il Trovatore de rêve à Orange grâce à La Netrebko !

Critique opéra. Orange : Chorégies 2025. Théâtre Antique, le 6 juillet 2025. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Il Trovatore. Version de concert spacialisée. Anna Netrebko, Leonora ; Marie-Nicole Lemieux, Azucena ; Yusif Eyvazov, Manrico ; Aleksei Isaev, Il Conte di Luna ; Grigori Shkarupa, Ferrando ; Claire De Monteil, Ines ; Vincenzo Di Nocero, Ruiz, un messagero ; Stefano Arnaude, un veccio gitano. Lumières : Vincent Cussey ; Chœurs des Chorégies d’Orange, des opéras d’Avignon et de Marseille, coordinateur des chœurs : Stefano Visconti ; Orchestre Philharmonique de Marseille ; Direction : Jader Bignamini. 

Le meilleur Trouvère du moment donné à Orange.

Les Chorégies d’Orange depuis mon adolescence donnent le tempo de l’été des Festivals. Cette année tout particulièrement ce Trouvère je l’attendais. Le concert de 2023 ici même m’avait fait comprendre qu’Anna Netrebko était la meilleure Léonora de l’époque et pouvait rivaliser avec les plus grandes de la discographie.  L’entourage de la Diva de cette production promettait beaucoup. Non seulement le pari d’une version de concert a rempli le théâtre mais nous avons été beaucoup à penser que nous avions là le meilleur Trouvère possible du moment. Les 4 meilleurs chanteurs du monde, un orchestre rutilant, un chef engagé et des chœurs superlatifs. Et je rajouterai : pas de mise en scène antimusicale et prétentieuse (La production de la Bastille avec pourtant Alagna m’avait beaucoup déçue). 

Le Trouvère idéal à Orange ce soir ?  oui, oui 

Par ordre d’entrée en scène le chœur est immensément satisfaisant dès ses premiers instants : Puissance, rondeur sonore, homogénéité, phrasés verdiens accomplis tout nous enchantera au long de la soirée. Les hommes avec Ferrando en entrée puis les dames nous y reviendrons. Justement une incroyable surprise nous a saisi. Le Ferrando de Grigory Shkarupa est surprenant de jeunesse, de beauté vocale et de précisons dans les vocalises. Un Phrasé souverain complète une chant Verdien post belcanto absolument accompli. Car on ne le dira jamais assez la partition de Verdi est pleine de moments belcantistes virtuoses pour tous les rôles et pas seulement pour Leonora. Une tradition détestable qui nous affublait de voix vieillies et peu souples pour le rôle de Ferrando aura vécu ce soir. Voici un rôle qui peut être passionnant. Grigory Shkarupa, basse russe au timbre somptueux a une technique belcantiste accomplie et un engagement scénique de premier ordre. Son Ferrando est idéal d’intelligence. Car après tout ce sont ses interventions qui feront condamner Azucena. 

L’entrée en scène d’Anna Netrebko en Leonora est magique. Sa silhouette amincie dans une robe d’un beau vert Véronèse est un enchantement. Elle occupe l’espace avec science et naturel.

Il n’y a pas besoin de d’avantage de mise en scène : le personnage noble, à l’âme romantique et passionnée est devant nous. De discrètes projections vidéo rajoutent à la poésie magique du Théâtre antique. Si le premier tableau représentait un château fort écrasant il se pare de forêts et ce vert de nature s’accorde à la robe de Leonora. C’est aussi simple que beau. Que dire du chant de Netrebko qui n’ai pas été dit ? Ce qui empoigne d’emblée est un timbre riche et homogène sur toute la tessiture avec un medium voluptueux et des graves moelleux. Parmi les plus grandes Leonora celle de Leontine Price souffrait de graves creux. Cette facilité vocale, ce confort sur toute la tessiture donnent beaucoup de noblesse à la Leonora de La Netrebko.   Le tempo modéré de son air d’entré permet à la poésie de se dégager, celle d’un chant soutenu et passionné. Les trilles sont beaux, les vocalises allégées précises et les piani aigus célestes. La cabaletta est donnée avec la reprise. Elle a dans cet air toutes les qualités des plus grandes Leonora :  Ponselle, Callas, Crespin, Price, Caballe… 

Au loin, projetant sa voix avec des sons très ouverts le Manrico de Yusif Eyvazov, est jeune, et passionné.

Le qui-pro-quo passé le trio permet aux chanteurs de s’accorder dans un tempo souple très bien négocié par le chef italien, Jader Bignamini. Nous sommes entrainés dans le premier ensemble du Trouvère avec enchantement. Le Conte de Luna du baryton russe Aleksei Isaev, n’a que de courtes interventions avant ce trio complexe. Il impose un personnage sombre et rongé par l’amour autant que la jalousie. Les vocalises doublées par une veloce trompette sont un peu floues. Si les hommes sont impeccables le soprano à la fois agile et au timbre si émouvant d’Anna Netrebko domine incontestablement.  La fin de l’acte I permet au public de faire un triomphe aux chanteurs. 

Après un chœur des gitans puissant et nuancé l’entrée en scène de l’Azucena de Marie-Nicole Lemieux fait sensation. Timbre mordant, légato suprême et vocalises ciselées, son Azucena est de haute tenue. Pas un accent vulgaire, pas une note trop poitrinée, beaucoup de nuances et un phrasé varié évoquent cette héritage du belcanto que Verdi garde en demandant de le dépasser. L’émotion que ce chant produit donne au personnage une folie, un pathos inconnus. C’est à la fois un chant élégant, racé et émotionnellement puissant. Le duo avec Manrico est riche en échanges et émotions partagées. Le ténor trouve des accents plus nobles, ose des messa di voce subtils. Les oppositions, les contrastes saisissants viennent de très belles nuances vocale et de couleurs variées chez la mezzo-soprano canadienne. Le personnage va acquérir une dimension nouvelle faite de folie plus que de manipulations volontaires. Le coté halluciné est prégnant. Marie-Nicole Lemieux est une Azucena historique.

 Nous allons maintenant détailler le Conte du baryton Aleksei Isaev. Son air amoureux, puis sa jalousie et son désir fulgurant pour Leonora permettent au baryton d’utiliser sa palette vocale et son art du chant pour camper un personnage complexe. Le beau timbre est en lui-même porteur d’une part de mélancolie.

Dans le Hollandais à Toulouse le mois dernier sa prise de rôle nous avait ébahi par une maturité inouïe. Il range le Conte parmi les méchants d’avantage maudits qu’uniquement pervers. La noirceur du personnage indéniable se teinte de tristesse. La ligne mélodique est avec cet artiste toujours précise, le texte habité, le drame magnifié. Dans le quintet qui termine la scène, Leonore sauvée par Manrico des griffes du conte, le drame s’étire et se distord ; le chef Jader Bignamini laisse aux chanteurs la souplesse nécessaire. Il tient son orchestre à leur disposition, ainsi le lyrisme prend le pouvoir. Pourtant dans les grands ensembles et la juxtaposition des chœurs (admirable choeur de nones) il structure solidement l’édifice. 

La grande scène suivant entre Azucena et les hommes du conte est entièrement dominée par une Marie-Nicole Lemieux absolument géniale. Son chant nuancé subtilement et très contrasté lui permet de camper un personnage complexe à la fois effrayant et lamentable. Son Azucena est absolument complète, comme je n’en connais pas d’autre, y compris aux disques. 

La suite de l’opéra confirme la perfection vocale des interprètes, leur sens du drame. La grande scène de la tour est le moment capital de la soirée. La Leonora d’Anna Netrebko est immense, complexe, complète. Vocalement, scéniquement elle incarne une jeune noble belle, fragile et puissante par la force de son amour.  Les trilles lents sont admirables, le legato ensorcelant, les nuances inouïes donnent au personnage une grandeur fascinante.

Le Miserere atteint au sublime espéré. Le Manrico au timbre clair de Yusif Eyvazov devient de plus en plus émouvant et se range au niveau exceptionnel de la soprano. Puis la scène terrible avec le conte offre aux deux superbes chanteurs une confrontation spectaculaire. Le tempo souple et retenu permet une superposition très dramatique. Lumière et noirceur se combattent comme rarement. La scène dans la prison d’Azucena et de Manrico arrachera des larmes, le ténor comme contaminé par tant de beau chant utilise des messa di voce d’un incroyable pouvoir émotionnel.

Le chant angélique et sacrificiel de Leonora ne peut être plus pur ni plus émouvant. Le final avec son abrupte fin laisse le dernier mot à Azucena victime elle-même de sa vengeance. Le public abasourdi exulte rapidement dans des applaudissements nourris. 

Claire De Monteil est une  Ines compatissante à la voix solide ; Vincenzo Di Nocero est Ruiz et un messager de manière très convaincante son intervention devant la tour est dramatiquement très juste ; Stefano Arnaude est un vieux gitan sonore. Pas de doutes que ces jeunes chanteurs de petits rôles se souviendront d’avoir participer habilement à ce Trouvère historique ! 

L’orchestre philharmonique de Marseille tout le long de la soirée a été magnifique avec timbales extrêmement dramatiques, cuivres exacts et bois émouvants. Le chef Jader Bignamini est de toute évidence amoureux du chant et soigne admirablement la souplesse tout en gardant fermement la structure dans les ensembles. Le voir applaudir les chanteurs en même temps que le public en dit long. Seuls ceux qui rêvent encore des chefs à la Toscanini, cauchemar des chanteurs, ne l’apprécieront pas.  J’ai été charmé par la souplesse, les nuances et les couleurs que sa direction a obtenus.  L’admirable travail du coordinateur des chœurs, Stefano Visconti permet au chœurs de se distinguer par une perfection rare. 

Quel drame ! Quel chant ! Quelle soirée ! Le public très nombreux à Orange ce soir n’a apparemment pas souffert de l’absence de mise en scène. Le chant verdien au sommet par des artistes tous au sommet d’un art parfait, le drame qui en est né, ont conduit le public à l’extase. Avec une température très clémente, le ciel couvert s’est éclairci en cours de soirée et la lune a resplendit. Rendez-vous est donné pour la Force du Destin toujours de l’immense Verdi, dans de même conditions scéniques le 20 juillet. 

Les très belles photos sont de C. Gromelles à Orange

Hubert Stoecklin 

NETREBKO LA FANTASTICA Irradie à Orange

CRITIQUE, concert, Orange, Théâtre Antique le 24 juillet 2023, Gala Verdi, Netrebko, Eyvazov, Orchestre phil. Nice, Mazza.

Anna Netrebko la FANTASTICA subjugue le public du Théâtre Antique.

Ce théâtre qui a vu et entendu tant de Divas s’est réveillé ce soir comme cela faisait longtemps.  L’enthousiasme du public (près de 5000 personnes) tout du long et parfois de manière intempestive, sacre Anna Netrebko en Diva Fantastica, car La Splendida ne suffit plus à honorer dignement une telle artiste. Entendre une telle plénitude vocale dans cette acoustique sensationnelle tient du miracle. Et nombreux sont ceux qui s’en sont rendus compte et l’ont manifesté.

Dès son entrée en scène avec le premier air de Lady Macbeth, elle prend possession de la scène et du cœur du public.

La lecture de la lettre suscite une écoute très attentive et ensuite le slancio verdien prend une dimension cosmique dès ses premières phrases chantées d’une voix pleine et vibrante. Car ce n’est pas seulement un timbre unique, une homogénéité sur toute la tessiture et une puissance qui semble infinie qui nous subjuguent. C’est l’instinct musical surnaturel qui lui permet d’aborder avec exactitude toute musique indépendamment des classifications.

La Diva russe possède une voix qui évolue vers de plus en plus d’opulence et de si riches harmoniques inouïes que je crois qu’aucune autre soprano ne peut et n’a pu s’enorgueillir d’une telle évolution. Au stade de sa carrière un sommet semble atteint et le Verdi de la maturité est au cœur de ses possibilités. Son art du chant est tout simplement sidérant. L’élan qu’elle donne à chaque intervention, les infinies nuances, les couleurs multiples tout est d’un Verdi de haute lignée comme au temps historique des Ponselle, Callas, Price, Vischnevskaïa. Et avec cette qualité d’angélisme et de pureté que des voix de cette ampleur conservent rarement, même Caballe a été entachée de certaines duretés avec le temps.

L’autre air du récital est un Pace, pace de la Force du destin qui laisse pantois. La maîtrise de la ligne vocale est parfaite et elle sait donner à chaque Pace une couleur, une nuance différente. C’est un art du chant grandiose qui culmine avec un Pace pianissimo quasi surnaturel face au mur.  Cet art de la scène l’habite au plus au point et lui permet de se déplacer avec une aisance parfaite sur toute la large scène, de gravir les marches centrales, de se déplacer étole au vent dans sa première robe rouge et toutes voiles irradiantes dehors pour la deuxième partie qui donne une dimension angélique à son Aïda.

Dans les duos son art du challenge lui permet non seulement d’irradier mais de porter son partenaire à se dépasser. Ainsi le duo d’Aïda avec le ténor Yusif Eyvazov nous offre une osmose délicate. Des voix si larges capables de cette délicatesse dans cette acoustique si fidèle offrent un plaisir suave aux spectateurs. La voix de la princesse Amnéris par Elena Zhikova est hélas trop discrète.

Avec le baryton Elchin Azizov dans le superbe duo du Trouvère, Mira d’accerba lacrime, la pulsation intraitable devient diabolique avec des vocalises à pleine voix parfaites. A nouveau ce slancio verdien si rare est hypnotisant. Dans le final du Trouvère de l’acte un et qui termine le concert, les trois voix (soprano, ténor, baryton) s’interpénètrent dans un festival d’harmoniques rares. Quel swing entre ces trois artistes galvanisés par l’immense Anna !

Pour ma part c’est dans le duo final d’Aïda, opéra que les deux chanteurs donnent à Vérone cet été (prochaines représentations le 30 juillet et le 2 Août) que le sommet me semble atteint tant Yusif Eyvazov se hisse au niveau de son épouse et partenaire. Ce chant éthéré et pianissimo reste comme un rêve éveillé. Dans le quatuor de Rigoletto l’équilibre n’a pas été parfait car dès que la voix de Netrebko, même dans une nuance piano se révèle, elle éclipse par sa richesse harmonique toutes les autres alors que le début permettait à la mezzo Elena Zhidkova de s’imposer de manière satisfaisante.

Rendons toutefois hommage à Yusif Eyvazov dont la voix de ténor claire et pure fait merveille dans le Duc de Mantoue. Le chant soutenu par une belle émotion lui permet de gagner la sympathie du public dès son premier air. Pour ma part son deuxième air, celui si sombre d’Alvaro dans la Force du destin, n’a pas les ombres si indispensables à décrire la souffrance du héros contre lequel le sort s’acharne. Plus de nuances et de couleurs auraient enrichi l’interprétation trop lumineuse du ténor azerbaïdjanais. Dans le duo du dernier acte de la Force du destin l’opposition de couleurs avec son compatriote le baryton Elchin Azizov en Carlo fonctionne parfaitement offrant un beau succès aux deux voix masculines. Précédemment le baryton jouant de sa voix sonore n’a pas semblé vouloir rendre les subtils tourments de Renato dans son air de l’acte deux du Bal Masqué, Eri Tu. Un son généreux et un chant assez martial a semblé assez hors contexte dramatique même si dans cet air ses moyens considérables resplendissaient. Il nous reste à rapidement évoquer la mezzo-soprano Elena Zhidkova qui de toute évidence nous a paru souffrante et ne disposait pas de tous ses moyens ce soir. Nous reparlerons d’elle dans des conditions plus normales.

L’orchestre de Nice et le chef Michelangelo Mazza ont tout fait pour être à la hauteur de l’événement, sans génie mais avec efficacité. Le ballet extrait d’Othello est certes plus apte à mettre en valeur l’orchestre, il ne m’a pas charmé outre mesure. Des petits décalages n’ont pas été évités par le chef italien avec un ténor parfois alangui sur les notes longues et un baryton parfois trop pressé. Seule Anna Netrebko telle un caméléon a un sens du tempo surnaturel qui avec un art félin lui permet de toujours être exacte.

Voilà un Gala Verdi de haute tenue galvanisé par une Anna Netrebko en très, très grande forme, irradiant de théâtralité verdienne et de charme :  Anna la Fantastica !

En bis tout ce petit monde, public en frappant dans les mains a dégusté un Brindisi de la Traviata rappelant quel a été le succès de Netrebko dans ce rôle aujourd’hui abandonné par la Diva.

Espérons que dans les années prochaines elle offrira aux chorégies d’Orange un de ces immenses rôles verdiens qui conviennent si idéalement à ses moyens vocaux et son art du

Critique. Concert. Chorégies d’Orange. Théâtre  antique, le 24 juillet 2023. Gala Verdi. Airs duo, trios, quatuor, extraits d’opéras de Verdi. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Macbeth, Rigoletto, Il Trovatore, La Forza del destino, Un Ballo in maschera, Aïda : ext.  Anna Netrebko, soprano ; Yusif Eyvazov, ténor ; Elena Zhidkova, mezzo-soprano ; Elchin Azizov, baryton. Orchestre philharmonique de Nice. Micelangelo Mazza, direction.

TOUTES LES PHOTOS : Philippe Gromelle

Carmen à Orange : Grinda ne convainc pas vraiment

CRITIQUE, Opéra, ORANGE, le 8 Juillet 2023, Bizet, Carmen, Grinda/Cafiero, Lemieux, Borras, D’Arcangelo.

La Carmen d’Orange par Grinda semble aseptisée 

Une seule représentation, un seul opéra mais de nombreux concerts : Les Chorégies d’Orange 2023 assurent un retour à l’équilibre financier et le Théâtre antique avec ses presque 10 000 places est rempli à ras bord ce soir pour la Carmen de Bizet. Pari tenu le public est venu en masse à l’appel de l’opéra des opéras ! Les applaudissements ont été généreux mais pas bien longs au souvenir d’autres soirées en ces lieux.  Comment expliquer ce demi succès ?

La conception de Jean-Louis Grinda est connue depuis Monaco et Toulouse. Cette proposition qui scénarise sur plusieurs plans la mise à mort de Carmen, le personnage chantant et une danseuse de flamenco, dans un dispositif scénique minimaliste a plutôt convaincu sur les scènes à l’Italienne. Moi-même à Toulouse j’ai été conquis par ce choix radical. Il se trouve que ce n’est pas ce que le public d’Orange attendait. Et je fais partie de ceux qui sont restés sur leur faim. Le dispositif scénique fait de deux quarts de conques parait sur la large scène du Théâtre Antique bien trop discret car trop central tout en paraissant bien lourd pour ceux qui les mobilisent.  Les costumes sont très beaux mais un peu « collet monté ». Les lumières sont subtiles mais trop sombres pour le public éloigné aux acte deux et trois. Les ombres portées sur les éléments de décors sont par contre toujours très réussies.

La Flamenca, Irene Olvera est sensationnelle, pourtant comme petite sœur de Carmen  (Irene a 15 ans) elle parait une silhouette trop fragile sur l’immense plateau d’Orange. Et surtout ce seul élément authentiquement sévillan est bien trop discret même si chacune de ses danses est un moment de pure grâce. Car en effet c’est là que le bât blesse à Orange en plein air dans l’air chaud d’un été au ciel étoilé, l’Espagne est attendue plus franchement, il y a comme un rendez-vous manqué.

Les chœurs ont une belle présence et les tableaux sont souvent très beaux. Une Carmen sans Espagne scéniquement peut encore se colorer grâce à l’orchestre et un chef qui le souhaite.

La cheffe Clelia Caferio a une gestuelle dynamique certes mais n’obtient pas de couleurs contrastées de l’orchestre de Lyon. Le nuances également sont limitées à celles naturelle de la subtile orchestration de Bizet. Sans caractère particulier l’orchestre participe de cette musicalité générique, polie et sans surprise bien éloignée de la vision d’une partition de Carmen originale voire révolutionnaire. Et la cheffe ne propose rien comme idées personnelles.

Il ne reste plus de la latinité possible du côté des solistes. La non plus rien de passionnel, de torride ou de désespéré. La Carmen de Marie-Nicole Lemieux est engagée, scéniquement elle bouge avec expressivité mais reste dans un « quant-à-soi » de bonne éducation. La voix est somptueuse de timbre, la conduite de la ligne vocale est subtile, la précision des vocalises et des trilles est aussi exemplaire que rare dans ce rôle. Vocalement elle est une grande Carmen.  Le pathos de la scène des cartes n’est pas convainquant car excessif par rapport à une absence de soumission au destin dans les scènes suivantes. Marie-Nicole Lemieux a la voix et les qualités d’une belle Carmen qui semblent un peu sous employées ce soir.

Jean-François Borras est un Don José intéressant. La voix me semble fatiguée probablement par la série de Mefistofele à Toulouse qui s’est achevée seulement il y quelques jours. Je l’avais trouvé plus épanoui et plus rayonnant dans le rôle de Faust alors. cf ci dessous .  La voix est juvénile et le personnage un peu enfant irascible et violent. L’usage de la voix mixte et de la voix de tête pour la fin de l’air la fleur sont du plus bel effet pour un personnage plus subtil et fragile que d’habitude.

L’Escamillo d’Ildebrando D’Archangelo est un personnage trop sérieux et manque de brillant. En tous cas vocalement il est plus basse que baryton et chante impeccablement. 

La Micaëla d’Alexandra Marcellier est un personnage volontaire. Sa voix corsée et large et un timbre ingrat n’en font pas une Micaëla vocalement assez séduisante.

Frasquita, Charlotte Despaux et Mercedes, Eleonore Pancrazi ne sont pas très remarquables sauf la voix de Charolotte Despaux qui dans les ensembles est particulièrement présente.

Tous les petits rôles masculins sont bien campés et bien chantants. Les chœurs sont très précis et ont une belle présence. Tout particulièrement la maitrise qui offre des moments plein d’émotions.

La Flamenca de 15 ans Irene Olvera en double de Carmen mérite une mention toute particulière tant son talent est sidérant. A elle seule elle peut évoquer l’Espagne malheureusement si absente ce soir. Bravo et merci à cette jeune artiste à l’avenir radieux.

Cette année ne sera pas placée sous le signe de l’exceptionnel mais de la prudence, un seul opéra en une seule représentation. J’espère que l’année 2024 pourra être théâtralement plus audacieuse.

Hubert Stoecklin

Critique. Opéra. Chorégies d’Orange. Théâtre Antique, le 8 juillet 2023. Georges Bizet (1838-1875) : Carmen, opéra-comique en quatre actes. Mise en scène : Jean-Louis Grinda ; Décors : Rudy Sabounghi ; Costumes : François Raybaud et Rudy Sabounghi ; Lumières : François Castaingt ; Chorégraphies : Eugène Andrin ; Vidèos : Gabriel Grinda ; Distribution : Carmen, Marie-Nicole Lemieux ; Don José, Jean-François Borras ; Escamillo, Ildebrando D’Archangelo ; Micaela, Alexandra Marcellier ; Zuniga, Luc Bertin-Hugault ; Morales, Pierre Doyen ; Lilas Patia, Frank T’Hezan ; Frasquita, Charlotte Despaux ; Mercedes, Eleonore Pancrazi ; Le Dancaïre, Lionel Lhote ; Le Remendado, Jean Miannay ; La Flamenca Irene Olvera ; Chœurs de L’Opéra de Monte-Carlo (chef de chœur, Stefano Visconti) ;  Chœur de l’Opéra Grand Avignon (chef de chœur, Aurora Marchand) ; Maitrise de l’Opéra Grand Avignon (direction, Goyon Pogemberg) ; Orchestre national de Lyon ; Direction : Clelia Cafiero.

La Gioconda à Orange

CRITIQUE, opéra. CHOREGIES D’ORANGE, le 6 août 2022. Amilcare PONCHIELLI. LA GIOCONDA. Csilla BORROS. Stefano LA COLLA. Clémentine MARGAINE. Jean-Louis GRINDA. Daniele CALLEGARI. 

UNE GIOCONDA BIEN TROP SAGE À ORANGE

L’opéra le plus connu de Ponchielli, Gioconda n’est pourtant pas vraiment un opéra favori du public. Plusieurs raisons me semblent expliquer ce malentendu. Même si le livret de Boïto est d’après Hugo, l’intrigue tarde à avancer et les incohérences sont nombreuses. La partition mis à part deux airs (Enzo et Gioconda) et un duo ( Gioconda-Laura) et surtout sa musique du ballet des heures n’est pas si connu. Cet opéra, les lyricophiles en ont davantage entendu parler qu’ils ne le connaissent vraiment.

Ce soir le théâtre Antique était loin d’être plein. Le public présent a semblé par ses applaudissements satisfait mais pas absolument conquis. La mise en scène grandiose et spectaculaire de Jean-Louis Grinda est tout à fait adaptée au lieu. Les vidéos d’ Etienne Guiol et Arnaud Pottier sont somptueuses avec lagunes, palais, mer et bateaux projetés et sols luxueux. Les lumières sont très expressives et les costumes superbes, riches et prenant bien la lumière. Le jeu des chanteurs est simple et crédible sans trop d’emphase. Le tableau avec le ballet est grandiose.

Les voix des héros sont sonores en ce qui concerne Gioconda, Enzo, Laura et la Cieca. Barnaba et Alvise semblant plus étriqués dans la vaste acoustique.

Csilla Borros, Gioconda, sauve la production in extremis, elle est particulièrement engagée dans un personnage noble et fier au chant victorieux s’imposant face aux difficultés du rôle. Des sons piano et un beau legato lui permettent de résister toute la soirée. Elle semble bien à l’aise dans ce rôle épuisant.

Stefano La Colla est un Enzo élégant et bien chantant. En Laura, Clémentine Margaine offre son mezzo cuivré et chante avec puissance ce rôle sans toutefois faire tout à fait le poids scéniquement dans son opposition à Gioconda. Leur duo, qui doit être spectaculaire ne décollera pas vraiment.

Alexander Vinogradov, en Alvise n’a pas le charisme d’un noble altier et peine à s’imposer, semblant bien trop fragile. La Cieca de Marianne Cornetti est parfaite de noblesse et de modestie pieuse, la voix belle et longue sonne avec facilité, ses interventions portent à chaque fois une très belle émotion. La grande déception vient du Barnaba de Claudio Sgura. Toute l’action repose sur la terreur que doit imposer ce personnage entièrement noir. A chercher à le banaliser, l’action ne démarre pas vraiment. La voix n’a pas l’ampleur terrible attendue. Le jeu est trop sage. Il incarne un méchant trop poli en somme !

Le reste de la distribution ne pose pas de problème et chacun s’impose sans difficulté dans la vastitude du théâtre Antique. Citons-les tous : Jean-Marie Delpas en Zuante, Przemyslaw Baranek en chanteur, Jean Miannay en Isépo, Walter Barbaria le timonnier, Serban Vasile un barnabotto, Vincenzo Di Nocera, une voix, Pasquale Ferraro, une autre voix. Les chœurs associés de nos régions Sud sont impeccables, vivants, sonores et impliqués.

La plus grande réussite aura pour moi été le ballet absolument enthousiasmant, brillant, virtuose et vivant. Reste peut-être le plus délicat à écrire : l’orchestre de Nice plutôt efficace n’a pas eu l’occasion de vraiment briller car la direction, molle et sans nerf de Daniele Callegari était bien décevante. Gioconda a besoin d’un chef et d’un vrai. Et comme aucune voix n’était de nature à briser les cœurs le drame n’a pas pris. Jolie musique un peu compassée alors que Gioconda peut être de feu et de sang.

L’aspect scénique et surtout le ballet, magnifique chorégraphie de Marc Ribaud et du ballet de l’Opéra Grand Avignon, ont permis de passer une bonne soirée mais bien trop sage par ailleurs.

Hubert Stoecklin

CRITIQUE, opéra. CHOREGIES D’ORANGE, le 6 août 2022. Théâtre Antique. Amlicare PONCHIELLI (1834-1886) : LA GIOCONDA, Opéra en 4 Actes. Mise en scène : Jean-Louis Grinda ; Décors : Jean-Louis Grinda et Laurent Castaingt ; Costumes : Jean-Pierre Capeyront ; Lumières : Laurent Castaingt ; Chorégraphie : Marc Ribaud ; Vidéo : Etienne Guiol et Arnaud Pottier ; Distribution : Csilla Borros, Gioconda ; Clémentine Margaine, Laura ; Stefano La Colla, Enzo ; Alexander Vinogradov, Alvise ; Marianne Cornetti, La Cieca ; Cladio Sgura, Barnaba ; Jean-Marie Delpas, Zuane, matelot ; Przemyslaw Baranek, un chanteur ; Jean Miannay, Isépo ; Walter Barbaria, le timonnier ;  Serban Vasile, un barnabotto ; Vincenzo Di Nocera, une voix, ; Pasquale Ferraro,  une autre voix ;  Orchestre Philharmonique de Nice ; Chœur de l’Opéra Grand Avignon , Chœur de l’Opéra de Monte-Carlo, Chœur de l’Opéra National du Capitole de Toulouse ; Coordination des Chœurs, Stefano Visconti. Ballet de l’Opéra Grand Avignon. Direction : Daniele Callegari.

Photos : Gromelle

La neuvième à Orange sans orage

La neuvième symphonie de Beethoven protègerait de la pluie ?

écrit par Hubert Stoecklin 25 juillet 2011

Tugan Sokhiev et l’Orchestre National du Capitole ont terminé leurs 4 excellentes prestations lors du quarantième festival des Chorégies d’Orange avec un professionnalisme dont peu d’orchestres peuvent s’enorgueillir. Des gouttes de pluie néfastes pour les instruments ont failli faire renoncer à ce concert tant attendu. Mais après une courte interruption entre le premier et le deuxième mouvement le rêve a pu devenir réalité et le concert a été fameux !

Une Ode à la joie tant espérée !

Cette année l’Orchestre du Capitole de Toulouse a rayonné sur les 40e Chorégies d’Orange avec brio tant pour les deux représentations d’Aïda que le concert symphonique de musique Russe. À la symphonie avec chœur de Beethoven revenait le rôle de clore avec faste cette première partie des Chorégies avant la venue de l’Orchestre National de France  pour Rigoletto fin juillet.

Ces 4 concerts ont permis à l’orchestre et son jeune chef, Tugan Sokhiev, de séduire sur place un public ravi relayé par les chaînes de télévision pour une représentation d’Aida et le concert du 11 juillet.

Pour la Neuvième symphonie un public nombreux (plus de 4000 personnes) a donc partagé un grand moment d’angoisse puis un plaisir rare, aiguillonné par la peur de la pluie menaçante puis la conscience que la météo déréglée avait rendu les armes devant le chef d’œuvre de Beethoven ainsi interprété. Le confort des salles de concerts n’a pourtant été regretté par personne. Quelle belle salle de concert que cet amphithéâtre bi-millénaire ! Rien ne lui est comparable au monde car la précision des moindres murmures de l’orchestre (jusqu’à la respiration des instrumentistes) est sidérante et jamais aucune saturation n’est possible, le son pouvant se déployer à l’infini sous le vaste ciel. La clarté qui résulte de cette acoustique exceptionnelle permet de déguster la fine musicalité de cette version de la symphonie la plus connue au monde, du moins dans sa dernière partie, ce final choral visionnaire. Tugan Sokhiev a une relation passionnelle avec son orchestre qui explique en partie les risques acceptés par les instrumentistes lors des conditions météo connues à Orange ces jours ci. Signalons que le dernier acte d’Aida le 12 juillet n’a pu être donné à cause de la pluie. La conscience d’un danger semblable a fait changer l’ordre du programme qui a débuté par la IXe symphonie. Les premières mesures pianissimo ont permis de déguster la finesse des cordes et la délicatesse des cuivres et des bois. Le crescendo a ensuite été savamment construit pour subjuguer les oreilles les plus exigeantes. La précision des rythmes, la justesse des accords et l’énergie maîtrisée ont ensuite construit un premier mouvement urgent et excitant. La beauté des timbres, la variété des couleurs et surtout une précision chirurgicale des rythmes ont conduit vers une forme d’exaltation partagée par le public. Cette promesse d’une interprétation si originale a été détruite lorsque les instrumentistes, sous les assauts de la pluie, ont rangé leurs instruments et que des bâches ont été posées sur les contrebasses et les timbales. Renoncer ? Après une telle entrée en matière ?  L’hémicycle vide et le départ d’une partie des choristes le faisaient craindre …

Après quelques minutes infinies d’angoisse, le retour des musiciens et des choristes a soulevé des tonnerres d’applaudissements. Prendre de vrais risques pour les cordes surtout (pauvres violoncelles) n’est pas chose si banale. Il faut ici saluer l’engagement exceptionnel des musiciens. Le public ne s’en est pas privé, applaudissant très (trop ?) souvent.

La suite de l’interprétation a été à la hauteur des attentes avec de grands moments riches en émotions.

Le choeur a été au diapason et c’est donc lui qui a gagné le cœur du public, au point d’applaudir avant la fin une très belle interprétation pleine de feu et d’énergie. En deuxième partie c’est donc la 8e symphonie qui mobilisé un orchestre partiellement renouvelé au bois et cuivres. La filiation haydienne de cette partition qui souffre un peu du voisinage génial de la 7° et la 9° a été rendue par la belle direction du chef Ossète. La beauté des attaques, la souplesse des rythmes et l’élégance des phrasés ont rendu à merveille la délicatesse et même l’humour de la partition. Plus détendu l’orchestre a été étincelant et virtuose.

Un nouveau magnifique concert de cet Orchestre si généreux a fait des heureux dans ce beau théâtre romain, écrin merveilleux à l’acoustique digne des meilleures salles de concert.

Hubert  Stoecklin