\u00eet sur sc\u00e8ne, son ridicule et sa mythomanie doivent frapper le\nspectateur. Puis, lorsqu\u2019elle parle d\u2019elle, le d\u00e9ni de ses disgr\u00e2ces a un effet\namusant et signe sa pathologie. Cette n\u00e9gation est entretenue par toute la\ncour. \u00c0 aucun moment, avant la fin de la pi\u00e8ce, on ne parle de sa laideur. Tout\njuste le mot \u00ab&nbsp;comique&nbsp;\u00bb s\u2019entend-il dans un ch\u0153ur. Le rire final\ndevient une insulte d\u2019autant plus cruelle que tout le monde a entretenu Plat\u00e9e\ndans son d\u00e9lire m\u00e9galomaniaque.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En ce qui concerne son amour pour Cith\u00e9ron, Plat\u00e9e\npr\u00e9sente un v\u00e9ritable d\u00e9lire \u00e9rotomaniaque, dont l\u2019\u00e9volution est en tous points\nclassique. Ga\u00e9tan de Cl\u00e9rambault a d\u00e9crit finement \u00ab&nbsp;cette illusion\nd\u00e9lirante d\u2019\u00eatre aim\u00e9e&nbsp;\u00bb. Plat\u00e9e est tout \u00e0 fait repr\u00e9sentative de ces\nfemmes convaincues d\u2019\u00eatre aim\u00e9es en secret par un personnage socialement\nvaloris\u00e9, ici un roi puis un dieu&nbsp;! D\u00e8s son entr\u00e9e en sc\u00e8ne, Plat\u00e9e n\u2019est\npas dans la r\u00e9alit\u00e9. Son d\u00e9lire est interpr\u00e9tatif et intuitif. Elle est\ncertaine que Cith\u00e9ron l\u2019aime, et toutes les r\u00e9actions de ce dernier sont\ninterpr\u00e9t\u00e9es comme des preuves d\u2019amour, ce qui est tout \u00e0 fait significatif\nchez l\u2019\u00e9rotomane. M\u00eame les d\u00e9n\u00e9gations de Cith\u00e9ron n\u2019y font rien, elle y voit\nune preuve de timidit\u00e9\u2026 Plat\u00e9e \u00e9volue dans son d\u00e9lire \u00e9rotomaniaque et le\npassage de la premi\u00e8re phase d\u2019espoir \u00e0 celle du d\u00e9pit appara\u00eet. Cela donne\nd\u2019ailleurs lieu \u00e0 des \u00e9changes hautement comiques entre Cith\u00e9ron et Plat\u00e9e qui\nculminent sur les \u00ab&nbsp;Quoi ? Quoi?&nbsp;\u00bbsyncop\u00e9s de Plat\u00e9e, nymphe des\ngrenouilles qui coasse en musique. Rameau ne r\u00e9siste pas au bonheur d\u2019\u00e9crire\nici une page humoristique tout \u00e0 fait g\u00e9niale&nbsp;: <\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-table aligncenter is-style-regular\"><table><tbody><tr><td> <\/td><\/tr><tr><td> <\/td><\/tr><tr><td> <\/td><\/tr><tr><td>Cith\u00e9ron :  L\u2019amour audacieux\u2026     <br>Plat\u00e9e :    Le v\u00f4tre est circonspect !     <br>Cith\u00e9ron:  Il est vrai, je   le vois, que chacun vous adore <br> Et mon profond respect\u2026  <br>Plat\u00e9e :    Quoi du respect   encore !   (suivant de  pr\u00e8s Cith\u00e9ron)  <br>Qu\u2019il est   fatigant ce respect   Qu\u2019il est   suspect   Je m\u2019attendris   !   <br>Cruel tu ris !   Je vois \u00e0 tes   mines !   Que tu me   devines !   <br>Ah ! Ah !   Charmant vainqueur,   Ne veux-tu   point ? <br>Non, non tu d\u00e9daignes mon c\u0153ur&nbsp;!   Serais-tu si   timide ?   <br>(Irrit\u00e9e des   refus obstin\u00e9s de Cith\u00e9ron)   Non ! Tu n\u2019es   qu\u2019un perfide !   <br> Un perfide avec   moi !   (le poursuivant   avec fureur)  <br> Dis donc, dis   donc pourquoi ?   Quoi ? Quoi ?   <br> Dis donc   pourquoi ?   Quoi ? Quoi ?   &nbsp;   <br>Le ch\u0153ur :    Quoi,   Quoi\u2026.    <\/td><\/tr><tr><td><\/td><\/tr><\/tbody><\/table><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On ne sait ici \u00ab&nbsp;quoi&nbsp;\u00bb admirer le\nplus&nbsp;: le comique des rimes, l\u2019humour de la parodie, la ga\u00eet\u00e9 de la\nmusique, ou&#8230; la justesse de la description clinique ! Seule l\u2019arriv\u00e9e de\nMercure emp\u00eache Plat\u00e9e d\u2019\u00e9voluer vers la troisi\u00e8me phase du d\u00e9lire, celle de la\nrancune. En fait, elle arrivera plus tard, apr\u00e8s l\u2019interm\u00e8de de Jupiter. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Plat\u00e9e a en effet la particularit\u00e9 de pouvoir changer\nl\u2019objet de son d\u00e9lire \u00e9rotomaniaque. Ou plus exactement, avec Jupiter, Plat\u00e9e\nne d\u00e9lire pas vraiment. Elle est plut\u00f4t cr\u00e9dule et sera victime des\nmanipulations du dieu et de son manque de recul. Car la cour que lui fait\nJupiter est si grotesque qu\u2019elle devrait douter de sa sinc\u00e9rit\u00e9. En effet, les\nm\u00e9tamorphoses burlesques (un \u00e2ne et un hibou) devant lesquelles Plat\u00e9e se p\u00e2me\nsont risibles, humour au deuxi\u00e8me degr\u00e9 qui \u00e9corne l\u2019image du plus grand des\ndieux, en pr\u00e9sence du plus grand des rois dans la salle\u2026 Plat\u00e9e ne doute \u00e0\naucun instant de l\u2019amour de Jupiter. Elle aura m\u00eame des marques d\u2019impatience,\nvoulant sans doute consommer&nbsp;au plus vite les d\u00e9lices de cet amour divin.\nLa musique accompagne tout le piquant des situations avec finesse et humour. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La chute n\u2019en est que plus cruelle, et Plat\u00e9e est\nd\u2019abord sans voix \u00e0 la d\u00e9couverte de la forfaiture de tous ceux qui l\u2019entourent.\nElle se f\u00e2che ensuite et dirige sa col\u00e8re contre Cith\u00e9ron, \u00e9voluant vers le\ntroisi\u00e8me stade de son d\u00e9lire \u00e9rotomaniaque&nbsp;: la phase terminale de\nrancune avec des menaces et des passages \u00e0 l\u2019acte agressifs. Mais Plat\u00e9e est un\npersonnage comique et ses menaces sont vaines.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le choix d\u2019une voix de haute-contre pour chanter ce\nr\u00f4le f\u00e9minin est un parti pris \u00e9loquent. Dans les trag\u00e9dies lyriques, c\u2019\u00e9tait \u00e0\nce type de voix qu\u2019\u00e9taient r\u00e9serv\u00e9s les premiers r\u00f4les masculins, et non pas\naux castrats. Ici, ce ne sont pas la brillance et l\u2019\u00e9l\u00e9gance de ce type de voix\nqui sont recherch\u00e9es mais l\u2019effet \u00e9trange et grotesque d\u00fb \u00e0 la tension de la\ntessiture, et l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 masculin-f\u00e9minin. L\u2019humour de ce contre-emploi ne\npouvait \u00e9chapper au public. En 1735, le Mercure de France avait \u00e9crit&nbsp;:\n\u00ab&nbsp;La dignit\u00e9 de notre Th\u00e9\u00e2tre ne soutient pas la l\u00e2chet\u00e9 d\u2019un homme\ntravesti en femme. Cet avilissement du sexe sup\u00e9rieur affadit l\u2019\u00e2me du\nspectateur.&nbsp;\u00bb Rameau osait s\u2019attaquer \u00e0 une vision du rapport des sexes\njusque-l\u00e0 sans nuances\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La ligne m\u00e9lodique qui est confi\u00e9e \u00e0 Plat\u00e9e est par\nailleurs tr\u00e8s orn\u00e9e et la pr\u00e9ciosit\u00e9 de la diction \u00e9gale celle du chant.\nToutefois, tr\u00e8s souvent, les accents sont d\u00e9plac\u00e9s, les vocalises se\nd\u00e9veloppent sur des voyelles inattendues ou des mots sans importance. Enfin,\ncertaines onomatop\u00e9es sont irr\u00e9sistibles (\u00ab&nbsp;Quoi, Quoi, Ouff, Fy,\nPfuii&#8230;&nbsp;\u00bb). Lors de la cour que Jupiter lui fait, l\u2019orchestre accentue\ntoutes les inconvenances de Plat\u00e9e. Son extase grandiloquente devant la\nm\u00e9tamorphose de l\u2019\u00e2ne est suivie par un braiment r\u00e9alis\u00e9 par les violons en\ndoubles cordes <em>fortissimo<\/em>. Les\nvocalises cens\u00e9es illustrer la m\u00e9tamorphose du hibou donnent lieu \u00e0 un exercice\nde gamme laborieux, auquel l\u2019orchestre r\u00e9pond par un v\u00e9ritable charivari que la\nnymphe aura beaucoup de mal \u00e0 calmer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Par ailleurs, une note de Rameau indique que Plat\u00e9e\nfait sonner tous les&nbsp;\u00ab&nbsp;t&nbsp;\u00bb.&nbsp;En un sens, Plat\u00e9e viole en\npermanence le code des bonnes mani\u00e8res, par son aspect, son comportement, son\nlangage, son chant, sa revendication physique d\u2019\u00eatre aim\u00e9e, et jusqu\u2019\u00e0 son\nsouhait d\u2019\u00e9chapper \u00e0 sa condition en \u00e9pousant un roi ou un dieu. Ce fameux bon\ngo\u00fbt fran\u00e7ais, inexplicable, lui est absolument \u00e9tranger.&nbsp;Il est \u00e9vident\nque si elle parle \u00ab&nbsp;faux&nbsp;\u00bb, c\u2019est qu\u2019elle ressent tout aussi\n\u00ab&nbsp;faux&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Costumes et jeux de sc\u00e8nes doivent renforcer le\ncaract\u00e8re burlesque de ce r\u00f4le. Tout s\u2019accorde pour qu\u2019\u00e0 aucun moment le\npersonnage n\u2019ait de caract\u00e8re tragique. La folie de Plat\u00e9e est le r\u00e9sultat\nd\u2019une erreur de pens\u00e9e et n\u2019est que d\u00e9raison. Voltaire \u00e9crit dans son\ndictionnaire de philosophie&nbsp;: \u00ab&nbsp;Nous appelons folie, cette maladie\ndes organes du cerveau qui emp\u00eache un homme n\u00e9cessairement de penser et d\u2019agir\ncomme les autres.&nbsp;\u00bb Le fou, c\u2019est l\u2019autre (au sens de l\u2019exception) par\nrapport aux autres (au sens de l\u2019universel). <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce qui est cruel dans <em>Plat\u00e9e<\/em>, c\u2019est que cette diff\u00e9rence&nbsp;qui insulte au bon go\u00fbt est\nbas\u00e9e sur des caract\u00e9ristiques physiques, psychologiques et un manque\nd\u2019\u00e9ducation du personnage. Pour les courtisans, form\u00e9s par le long r\u00e8gne de\nLouis XIV, la pire des disgr\u00e2ces est de ne pas savoir se tenir, de ne pas \u00eatre\njug\u00e9 digne d\u2019occuper un rang \u00e0 la cour et d\u2019\u00eatre renvoy\u00e9 au fond de sa\nprovince. Un autre degr\u00e9 d\u2019humour se retrouve ici. Rameau se moque de l\u2019esprit\ncourtisan. Retourner \u00ab&nbsp;dans son trou&nbsp;\u00bb est exactement le sort de la\nnymphe Plat\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sa revendication d\u2019\u00eatre aim\u00e9e comme les autres,\nd\u2019\u00e9voluer vers la lumi\u00e8re, de s\u2019\u00e9lever n\u2019a rien de bl\u00e2mable en soi, mais elle\nne peut \u00eatre tol\u00e9r\u00e9e car elle ne semble pas accepter les r\u00e8gles implicites des\ncourtisans. Or les manquements de Plat\u00e9e sont li\u00e9s \u00e0 une pathologie d\u00e9lirante.\nLeur rejet illustre le sort r\u00e9serv\u00e9 aux malades mentaux autant que l\u2019implacable\nlutte des classes.&nbsp;Certains voient m\u00eame en Plat\u00e9e le symbole du peuple\noppress\u00e9 par le pouvoir&nbsp;: surtout que chacun reste \u00e0 sa place. Et il n\u2019y a\npas de place en vue pour les fous.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019autre \u00e9clairage sur la place de la d\u00e9raison en ce XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle fran\u00e7ais vient de la pr\u00e9sence de la Folie sur sc\u00e8ne. Ce\npersonnage est, certes, nouveau \u00e0 l\u2019op\u00e9ra, mais il n\u2019\u00e9tait pas totalement\ninconnu du public parisien. La folie \u00e9tait pr\u00e9sente d\u00e9j\u00e0 dans des ballets sous\nHenri IV et Louis XIII. Louis XIV, soucieux de briller lui-m\u00eame, pr\u00e9f\u00e9rera\nl\u2019exiler&nbsp;: elle se nommera <em>la Pazzia<\/em>\net chantera en italien. La folie heureuse d\u2019\u00c9rasme n\u2019aura pas sa place dans la\ntr\u00e8s s\u00e9rieuse trag\u00e9die lyrique. Seule celle, tragique, d\u2019<em>Atys<\/em> ou de <em>Roland <\/em>est\nautoris\u00e9e \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie royale de musique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Rameau ose donc ressusciter la Folie charmante et\ntoujours vive qui, depuis \u00c9rasme, enchante les beaux esprits. Louis XV le\nBien-aim\u00e9 lui fait un bien meilleur accueil que son arri\u00e8re-grand-p\u00e8re\u2026 <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u00e8s que la Folie entre en sc\u00e8ne,&nbsp;la musique est\npleine d\u2019une joyeuse \u00e9nergie&nbsp;: \u00ab&nbsp;Mon avis, \u00e0 moi, Folie, est que plus\non est fou, plus on est heureux&nbsp;\u00bb, \u00e9crivait \u00c9rasme. Rameau va l\u2019utiliser\nexactement comme \u00c9rasme. Il va en faire son ambassadrice, son avocate. Ainsi,\ndans <em>Plat\u00e9e<\/em>, elle sera Musique. Elle\nl\u2019annonce&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est moi, c\u2019est la Folie, qui vient de d\u00e9rober la lyre\nd\u2019Apollon&nbsp;!&nbsp;\u00bb Et dans sa mise en sc\u00e8ne d\u2019avril 1999, \u00e0 l\u2019Op\u00e9ra\nGarnier, Laurent Pelly l\u2019a parfaitement repr\u00e9sent\u00e9e&nbsp;: \u00e9l\u00e9gantissime, dans\nsa robe \u00e0 paniers, confectionn\u00e9e de partitions&nbsp;qu\u2019elle s\u2019arrache lorsque\nl\u2019inspiration risque de lui faire d\u00e9faut&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une si brillante interpr\u00e8te, mais pour d\u00e9fendre\nquelles th\u00e8ses&nbsp;? Qu\u2019exprime-t-elle que Rameau, musicien officiel et\nrespect\u00e9 ne peut pas dire lui-m\u00eame&nbsp;? \u00c9coutons (et regardons) la Folie de\nRameau. Elle entre en sc\u00e8ne accompagn\u00e9e de fous tristes et de fous gais. Chaque\ngroupe est caract\u00e9ris\u00e9 par une danse. Pour les fous tristes une gigue lente\n(loure) en sol mineur, pour les fous gais le rayonnant sol majeur. D\u2019embl\u00e9e, la\nFolie donne le ton&nbsp;; entre ces deux extr\u00eames tout lui sera possible. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le premier air qu\u2019elle chante est un pastiche d\u2019air\nitalien vif, entra\u00eenant, dont les exc\u00e8s sont pleins de charmes. Pourtant le\ntexte, \u00e9voquant le sort de Daphn\u00e9, en est triste. Ainsi la musique\ncommande-t-elle au sens du texte. Le deuxi\u00e8me air est un pastiche du style\nfran\u00e7ais. Sur un texte badin, en soignant sa \u00ab&nbsp;symphonie&nbsp;\u00bb, la Folie\nagr\u00e9mente tant son chant qu\u2019elle en arrive \u00e0 \u00ab&nbsp;attrister l\u2019all\u00e9gresse\nm\u00eame&nbsp;\u00bb. \u00c0 Paris, l\u2019opposition entre la valeur de la musique fran\u00e7aise et\ncelle de la musique italienne \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 vive. La naissance de la trag\u00e9die\nlyrique avait eu un support politique autant qu\u2019artistique. La querelle des\nBouffons \u00e9clatera en 1752. Rameau sera choisi comme repr\u00e9sentant des partisans\nde la musique fran\u00e7aise alors que, \u00e0 ses d\u00e9buts, on lui avait reproch\u00e9 d\u2019\u00eatre\ntrop italien\u2026&nbsp;Si l\u2019on \u00e9coute bien <em>Plat\u00e9e<\/em>,\non peut savoir ce qu\u2019il en pense, lui qui les renvoie dos-\u00e0-dos. Peu importe le\nstyle de musique, ce qui compte c\u2019est le talent du musicien&nbsp;! En effet, la\nFolie termine sa d\u00e9monstration en un \u00ab&nbsp;coup de g\u00e9nie&nbsp;\u00bb&nbsp;sur le\n\u00ab&nbsp;chef-d\u2019\u0153uvre de l\u2019harmonie&nbsp;\u00bb. Avec humour, l\u2019auteur du savant et\nr\u00e9volutionnaire, <em>Trait\u00e9 de l\u2019harmonie\nr\u00e9duite \u00e0 ses principes naturels<\/em>, compose un final d\u2019acte \u00e9tincelant. Apr\u00e8s\nune introduction en r\u00e9 mineur, riche en accords surprenants, la Folie, Momus,\nCith\u00e9ron et Plat\u00e9e joignent leurs voix au ch\u0153ur pour finir en r\u00e9 majeur, dans\nune danse endiabl\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La preuve est ainsi apport\u00e9e. Gr\u00e2ce \u00e0 la musique,\nRameau peut tout&nbsp;: <em>prima la musica\ndoppo le parole<\/em>. La Folie lui permet de prendre parti dans la querelle qui\nenflammera pendant des si\u00e8cles les amateurs de musique vocale, visant \u00e0\nd\u00e9terminer qui, de la musique ou de la po\u00e9sie, est primordiale \u00e0 l\u2019op\u00e9ra. Ce\ndilemme ne trouvera sa r\u00e9solution qu\u2019en 1942 dans <em>Capriccio<\/em> de Richard Strauss\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour l\u2019heure, la conclusion appartiendra \u00e0 Marc\nMinkowski.&nbsp;\u00ab&nbsp;La Folie, c\u2019est Rameau. Car elle nous d\u00e9montre que l\u2019art\ndes sons est plus fort que l\u2019art des mots. \u00c0 travers elle, le compositeur r\u00e8gle\nses comptes avec ses adversaires qui lui reprochaient le pouvoir de mettre en\nmusique la <em>Gazette de Hollande<\/em>. Et il\ns\u2019amuse \u00e0 prouver qu\u2019il a le pouvoir de faire intervenir un personnage\n\u00e9nigmatique, sorte de d\u00e9calage hyst\u00e9rique de la Musica dans l\u2019<em>Orfeo<\/em>, au beau milieu d\u2019un ouvrage afin\nd\u2019en arr\u00eater le cours et d\u2019en prolonger le propos.&nbsp;\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le sort cruel de Plat\u00e9e Gr\u00e2ce \u00e0 Plat\u00e9e, Rameau permet d\u2019approfondir la compr\u00e9hension de la repr\u00e9sentation de la folie \u00e0 l\u2019\u00e2ge classique. Non seulement le personnage de la nymphe offre un cas pathologique complet d\u2019\u00e9rotomanie, mais surtout la Folie est sur sc\u00e8ne l\u2019un des personnages les plus importants (actes II et III). 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