Le Quatuor Ébène à Prades

CRITIQUE, concert, PRADES, le 31 juillet 2023, Purcell, Ligeti, Schumann, QUATUOR EBENE.

Les Ébènes :  Un quatuor d’une puissance rare    

En trois soirs la diversité des genres musicaux est un enchantement au Festival de Prades. Un grand soir de quatuor est toujours passionnant.  Le Quatuor Ébène gravit toutes les marches de l’excellence à la vitesse de l’éclair et sa réputation est grande. Une intégrale discographique des quatuors de Beethoven est parue chez Érato, elle a été enregistrée en concerts durant une tournée mondiale ! Leur année de résidence à Radio France montre l’admiration dont ils bénéficient. Tout auréolés de cette excellence ils se sont présentés ce soir au public du festival de Prades avec un programme à la fois exigeant et difficile d‘accès.

L’adaptation de pièces de violes d’Henry Purcell est très surprenante. Avec cet équilibre parfait entre les quatre instruments, il est possible de déguster la beauté de jeu de chaque musicien dans des phrasés évanescents et des nuances très subtiles. Il n’y a pas de mélodie dominante ni d’instrumentiste accompagnant, cette égalité des voix demande une écoute différente qui livre une pulsation interne paisible, des moments dansants, une harmonie délicieuse de tous les instants. C’est très, très beau. La deuxième œuvre au programme crée un contraste absolument saisissant.

Le quatuor de Ligeti est certes une œuvre de jeunesse encore prudente mais tout de même elle demande à l’auditeur beaucoup d’attention. Et l’interprétation demeure une gageure. Les musiciens du Quatuor Ébène montrent une cohésion de chaque instant, une réactivité sidérante qui permet une interprétation d’une précision diabolique avec des nuances extrêmes, des ruptures saisissantes et des couleurs instrumentales passant d’une sorte de saturation aveuglante à une texture diaphane. La violence de certains moments saisit tandis que la délicatesse d’autres adoucit notre écoute. La manière dont le Quatuor Ébène saisit notre intérêt est très exigeante et l’écoute d’une telle œuvre ainsi offerte est une expérience particulière ; l’engagement vertigineux et la concentration extrême des interprètes étant eux-mêmes particulièrement saisissants.  L’entracte est bienvenu afin qu’interprètes et public se rassérénèrent.

La deuxième partie est consacrée au premier quatuor de Robert Schumann. Œuvre solaire et généreuse que les musiciens du Quatuor Ébène vont magnifier. La beauté du son de ce quatuor est superlative, leur puissance étonne. Chaque instrumentiste a une aura particulière qui culmine dans la construction du son commun qui envahit toute l’abbaye avec facilité. C’est vraiment une puissance inouïe pour un quatuor. Leur Schumann est généreux, beau, élégant et émouvant. Le mouvement lent touche au sublime et le final est brillantissime. Le public est grisé et applaudit avec enthousiasme. C’est alors que l’annonce est faite par un membre du quatuor : la nécessaire recomposition du Quatuor Ébène suite au départ de son violoncelle leur a demandé beaucoup de répétitions et cela ne leur permet pas de jouer un bis. La nouvelle nous surprend car la connexion entre les musiciens a été absolument parfaite. Dans un programme aussi exigeant nous ne pouvons qu’admirer ce violoncelliste qui a su ainsi s’intégrer si admirablement.

Longue vie et belle route au Quatuor Ébène, nul doute que leur avenir sera radieux après cette période de difficulté qui n‘a en tout cas aucune incidence sur l’excellence de leurs interprétations.

Hubert Stoecklin

Critique. Concert. Festival de Prades. Abbaye saint Michel de Cuxa, le 31 juillet 2023. Henry Purcell (1659-1695) : Cinq fantatsias ; György Ligeti (1923-2006) : Quatuor à cordes n°1 « Métamorphoses nocturnes » ; Robert Schumann (1810-1856) : Quatuor à cordes en la mineur op.41 n°1 ; Quatuor Ébène : Pierre Colombet et Gabriel Le Magadure, violons, Marie Chilem, Alto ; Aleksey Shadrin, violoncelle.

Photos : DR

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Julien Martineau séduit avec sa mandoline le public du festival de Prades.

 CRITIQUE, concert, FESTIVAL DE PRADES, Église de Collioure, le 30 juillet 2023, Piazzolla, Paganini, Beethoven, Calace, Munier, MOURATOGLOU/MARTINEAU.

La fine musicalité de la Mandoline de Julien Martineau enchante

La petite église de Collioure qui nécessite de vastes travaux de restauration est partenaire du Festival de Prades et cette collaboration rappelle combien Pablo Casals a œuvré dans toute la Catalogne non seulement comme musicien mais également comme homme bon et généreux.

Le concert de ce soir est placé sous le sceau du charme et de la musicalité la plus délicate qui soit. Julien Martineau sur sa mandoline est un véritable magicien nous le savons, chaque concert, chaque enregistrement le prouve

Avec un complice particulièrement accordé ce soir, le guitariste Philippe Mouratoglou il forme un accord parfait.  Les deux amis offrent un véritable festival de beauté musicale dans une véritable recherche commune. Avec une grande simplicité et une écoute mutuelle totale la guitare et la mandoline en véritables sœurs d’âmes mêlent leurs sonorités fraiches ou mélancoliques afin de créer un univers musical des plus subtils.

La pièce maîtresse du concert est cette inénarrable « histoire du Tango » d’Astor Piazzola. Les deux musiciens en offrent une version absolument virtuose et pleine de rythmes fous comme d’envolées lyriques. C’est véritablement grisant cette alliance de virtuosité la plus assumée, de chaloupé subtil et de musicalité chantante. De manière élégante et sympathique le virtuose de la mandoline nous offre des moments absolument incroyables dans des pièces de Paganini et Calace. Ces deux compositeurs étaient de fins mandolinistes et ont écrit des pages virtuoses et pleines de charme.

Julien Martineau chante avec le charme d’un ténor italien et ce légato avec un instrument si peu capable de garder un son tient du miracle. La beauté du son est également incroyable.

A la guitare Philippe Mouratoglou est un musicien sensible et virtuose qui toujours avec beaucoup de talent dialogue avec son partenaire. Ses sonorités très épurées sont claires, lumineuses et il est capable d’ombres quand il le faut.

Sa vivacité rythmique dans Piazzolla est remarquable. Dans l’église il règne une chaleur éprouvante, toutefois la beauté sonore, la fraicheur de l’interprétation, tout semblant toujours facile, restent un enchantement pour le public. Une très discrète sonorisation aidait les spectateurs du fond de l’église car ce concert a affiché complet.

La finesse de la musicalité des deux artistes, l’intelligence de leur programme, tout a été un enchantement. Les applaudissements ont été généreux et deux bis ont prolongé ce bonheur partagé. D’abord un pot-pourri de musique de Nino Rota dont un air du Parrain délicieusement mélancolique et en hommage à Pablo Casals le chant des oiseaux dans la version peut être la plus aérienne du répertoire ; la délicatesse des deux musiciens évoquant clairement la gente ailée. Voilà du grand art et la preuve que la belle mélodie immortelle de Casals peut toujours nous mettre la larme à l’œil du moment que les musiciens l’interprètent avec leur cœur.

Il est incroyable d’entendre ainsi comme la mandoline et la guitare sont amies et peuvent offrir sous des doigts si habiles tant de musique et de chant.

Hubert Stoecklin

Critique concert. Festival de Prades. Église de Collioure le 30 juillet 2023. Astor Piazzolla (1921-1992) : Histoire du Tango en quatre parties ; Nicolo Paganini (1782-1840) : Cantabile MS 109, Sonata per Rovene, Romanza, Serenata ; Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Adagio ma non troppo ; Raffaele Calace (1863-1934) : Mazurka VI op. 141, Saltarello op.79 ; Carlo Munier (1859-1911) : Capriccio spagnolo ; Philippe Mouratoglou, guitare ; Julien Martineau, mandoline.

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Plein succès pour Pierre Bleuse à Prades

CRITIQUE, concert, PRADES, Abbaye St. Michel de Cuxa, le 29 juillet 2023, Brahms, Orchestre du Festival, Renaud Capuçon, Juila Hagen, Pierre Bleuse.

Grandiose concert d’ouverture du festival de Prades avec Brahms

Pierre Bleuse nouveau directeur artistique du Festival Pablo Casals a non seulement un profond respect pour l’un des plus vieux festivals de France et son créateur et une audace indéniable qui fait évoluer les choses. Ainsi la création de l’orchestre du Festival qui ne cesse de progresser. Pour sa troisième programmation Pierre Bleuse propose pour le concert d’ouverture de diriger deux œuvres emblématiques de Johannes Brahms. L’orchestre du Festival est constitué de très jeunes musiciens et de quelques anciens.

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Ce savant mélange intergénérationnel donne une fougue et une solidité à cet orchestre qui laissent très admiratif et ne va pas sans rappeler le feu qu’obtenait Pablo Casals en dirigeant l ‘orchestre. L’audace paye et Pierre Bleuse a gagné son pari. L’orchestre sonne admirablement dans la belle acoustique de L’abbaye. Seules deux contrebasses assurent avec toute la puissance requise cette sensationnelle pulsation grave de la musique symphonique de Brahms sur laquelle tout l’édifice repose. Les deux contrebasses face à face sur la droite semblent ne vouloir ne faire qu’une et cela sonne admirablement. L’autre exigence de la musique symphonique de Brahms et qui met en difficulté bien de bons orchestres est le besoin de violons à la fois puissants et délicats. Dès les premières mesures nous savons que nous allons entendre un Brahms symphonique de haut vol. Le son est généreux, rond et profond. Les bois sont clairs et les cuivres puissants. La direction de Pierre Bleuse est très charpentée, rendant évidentes toutes les belles structures tout en phrasant éperdument. Dans cet écrin romantique confortable les deux solistes du double concerto n’ont plus qu’à participer à cette fête musicale.

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Avec un tempérament généreux la toute jeune violoncelliste Julia Hagen donne le frisson par son jeu si beau. C’est rond, chaud, puissant et subtilement phrasé. Voilà une soliste qui va enchanter tous les publics. L’énergie et cette pointe de sensualité qui émanent de son jeu sont des qualités rares. Renaud Capuçon fidèle à lui-même participe poliment sans trouver la même énergie que le chef et la violoncelliste. Tout auréolé de ses succès, le violoniste hyper présent partout, repart vite vers là où il est attendu. C’est bien le souvenir du violoncelle vibrant et émouvant (le début du deuxième mouvement a été renversant !) de la superbe Julia Hagen qui restera la plus belle découverte de la soirée.

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Pour la deuxième partie du concert Pierre Bleuse a osé proposer la quatrième symphonie de Brahms, celle en mi mine »ér si pleine de mélancolie et très exigeante.

Dès les premières mesures à la fois dansantes et tristes le charme brahmsien opère. Les musiciens de cet orchestre du festival ont su trouver une cohésion incroyable et Pierre Bleuse a sous sa main un vrai orchestre capable de jouer un Brahms généreux et réconfortant. Et le travail de l’orchestre et du chef n’a duré que 2 jours ! Le résultat obtenu par Pierre Bleuse en si peu de temps est renversant.

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Toute la symphonie verra des solistes de haut vol régaler le public de leurs interventions parfaites. Les cors, la trompette, le hautbois et la flûte seront les plus inouïs.  Les applaudissements entre les mouvements révèlent l’admiration et l’enthousiasme éprouvés par le public ému. Tout est là dans cette interprétation :  structure contrapuntique assumée, larges phrasés, nuances très creusées, silences habités et moments de mystère envoûtants. Les violons sont hallucinants d’homogénéité pour un orchestre si jeune. Et les violoncelles offrent des moments de grand bonheur.  C’est vraiment une très belle quatrième de Brahms qui nous a été offerte ce soir. L’engagement de tous les musiciens, la générosité de la battue du chef ont créé une osmose particulière. Que de sourires partagés !

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La chaconne finale est flamboyante. Les applaudissements fusent et un bis emblématique est offert, le Chant des oiseaux, composé par Pablo Casals et arrangé de manière hollywoodienne savante fait merveille et donnera la larme à l’œil à plus d’un.

Hubert Stoecklin

Critique. Concert. Festival Pablo Casals de Prades. Abbaye Saint Michel de Cuxa, le 29 juillet 2023. Johannes Brahms (1833-1897) : Double concerto pour violon et violoncelle op.102 ; Symphonie n°4 en mi mineur op.98 ; Renaud Capuçon, violon, Julia Hagen, violoncelle, Orchestre du Festival ; Pierre Bleuse, direction.

Photos © Hugues Argence

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La Roque d’ Anthéron 2023 : Fréquentation du public inouïe !

CRITIQUE, Concert, LA ROQUE d’ANTHERON, le 27 juillet 2023, Rameau, Grieg, Tharaud, Beethoven, Alexandre THARAUD, piano. 

Le piano lumineux d’Alexandre Tharaud à La Roque

 Dans ce parc aux arbres centenaires le plaisir est toujours grand de revenir l’été. Notre premier récital de la 43 ième édition ne déroge pas aux attentes. Le plaisir est grand de retrouver Alexandre Tharaud au jeu si élégant et que le monde entier acclame. Dans un programme original et défendu avec panache le pianiste français apparemment très détendu semble beaucoup prendre de plaisir à partager son art avec le public.

En débutant avec des extraits de la suite de danse en La de Rameau, il aborde son récital avec brio. Le jeu droit et très articulé permet à la musique de Rameau de briller de mille feux. C’est joyeux, beau et festif. Puis dans les pièces lyriques de Grieg le jeu se fait plus nuancé et plus sensible, tout en conservant une grande clarté de lignes. L’élégance est constante et tout semble couler avec facilité des doigts virtuoses du pianiste. La dernière pièce « Jour de Noces » retrouve en le développant le caractère festif si présent chez Rameau. La première partie du concert se termine sur des applaudissements nourris.

Après l’entracte l’interprète nous joue quelques pièces de sa composition. Petites pièces écrites au gré de ses voyages qui mettent en scène tout ce que des doigts et des mains virtuoses peuvent faire sur les touches du piano. C’est brillant et plein de surprises.

Pour finir son récital particulièrement généreux Alexandre Tharaud offre sa vision de la dernière sonate de Beethoven. Cette œuvre si particulière est à la fois un testament, un enterrement de la forme et une ouverture vers la musique de l’avenir. Elle peut sonner très différente selon les choix interprétatifs sans que jamais une version définitive ne puisse en dominer la forme et encore moins le fond. Ce soir sur le piano Yamaha choisi par l’interprète le son est particulièrement éclatant. Alexandre Tharaud dès les premiers accords joue large et met en valeur tous les plans avec une lumière presque crue. Ce Beethoven est assez surprenant par la seule utilisation de moyens pianistiques pour l’aborder. Alexandre Tharaud semble éviter toute recherche de sentiments, de recherche philosophique ou même de doutes. Il joue dans des tempi vifs sans s’appesantir sur les silences mettant en évidence toute la puissance, la virtuosité  et la force de la partition. Les moyens du pianiste sont considérables. La force de la partition exulte. D’autres mettent en évidence la recherche, les doutes, les questions posées par Beethoven, notre interprète lui aborde en musicien cette partition inouïe et fonce tout droit. Le jeu limpide, les équilibres exacts entre les plans donnent une grande force constante et inattendue à cette sonate si particulière. Il n’y aura pas de dimension cosmique, de questions métaphysiques mais une puissance créatrice magnifiée par un art du piano peu commun. Le public de la Roque acclame l’interprète validant ainsi ses choix musicaux si originaux.

En bis Alexandre Tharaud retrouve sa joie d’un piano solaire avec une sonate de Scarlatti brillantissime. Puis reprenant un extrait de son dernier enregistrement Cinéma il nous touche avec une interprétation sensible du thème de la Liste de Schindler de John Williams.Alexandre Tharaud est un artiste qui sait nouer avec le public un lien particulier avec son jeu élégant et séduisant. Ce soir il est apparu particulièrement lumineux.

Hubert Stoecklin 

Critique. Concert. La Roque d’Anthéron 43 ième édition. Parc du château de Florans, le 27 juillet 2023. Récital de piano. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Suite en La, ext. ; Edvard Grieg (1843-1907) : Pièces lyriques, ext. ; Alexandre Tharaud (né en 1968) : Corpus volubilis, ext. ; Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Sonate n°32 en ut mineur op.111. Alexandre Tharaud, piano.

Photo : Pierre Morales

NETREBKO LA FANTASTICA Irradie à Orange

CRITIQUE, concert, Orange, Théâtre Antique le 24 juillet 2023, Gala Verdi, Netrebko, Eyvazov, Orchestre phil. Nice, Mazza.

Anna Netrebko la FANTASTICA subjugue le public du Théâtre Antique.

Ce théâtre qui a vu et entendu tant de Divas s’est réveillé ce soir comme cela faisait longtemps.  L’enthousiasme du public (près de 5000 personnes) tout du long et parfois de manière intempestive, sacre Anna Netrebko en Diva Fantastica, car La Splendida ne suffit plus à honorer dignement une telle artiste. Entendre une telle plénitude vocale dans cette acoustique sensationnelle tient du miracle. Et nombreux sont ceux qui s’en sont rendus compte et l’ont manifesté.

Dès son entrée en scène avec le premier air de Lady Macbeth, elle prend possession de la scène et du cœur du public.

La lecture de la lettre suscite une écoute très attentive et ensuite le slancio verdien prend une dimension cosmique dès ses premières phrases chantées d’une voix pleine et vibrante. Car ce n’est pas seulement un timbre unique, une homogénéité sur toute la tessiture et une puissance qui semble infinie qui nous subjuguent. C’est l’instinct musical surnaturel qui lui permet d’aborder avec exactitude toute musique indépendamment des classifications.

La Diva russe possède une voix qui évolue vers de plus en plus d’opulence et de si riches harmoniques inouïes que je crois qu’aucune autre soprano ne peut et n’a pu s’enorgueillir d’une telle évolution. Au stade de sa carrière un sommet semble atteint et le Verdi de la maturité est au cœur de ses possibilités. Son art du chant est tout simplement sidérant. L’élan qu’elle donne à chaque intervention, les infinies nuances, les couleurs multiples tout est d’un Verdi de haute lignée comme au temps historique des Ponselle, Callas, Price, Vischnevskaïa. Et avec cette qualité d’angélisme et de pureté que des voix de cette ampleur conservent rarement, même Caballe a été entachée de certaines duretés avec le temps.

L’autre air du récital est un Pace, pace de la Force du destin qui laisse pantois. La maîtrise de la ligne vocale est parfaite et elle sait donner à chaque Pace une couleur, une nuance différente. C’est un art du chant grandiose qui culmine avec un Pace pianissimo quasi surnaturel face au mur.  Cet art de la scène l’habite au plus au point et lui permet de se déplacer avec une aisance parfaite sur toute la large scène, de gravir les marches centrales, de se déplacer étole au vent dans sa première robe rouge et toutes voiles irradiantes dehors pour la deuxième partie qui donne une dimension angélique à son Aïda.

Dans les duos son art du challenge lui permet non seulement d’irradier mais de porter son partenaire à se dépasser. Ainsi le duo d’Aïda avec le ténor Yusif Eyvazov nous offre une osmose délicate. Des voix si larges capables de cette délicatesse dans cette acoustique si fidèle offrent un plaisir suave aux spectateurs. La voix de la princesse Amnéris par Elena Zhikova est hélas trop discrète.

Avec le baryton Elchin Azizov dans le superbe duo du Trouvère, Mira d’accerba lacrime, la pulsation intraitable devient diabolique avec des vocalises à pleine voix parfaites. A nouveau ce slancio verdien si rare est hypnotisant. Dans le final du Trouvère de l’acte un et qui termine le concert, les trois voix (soprano, ténor, baryton) s’interpénètrent dans un festival d’harmoniques rares. Quel swing entre ces trois artistes galvanisés par l’immense Anna !

Pour ma part c’est dans le duo final d’Aïda, opéra que les deux chanteurs donnent à Vérone cet été (prochaines représentations le 30 juillet et le 2 Août) que le sommet me semble atteint tant Yusif Eyvazov se hisse au niveau de son épouse et partenaire. Ce chant éthéré et pianissimo reste comme un rêve éveillé. Dans le quatuor de Rigoletto l’équilibre n’a pas été parfait car dès que la voix de Netrebko, même dans une nuance piano se révèle, elle éclipse par sa richesse harmonique toutes les autres alors que le début permettait à la mezzo Elena Zhidkova de s’imposer de manière satisfaisante.

Rendons toutefois hommage à Yusif Eyvazov dont la voix de ténor claire et pure fait merveille dans le Duc de Mantoue. Le chant soutenu par une belle émotion lui permet de gagner la sympathie du public dès son premier air. Pour ma part son deuxième air, celui si sombre d’Alvaro dans la Force du destin, n’a pas les ombres si indispensables à décrire la souffrance du héros contre lequel le sort s’acharne. Plus de nuances et de couleurs auraient enrichi l’interprétation trop lumineuse du ténor azerbaïdjanais. Dans le duo du dernier acte de la Force du destin l’opposition de couleurs avec son compatriote le baryton Elchin Azizov en Carlo fonctionne parfaitement offrant un beau succès aux deux voix masculines. Précédemment le baryton jouant de sa voix sonore n’a pas semblé vouloir rendre les subtils tourments de Renato dans son air de l’acte deux du Bal Masqué, Eri Tu. Un son généreux et un chant assez martial a semblé assez hors contexte dramatique même si dans cet air ses moyens considérables resplendissaient. Il nous reste à rapidement évoquer la mezzo-soprano Elena Zhidkova qui de toute évidence nous a paru souffrante et ne disposait pas de tous ses moyens ce soir. Nous reparlerons d’elle dans des conditions plus normales.

L’orchestre de Nice et le chef Michelangelo Mazza ont tout fait pour être à la hauteur de l’événement, sans génie mais avec efficacité. Le ballet extrait d’Othello est certes plus apte à mettre en valeur l’orchestre, il ne m’a pas charmé outre mesure. Des petits décalages n’ont pas été évités par le chef italien avec un ténor parfois alangui sur les notes longues et un baryton parfois trop pressé. Seule Anna Netrebko telle un caméléon a un sens du tempo surnaturel qui avec un art félin lui permet de toujours être exacte.

Voilà un Gala Verdi de haute tenue galvanisé par une Anna Netrebko en très, très grande forme, irradiant de théâtralité verdienne et de charme :  Anna la Fantastica !

En bis tout ce petit monde, public en frappant dans les mains a dégusté un Brindisi de la Traviata rappelant quel a été le succès de Netrebko dans ce rôle aujourd’hui abandonné par la Diva.

Espérons que dans les années prochaines elle offrira aux chorégies d’Orange un de ces immenses rôles verdiens qui conviennent si idéalement à ses moyens vocaux et son art du

Critique. Concert. Chorégies d’Orange. Théâtre  antique, le 24 juillet 2023. Gala Verdi. Airs duo, trios, quatuor, extraits d’opéras de Verdi. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Macbeth, Rigoletto, Il Trovatore, La Forza del destino, Un Ballo in maschera, Aïda : ext.  Anna Netrebko, soprano ; Yusif Eyvazov, ténor ; Elena Zhidkova, mezzo-soprano ; Elchin Azizov, baryton. Orchestre philharmonique de Nice. Micelangelo Mazza, direction.

TOUTES LES PHOTOS : Philippe Gromelle

Carmen à Orange : Grinda ne convainc pas vraiment

CRITIQUE, Opéra, ORANGE, le 8 Juillet 2023, Bizet, Carmen, Grinda/Cafiero, Lemieux, Borras, D’Arcangelo.

La Carmen d’Orange par Grinda semble aseptisée 

Une seule représentation, un seul opéra mais de nombreux concerts : Les Chorégies d’Orange 2023 assurent un retour à l’équilibre financier et le Théâtre antique avec ses presque 10 000 places est rempli à ras bord ce soir pour la Carmen de Bizet. Pari tenu le public est venu en masse à l’appel de l’opéra des opéras ! Les applaudissements ont été généreux mais pas bien longs au souvenir d’autres soirées en ces lieux.  Comment expliquer ce demi succès ?

La conception de Jean-Louis Grinda est connue depuis Monaco et Toulouse. Cette proposition qui scénarise sur plusieurs plans la mise à mort de Carmen, le personnage chantant et une danseuse de flamenco, dans un dispositif scénique minimaliste a plutôt convaincu sur les scènes à l’Italienne. Moi-même à Toulouse j’ai été conquis par ce choix radical. Il se trouve que ce n’est pas ce que le public d’Orange attendait. Et je fais partie de ceux qui sont restés sur leur faim. Le dispositif scénique fait de deux quarts de conques parait sur la large scène du Théâtre Antique bien trop discret car trop central tout en paraissant bien lourd pour ceux qui les mobilisent.  Les costumes sont très beaux mais un peu « collet monté ». Les lumières sont subtiles mais trop sombres pour le public éloigné aux acte deux et trois. Les ombres portées sur les éléments de décors sont par contre toujours très réussies.

La Flamenca, Irene Olvera est sensationnelle, pourtant comme petite sœur de Carmen  (Irene a 15 ans) elle parait une silhouette trop fragile sur l’immense plateau d’Orange. Et surtout ce seul élément authentiquement sévillan est bien trop discret même si chacune de ses danses est un moment de pure grâce. Car en effet c’est là que le bât blesse à Orange en plein air dans l’air chaud d’un été au ciel étoilé, l’Espagne est attendue plus franchement, il y a comme un rendez-vous manqué.

Les chœurs ont une belle présence et les tableaux sont souvent très beaux. Une Carmen sans Espagne scéniquement peut encore se colorer grâce à l’orchestre et un chef qui le souhaite.

La cheffe Clelia Caferio a une gestuelle dynamique certes mais n’obtient pas de couleurs contrastées de l’orchestre de Lyon. Le nuances également sont limitées à celles naturelle de la subtile orchestration de Bizet. Sans caractère particulier l’orchestre participe de cette musicalité générique, polie et sans surprise bien éloignée de la vision d’une partition de Carmen originale voire révolutionnaire. Et la cheffe ne propose rien comme idées personnelles.

Il ne reste plus de la latinité possible du côté des solistes. La non plus rien de passionnel, de torride ou de désespéré. La Carmen de Marie-Nicole Lemieux est engagée, scéniquement elle bouge avec expressivité mais reste dans un « quant-à-soi » de bonne éducation. La voix est somptueuse de timbre, la conduite de la ligne vocale est subtile, la précision des vocalises et des trilles est aussi exemplaire que rare dans ce rôle. Vocalement elle est une grande Carmen.  Le pathos de la scène des cartes n’est pas convainquant car excessif par rapport à une absence de soumission au destin dans les scènes suivantes. Marie-Nicole Lemieux a la voix et les qualités d’une belle Carmen qui semblent un peu sous employées ce soir.

Jean-François Borras est un Don José intéressant. La voix me semble fatiguée probablement par la série de Mefistofele à Toulouse qui s’est achevée seulement il y quelques jours. Je l’avais trouvé plus épanoui et plus rayonnant dans le rôle de Faust alors. cf ci dessous .  La voix est juvénile et le personnage un peu enfant irascible et violent. L’usage de la voix mixte et de la voix de tête pour la fin de l’air la fleur sont du plus bel effet pour un personnage plus subtil et fragile que d’habitude.

L’Escamillo d’Ildebrando D’Archangelo est un personnage trop sérieux et manque de brillant. En tous cas vocalement il est plus basse que baryton et chante impeccablement. 

La Micaëla d’Alexandra Marcellier est un personnage volontaire. Sa voix corsée et large et un timbre ingrat n’en font pas une Micaëla vocalement assez séduisante.

Frasquita, Charlotte Despaux et Mercedes, Eleonore Pancrazi ne sont pas très remarquables sauf la voix de Charolotte Despaux qui dans les ensembles est particulièrement présente.

Tous les petits rôles masculins sont bien campés et bien chantants. Les chœurs sont très précis et ont une belle présence. Tout particulièrement la maitrise qui offre des moments plein d’émotions.

La Flamenca de 15 ans Irene Olvera en double de Carmen mérite une mention toute particulière tant son talent est sidérant. A elle seule elle peut évoquer l’Espagne malheureusement si absente ce soir. Bravo et merci à cette jeune artiste à l’avenir radieux.

Cette année ne sera pas placée sous le signe de l’exceptionnel mais de la prudence, un seul opéra en une seule représentation. J’espère que l’année 2024 pourra être théâtralement plus audacieuse.

Hubert Stoecklin

Critique. Opéra. Chorégies d’Orange. Théâtre Antique, le 8 juillet 2023. Georges Bizet (1838-1875) : Carmen, opéra-comique en quatre actes. Mise en scène : Jean-Louis Grinda ; Décors : Rudy Sabounghi ; Costumes : François Raybaud et Rudy Sabounghi ; Lumières : François Castaingt ; Chorégraphies : Eugène Andrin ; Vidèos : Gabriel Grinda ; Distribution : Carmen, Marie-Nicole Lemieux ; Don José, Jean-François Borras ; Escamillo, Ildebrando D’Archangelo ; Micaela, Alexandra Marcellier ; Zuniga, Luc Bertin-Hugault ; Morales, Pierre Doyen ; Lilas Patia, Frank T’Hezan ; Frasquita, Charlotte Despaux ; Mercedes, Eleonore Pancrazi ; Le Dancaïre, Lionel Lhote ; Le Remendado, Jean Miannay ; La Flamenca Irene Olvera ; Chœurs de L’Opéra de Monte-Carlo (chef de chœur, Stefano Visconti) ;  Chœur de l’Opéra Grand Avignon (chef de chœur, Aurora Marchand) ; Maitrise de l’Opéra Grand Avignon (direction, Goyon Pogemberg) ; Orchestre national de Lyon ; Direction : Clelia Cafiero.