La nouvelle trompette d’Alison Balsom

CRITIQUE ENREGISTREMENT. ALISON BALSOM : QUIET CITY. WARNER CLASSICS/ERATO. Août 2022.

ALISON BALSOM ouvre un autre monde, une autre galaxie à la Trompette

La trompette classique est un instrument aimé pour son brillant, son audace, ses traits aigus virtuoses (des concertos de Haydn à Poulenc) et ses joutes à fleuret moucheté avec la voix (pensons à Haendel et à Bach). Alison Balsom y excelle depuis ses débuts fracassants en 2000. Ses concerts mettent le public a ses genoux (nous-même en 2017). Ses enregistrements sont tous des références. La trompettiste anglaise est encore bien plus musicienne que cela et avec cet enregistrement somptueux elle ouvre un autre monde, une autre galaxie à son instrument. En rendant un hommage ému aux trompettistes de jazz elle joue des pièces arrangées pour l‘immense Miles Davis. Dans ce CD elle ose tout simplement chercher un autre monde sonore pour la trompette. Un monde de demi-teintes, de brumes, de clair-obscur ou de nuit. Elle ose des notes graves de pure poésie et des phrasés d’une délicatesse de camée.  Ce jeu avec la lumière est fascinant et le programme qui débute avec la pièce éponyme Quiet City de Copland a une véritable cohérence artistique alors que les éléments peuvent paraître disparates. C’est le ton, la poésie qui font l’évidence du programme à l’écoute. Elle s’entoure de musiciens aussi doués qu’elle avec un orchestre d’élites : le Britten Sinfonia dirigé subtilement par Scott Stroman. Et les arrangements et transcriptions sont diaboliquement réalisés et permettent de redécouvrir avec une subtilité éloquente les œuvres si connues comme Rhapsody in Blue, le Concerto Aranjuez ou My Ship de Kurt Weil. Au Centre du récital the Unanswered Question de Charles Ives, autre œuvre originale pour la trompette, est peut-être le joyau en termes de sonorités inouïes, nuances infimes et phrasés de pure poésie.

La virtuosité est tout autre mais non moins spectaculaire : qui aurait imaginé possible un glissando si sensuel pour ouvrir la Rhapsody in Blue ? Qui pensait possibles des volutes pianissimo sur toute la tessiture ? Qui imaginait un souffle si long ? Qui osait rêver cette fragilité qui devient force ? Voilà un travail d’orfèvre avec des complices de génie.

Ce CD est absolument indispensable à tout amoureux de la musique, celui qui l’aime dans ses lumières variées !

Un tel jeu de trompette c’est de la très, très grande classe ; cela grandi l’instrument !

Hubert Stoecklin

QUIET CITY : ALISON BALSOM, TROMPETTE. BRITTEN SINFONIA. SCOTT STROMAN : direction.

7 pistes. 54’06’’. Aaron Copland (1900-1990): Quiet City ; Leonard Bernstein ( 1918-1990) : Lonely Town : Pas de deux (arr. Alison Bolsom) ; George Gershwin ( 1898-1937) : Rhapsody in Blue ( arr. Simon Wright) ; Charles Ives (1874-1954) : The Unanswered Question ; Joachim Rodrigo ( 1901-1999) : Concierto de Aranjuez : Adagio ( arr. De Gil Evans pour Miles Davis) ; Kurt Weil ( 1900-1950) : My Ship ( arr. De Gil Evans pour Miles Davis).

Christian Zacharias offre un magnifique récital à Piano Jacobins 2022.

CRITIQUE, concert. TOULOUSE. FESTIVAL PIANO JACOBINS, le 14 sept. 2022. Récital Christian ZACHARIAS, piano TCHAIKOVSKI. SCHUBERT

C’est un vrai bonheur de retrouver le Cloitre des Jacobins avec un récital d’un musicien si merveilleux. Christian Zacharias nous a offert une soirée de rêve comme il en a le secret. 

Nous avions été subjugués le mois dernier à La Roque d’Anthéron, il jouait et dirigeait avec tant d’élégance le concerto Jeunehomme de Mozart. Ce soir son récital frôle la perfection. Je ne sais quoi préférer. Le programme si bien construit, le jeu naturel et évidant du pianiste, l’ambiance magique du lieu ? Quoi qu’il en soit le public a été unanime qui a fait une ovation tonitruante au musicien. Le concert était annoncé complet et le silence du public qui retenait son souffle a été souvent remarquable par une qualité d’écoute très spéciale. L’alchimie entre le musicien, le public et le lieu a été parfaite.

Les saisons de Tchaïkovski est une œuvre qui renoue avec le succès public et le mérite. Sous les doigts de Christian Zacharias l’œuvre déploie un charme plein de naturel, de surprises avec des nuances très riches, des couleurs variées et des phrasés subtiles. Tout cela avec une facilité déconcertante. Christian Zacharias est un pianiste aux moyens phénoménaux toujours offerts avec naturel et élégance. Jamais aucun effet démonstratif, aucun soulignement des efforts, tout coule sous les doigts de la Musique. L’impression que cet homme EST La Musique se confirme. Il nous offre une courte pièce, probablement de Tchaïkovski, en bis de la première partie.  

Après une courte pose l’artiste se lance dans une interprétation inoubliable de la sonate de Schubert en ré majeur D. 850. Je connais bien sa manière si exquise d’aborder les sonates de Schubert car j’ai écouté tant de fois son intégrale gravée en 1985. Ce soir il a un tempo légèrement plus retenu que dans son enregistrement. Cela lui permet surtout d’être d’une souplesse admirable tout en gardant un rythme implacable. Cette sonate est comme un ruisseau qui coule avec son thème qui la parcourt et revient sans cesse. L’élément liquide que contient le jeu du pianiste convient admirablement à cette sonate du bonheur. Le ré majeur exulte et le chant est celui de la joie. Le dialogue contenu dans le deuxième mouvement est absolument délicieux, plein de tendresse et de délicatesse d’âme. Bien sûr cette musique contient des parts d’ombres mais si infimes et si vite rendues à la lumière solaire que l’impression finale est une joie humaine communicative irrépressible. L’humour du dernier mouvement si proche de l’enfance avec ses toutes dernières notes comme évanouies laisse le public sans voix. Quel chic, quelle classe, quelle perfection ! Le merci à Christian Zacharias prend l’allure d’une cataracte d’applaudissements nourris. Le musicien dans un français exquis offre deux bis en expliquant combien il est quasi impossible du jouer quelque chose après cette sonate, même du Schubert…. Il va toutefois offrir des variations élégantes et légères de Beethoven, puis un extrait de Scarlatti.

Comme rajeuni après ce récital si généreux le musicien de 72 ans quitte le Cloître avec son allure de jeune homme espiègle.  

Un vrai bonheur a irradié ce soir dans le Cloître des Jacobins pour fêter la 43 ième édition de ce si beau festival. Juste débutée le 9 septembre dernier il promet d’autres merveilles !

Hubert Stoecklin

CRITIQUE, concert. TOULOUSE, le 14 septembre 2022. Cloitre des Jacobins. Concert.  Piotr Illich Tchaïkovski (1840-1893) : Les saisons Op. 37b ; Frantz Schubert (1797-1828) : Sonate n°17 en ré majeur Op. 53D, D.850. Christian Zacharias, piano.

Mes trois derniers concerts à La Roque de 2022

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Photo de Valentine Chauvin

Mes trois derniers concerts à La Roque d’ Anthéron pour cette 42 deuxième édition prouvent la variété des propositions. Trois concerts on ne peut plus différents. Le récital plein de charme et un jeu très sensuel du pianiste espagnol Luis Fernando Pérez, bien connu des Toulousains. Marc-André Hamelin qui va venir à Piano Jacobins mérite toute notre attention par un jeu précis et une intelligence sidérante. Cela dit c’est un peu au dépend de l’émotion toutefois.

Et en Concert Final, l’Orchestre de Chambre de Lausanne en majesté et la découverte d’un pianiste au timbre ensorceleur et au jeu chaud et incarné : Jorge GONZALES BUAJASAN. Renaud Capuçon artiste médiatisé à outrance est un partenaire au violon du meilleur niveau mais se révèle un bien piètre chef d’orchestre…

CRITIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON, le 19 août 2022. Récital Luis Fernando PEREZ, piano. BACH. MONPOU. GRANADOS.

Luis Fernando Pérez toute l’élégance du piano hispanique

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Photo Christophe Grémiot 2019

Pour ce concert de 11 h la salle est bien pleine et la rencontre entre le public et le pianiste dès son entrée en scène est très franche. Dans un français délicieux, il explique un léger changement de programme et son besoin de la partition tant la composition de Mompou est complexe. Nous voulons bien le croire mais son jeu est si élégant tout du long qu’aucune difficulté ne semble le limiter. Il est souverain dans cette partition complexe aux harmoniques improbables et aux rythmes déstructurés. La modernité de l’œuvre rend le thème méconnaissable bien souvent, mais le retrouver même devenu grotesque est un jeu intéressant. Puis il se lance dans la Grande Chaconne de Bach revue par Busoni. C’est un grand moment de piano dans lequel virtuosité et beauté se donnent la main. Avec un art très serein Pérez en donne une interprétation précise et d’une grande profondeur. La virtuosité est assumée dans cette élégance suprême qui caractérise le jeu de cet artiste.

Pour terminer son récital Luis Fernando Pérez choisit une œuvre qu’il connaît particulièrement bien et qui met en valeur toutes ses qualités : les Escenas Romanticas de Granados.  Sans rien y mettre de folklorique il en rend toute l’hispanité avec une évidence de chaque instant. Ce piano est fluide, nuancé et chaloupé. Les couleurs sont innombrables et toujours l’attention est stimulée par la variété du jeu. La douceur de certains phrasés est une délectation et les rythmes bien charpentés sont tonifiants. La douce mélancolie de certains moments, la douleur d’autres et la gaité parfois, tout se suit comme dans la vie. Le naturel avec lequel ce musicien interprète ces pièces nous fait penser qu’il les connaît comme si c’était lui qui les avait composées. L’appropriation est d’une évidence sidérante. Il est chez lui dans cette musique et nous invite avec la noblesse et la simplicité d’un grand seigneur.

Le succès est grand et le public plébiscite un artiste qu’il apprécie toujours énormément. Avec beaucoup de gentillesse il nous offre un bis, qu’il a choisi pour La Roque : Mamboco, une Danse précolombienne. Cet air populaire prend sous ses doigts une grande élégance et devient une musique délicieuse. Le musicien quitte son public bien aimé dans un large sourire. Le bonheur était partout dans la salle et chez l’artiste. Très beau concert à 11 h avec un artiste très attachant.

Hubert Stoecklin

CRITIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON, le 19 août 2022. Auditorium Centre Marcel Pagnol. Récital de Luis Fernando PEREZ, piano. Jean-Sébastien BACH (1685-1750) / F. BUSONI (1686-1924) : Chaconne de la partita pour violon n°2 BWV 1004 ; Federico MONPOU (1893-1987) : Variations sur un thème de Chopin ; Enrique Granados (1867-1916) : Escenas Romanticas. Crédit photo : Christophe  Gremiot 2019.

CRITIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON, le 19 août 2022. Récital de Marc-André HAMELIN, piano. BACH. HAMELIN. BEETHOVEN. 

Le pianiste canadien sensationnel à connaître!

Marc André Hamelin 14 © Valentine Chauvin 2022
Photo : valentine-chauvin-2022

Venu du Canada Marc-André Hamelin fait l’actualité au disque avec un enregistrement mémorable de Sonates de Carl-Philipe Emmanuel Bach, encensé par la critique.  La sonate Württembourgeoise qui ouvre son récital est une œuvre magnifique originale et qui fait un beau portrait de ce fils Bach si doué. Une certaine modernité, un chant éperdu dans l’andante et une virtuosité assumée. Marc-André Hamelin est parfait. Style impeccable, son généreux et legato supérieur. Il semble très à l’ais avec ce compositeur dont il rend les beautés très désirables.

Puis Le compositeur-interprète se révèle. Avec beaucoup de délicatesse il nous offre sa dernière œuvre, une suite de danse à l’ancienne qui semble sœur de Ravel et Debussy lorsqu’ils se livrent à des hommages au style ancien. La fraicheur de l’invention et la virtuosité sont très intéressantes. Ce jeu impeccable, ces nuances subtiles et ces couleurs variées sont des qualités très remarquable. Hamelin interprète rend très vivante la composition de Hamelin compositeur. Il renoue avec tous ces virtuoses-compositeurs avec talent.

Pour finir son récital le pianiste Canadien se lance dans une interprétation très originale de la sonate « Hammerklavier » de Beethoven que je n’ai jamais entendu sonner ainsi. C’est comme si Hamelin la jouait en compositeur qui en apprécie toute la construction. Il nous la rend limpide, joue droit et certains tempi sont très rapides. Cette virtuosité impeccable a quelque chose d’un peu froid, il n’y a rien d’expressif dans ce jeu, rien de romantique. Tout est mis en perspective absolument tout. Il n’y a jamais d’ombres, tout est lumineux. Cette lecture analytique et parfaite déroute, elle fait redécouvrir l’œuvre.

L’effet sur le public est électrisant. Ce n’est pas tous les jours qu’un tel chef d’œuvre nous est révélé autrement.

Le succès considérable de l’artiste réchauffe l’ambiance et il offre trois bis à son public conquis.

Sa lecture d’Images, Reflets dans l’eau de Debussy est tout aussi iconoclaste, révélant la modernité de l’œuvre plus que sa poésie. Cet artiste a une énorme culture pianistique entre Europe et Amériques. Il propose deux œuvres très rares de William Bolcom, compositeur américain avec  deux Rag plein de vie.

Marc-Antoine Hamelin est un artiste original et attachant que la Roque nous a fait découvrir ce soir, un grand merci !

Hubert Stoecklin

CRITIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON, le 19 août 2022. Auditorium du Parc du Château de Florans. Récital de Marc-André HAMELIN, piano. Carl Philippe Emmanuel BACH (1714-1788) : Sonate Württembourgeoise en la bémol majeur Wq 49/2 ; Marc-André HAMELIN (né en 1961) : Suite à l’ancienne ; Ludwig van BEETHOVEN (1770-1827) : Sonate pour piano n°29 « Hammerklavier » Op.106.

CRITIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON, le 20 août 2022. Concert. Jorge GONZALES BUAJASAN, piano. Orchestre de Chambre de Lausanne. Renaud CAPUCON. MENDELSSOHN.

Concert de clôture festif pour la 42ième édition du Festival de La Roque d’Anthéron.

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©VALENTINE CHAUVIN 2022

Il y a deux jours nous avons pu voir le chef charismatique qui avait eu en charge l’Orchestre de Chambre de Lausanne de 2000 à 2013. Christian Zacharias a laissé une forte empreinte à ce bel orchestre. Ce soir l’orchestre est dirigé par un chef récemment installé à sa tête : Renaud Capuçon qui s’improvise ainsi chef d’orchestre. Il ne nous a pas convaincus un instant. Il n’a aucune qualité pour cela et semble même perdu lorsqu’il joue et doit reprendre la direction de l’orchestre. C’est étrange comme ce violoniste de talent peut se fourvoyer ainsi. Cela n’a pas eu de conséquences car l’orchestre sait jouer seul avec des regards constants entre les quatre chefs de pupitres du quatuor à cordes. Ce programme tout Mendelssohn rend hommage à ce très grand compositeur bien trop négligé. Le concerto pour piano et violon est très bien écrit proposant des moments originaux entre le passage d’une forme sonate à des moments d’orchestre avec instruments obligés. C’est très souple, la virtuosité est musicalement agréable et les mouvements s’enchaînent avec facilité. Le jeu de pianiste cubain Jorge Gonzales Buajasan est très intéressant. Une belle pâte avec une noblesse de ton et une souplesse admirable. Les couleurs sont belles, les nuances subtiles et les doigts du musicien sont très agiles. Voilà un pianiste aux qualités remarquables, nous le retrouverons avec plaisir.

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©VALENTINE CHAUVIN 2022

Renaud Capuçon est un violoniste impeccable qui est un partenaire sûr et dont le jeu est à la hauteur des exigences de la partition. Il s’agit d’un bien beau concerto qui aurait sa place plus régulièrement dans la programmation des salles de concerts. Pour la deuxième partie la joyeuse symphonie Ecossaise de Mendelssohn est une bonne idée pour finir en beauté un festival heureux qui après deux années terribles a retrouvé son large public. Oui c’était la fête à La Roque car le pari de René Martin est gagné ; sa détermination et son organisation parfaite ont ravi le public venu très nombreux et également ce soir pour fêter la Musique.  Cette symphonie avec les belles couleurs de l’Orchestre de Chambre de Lausanne est un enchantement. Précision, nuances et élégants phrasés, rien ne manque à l’orchestre. Heureusement Renaud Capuçon les a laissé jouer, se contentant de gestes généraux sans rien leur demander en particulier. Ils avaient tout le plaisir du monde à jouer et ne s’en sont pas privé. Nous avons entendu une symphonie magnifiquement sonore avec un final enthousiasmant. Rarement à la Roque d’Anthéron les derniers sons n’auront pas été ceux d’un piano solo ; ce soir ce sont les cors qui resteront en mémoire comme une joyeuse expression de liberté. Vive la Musique et la liberté ! Le public enthousiaste a obtenu le bis du deuxième mouvement de la symphonie. Pour ma part je serai bien resté avec le son si joyeux des cors dans le final de la symphonie comme un hymne.

Hubert Stoecklin

CRITIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON, le 20 aout 2022. Auditorium du Parc. Concert Jorge GONZALES BUAJASAN, piano. Renaud CAPUCON, violon et direction. Orchestre de Chambre de Lausanne. Félix MENDELSSOHN (1809-1847) : Concerto pour piano, violon et cordes en ré majeur ; Symphonie N°3 en la mineur Op.56 « Ecossaise ». Photo : © Valentine Chauvin.

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Ces trois critiques ont été rédigées pour CLASSIQUENEWS.COM

Christian ZACHARIAS l’Homme Musique !

CRITIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON, le 18 août 2022. Récital Christian ZACHARIAS, piano et direction. Orchestre National d’Auvergne. MOZART. HAYDN.

Christian ZACHARIAS l’Homme Musique !

Enfin nous l’avons eu l’orchestre digne de la délicatesse de Mozart et de Haydn. Après beaucoup de difficultés avec le Sinfonia Varsovia dirigé par Aziz Shokhakimov (concerts des 5, 8 et surtout 11 août) cela a fait l’effet d’un véritable réconfort pour une bonne partie du public. Dès les toutes premières mesures de la délicieuse symphonie n°43 de HAYDN la grâce a inondé le parc du Château. La nuit n’avait pas le caractère apaisant des autres soirs mais un coté magique plus inquiétant avec un orage tout proche. Christian Zacharias n’est pas un simple chef d’orchestre, c’est un fabricant de Musique. Sa gestuelle est des plus personnelles, il n’y a pas de battue métronomique, il n’utilise pas de baguettes, mais au contraire des gestes gracieux construisant dans l’espace la musique à naître que le son des instrumentistes concrétise concomitamment. Cette magie est fascinante et apporte une sérénité inouïe. L’Orchestre National d’Auvergne se révèle être d’une précision horlogère, d’une pureté de sonorité rarissime et d’une souplesse admirable. Haydn est un artisan de l’orchestre des plus soigneux et sait profiter de chaque instrument. Deux hautbois, deux cors et un basson en plus des cordes pour ce soir. Christian Zacharias sait mettre en lumière chaque niveau d’écriture, chaque phrasé, chaque nuance avec un art de chaque instant. Tout est magnifique, avance et raconte quelque chose de la beauté du monde. Le final de cette symphonie, qui lui a donné son nom (Mercure), fuse et explose de joie. Un monde de joie et de beauté nous a été offert par ces artistes magnifiques.

Christian Zacharias, Orchestre National D Auvergne 7 © Valentine Chauvin 2022

Le temps d’installer le piano et voici Christian Zacharias dos au public pour diriger l’orchestre et jouer. Ce concerto « Jeune homme » de MOZART est une merveille en tout point. L’interprétation de ce soir est à marquer d’une pierre blanche tant la perfection est partout. Orchestre de vif argent, de douceur et de pureté toujours impeccable en tout et le piano si inventif et juste de Christian Zacharias. Il met tout son art du toucher en forme et toute son inventivité dans de nombreuses cadences et abellimenti comme un chanteur d’opéra.

Christian Zacharias, Orchestre National D Auvergne 21 © Valentine Chauvin 2022

C’est absolument divin. Un moment le danger de l’orage s’est matérialisé et a interrompu pour un court instant la fête du final du concerto. En étant de dos, ne voyant pas exactement ce qui se passait (des trombes d’eau sur le public) et entendant un bruit grandissant Christian Zacharias avec sa sensibilité en effervescence a dû s’arrêter n’arrivant plus à se concentrer sur son piano, le jeu de l’orchestre et la conduite à bon port de ses cadences. Après un court instant, sur les conseils en coulisse de Richard Martin, il a repris et tout s’est terminé dans une allégresse totale. Nous étions mouillés mais pas trempés car protégés par les capes distribuées en début de concert.  Ah que ce festival est bien organisé, comme les bénévoles savent être attentifs et prévenants !

Christian Zacharias, Orchestre National D Auvergne 17 © Valentine Chauvin 2022

Chacun rassuré sur le passage de l’orage, le concert a pu reprendre avec la symphonie des adieux qui commence sur une énergie si noble et digne. Un Orchestre qui sonne n’a pas besoin du nombre car l’allure obtenue par Christian Zacharias est magnifique de carrure et de noblesse. Les plans s’articulent avec naturel, les nuance sont somptueuses, les attaques hyper précises, et les chants éperdus. Cet orchestre est absolument magnifique. Que ne l’avons eu plus tôt ! Son travail avec Christian Zacharias ne date que d’une année mais on devine un partage de musique au sommet. En discutant avec des instrumentistes après le concert ils sont unanimes Zacharias est un musicien d’exception et tout à fait enthousiasmant. Quand on sait que d’abord il a eu une carrière de pianiste si riche avec des enregistrements de références dans Schubert en particulier (ses sonates !) et que sa carrière de chef est déjà si riche il est bien plus qu’un pianiste et un chef. A 72 ans il a une vivacité, un allant, une souplesse de tout jeune homme. Longue vie à cet artiste entièrement fait de musique qui sait si bien la partager. Nous le retrouverons en soliste musicien à Toulouse à Piano Jacobins et justement dans Schubert…

Le concert se termine dans l’allégresse avec deux bis. D’abord Zacharias au piano dans un délicieux Rondo en ré majeur de Mozart, frais et irradiant. Puis avec l’orchestre un extrait de la Petite Musique de Nuit de Mozart. Une élégance totale, une précision enthousiasmante et une jubilation souveraine. Un véritable enchantement avec une œuvre archi connue qui sous les doigts de ses musiciens de grand talent et ainsi dirigée revit plus belle que jamais.

Ce concert restera exceptionnel a plus d’un titre pour la beauté de l’orchestre, la richesse de l’interaction chef, pianiste, l’orchestre si sublime et cet orage spectaculaire et si peu grave, protégé que nous étions par les prévenances des bénévoles de l’association. La vie est belle à La Roque d’Anthéron !

Hubert Stoecklin

CRITIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON, le 18 août 2022. Auditorium du Parc du Château de Florans. Concert.  Joseph HAYDN (1732-1809) : Symphonie n°43 en mi bémol majeur « Mercure », Symphonie n°45 en fa dièse mineur « Les adieux » ; Wolfgang Amadeus MOZART (1756-1791) : Concerto pour piano n°9 en mi bémol majeur K.271 « Jeunehomme » ; Orchestre national d’Auvergne ; Christian Zacharias, piano et direction. Photos Valentine Chauvin.

Critique rédigée pour Classiquenews.com

Somptueux hommage à Radu Lupu par Nelson Goerner

CRITIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON, le 13 août 2022. Récital Nelson GOERNER, piano. CHOPIN.SCHUMANN.

Nelson Goerner le plus grand pianiste-musicien ?

Oui certainement ce soir à La Roque d’Anthéron !

Le programme d’une grande cohérence fait se suivre 4 Ballades de Chopin puis les Études Symphoniques de Schumann. Programme athlétique s’il en est !  Sinon jumeaux de 1810 du moins amis partageant une admiration réciproque, Chopin et Schumann, ont chacun été des compositeurs inoubliables pour le piano. Chopin avec son côté exclusif a écrit des pages parmi les plus géniales pour le piano. Schumann a su ouvrir à d’autres instruments sa muse mais au début de sa vie il s’est tout entier abandonné au piano. Sa folie de l’excès l’a conduit à s’imposer une attelle en cuir et métal en voulant des doigts trop obéissants pour la virtuosité, il en a résulté une blessure digitale définitive qui lui a interdit la carrière de pianiste.

Le piano des Ballades et des Études Symphoniques se ressemblent par une forme d’absolu que partagent leurs compositeurs.

Nelson Goerner 2 © Valentine Chauvin 2022

Les quatre Ballades sont des pièces autonomes, libres et superbement construites dans leurs allures insaisissables. En débutant par celle en sol mineur Nelson Goerner savait que les deux musiciens admiraient cette œuvre, Chopin aurait dit à Schumann que c’était sa composition préférée. Nelson Goerner s’y engage avec toute son âme en faisant presque son propre portrait pianistique : largeur de ton, ampleur des sonorités, couleurs irisées, nuances infinies. Ce piano vit toutes les émotions et la technique sublime se met au service de cette musique sublime. C’est immense ! Quelle puissance digitale !

Nelson Goerner 9 © Valentine Chauvin 2022

Les trois autres Ballades soulignent tel ou tel aspect, développent des directions diverses mais tout était déjà évoqué dans la première ballade. Leur enchainement nous fait vivre un moment qui nous fait perdre le souffle tant la beauté de ce piano nous envoûte et la subtilité du musicien nous fait fondre. Comment ce diable de Nelson, que pourtant je connais bien, arrive-t-il ce soir à gravir encore plus haut l’échelle vers la perfection ? Est-il galvanisé par l’hommage qu’il veut rendre à son ami Radu Lupu ? C’est probable.

Après une courte pause Nelson Goerner va en véritable athlète nous faire entendre les Études Symphoniques de Schumann dans leur intégralité et dans un même geste interprétatif. La musique sublime de Schumann rencontre en Nelson Goerner un interprète idéal. Il a tout, la vaillance et l’héroïsme, la force des forte semblant dévastatrice et la délicatesse des piani est à la limite de l’audible, toujours avec une incroyable richesse en harmoniques. Les couleurs qu’il trouve sur tout l’ambitus du clavier sont ahurissantes. Tant de richesse, tant de puissance et avec cette simplicité, cette évidence… Nelson Goerner a des moyens phénoménaux tant pianistiques que musicaux, il nous offre un programme idéal de beauté interprété dans une dimension apollinienne. Après son concert Nelson Goerner a pu dire quelques mots sur l’hommage qu’il a souhaité rendre à son ami et ce génie du piano. Il a semblé être soulagé, souriant, heureux. Ce bonheur il l’a partagé avec un public enthousiaste applaudissant sans fin qui a obtenu quatre bis inénarrables. Humour, vélocité, sensibilité, puissance, il a tout osé. Jugez : Intermezzo en la majeur de Brahms comme Radu Lupu (à pleurer de tendresse), l’étude le torrent de Chopin (dans un tempo d’enfer), L’andante de la sonate en la majeur de Schubert (dans un toucher exquis) et pour achever la soirée sur un exploit plus fou encore, La Rhapsodie Hongroise N°6 de Liszt dans laquelle semblent se trouver toutes les difficultés inimaginables. Nelson Goerner atteint une plénitude de moyens artistiques qui en font ce soir un Apollon du piano venu apporter par la beauté une consolation aux auditeurs du Parc Florans. Merci !

Hubert Stoecklin

Nelson Goerner 18 © Valentine Chauvin 2022

 CRITIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON, le 13 août 2022. Auditorium du Parc du Château de Florans. Récital de piano de Nelson Goerner en hommage à Radu Lupu. Frédéric CHOPIN (1810-1849) : Ballades n°1 en sol mineur Op.23, n°2 en fa majeur Op.38, n°3 en la bémol majeur Op.47, n°4 en fa mineur Op.52 ; Robert Schumann (1810-1856) : Études Symphoniques Op.13.

Critique rédigée pour Classiquenews.com

Marie-Ange Gnuci artiste rare

CRITIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON 42ième édition , le 12 août 2022.

Récital Marie-Ange NGUCI, piano.

RACHMANINOV, SCRIABINE, PROKOFIEV.

Depuis 2020 le Festival International de La Roque d’Anthéron a expérimenté des concerts le matin à 11h. Le soleil se levant sur le grand amphithéâtre ne permettait pas au public venu en nombre d’être à son aise. Et en cet été de canicule cela aurait été tout à fait impossible. L’auditorium Marcel Pagnol dans les hauteurs de La Roque, à la place de l’ancienne piscine (regrets ?), est un lieu idéal. Frais et confortable le public était nombreux pour le récital de la pianiste albano-française Marie-Ange Nguci (prononcer Gucci). Cette toute jeune femme hyper douée et très diplômée fera parler d’elle, c’est certain. Nous l’avions découverte bouleversée et bouleversante, il y a quelques jours, lors de la soirée d’hommage à Nicholas Angelich / soirée spéciale “Les amis de Nicholas”, 10 août 2022.

Magnifique récital de Marie-Ange NGUCI

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Admise dans sa classe à 13 ans, elle a bénéficié de son enseignement une année. Visiblement elle en a beaucoup appris. Comme lui, elle fait avant tout de la musique en se servant de son instrument, le piano, cherchant toute la musique cachée jusque dans la virtuosité la plus folle. Comme lui elle a un toucher capable de légèreté elfique. Son récital d’œuvres rares et belles est somptueux. Avec une maîtrise technique absolue, elle interprète chaque pièce avec une délicatesse inouïe, cherchant tout de la construction de l’œuvre afin de la rendre limpide.

Marie Ange Nguci, Hommage À Nicholas Angelich 3 © Valentine Chauvin


Car si les Variations d’après Chopin de Rachmaninov gardent du thème choisi une certaine séduction, on ne peut pas dire que la Sonate de Scriabine ou celle de Prokofiev sont des œuvres faciles pour le public. Rachmaninov sonne avec des couleurs qui peuvent être éclatantes mais surtout les clairs-obscurs sont délicieusement mis en valeur. Quelles beautés dans la variété de la palette sonore de son piano !
La 5ème sonate de Scriabine est redoutablement complexe. Marie-Ange Nguci nous la rend limpide. Elle sait en tirer toute la musique cachée sous les méandres de tonalités fugaces, les rythmes variés. Quel staccato, quel toucher délicat, quelle puissance. La richesse de son toucher est vertigineuse.

Marie Ange Nguci, Hommage À Nicholas Angelich 8 © Valentine Chauvin


Dans la Sonate n°6 de Prokofiev, la pianiste rajoute la noirceur, la méchanceté et la cruauté de la guerre comme le sarcasme propre à la musique de Prokofiev. Mais là également la musique règne et jusqu’à la toute dernière goutte, la musique de ces pages vertigineuses est débusquée par cette interprète incroyablement perspicace.
Marie- Ange Nguci a 24 ans. Elle est une musicienne accomplie, son jeu est d’une richesse incroyable. Nous la suivrons et vous entendrez parler d’elle, c’est certain, Marie-Ange Nguci voici un nom à retenir !

Critique rédigée pour Classiquenews.com

CRITIQUE, concert. ROQUE D’ANTHÉRON, le 12 août 2022. Auditorium Centre Marcel Pagnol. Récital Marie-Ange NGUCI, piano. Serge Rachmaninov (1873-1943) : Variations sur un thème de Chopin Op.22 ; Alexandre Scriabine (1872-1915) : Sonate n° 5 en fa dièse majeur Op.53 ; Serge Prokofiev (1891-1953) : Sonate n°6 en la majeur Op.82.  Photo : © Valentine Chauvin

Le concerto de Clara Schumann redécouvert grâce à David Kadouch

CRITIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON, le 11 août 2022. Concert David KADOUCH. Tanguy de WILLIENCOURT, piano. SINFONIA VARSOVIA. Azis SHOKHAKIMOV. SCHUMAAN. WIECK-SCHUMANN.

Le Premier Concerto de Clara enfin révélé : il est magnifique !

L’an dernier ici même David Kadouch nous avait fait découvrir son travail original autour d’Emma Bovary et des compositrices romantiques empêchées de s’exprimer pleinement pour des raisons socio-familiales, mais ayant composé de magnifiques œuvres. Son dernier CD est d’ailleurs en vente depuis peu reprenant  ce programme avec des compositions de Fanny Mendelssohn et de Clara Schumann en particulier. Il est tout naturel qu’il vienne défendre le premier concerto de Clara Wieck-Schumann. L’œuvre est magnifique. Pas juste intéressante, mais magnifique. D’une patte originale mais peut-être plus proche de Chopin que de Schumann, si je peux me permettre cette idée un peu réductrice. Les mouvements sont enchaînés.  Son premier mouvement a de l’allure et permet un dialogue franc entre le piano et l’orchestre avec des moments de très grande virtuosité. Le deuxième mouvement débute sans se faire remarquer comme l’émanation d’une immense cadence, l’effet est très original. Ce mouvement est plein de délicates volutes, de demi teintes et de couleurs diaphanes et offre un magnifique duo avec le violoncelle. Le final joyeux a des allures de polonaise. Le charme indéniable de cette œuvre mérite de renter au répertoire des salles de concerts. La virtuosité est toujours musicale et les effets de doigts ou de manches ne sont pas là pour satisfaire les pianistes narcissiques. Venant d’une grande virtuose comme l’était Clara Wieck la suprématie de la musique sur la technique enchante.  Le seul regret est que ce concerto ne dure pas 20 minutes, mais est-ce si important ?  Le jeu de David Kadouch est un enchantement. Le toucher est exquis, les nuances subtiles et les couleurs irisées. Son jeu mieux que virtuose est lumineux, plein d’élégance et semble facile. La gourmandise des phrasés rend vraiment justice à l’œuvre de Clara Wieck-Schumann. L’orchestre est un peu abrupt parfois mais le chef semble prendre plaisir à cette œuvre jusque-là inconnue. Les instrumentistes sont très engagés surtout le violoncelle solo qui se révèle admirable : le dialogue amoureux entre le piano et le violoncelle est très émouvant. C’est vraiment la découverte et la parfaite interprétation du concerto de Clara qui fait tout le prix de ce concert.

David Kadouch, Tanguy De Williencourt Avec L Orchestre Sinfonia Varsovia Sous La Direction D Aziz Shokhakimov 20 © Valentine Chauvin
David Kadouch sous le charme de la musique de Clara

Car l’orchestre avait débuté en « massacrant » l’ouverture Op. 42 de Robert Schumann.  Est-ce dû à un manque de cohésion ou à la fatigue, ce que laissent supposer les quelques soucis de justesse.

David Kadouch, Tanguy De Williencourt Avec L Orchestre Sinfonia Varsovia Sous La Direction D Aziz Shokhakimov 16 © Valentine Chauvin
Tanguy De Williencourt et Aziz Shokhakimov tonitruants

Je n’ai pas envie de détailler non plus le concerto de Robert Schumann joué par Tanguy de Williencourt. Le choix d’un piano brillant et le jeu « tutta forza » du jeune homme, soutenu par le chef comme pour réveiller son orchestre, ne sont pas de nature à mettre en valeur les subtiles humeurs du concerto de Robert Schumann, ses nuances, ses moments chambristes, ses couleurs… Son concerto ce soir a sonné comme n’importe quel concerto brillant, sous des doigts virtuoses…  No comment !

Ah comme Clara et David Kadouch en fin de concert ont su nous transporter !

Les bis de David Kadouch également avec une mélodie magnifique de Fanny Mendelssohn puis en partageant son succès, un duo à quatre mains de Dvorak, offrant à Tanguy de Williencourt l’occasion de faire un peu de musique ce soir.

David Kadouch, Tanguy De Williencourt Avec L Orchestre Sinfonia Varsovia Sous La Direction D Aziz Shokhakimov 34 © Valentine Chauvin
Tanguy de Williencourt et David Kadouch

Hubert Stoecklin

CRITIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON, le 11 août 2022. Auditorium du Parc. Concert. David KADOUCH et Tanguy de WILLIENCOURT, piano. Sinfonia Varsovia. Direction : Azis SHOKHAKIMOV. Robert Schumann (1810-1856) : Ouverture, scherzo et finale Op.42 ; Concerto pour piano et orchestre en la mineur Op.54 ; Clara Wieck-Schumann (1819-1896) : Concerto pour piano et orchestre n°1 en la mineur Op.7 ; Photo : © Valentine Chauvin

Critique rédigée pour classiquenews.com

Très émouvant hommage à NICHOLAS ANGELICH

CHRONIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON, le 10 août 2022. Récital en hommage à NICHOLAS ANGELICH. Gabriele CARCANO. Violaine DEVEBER. Jean-Baptiste FONLUPT. François-Frédéric GUY. Etsuko HIROSE. Marie-Ange NGNUCI. Bruno RIGUTTO.

Le concert des amis de Nicholas      

                            

Soirée très particulière marquée par une émotion forte autant sur scène que dans le public. En tant que témoin critique j’ai fait partie des plus émus. Je ne souhaite donc par rédiger une critique habituelle. Ce soir ce terme est tout à fait inconvenant. Je veux simplement témoigner de ce qui s’est passé sur scène ce soir. Nicholas Angelich est mort le 18 avril 2022 à 51 ans. L’âge de la plénitude artistique où l’équilibre entre force de virtuosité et délicatesse d’interprétation s’épousent pour ne cesser de s’épanouir. Le dernier concert auquel je l’ai entendu m’avait marqué par une sorte de transe dans laquelle je le voyais nous offrir la musique de Beethoven comme jamais il ne l’avait fait auparavant. Même ses collègues l’avaient félicité pour ce qu’il avait fait d’inouï dans la dernière sonate de Beethoven lors du marathon de l’année 2020 à La Roque. Donc ce concert hommage a eu lieu pour beaucoup là-même où ils avaient entendu Nicholas pour la dernière fois !  Car le grand artiste avait été très rare sur scène ensuite. Il a fallu beaucoup du courage à la jeune Violaine Debever pour débuter ce concert dans cette ambiance si particulière. Scarlatti était un choix idéal. Sans enjeux affectif sa musique pure a permis de débuter ce qui allait être une aventure périlleuse pour les artistes.

Violaine Debever, Hommage À Nicholas Angelich 4 © Valentine Chauvin
Violaine Debever

N’oublions pas que ce qui les lie est cette recherche constante d’équilibre entre perfection instrumentale et émotion partagée. Ce soir les attitudes et les mimiques, le jeu même, étaient souvent significatifs de cet équilibre sur le point de se perdre mais jamais lâché. Quel courage et quelle maîtrise sont les leurs ! La deuxième musicienne courageuse a été Etsuko Hirose. Cheveux cachant son visage au début, elle s’est lancée crânement dans un Brahms au romantisme éperdu. Puis c’est le jeune Gabriele Carcano qui avec un legato suprême chantait Schubert revu par Liszt. La plus vulnérable a certainement été Marie-Ange Nguci qui a joué du Rachmaninov magnifiquement, comme sur un fil, c’était tout à fait bouleversant. Chaque artiste a lutté à sa manière pour accepter cette émotion sans la laisser diriger leur jeu. Ainsi ce qui était particulièrement touchant sont les œuvres interprétées à plusieurs claviers à 2, 3 ou 4 sur un ou deux pianos. Même les plus aguerris comme Bruno Rigutto et François-Frédéric Guy ont d’abord joué à deux pianos. Ainsi Bruno Rigutto a-t-il débuté avec Jean-Baptiste Fontlup dans deux Rachmaninov sensibles et pudiques.

Bruno Rigutto, Jean Baptiste Fonlupt, Hommage À Nicholas Angelich 2 © Valentine Chauvin
Bruno Rigutto, Jean Baptiste Fonlup

Bruno Rigutto nous a ensuite émus avec un Nocturne de Chopin en ut mineur avec cette alternance de tension puis de relâchement dont il a le secret. François-Frédéric Guy lui n’a joué qu’en deuxième partie. D’abord avec Marie-Ange Nguci dans un soutien mutuel visible et touchant.

Il faut dire qu’il a eu la merveilleuse idée ensuite de jouer le deuxième mouvement de la sonate Op.111 de Beethoven : celle-là même que Nicholas Angelich avait jouée pour son dernier concert à La Roque ! Très certainement cela aura été très coûteux pour lui et très bouleversant pour nous de l’entndre jouer les même dernières notes que Nicolas Angelich ici même en l’été 2020. Jean-Baptiste Fontlup a proposé « La vallée d’Obermann » de Liszt dans des sonorités riches, des lignes puissamment charpentées et une belle virtuosité. Chacun a donné ce qu’il pouvait faire de mieux en solo en un soir pareil, mais ce sont les ensembles qui ont vraiment montré cette fraternité musicale qui les unit, qui les renforce y compris dans la danse macabre de Saint-Saëns à 4 sur deux pianos !

Gabriele Carcano, Etsuko Hirose, Hommage À Nicholas Angelich © Valentine Chauvin
Gabriele Carcano, Etsuko Hirose

Et quel final ce Rachmaninov à six mains ! Les yeux au ciel, la main tendue vers le ciel en cette nuit de lune, tous saluent à leur manière l’âme musicale de Nicholas, musicien si délicat, prince si aimé et parti trop tôt, avant de devenir roi alors qu’il en avait tous les moyens.  Un bouquet de fleur en fond de scène représentait cette âme musicale de Nicholas Angelich aujourd’hui devenue ange.

Hommage À Nicholas Angelich 1 © Valentine Chauvin

Un lien pour voir et entendre Nicholas Angelich parler de La Roque d’Anthéron

Hommage À Nicholas Angelich 2 © Valentine Chauvin

Hubert Stoecklin

CHRONIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON, le 10 août 2022. Auditorium du Parc. Récital en hommage à Nicholas Angelich. Jean-Baptiste FONLUPT ; Marie-Ange NGNUCI ; François-Frédéric GUY ; Etsuko HIROSE ; Bruno RIGUTTO ; Gabriele CARCANO ; Violaine DEVEBER, piano. Domenico Scarlatti (1685-1757) : Sonate en ré mineur K. 213; Jean-Sébastien Bach (1685-1750) : Concerto pour deux pianos en ut majeur BWV1061, 2ème mouvement; Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Sonate n°32 en ut mineur opus 111, 2ème mouvement ; Frantz Schubert (1797-1828) : Der Müller und der Bach” extrait de La Belle meunière D. 795, “ Gretchen am Spinnrade”  D. 118; Frédéric Chopin (1810-1849) : Nocturne en ut mineur opus 48 n°1 ; Frantz Liszt (1811-1886) : Vallée d’Obermann, extrait des Années de pèlerinage ;  Johannes Brahms( 1833-1897) : Thème et variations en ré mineur d’après le Sextuor à cordes opus 18, Sonate pour deux pianos en fa mineur opus 34b, 1er mouvement; Camille Saint-Saëns (1835-1921) : Danse macabre ; Serge Rachmaninov (1873-1943) : Variations sur un thème de Chopin opus 22, Suite n°1 pour deux pianos opus 5 “Fantaisie-tableaux”, 1er et 2ème 3ème et 4ème mvts, Romance en la majeur pour piano à six mains ; Maurice Ravel (1875-1937) : Ma Mère l’Oye.  Photo : © Valentine Chauvin

Et ici Nicholas Angelich nous console

MOZART est chez lui à La Roque !

CRITIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON, le 8 aout 2022. Concert Anne Queffélec, piano. SINFONIA VARSOVIA. Aziz SCHOKHAKIMOV. MOZART. DVORAC.

Concert enthousiasmant coté piano comme orchestre

Anne Queffélec fidèle parmi les fidèles revient à La Roque avec Mozart pour un concert donné à guichet fermé. Son Mozart est si merveilleusement évident que le charme a complètement envoûté le public. Le concerto offert ce soir est le 27ième, le dernier composé par Mozart et semble-t-il celui qui lui permît sa dernière apparition publique. Il est porteur d’une certaine gravité et d’un côté sérieux, moins séduisant que d’autres. Pourtant on y trouve de très belles mélodies et un tricotage, orchestre-piano serré. Anne Queffélec a toutes les qualités de probité et de modestie pour donner sa noblesse et ses couleurs à ce concerto. Ses mouvements de tête lorsque l’orchestre joue seul, montrent bien comment elle est habitée par cette belle musique et fait corps avec toute la partition. Jeu perlé, équilibre exact entre les plans, tout est merveilleux et la musique coule sans entrave. L’orchestre est un partenaire attentif et prudent. Les instruments solistes dialoguent amoureusement avec la pianiste. Le chef, Aziz Shokhakimov sait garder le bon équilibre tout du long. Que dire de plus ?  C’est le bonheur parfait : Mozart en plein air sous les frondaisons, même les cigales se sont tues.

M Tassou, A Queffélec, Sinfonia Varsovia, A Shokhakimov 13 © Valentine Chauvin

En début de programme la soprano Marion Tassou s’était  lancée dans le magnifique air de concert « ch’io mi scordi di te » dans lequel Mozart s’est écrit une partie de piano obligé comme une déclaration d’amour. Ce soir c’est cette déclaration, magnifiquement phrasée par Anne Queffélec qui nous enchante. La voix peu séduisante de la soprano ne peut vraiment s’imposer.

La deuxième partie de programme sera comme une toile à l’huile après un pastel subtil. La symphonie du nouveau monde de Dvorac est une partition brillante qui permet à tout orchestre de montrer ses qualités et au chef de s’exprimer. Le bonheur y est partout même dans le deuxième mouvement où la délicate cantilène du cor anglais se pare de mélancolie un temps avant que les autres bois n’éclairent l’horizon. Le Sinfonia Varsovia montre toutes les qualités de ses solistes et surtout sa capacité à suivre l’énergie bouillonnante demandée par le chef. Aziz Shokhakimov avec une gestuelle singulière et expressive semble habité par cette musique des grands espaces qui sous sa direction exulte de joie. Les tutti des cuivres sont puissants, les cordes se galvanisent pour phraser large, les bois sont expressifs et les cors apportent une belle couleur. Les violoncelles et surtout son soliste phrasent admirablement leurs moments lyriques avec de belles couleurs ombrées. Tous les musiciens participent très activement à cette fête même le plus modeste triangle !

M Tassou, A Queffélec, Sinfonia Varsovia, A Shokhakimov 19 © Valentine Chauvin

Cet orchestre en résidence qui joue presque chaque soir est comme galvanisé et déchargé de toute fatigue accumulée. Car la chaleur en journée est épuisante pour chacun et les soirs sous les projecteurs sont également porteur de fatigue inévitable. Le bonheur à voir saluer Aziz et son orchestre et l’exaltation du public ont balayé tout cela. Le vrai bonheur c’est le partage de la musique dans cette belle nuit provençale.

Hubert Stoecklin

CRITIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON, le 8 aout 2022. Auditorium du Parc. Concert Anne QUEFFELEC, piano. Marion TASSOU, soprano. SINFONIA VARSOVIA. Direction, Aziz SHOKHAKIMOV. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791 : Air de concert, «Ch’io mi scordi di te ? » K.505 ; Concerto pour piano et orchestre, n°27 en si bémol majeur K.595. Anton Dvorak (1841-1904) : Symphonie n°9 en mineur, Op.95 « Du nouveau monde ».

Photo : © Valentine Chauvin.

Alexandre le Grand à La Roque !

CRITIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON, le 5 août 2022. Concert Alexandre KANTOROW, piano. SINFONIA VARSOVIA. Aziz SCHOKHAKIMOV. TCHAÏKOVKI. LISZT.

ALEXANDRE KANTOROW SUPER-HEROS A LA ROQUE

Alexandre Kantorow Sinfonia Varsovia 2 © Valentine Chauvin

Jeune, fringant et courageux Alexandre Kantorow a ce soir subjugué le public en interprétant d’affilée sans ciller deux concertos hyper virtuoses. Son partenaire le Sinfonia Varsovia dirigé par Aziz Shokhakimov ne l’a pas ménagé. Dès la première intervention de l’orchestre fortissimo, le ton était donné. Le deuxième concerto de Tchaïkovski n’est pas le plus réussi et ne sonne pas vraiment comme du Tchaïkovski et ce soir moins que jamais. Disons-le clairement le côté « pompier » et tonitruant de cet orchestre n’était pas de nature à déranger un Alexandre Kantorow aux moyens souverains, mais cela a nui à sa recherche constante de musicalité. Ce concerto est celui avec lequel le tout jeune Alexandre a remporté le concours Tchaïkovski. Il en maîtrise absolument toutes les difficultés et arrive à nuancer de fort belle manière dès qu’il en la possibilité. Les échanges avec la flûte solo dans le premier mouvement, les échanges avec le violon et le violoncelle en solo dans le deuxième mouvement sont des oasis de beauté et de délicatesse. Le reste du temps le combat entre l’orchestre et le chef ne laisse aucun vainqueur et peut sembler vain à des oreilles délicates. Les traits de Kantorow peuvent être fulgurants, les battues d’une puissance athlétique et la liberté dans les moments rhapsodiques caractérisent son jeu de super héros qui ne lâche rien.

Alexandre Kantorow Sinfonia Varsovia Direction Aziz Shokhakimov 22 © Valentine Chauvin

Aziz Shokhakimov jeune chef de 34 ans demande toute sa force au Sinfonia Varsovia et l’obtient dans des tutti supersoniques. Nous avions découvert Alexandre Kantorow dans ce concerto à Toulouse dirigé par un chef bien plus convaincant avec un résultat tout différent. Car ce soir hélas l’ensemble sonne au final « assez pompier ». Après une infime pause Alexandre Kantorow avec un panache souverain s’engage dans le deuxième concerto de Liszt qui heureusement sera bien plus nuancé du côté de l’orchestre. Le prodigieux jeune homme se permet des nuances subtiles et des phrasés chantants tout en habillant les plus terribles traits de toute la grâce possible. Les moyens techniques d’Alexandre Kantorow semblent infinis. Tout lui semble facile et pourtant quelle folie contenue dans ce concerto ! Les moments chambristes du concerto sont joués avec une gourmandise adorable par le pianiste. On devine un vrai amour pour le dialogue musical.

Alexandre Kantorow Sinfonia Varsovia Direction Aziz Shokhakimov 4 © Valentine Chauvin

Aziz Shokhakimov garde en général une attention particulière au brillant et à la puissance qu’il obtient de l’orchestre mais arrive à ménager des moments de détente dans lesquels la musique peut s’épanouir plus sereinement. En comparant avec son enregistrement de 2015 réalisé par le tout jeune Alexandre dans lequel son père dirige subtilement le Tapiola Sinfonietta, l’équilibre orchestre-piano y est plus naturel et le dialogue bien plus musical. Notons toutefois que le jeune pianiste a gagné une force et une aisance remarquables. Cette version a quelque chose de sauvage et d’indomptable. Indiscutablement peu de si jeunes pianistes sont capables de venir à bout de deux concertos si virtuoses et Alexandre Kantorow est probablement le plus intéressant du moment. Est-ce vraiment ce que nous pouvons demander de mieux à ce musicien exceptionnel ? La réponse il la donne dans son premier bis. En rendant hommage à Nelson Freire, dont c’était le bis favori, il offre au public une interprétation bouleversante des ombres heureuses de l’Orphée de Gluck, mélodie arrangée pour le piano par Sgambati. Hommage à Nelson Freire avec encore davantage de tendresse si c’est possible ! Puis un Sonnet de Pétrarque offert comme un véritable opéra chanté, avec un chant éperdu comme suspendu.  Le final de l’oiseau de feu sera brillant mais moins réussi que d’autre fois. C’est dans ces trois bis que le talent le plus rare d’Alexandre Kantorow se révèle, de l’avis d’aucuns il est à lui tout seul un orchestre. Alexandre Kantorow a fini ravi et comme régénéré par la force du partage musical, ce concert marathonien avec sprint final, dans une chaleur particulièrement étouffante. Il a assurément tout donné à son public ! Un héros vous dis-je !

Alexandre Kantorow Sinfonia Varsovia Direction Aziz Shokhakimov 15 © Valentine Chauvin

France Musique était là pour garder mémoire de ce concert donné à guichet fermé ce soir à la Roque.  Il est possible de le réécouter durant les six prochains mois.

 CRITIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON, le 5 août 2022. Auditorium du Parc. Concert Alexandre KANTOROW, piano. SINFONIA VARSOVIA. Direction, Aziz Shokhakimov. Piotr Illich Tchaïkovski (1840-1893) : Concerto pour piano et orchestre n°2, en sol majeur Op.44 ; Frantz Liszt (1811-1886) : Concerto pour piano et orchestre n°2, en la majeur. Photo : © Valentine Chauvin.

Critique écrite pour Classiquenews.com

Salon de Provence la magie de la nuit provençale

CRITIQUE. Concert. 30ème FESTIVAL DE SALON. SALON DE PROVENCE. CHATEAU DE L’EMPERI. Le 30 Juillet 2022. N. RIMSKY-KORSAKOV. F. POULENC. R. IMBERT. E. PAHUD. E. LESAGE. P. MEYER. F. MEYER. B. DE BARSONY.  G. AUDIN.  R. IMBERT.  P.F. BLANCHARD.

30 ans : Age magique pour le Festival de Salon De Provence.

Concert d’ouverture magique ce soir dans la sublime acoustique de la cour du Château de l’Empéri.

Rien, pas même le coronavirus, n’avait pu freiner l’enthousiasme qui caractérise ce festival de Musique de Chambre. Mais ce soir sans masque, sans pass sanitaire et sans jauge limitée, le public a pu s’installer bien confortablement. La chaleur de la journée cédant, un léger vent offrait une température proche de l’idéal.  Les trois musiciens fondateurs, Emmanuel Pahud, Paul Meyer et Éric Lesage, sont entrés entourés de leurs fidèles amis Benoit De Barsony et Gilbert Audin pour le Quintette de Rimsky-Korsakov.

Élégance, précision et admiration mutuelle leur ont permis de défendre cette partition mal connue avec un panache tout à fait extraordinaire. Certes il ne s’agit pas de la partition la plus typique de Rimsky-Korsakov. Seule une forme de mélancolie dans le mouvement lent entrouvrait la porte vers l’âme russe du compositeur, mais l’écriture de cette pièce est brillante, sensible et de bonne facture. Rien ne justifie le quasi oubli dans lequel elle s’installerait sans des interprétations si stimulantes, nous rappelant ces beautés. Les cinq musiciens ont chacun apporté le plus grand soin et la plus belle énergie dans cette fulgurante interprétation. Chacun avait des moments d’ouverture ou de virtuosité, c’est toutefois la flûte d’Emmanuel Pahud qui a apporté une touche remarquable par son élégance.

Le hautboïste François Meyer les a rejoints pour offrir au public une interprétation anthologique du sextuor de Poulenc. Avec une complicité de chaque instant, une précision absolue, et chic fou, ils ont su mettre dans cette pièce si contrastée toute une gouaille, si chère au Poulenc de la belle époque. Cette virtuosité de notes et de ton a fait souffler un vent de fraîcheur incroyable. Le public a fait une véritable ovation à cette fête musicale si réussie.

Pour la deuxième partie de concert, le contraste a été savamment préparé. Le saxophoniste Raphaël Imbert et le pianiste Pierre-François Blanchard sont entrés en scène dans une attitude intrigante. D’aucuns ne savaient qu’il s’agissait de musiciens de jazz. Peu importe une fois la surprise passée c’est le charme absolu de leur poésie faite musique qui a opéré. Le temps s’est suspendu, le chant a volé haut, le rythme du piano a transfiguré espace et temps.

Les présentations précises et pleines d’humour de Raphael Imbert nous permettaient de revenir un peu sur terre avant le prochain voyage. Ces deux musiciens, improvisateurs d’exception, nous ont offert des instants de poésie absolument magiques. Le « chant de l’étoile » de Richard Wagner et « A la musique » de Frantz Schubert avec de tels passeurs deviennent de vrais standards de jazz s’envolant sans limite sous le ciel étoilé de Provence. Le temps et l’espace abolis, n’est-pas cela le cœur de la poésie et de la musique ?

Quelle ouverture les amis pour ce festival qui vit sa trentième édition dans une plénitude jubilatoire.

A très vite la suite…

Hubert Stoecklin

 Critique. Concert. 30ème Festival International de Salon-de-Provence. Château de l’Empéri, le 30 juillet 2022. Nikolaï Rimsky-Korsakov (1844-1908) : Quintette en si bémol majeur ; Francis Poulenc (1899-1963) : Sextuor ; Raphaël Imbert (né en 1974) : Improvisations. Emmanuel Pahud, flûte ; Paul Meyer, clarinette ; François Meyer, hautbois ; Gilbert Audin, basson ; Benoit de Barsony, cor ; Éric Lesage piano. Raphaël Imbert : saxophone et clarinette basse ; Pierre-François Blanchard, piano.

Benjamin Grosvenor retrouve La Roque

CRITIQUE. Concert. LA ROQUE D’ANTHERON. Auditorium du parc, le 31 juillet 2022. C. FRANCK. I. ALBENIZ.  A. GINASTERA.  M.RAVEL.  B. GROSVENOR.

Benjamin Grosvenor souverain parfaitement serein

Cela fait la troisième année que je retrouve Benjamin Grosvenor à La Roque d’Anthéron et je me réjouissais beaucoup. A mon grand damne je dois reconnaître que je n’ai pas retrouvé cet émerveillement vécu lors du concert de 2019. Le programme n’est peut-être pas aussi séduisant et reste un peu décousu et sans charme particulier. Certes le final est grandiose avec une Valse de Ravel éblouissante mais il n’y a pas de construction d’ensemble ni de véritable progression. Le prélude, choral et fugue de César Franck ouvre le récital. Nous connaissons la rigueur, la précision et la grande clarté de l’interprétation de Benjamin Grosvenor depuis le concert de l’an dernier et surtout son enregistrement de 2016. La précision avec laquelle il détaille tous les plans est sensationnelle et rien ne vient entraver son jeu absolument souverain. Le déroulé est implacable avec une certaine maîtrise des divagations que d’autres peuvent jouer avec davantage de méditation. Puis le livre premier d’Iberia d’Albéniz n’aura aucune « couleur locale » et sous les doigts imperturbables de Benjamin Grosvenor la musique pure prend beaucoup de hauteur. C’est un piano précis, impeccablement nuancé et phrasé mais sans aucune chaleur. Le bel canto dont le pianiste anglais est capable sera idéal dans le Corpus Christi en Sevilla. Le chant du choral se déploie avec une élégance bouleversante.

Pour la suite du programme le piano sera changé : Il n’y a qu’à La Roque que j’ai vu cela. Il faut dire que c’est le luxe unique qui prévaut ici : un choix est offert aux artistes parmi de nombreux pianos à queue, tous présents sur site dès le début du Festival.

Benjamin Grosvenor 26 © Valentine Chauvin
© Valentine Chauvin

Avec cet autre instrument, le jeu de Benjamin Grosvenor reste avant tout maîtrisé et les Danses Argentines de Ginasteras n’iront certainement pas s’encanailler sous ces doigts si pudiques. Le jeu est souverain, puissant, charpenté, l’apparente facilité avec laquelle Benjamin Grosvenor joue cette musique complexe est en soi un exploit des plus rares.

C’est avec les deux pièces de Ravel que les moyens pianistiques trouvent un épanouissement complet avec une musicalité délicate qui anime constamment le propos. Les Jeux d’eau trouvent des échos liquides et évaporés sous les doigts subtils de Benjamin Grosvenor, les trouvailles du jeune pianiste sont des pépites. Dans la valse il trouve le déséquilibre parfait qui fait chavire l’auditeur. Quelle aisance avec ce rythme diabolique, quelle noirceur dans certains retours du thème, quel humour avec ce rythme comme décalé par moments. La valse ainsi interprétée devient dangereuse et fascinante. Ce grand moment de musique en fin de programme nous a rappelé comment cet artiste peut nous ravir. Il est envisageable d’accepter qu’à ce stade de sa carrière le jeune prodige, plus mature, joue pour lui, pour ses recherches et nous prépare de futures merveilles. La maîtrise technique absolue reste très impressionnante, c’est l’émotion qui cède la place ce soir. Il faut signaler une touffeur inhabituelle dans le parc avec un côté un peu oppressant et étonnamment un public clairsemé. Les applaudissements nourris ont obtenu deux bis de l’artiste : Dany Boy en arrangement d’après le folklore anglais et le chant du soir op.85 n°12 de Schumann.

Benjamin Grosvenor 25 © Valentine Chauvin
© Valentine Chauvin

Hubert Stoecklin

Critique. Concert. La Roque d’Anthéron. Auditorium du Parc, le 31 Juillet 2022. César Franck (1822-1890) : Prélude, choral et fugue ; Isaac Albéniz (1860-1909) : Iberia, livre 1.  Alberto Ginastera (1916-1983) : Danses Argentines ; Maurice Ravel (1875-1937) : Jeux d’eau, la Valse ; Benjamin Grosvenor, piano.

Article écrite pour classiquenews.com

Kissin le magnifique à Toulouse

CRITIQUE. CONCERT. TOULOUSE. HALLLE-AUX-GRAINS, le 18 janvier 2022. J.S. BACH. W.A. MOZART. L.V. BEETHOVEN. F. CHOPIN. E. KISSIN.

Phénoménal Evgeny Kissin !

Quelle chance pour les toulousains

Les Grands Interprètes Evgeny Kissin

Les Grands Interprètes ont su avec génie inviter l’immense pianiste d’origine Russe, Evgueny Kissin, entre ses concerts en Espagne, celui à Paris puis en Autriche et en Allemagne avant les États Unis. Cette vaste tournée avec ce beau programme va enchanter le public partout où il est attendu.  On ne présente plus le phénoménal pianiste à la carrière internationale triomphante et à la discographie généreuse et encensée.

Né en 1971 il a la plénitude de moyens inouïs et de sa musicalité hors pair. Il se dégage de son jeu une concentration inimaginable tout du long de son récital. Tout semble être pesé, parfaitement maîtrisé mais sans froideur tant son jeu est incandescent. Le programme est « classique », chronologique parcourant ses compositeurs de prédilection de Bach à Chopin. Dès les premiers accords de Toccata et fugue de Bach, un monde sonore d’une profondeur rare s’ouvre sous ses doigts :  des graves abyssaux, un medium d’une puissance incroyable et des aigus fuselés et planants. Un Grand orgue en somme ! Et une ligne directrice qui nous entraîne dans cette immensité musicale sans possibilité de résister.  L’Adagio de Mozart en si mineur prend un ton très dramatique, le phrasé est élégant, les doigts capables de la plus grande douceur. Et à nouveau ces notes graves incroyablement présentes, nobles et belles. Cela nous rappelle combien le Mozart de Kissin, particulièrement dans les concertos, est célèbre et apprécié dans sa discographie. Le monde si complexe de l’avant dernière sonate de Beethoven, l’opus 110 va devenir lumineux sous les doigts incroyables de Kissin. C’est du très beau et du très grand piano, majestueux, profondément phrasé absolument magnifique. Le final avec son incroyable fugue tient du génie interprétatif tant le discours est clair, tous les plans précis et la direction incroyablement fédératrice :  Kissin nous entraîne où il veut. La beauté de son piano envoûte et la vigueur de ses phrasés nous emporte sans efforts. Et toujours cette maîtrise incroyable de l’interprète, maîtrise supra humaine, que seules des syncinésies du visage révèlent à nos yeux. Le public applaudit généreusement avant le court entracte qui pour beaucoup est une simple parenthèse d’attente émue. Car la deuxième partie est consacrée au compositeur chéri de l’interprète comme du public : Frédéric Chopin.  Largement enregistré et joué par Evgeny Kissin depuis le début de sa carrière, la musique de Chopin lui va comme une évidence. Car depuis son début de carrière il est capable d’en offrir un parfait équilibre entre la virtuosité transcendantale et la mélancolie. Le choix de 7 mazurkas variées et de plusieurs époques propose un palmarès de ce que Chopin a écrit de plus personnel.

La manière d’aborder les rythmes, parfois superposés donne une grande modernité à cette musique intemporelle. La beauté sonore répond à la beauté des phrasés et aux audaces du rubato. Le tout avec un goût exquis car n’oublions pas que ces danses fort savantes sont partagées par tous en Pologne au XIXième siècle tant dans les salons que dans les campagnes et les salles de bal. Chopin en a sublimé les tempi mouvants binaires et ternaires. Evgeny Kissin est un interprète très inspiré qui met en valeur toutes leurs richesses. L’andante spianato et la Grande Polonaise permettent une montée en puissance de l’interprète qui termine avec une virtuosité triomphante.

Evgeny Kissin © F Broede : EMI

Le public explose de joie et lui fait un triomphe proche de la standing ovation. La séparation avec le public tout autour de lui s’est faite doucement avec quatre magnifiques bis qui ont prolongé la magie de ce concert. Signalons que cette tournée est dédiée à la grande pédagogue Anna Pavlovna Kantor (1923-2021) qui a été la seule professeure de Kissin et qui est restée proche de lui. Laissons la parole à Evgeny Kissin « Tout ce que je peux faire au piano je le lui dois » : Bravo madame Kantor  !

Hubert Stoecklin

Critique. Concert. Toulouse. Halle-aux-Grains, le 18 janvier 2022. Jean -Sébastien Bach (1685-1750) transcription de Carl Tausig (1841-1871): Toccata et Fugue BWV 565 ; Wolfgang-Amadeus Mozart (1756-1791) : Adagio pour piano en si mineur K.540 ; Ludwig Van Beethoven (1770-1827 ) : Sonate pour piano n° 31 en la majeur Op.110 ; Fréderic Chopin (1810-1849) : 7 Mazurkas : Op.7 n°1,Op.24 N° 1 et 2, Op.30 N° 1 et 2, Op.33 N°3 et 4 ;  Andante spianato en mi bémol majeur et Grande Polonaise brillante en mi bémol majeur Op.22. Evgeny Kissin, piano.

Lio Kuokman et Michael Barenboim entente au sommet de la musicalité

CRITIQUE. Concert. TOULOUSE. Halle-aux-Grains, le 15 Octobre 2021. Q. CHEN. F. MENDELSSOHN. M. MOUSSORGSKI / M. RAVEL. O. N. CAPITOLE. M. BAREMBOIM. L KUOKMAN.

Une association de musiciens au sommet comme dans un rêve.

Je ne crois pas au hasard et pourtant. Il y a un an le concert du chef  avait été le dernier avant la deuxième fermeture des salles de spectacles pour raisons d’épidémie virale. Pour moi le concert de ce soir est le retour à la vie musicale après des soucis de santé dont le Coronavirus. Et quel concert !

Lio Kuokman dégage dès son entrée une énergie heureuse et communicative qui galvanise l’orchestre et subjugue le public. La courte partition de Qigang Chen créée en 1998 semble avoir été très appréciée et a recueilli un grand succès. Il faut dire que l’écriture est brillante et magnifique d’originalité de timbre, de rythme et de nuances subtiles. Les très courts mouvements se complètent et se répondent avec beaucoup de finesse et d’intelligence. Les solistes de l’orchestre sont superbement mis en valeur de même que les subtilités d’une orchestration aux limites de la tonalité avec beaucoup d’hédonisme. La mise en place complexe est réalisée avec une simplicité déconcertante par le chef dont les gestes sont limpides et souples. La difficulté de la partition avec Lio Kuokman est comme un jeu et le public est subjugué. C’est bien davantage sur une pièce contemporaine qu’il est possible de dire combien Lio Kuokman est un fin musicien qui communique magnifiquement tant avec l’orchestre que le public.

Michael Barenboim © Marcus Hoehn
Michael Barenboim © Marcus Hoehn

Après ce beau succès l’entrée du violoniste Michael Barenboim est également énergique et joyeuse. Le subtil 2ième concerto de Mendelssohn débute comme un rêve avec un legato du violon, un son plein et délicatement nuancé qui est un véritable ravissement. L’équilibre avec l’orchestre est parfait. Lio Kuokman dans sa direction est le tact même permettant à Michael Barenboim de nuancer avec la plus grande délicatesse sans jamais risquer d’être couvert par l’orchestre pourtant très présent. Cette alchimie musicale si passionnante dans ce magnifique concerto fonctionne à merveille. Le deuxième mouvement plane haut et le final est une véritable joie partagée. Dans le bis offert par le violoniste son humour se révèle. Ce jeune musicien fils de Daniel Barenboim et d’Elena Bashkirova est né sous des étoiles musicales éblouissantes. Tout est musique en lui, tout lui est facile, comme évidant et la plus grande virtuosité n’est que pure émotion musicale, sans jamais la moindre ostentation. Quelle relève dans ces enfants de grands musiciens. Michael Barenboim n’a pas de difficulté à se faire un prénom et je rappelle cet été les immenses qualités d’Alexandre Kantorow et de Paolo Rigutto à la Roque d’Anthéron, dignes fils musiciens de parents également doués d’une génération à l’autre.

Lio Kuokman

Après une courte pause le jeune chef revient et dirige par cœur les somptueux Tableaux d’une exposition de Modeste Moussorgski dans la sensationnelle orchestration de Maurice Ravel. Dès l’introduction de la promenade par la trompette solo le ton est donné, liberté et beauté sonore. Le chef lâche la bride et le trompettiste joue magnifiquement dans un phrasé de rêve. Puis le chef prend toute la main pour obtenir de l’orchestre en très grande forme une interprétation tout à fait remarquable. Le mélange de souplesse, de précision et de gourmandise dans la direction de Lio Kuokman est passionnant à observer pour le public tant il semble annoncer ce que l’oreille va entendre. L’écoute et le regard se rencontrent comme rarement en assistant à un concert dirigé par ce jeune chef tout à fait séduisant.  Que dire de cette fin de soirée si ce n’est que la jubilation était partout. La construction de chaque « tableau », de chaque « promenade » s’inscrit dans la totalité de l’œuvre avec ce magnifique crescendo final dans la « Grande porte de Kiev ». Mais avant le « Veccio Castello » permet une fusion parfaite du rare saxophone dans les sonorités confortables du basson puis les bois : la poésie irradie. « Le ballet des poussins » est une horlogerie suisse parfaitement réglée. La magnificence des gros cuivres dans « Catacombes » est terriblement impressionnante. La puissance et la précision des contrebasses dans « La cabane sur des pattes de poules » provoquent un effet délicieusement effrayant. Vraiment une très belle interprétation signant une vraie fusion musicale entre les musiciens de l’orchestre et le chef.

Si Lio Kuokman n’était pas déjà si engagé dans de nombreux projets il serait possible de penser à lui pour l’avenir de l’Orchestre du Capitole. Tout du moins nous l’espérons comme chef régulièrement invité !

Hubert Stoecklin


Orchestre national du Capitole

Orchestre Du Capitole Lio Kuokman

Critique. Concert. Toulouse. Halle-aux-Grains, le 15 octobre 2021. Qigang Chen (né en 1951) : Wu Xing ; Félix Mendelssohn (1809-1847) : Concerto pour violon n°2 en mi mineur op.64 ; Modeste Moussorgski (1839-1881) / Maurice Ravel (1875-1937) : Les Tableaux d’une exposition ; Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Michael Barenboim, violon ; Lio Kuokman, direction.

Adam Laloum à bas bruit en concerts quasi privés

Expérience musicale. Toulouse. Théâtre Garonne, les galeries. Du 26 Aout au 6 Septembre 2020. Adam Laloum, piano. Mi-Sa Yang, violon.

A bas bruit la musique fait son retour à Toulouse grâce au Théâtre Garonne

On le sait la culture doit rentrer en résistance pour subsister après le Covid. On ne compte plus les artistes malheureux, les projets annulés, les spectacles ajournés, les déplacements, annulations, réductions, et que sais-je encore. Des saisons amputées, des Festivals laminés, des morts et aussi  des résistants.

Nous avons eu la chance d’aller à Salon de Provence et à la Roque d’ Anthéron. Et à Toulouse la Musique en dialogue à la Chapelle des Carmélites ( tous les compte rendu dans les articles ci dessous).

Les organisateurs de spectacle ont dû avaler des couleuvres, faire et refaire des plans de salle selon des directives aussi arbitraires que délétères.  A Salon le port du masque durant les concerts en plein air et des places vides partout. A la Roque un plan millimétré privant des deux tiers des places, mais autorisant d’enlever le masque durant les concerts, en plein air tout de même ! Et toujours une organisation parfaite, des bénévoles experts dans l’art de diriger un public impatient mais docile. Et combien y a-t-il eu de réunions, de négociations… de travail fastidieux souvent inutilisable, de tracas, de peurs et de moments de désolation….  Jamais je ne serai assez reconnaissant à ces résistants qui portent haut l’étendard de la liberté de l’expression artistique malgré toute la bureaucratie maudite. Le travail de toutes les personnes « autours » des artistes a été remarquable, absolument fondamental. Merci à tous.

Les artistes étaient tous émus d’enfin jouer pour le public, dans des retrouvailles très émouvantes. La plupart ont évolué durant ce confinement, certains abordant de nouveaux répertoires. Les organisateurs de spectacles ont osé et ont réussi des paris parfois improbables. Il en est ainsi du Théâtre Garonne à Toulouse qui a fait sa rentrée à « BAS BRUIT » dans ses souterrains.

On ne peut pas trouver idée plus symbolique pour évoquer ce qui se passe. Il faut retrouver le gout du partage du beau à petite dose, sans faire de bruit, mais pas sans passion. Ainsi le pianiste Adam Laloum a-t-il enchanté les lieux souterrains avec des moments rares. De trois à cinq petits concerts par jour. Cela permettait au public de venir petit à petit. Pour certains de revenir avec un gout de plaisir défendus.  Certes il n’y avait que 20 personnes à la fois mais enfin 20 qui nageaient dans le bonheur, à côté du musicien et dans une plénitude sonore presque impudique. Le piano demi-queue sonnait puissant dans cette acoustique si particulière de ces boyaux de brique qui autrefois conduisaient de puissantes eaux venues de la Garonne toute proche.

Lieu magique, formule inouïe, et artiste complètement en transe. Le résultat ne peut se raconter tant ce qui a été vécu a été fort. Durant les trois premiers jours il y avait quatre concerts de piano solo de 30 minutes en moyenne qui alternaient.

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Adam Laloum © Carole Bellaiche
  1. La Sonate de Berg (11’) et la sonate D.664 de Schubert (25’).

Adam Laloum aborde cette unique sonate de Berg en post romantique encore sensible au lyrisme. Il fait chanter son piano et dans une clarté de jeu rare nous révèle tous les plans de cette partition. Le jeu limpide, les phrases sculptées et les rythmes précis créent un moment inoubliable. Puis la délicate et joyeuse sonate D.664 de Schubert n’est que bonheur partagé. Elle semble facile coulant sous des doigts légers.

  1. La sonate D.959 de Schubert (42’)

Cette sonate est d’une beauté incroyable dans l’interprétation qu’en fait Adam Laloum nous l’avons écrit, il y rencontre le génie de Schubert et le tutoiement est évident. Il y a comme une fusion fraternelle entre un compositeur et un musicien à travers les siècles. Une entente  comme il y en a peu car basée sur un partage de la même sensibilité et de la même poésie du monde entre joies et peines. Adam Laloum est le Schubertien dont on rêve depuis Rudolf Serkin et plus loin encore, Arthur Schnabel. Le deuxième mouvement «  Andantino » à chaque fois me transporte. C’est si beau, si puissant émotionnellement et la proximité du piano permet de rentrer dans le son si riche d’Adam Laloum comme jamais dans une vaste salle de concert. Tant dans le suave de ses pianissimi que dans la puissance émotionnelle de ses forte. La tempête centrale est dévastatrice, mais la tendresse qui suit est une consolation aimante qui fait tout oublier.

  1. La troisième sonate de Brahms en fa mineur op.5 (37’)

Cette œuvre nous la devons au confinement. Elle convient parfaitement aux moyens actuels du pianiste nous l’avons dit lors de sa venue à La Roque cet été. Il domine complètement la puissance de cette œuvre, la plus épanouie en terme lyrique et émotionnelle. Pouvoir l’écouter de si près permet de se rendre compte de l’ampleur phénoménale des nuances. C’est parfois presque trop intime de voir Adam Laloum donner tant dans son jeu. Il part quelque part et nous entraine avec lui. Il utilise ses recherches sur les sonorités du piano. Il colore, il sculpte le son et met tout cela au service d’une émotion irrésistible. Le jeu est émotionnel certes, mais également très maitrisé avec une constante lisibilité des plans, des structures et de la construction générale. Que ses graves ont beaux, chauds, profonds ! Et les aigus peuvent s’envoler avec légèreté ! Dans le deuxième mouvement « Andante espressivo » Adam Laloum sembler nager, comme flotter dans l’harmonie à la manière d’un poisson dans l’eau. Il semble nous amener à traverser la texture harmonique pour nous en délecter autant que lui.

Adam Laloum
  1. Schumann Kreisleriana op.16 (33’)

J’aime ce recueil et ce que nous offre Laloum ne ressemble à rien de ce que je connais. Il sait donner une sorte d’évidence à ce kaléidoscope émotionnel et pianistique. Tout est là sans heurts sans violences dans des oppositions et des contrastes qui se répondent plus qu’ils ne s’opposent. Des nuances incroyablement creusées, des couleurs innombrables et des traits précis, phrasés avec une sorte de largesse pleine de générosité toute schumanienne. Du beau piano mais surtout de la très, très belle musique !

  1. Deux sonates pour violon et piano de Brahms op.100 et op.108. Avec la délicieuse Mi-Sa Yang.

L’amie violoniste n’est pas arrivée comme prévu le mercredi 2 Septembre retenue par des exigences Covid…. Nous craignions le pire pour elle espérant toutefois qu’elle pourrait venir. Avec vaillance Adam Laloum a repris son programme soliste et c’est avec un immense plaisir que nous avons pu entendre une nouvelle fois la troisième Sonate de Brahms dans une interprétation peut être encore plus passionnée voire hallucinée.  Mais le lendemain elle est arrivée… Et tous les deux en fusion comme nous le savons ils se sont lancés dans ces deux extraordinaires sonates de Brahms. Bien évidement l’op.108 avec son lyrisme débordant restera dans les mémoires. Ces deux artistes qui font de la musique ensemble depuis leurs études partagent la même vision poétique, la même fine musicalité qui va droit à l’expression sans se soucier de la virtuosité autrement que comme moyen. Aimez-vous Brahms ? Il est difficile de ne pas adhérer totalement à cette musique avec des interprètes si doués.

Adam Laloum avec ces trois compositeurs, Schubert, Schumann et Brahms est au cœur de son répertoire, c’est un grand romantique dont l’évolution est passionnante. Aussi à l’aise seul qu‘ en musique de chambre et si dieu veut nous le retrouverons avec l’Orchestre du Capitole à la Halle-aux-Grain le 7 Janvier 2021 dans le concerto de Schumann ! Justement le concerto le plus chambriste du répertoire….

Hubert Stoecklin

Théâtre Garonne saison à Bas Bruit

Benjamin Grosvenor en parfait gentleman musicien

CRITIQUE. Concert. LA ROQUE D’ANTHERON. Auditorium du parc, le 11 Août 2021. LISZT. A. GINASTERA. M.RAVEL. B. GROSVENOR.

 

Benjamin Grosvenor est la perfection digitale.

Découvert ici même en 2019 Benjamin Grosvenor nous avait conquis. Cf Chronique. Sa discographie a toutes les faveurs de la rédaction de Classique news. Ce récital reprend pour moitié le dernier CD qu’il a enregistré pour Decca, sobrement intitulé : Liszt.

Dès les premières notes des sonnets de Pétrarque le ton est donné, celui d’une lecture châtiée, élégante et d’une précision incroyable. La virtuosité intrinsèque chez Liszt trouve en Benjamin Grosvenor un interprète idéal qui rend musical tout trait, même le plus virtuose. D’autres mettent davantage le chant en avant, car ces sonnets sont premièrement des lieder. Ici le parti pris peut sembler plus intellectuel que sensuel et permet une mise en valeur de la grande complexité des partitions.  Puis la sonate en si mineur si expérimentale prend sous les doigts de Benjamin Grosvenor une dimension quasi cosmique. Les tempi sont élastiques, les nuances hyper creusées, les couleurs infiniment chatoyantes ; cela permet de mettre en lumière des aspects incroyablement variés de cette partition tout à fait inclassable. C’est bien cette dimension de totale liberté, reposant sur une technique superlative faisant penser que « tout, absolument tout est possible » à cet artiste qui fait de cette interprétation une référence qui fera date. La maturité acquise par ce jeune homme de 29 ans laisse pantois.

Benjamin Grosvenor 4 © Valentine Chauvin 2021
Photo : Valentine Chauvin

Une courte pause, mais sans entracte (interdiction préfectorale) et voilà notre artiste qui nous entraîne avec cette précision diabolique dans l’univers peu contrôlé de Ginastera et ses « danzas argentinas ». Des doigts qui semblent se démultiplier, des bras qui semblent s’allonger chez le pianiste, un piano qui semble développer des sonorités nouvelles.  Un incroyable mélange de brillant et de virtuosité nous est offert dans ces partitions complexes sans aller jusqu’à la folie latine.

Ravel et son si difficile « Gaspard de la nuit » va constituer l’apothéose de ce concert virtuose.

Gaspard de la nuit, spécialité de Martha Arguerich, semble trouver en Benjamin Grosvenor un digne héritier de cette virtuosité sidérante faite expression musicale totale. Chez Benjamin Grosvenor Ondine est un piano fait en élément liquide avec le brillant des rayons de lune dans l’eau. C’est incroyablement précis et flou en même temps afin de créer une dimension onirique. Un piano entre rêve et réalité, absolument magique. Le Gibet avec des sonorités d’un froid glacial change totalement le son du piano. Benjamin Grosvenor ose des effets de grande inquiétude. C’est Scarbo qui offre la plus grande virtuosité et exige le plus de mise en scène musicale. Benjamin Grosvenor comme dans ses Liszt garde la tête froide et les doigts souverains. Rien ne lui échappe et la clarté du jeu permet de tout entendre dans cette partition pourtant tout à fait diabolique. Comment est-il possible d’obtenir cette précision à cette vitesse ? Voilà un secret bien gardé par le jeune homme si doué et aussi appliqué dans sa recherche de perfection. Avec peu de sorties de disques, des concerts reprenant un répertoire bien travaillé Benjamin Grosvenor est un sage parmi les jeunes pianistes plus frénétiques.

Benjamin Grosvenor 14 © Valentine Chauvin 2021
Photo : Valentine Chauvin

Le public très enthousiaste obtient deux bis. Liszt avec un diabolique Sherzo, Gnomenreigen, grand cousin de Scarbo.  Ginastera avec une Danza de la moza donoza op.2 n°2 toute de délicatesse.

Voilà un grand musicien virtuose de l’avenir car sa toute jeune maturité ne peut que se développer.

Hubert Stoecklin

Critique. Concert. La Roque d’Anthéron. Auditorium du Parc. Frantz Liszt (1811-1886) : Sonate en si mineur ; Années de pèlerinage, 2 ième année (Italie) Sonnets de Pétrarque 104 et 123 ; Alberto Ginastera ( 1916-1983) : Danzas argentinas op.2 ; Maurice Ravel (1875-1937) : Gaspard de la nuit ; Benjamin Grosvenor, piano.

PHOTOS : Valentine Chavin

Père et fils les Kantorow : quel bonheur !

CRITIQUE. Concert. La ROQUE D’ANTHERON. Auditorium du Parc, le 7 Août 2021. D. CHOSTAKOVITCH. C. SAINT-SAENS. SINFONIA VARSOVIA. J.J KANTOROW. A. KANTOROW.

Kantorow père et fils sont toute musique !

Concert attendu dans la peur de l’orage qui a su rester à distance fort heureusement. Le ciel est favorable à la musique et le parc après l’orage a vu quelques étoiles briller en fin de soirée.  Le génie musical de Jean-Jacques Kantorow, violoniste et chef d’orchestre à la renommée planétaire reprenait ce soir la baguette d’un orchestre qu’il a dirigé souvent et qu’il connaît bien. Un enregistrement des concertos de Camille Saint-Saëns avec Alexandre Kantorow il y a quelques années est une véritable pépite et prouve le lien qui les unit.

A Kantorow Sinfonia Varsovia JJ Kantorow 8 © Valentine Chauvin 2021
Photo : Valentine Chauvin

Le Sinfonia Varsovia est ce soir présent en formation réduite et jouera deux adaptations de Daniel Walter. Le Quatuor à cordes n°3 de Dimitri Chostakovitch dans sa transcription pour quintette à vent et quintette à cordes est donc proposé dans une formation type orchestre Mozart. Jean-Jacques Kantorow garde une allure dynamique et lorsqu’il dirige semble retrouver toute sa jeunesse. La grande bienveillance qui se dégage de sa direction ne laisse rien passer et obtient une précision parfaite de la part de chaque instrumentiste. L’orchestration est particulièrement réussie qui donne aux vents et au cor toutes les particularités que Chostakovitch leur donne dans ses partitions d’orchestre. La direction de Jean-Jacques Kantorow est précise, claire et très efficace. La partition se développe avec efficacité et l’énergie est constamment renouvelée par le chef. L’osmose entre le chef et l’orchestre est magnifique et la partition de Chostakovitch devient limpide avec de tels interprètes. Un grand moment de musicalité très efficace et émouvant découle de l’écoute de ce quatuor transformé si intelligemment et si habilement joué.

Les qualités instrumentales du Sinfonia Varsovia sont tout à fait excellentes avec des bois particulièrement beaux et des solistes de chaque famille de cordes magnifiques. Insistons sur la qualité du chef et celle de ce magnifique orchestre car lorsque le concerto se déroulera le soliste va par son jeu intense prendre la première place au risque de les éclipser. Il ne faudrait pas penser que l’orchestre va juste accompagner le génie pianistique d’Alexandre Kantorow, bien au contraire le Sinfonia Varsovia est, même dans cette dimension réduite, de tout premier plan et Jean-Jacques Kantorow est un chef extrêmement vigilant à tout ce qui se passe, sans autoritarisme il arrive à obtenir ce qu’il veut de chacun.

A Kantorow Sinfonia Varsovia JJ Kantorow 15 © Valentine Chauvin 2021
Alexandre KANTOROW Photo Valentine Chauvin

L’entrée du jeune Alexandre Kantorow (23 ans) est très émouvante; l’orchestre le regarde avec une bienveillance rare et le chef, son père, l’accompagne sur scène avec une joie non dissimulée. Détendu en apparence mais déjà très concentré, Alexandre se jette dans le début très rhapsodique du terrible deuxième concerto de Camille Saint-Saëns avec une autorité sidérante. Le geste large, des sonorités d’orgue, une maîtrise rythmique toute en souplesse font de cette « prise en main » un moment sidérant. La réponse de l’orchestre dans la même manière donne le frisson. Nous sommes bien devant une rencontre entre génies qui va faire date.  Tout ce qui va suivre va être difficilement analysable tant les interprètes vont toucher à la perfection sur tous les plans. Alexandre Kantorow a acquis une autorité sidérante, la puissance digitale s’est encore affirmée donnant plus de présence à son jeu avec une recherche de sonorités amples et majestueuses admirablement adaptées à ce premier mouvement. L’orchestre participe avec la même ampleur puis le dialogue plus mélancolique se déploie et l’osmose entre tous devient d’une rare évidence. La partition de Saint-Saëns s’en trouve magnifiée. Jean-Jacques Kantorow couve le pianiste du regard et semble avoir l’œil sur chaque musicien de l’orchestre, il est partout et entretient des liens avec chacun. Le résultat est une parfaite connivence musicale qui magnifie le jeu du pianiste comme les solos de l’orchestre.

A Kantorow Sinfonia Varsovia JJ Kantorow 11 © Valentine Chauvin 2021
Valentine Chauvin : Photo

Le deuxième mouvement, sorte de scherzo, permet à Alexandre Kantorow d’alléger son jeu avec une précision incroyable, il invente des notes perlées comme rebondies. La précision est partout dans le moindre trait du pianiste et chaque intervention de l’orchestre. C’est une véritable orfèvrerie suisse. La mécanique est absolument impeccable avec un véritable sens de l’humour partagé. La délicatesse du toucher d’Alexandre Kantorow a quelque chose de féérique. Après le deuxième mouvement le regard du père à son fils semble dire c’était magnifique es-tu vraiment prêt pour le final ? Tous vont s’engager dans la virevoltante tarentelle finale qui caracole à toute vitesse. C’est vertigineux, magnifique, sublime et l’humour des syncopes, rythmes décalés, enchantent les musiciens. Tout tombe à la perfection, cela avance sans prendre de repos, en entrainant le public avec lui dans la joie la plus grande. Ce mouvement final devient absolument jubilatoire avec des interprètes si doués.

A Kantorow Sinfonia Varsovia JJ Kantorow 6 © Valentine Chauvin 2021
L’osmose père fils
merveilleuse photo de Valentine Chauvin

Alexandre Kantorow trouve une ressource incroyable donnant toute son énergie dans ses traits virtuoses incroyables. Ses doigts volent, ses mains s’allongent, rien ne semble pouvoir limiter le jeu du pianiste. La joie explose de toute part sur scène comme dans la salle. Nous venons de vivre un moment exceptionnel et chacun en est bien conscient. Le public en transe obtient d’Alexandre Kantorow très épanoui et heureux trois extraordinaires bis d’une belle générosité.

Le mouvement lent de la troisième sonate de Brahms est d’une beauté à faire fondre les cœurs de pierre les plus durs. La danse finale de l’oiseau de feu atteint sous ses doigts à une puissance orchestrale. La délicatesse et la mélancolie d’une ballade de Brahms permettent de laisser le public partir sur des sentiments plus apaisés. Chacun sait qu’il a vécu un instant magique en sortant du parc. Le Château de Florans, dont le parc est un oasis de bonheur,  a été béni des dieux une fois de plus.

A Kantorow Sinfonia Varsovia JJ Kantorow 14 © Valentine Chauvin 2021
Photo de Valentine Chauvin

Hubert Stoecklin

Critique. Concert. La Roque d’Anthéron. Auditorium du Parc. Dimitri Chostakovitch (1906-1975) /Daniel Walter (né en 1958) : Quatuor à cordes n° » en fa majeur op.73, transcription pour quintette à vents et quintette à cordes ; Camille Saint-Saëns (1835-1921) / Daniel Walter (né en 1958) : Concerto pour piano et orchestre n°2 en sol mineur op.22, transcription pour piano et petit orchestre ; Sinfonia Varsovia ; Alexandre Kantorow, piano ; Jean-Jacques Kantorow, direction.

Un GRAND BRAVO à la jeune photographe du Festival : Valentine Chauvin !

A Kantorow Sinfonia Varsovia JJ Kantorow 16 © Valentine Chauvin 2021
Photo Valentine Chauvin

Musique en dialogue aux Carmélites Honore Jean De La Fontaine

CRITIQUE concert. TOULOUSE. CHAPELLE DES CARMELITES. Le 18/07/2021. LE BESTIAIRE BAROQUE DE LA FONTAINE. ENSEMBLE FAEZA. M. HORVAT.

Crédit Photos : J.J. Ader

Nous fêtons cette année le quatre-centième anniversaire de naissance de Jean de La Fontaine. Musique en dialogue aux Carmélites consacre sa saison à cet événement avec cinq concerts. L’Ensemble Faeza dirigé par Marco Horvat est à géométrie variable et se réclame du chant auto accompagné. Seule la claveciniste reste sur son unique instrument.

Ce concert d’un étonnant Bestiaire Baroque fait la part belle aux textes des fables de La Fontaine. Les musiciens des XVII et XVIII ièmes siècles n’ont pas tari de références à la nature sous toutes ses formes. Nous retrouvons parmi les plus célèbres compositeurs François Couperin et Marin Marais, les plus rares sont par exemple Jacques-Martin de Hautteterre, François Campion, Jean-Baptiste Drouart de Bousset. Tous ces compositeurs ont beaucoup d’esprit et une fantaisie débridée pour illustrer la nature. L’agencement du concert est habile et Marco Horvat et son équipe rivalisent de bonne humeur et de fantaisie. Ce projet de chant accompagné est très baroque en lui-même et permet aux cinq musiciens des effets très variés. Chant seul a capella, chant accompagné, polyphonies, pièces pour clavecin seul, pièces instrumentales, pièces pour voix et instruments,  tout se complète avec art pour nous offrir un voyage très instructif dans ce bestiaire baroque. Les fables de La Fontaine parfois très rares portent toujours aussi haut qu’à leur création leurs précieux messages. Celle qui ouvre le concert des « grenouilles qui demandent un roi » peut avoir une allure très contemporaine.

L’esprit est donc l’élément marquant de ce concert. Chaque musicien se distingue par sa finesse, sa virtuosité et son partage généreux.  Les deux sopranos Olga Pitarch et Sarah Lefeuvre sont des diseuses délicates avec des voix très musicales et très pures. Marco Horvat a une voix de baryton naturelle avec une diction admirable. Les flûtes et la cornemuse sont très agréables et évoquent un coté champêtre très bien venu. Le clavecin donnant la couleur aristocratique qui revient à La Fontaine homme de cours.

La Chapelle des Carmélites demeure un écrin idéal pour des concerts si subtils entre mots et notes.

D’autres concerts seront consacrés par Musique en Dialogue au grand La Fontaine dont on ne peut se lasser de la sagesse aujourd’hui comme de tous temps. Que n’avons nous un La Fontaine pour nous parler, grâce à nos amis les animaux, de nos réactions parfois si insensées face à un certain virus venu de Chine ?

Hubert Stoecklin

https://musiquendialogue.org/

Le fable à méditer

Critique concert. Toulouse. Chapelle des Carmélites, le 18/07/2021. Musique en dialogue aux Carmélites. Le Bestaire Baroque de Jean de Lafontaine. Musiques diverses des XVII et XVIIIe siècles.

Ensemble Faenza, direction Marco Horvat ; Sarah Lefeuvre, chant et flûtes ; Hermine Martin, flûtes et musette ; Olga Pitarch, chant, danse et ottavio ; Ayumi Nakagawa, clavecin ; Marco Horvat, chant, archiluth et guitare.

Dialogue des âmes musicales avec Danil Trifonov

Compte-rendu concert. Toulouse. Halle-aux-grains, le 15 Juin 2021. Karol Szymanowski (1892-1937) : Sonate pour piano n°3 op.36 ; Claude Debussy (1862-1918) : Pour le piano L.95 ; Johannes Brahms (1833-1897) : Sonate pour piano n°3 en fa mineur op.5 ; Daniil Trifonov, Piano.

Tant d’humanité et ce jeune homme n’a que trente ans !

La venue de Daniil Trifonov à Toulouse pour un récital solo tient de l’évènement. Les Grands Interprètes savent inviter les artistes incontournables et avec un tel interprète le bonheur est total. Retrouver enfin des concerts est un bonheur en soi mais reprendre les concerts des Grands Interprètes avec Daniil Trifonov est un privilège inouï.

Le pianiste russe est un phénomène dont j’avais déjà rendu compte en 2018 à La Roque d’Anthéron. Je pourrai me contenter de reprendre cet article dithyrambique et qui rapportait l’effet produit par la rencontre de ce génie. Il n’est pas facile de rendre compte d’un tel choc avec de simples mots. Car Daniil Trifonov, qui a tout juste trente ans, a une maturité musicale incandescente. La flamme qui l’habite et le ronge est perceptible dans chaque répertoire abordé.  Il semble changer de piano au cours du même concert tant il peut obtenir une variété de sonorités. Chaque compositeur sera proposé dans un univers sonore propre.

Daniil Trifonov © Dario Acosta
Daniil Trifonov © Dario Acosta

La terrifiante 3ème sonate de Karol Szymanowski met bien des pianistes en difficulté. Daniil Trifonov ne fait qu‘une bouchée ce cette œuvre virtuose. Le jeu est souverain avec des nuances incroyablement creusées. Les pianissimi perlés sont surnaturels. La manière dont il fait sonner les graves est absolument unique. La sonate de Karol Szymanowski laisse sans voix. L’engagement du soliste est total. Il donne à l’œuvre une dimension cosmique.  La manière dont Trifonov joue est comme remplie de modestie et de respect pour le compositeur. Il n’y a jamais dans le jeu cette recherche d’admiration si répandue. Il se donne comme mission de défendre avec sa vie, sa vision de l’œuvre et rend compte au public de son extraordinaire travail de recherche.

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Photo : Dario Acosta

La sonate de Karol Szymanowski est assez courte mais Trifonov abolit le temps, il varie tellement son jeu que nous avons l’impression d’un monde infini. La manière dont il enchaine sans vraiment de temps de repos, va nous offrir un moment d’une rare profondeur. Il nous fait plonger dans ce Debussy de la première période qui n’est pas encore « impressionniste ». Trifonov va en magnifier la force rythmique. Il nuance avec subtilité et phrasé de manière très personnelle. Tout cela renouvelle notre écoute.  Là également il n’y a aucune recherche d’effet, rien d’une séduction qu’un tel jeu en sa perfection n’aurait aucun mal à convoquer. Non un artiste intègre qui se lance à corps perdu dans son interprétation. Il est probable que c’est cette mise à nue de l’interprète, le don total de sa personne qui produit cette écoute si particulière du public. Il y a quelque chose de chamanique dans l’attitude de Trifonov. Il nous ouvre à un niveau supérieur de compréhension des œuvres. Cela sera encore plus puissant pour moi avec la troisième sonate de Brahms que j’aime beaucoup et que j’écoute toujours avec grand intérêt. Est-ce si étonnant que Trifonov m’en révèle des moments nouveaux alors que je croyais si bien la connaître ? Là aussi le don total de l’interprète, ses propositions interprétatives si personnelles obtiennent une adhésion sans réticence. La puissance du jeu permet une écoute comme facilitée. Tout étant possible aux doigts du prodige russe, la sonate semble d’une facilité extrême. C’est tout dire ! La modernité éclate comme une évidence. Le souffle romantique est aussi puissant qu’un tsunami qui balaye toute référence à une autre interprétation. Il s’agit d’autre chose. Peut-être est-ce dû au partage de la vision d’un interprète en transe qui sait par sa sincérité nous embarquer avec lui dans un voyage fabuleux. Cette inestimable artiste ne permet pas d’analyser ses interprétations il me convainc de le suivre sans résistances. Il a tout ce dont un virtuose du piano peut rêver mais surtout il a une chaleur dans son interprétation de cette sublime sonate de Brahms qui est celle d’un poète. Et cette manière de changer le son de son piano est très impressionnante dans cette dernière œuvre. Pour Brahms il acquiert comme des sonorités d’orgue avec des graves d’une profondeur abyssale. Il ose tordre certaines phrases pour leur donner un poids expressif inconnu. Comme il est vain d’essayer de parler du génie d’un interprète ! Daniil Trifonov est un homme d’une richesse et d’une générosité uniques. Tant de dons, tant de recherche et de travail, tant de beauté et bonté en une seule personne semble un rêve. Avec des moyens moins extraordinaires je connais des pianistes doués qui auraient obtenus une standing ovation dans un partage hystérique. Rien de tel ce soir, des applaudissements, des mercis hurlés mais également un immense respect. C’est ainsi que Trifonov en nage, après un programme si conséquent joué sans entractes, offre deux bis à son public. Un mouvement évanescent, avec des notes perlées délicatement ciselées et beaucoup d’humour, qui après les fulgurances brahmsiennes sont comme un bonbon et démontre la maitrise totale dont Trifonov est capable. Puis la sublime adaptation par Myra Hess de « Jésus que ma joie demeure » interprétation simple et belle comme l’évidence de la grâce partagée.

Daniil Trifonov © Dario Acosta Deutsche Grammophon

Plus qu‘un pianiste virtuose, ou un musicien de génie, Daniil Trifonov est un grand homme qui en partageant ainsi son humanité rend meilleur celui qui l’écoute et qui arrive à sentir son âme s’accorder à la sienne. Tant d’humanité et ce jeune homme n’a que trente ans !

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Trifonov © Christophe GREMIOT

Hubert Stoecklin

Lien vers la chronique de 2018 à La Roque


Les Grands Interprètes

Affiches Artistes

Musicales Franco-Russe : un final en apothéose !

Compte rendu concert. Toulouse.  Musicales Franco-Russes. Halle-aux-Grains, le premier avril 2021. Olivier Messiaen (1908-1992) : Les Offrandes oubliées, méditation symphonique pour orchestre ; Franz Liszt (1811-1886) : Concerto pour piano et orchestre n°1 en mi bémol majeur S.124 ; Piotr Illich Tchaïkovski (1840-1893) : Symphonie n°5 en mi mineur op.64 ; Bertrand Chamayou, piano ; Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Direction, Tugan Sokhiev.

Tugan Sokhiev

Avec une diffusion en direct sur France musique et sur MediciTV on ne pouvait rêver plus grandes marques de reconnaissance pour ce dernier concert des Musicales Franco Russes. Il faut dire que la détermination de Tugan Sokhiev et de l’équipe municipale a de quoi forcer la plus grande admiration. Dans ce contexte si néfaste pour la culture la tenue de cette manifestation est un prodigieux exploit !

Nous avons rendu compte de deux concerts et plus rapidement de l’académie d’orchestre. Être présent à ce concert c’est pouvoir témoigner de l’alchimie naturelle et évidente entre le chef et son orchestre. Ce qui se passe est incroyable et même un concert confiné (pour les seules cameras et micros) leur permet de se retrouver avec chaleur.  Ce concert de clôture des Franco Russes est une véritable merveille de musicalité au sommet.  Le son de l’orchestre dans la Halle-aux-Grains vide, avec les musiciens étalés permet une ampleur sonore alliée à la plus grande précision, toutes deux proches de l’idéal. Je ne sais si la superbe prise de son rend vraiment l’effet dans la salle. En tous cas nous tenons un grand enregistrement et une captation visuelle de superbe allure. Le travail de Medici est à la hauteur de la qualité musicale, un sommet assurément !

 C’est avec beaucoup de respect et de retenue, une mise en place impeccable et un bel équilibre que Tugan Sokhiev dirige la courte partition de Messiaen. Proche de ses maitres le jeune compositeur de 22 ans écrit une partition encore tonale, pleine de couleurs pastel très françaises et déjà emprunte de la grande foi religieuse et la mystique qui le caractériseront toute sa vie.  La fin lumineuse, avec des cordes surnaturelles est magnifique et très apaisante ainsi amenée.

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Le pianiste toulousain Bertrand Chamayou est un partenaire régulier de l’Orchestre du Capitole. Sa carrière internationale brimée par la situation sanitaire nous permet de le retrouver ce soir. L’entente avec Tugan Sokhiev est admirable. Leur interprétation de ce premier concerto de Liszt est à marquer d’une pierre blanche. Le pianiste toujours parfait techniquement est ce soir particulièrement inspiré et finira comme en transe. Ce supplément d’engagement à la limite de la folie donne une tension à son jeu qui décuple l’entente musicale avec le chef et l’orchestre. Les solistes de l’orchestre dans le même engagement visionnaire permettent des moments de musique de chambre fusionnels. La beauté plastique du son, la précision rythmique (le triangle !) et l’ampleur des nuances donnent un relief très impressionnant à cet partition hybride. Le coté improvisé et comme composé sur le moment est tout à fait fascinant. Tant de musicalité et virtuosité associées ! Il y avait quelque chose de magique dans cette interprétation en parfaite osmose. La captation sur Medici en permet la compréhension avec des échanges de regards éloquants. Les applaudissements enthousiastes de l’orchestre sont à la hauteur des regards admiratifs du chef et du bonheur affiché du pianiste. Je gage que chacun se remémora ce concerto comme un sommet particulier dans sa carrière. Un Grand Moment capté pour l’éternité.

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P.NIN

Mais le plus incroyable reste à venir avec la cinquième symphonie de Tchaïkovski.

Ce n’est pas un mystère Tugan Sokhiev adore la musique de Tchaïkovski et la dirige magnifiquement. Nous avons eu la chance de l’entendre dans de nombreux opéras et sa musique symphonique. Un enregistrement de cette même symphonie a été réalisé pour Naïve en 2011. Enregistrement tout à fait estimable et que j’ai réécouté avant le concert. Le choc de cette interprétation a été grand. Comment ne pas penser qu’en dix ans il y a passage d’une belle interprétation à une interprétation géniale. La maturité de Tugan Sokhiev est manifeste et celle de l’orchestre également. Je pense que la fréquentation des opéras de Tchaïkovski qui a opéré cette évolution magnifique. Il m’a semblé que Tugan Sokhiev donnait quelque chose d’organique à son interprétation quelque chose de vivant, fulgurant qui avance avec une évidence sidérante. Pas une note en trop, par une répétition qui ne soit indispensable. L’équilibre constamment trouvé jamais perdu et toujours nouveau. La partition si émouvante trouve dans une perfection formelle de chaque instant un poids émotionnel inoubliable.  Ce qui semble plus incroyable est une manière subtile de construire les phrasés comme une véritable confession. Dans le deuxième mouvement si mélancolique les cordes sont dirigées comme des voix humaines avec des nuances incroyables. Tugan Sokhiev laisse sa baguette et de sa main droite semble malaxer le son comme un magicien. Le cor solo auquel il laisse beaucoup de liberté, dégage une émotion terrassante. La valse triste du troisième mouvement détrône celle de Sibelius avec une élégance suprême. Mais c’est peut-être la construction si parfaite du final, son équilibre émotionnel et technique fusionné qui atteint des sommets de musicalité. C’est également dans ce mouvement que l’entente entre les musiciens et le chef est surnaturelle. Mêlant plaisir et admiration réciproques c’est une liaison d’amour qui s’exprime. Les progrès de l’orchestre ne sont pas en reste. Je ne sais pas comment cela s’est déroulé mais je suis certain que les cordes ont fait un travail considérable pour arriver à ce niveau de présence et d’émotions bouleversantes.

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P.NIN

Tant en délicatesse dans le deuxième mouvement qu’en puissance dans les terribles fusées du final. Les violons n’ont plus rien à envier à d’autres orchestres. Déjà les bois étaient superlatifs à Toulouse. Jacques Deleplanque au cor solo, un modèle dans le début du deuxième mouvement, est tellement plus émouvant ce soir. Les violons ce soir se sont surpassés. Il semble s’être passé quelque chose de déterminant. Est-ce l’acoustique modifiée évoquée plus haut ? Pas seulement, et j’ai vraiment hâte de retrouver l’orchestre en concert « pour de Vrai ». La qualité de cette interprétation semble ouvrir un nouvel espace avec davantage d’originalité comme par exemple le chant au cor si mélancolique de Jacques Deleplanque. Il est probable que ce soit cette confiance et cette admiration mutuelles qui scellent la belle harmonie entre le chef et son orchestre. Il manque seulement le public, le troisième élément de ce cercle vertueux.  Aussi est-ce avec joie que j’ai appris que Tugan Sokhiev, sur le départ, avait décidé de rester un an de plus à Toulouse. Il aurait été vraiment dommage de laisser le public sur sa faim. Ne doutons pas un instant que la prochaine saison verra une fréquentation du public décuplée.

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Concert final des Musicales Franco-Russes qui atteint un véritable sommet. Ne boudez pas votre plaisir il est possible d’en avoir quelque chose dans une excellente prise de son et une mise en image merveilleuse qui permet de voir l’engagement et la beauté des musiciens (même masqués) et la direction chorégraphique d’un Tugan Sokhiev en état de grâce. Sans oublier un Bertrand Chamayou particulièrement inspiré dans une version fulgurante du premier concerto de Liszt…

Hubert Stoecklin

Lien concert de France Musique

Lien vers Medici TV

Sokhiev : Le retour ! Tout Chostakovitch !!

Compte rendu concert. Toulouse.  Halle-aux-Grains, le 27 mars 2021. Dmitri Chostakovitch (1906-1975) : Concerto pour violon n°2 en ut dièse mineur op. 129 ; Symphonie n°5 en ré mineur op. 47 ; Vadim Gluzman, violon ; Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Direction, Tugan Sokhiev.

Tugan Sokhiev admirablement accompagné par toute la municipalité et son cher Orchestre ne lâche rien. Il a partagé, lors de cette nouvelle Académie d’orchestre 2021, sa passion pour la direction d’orchestre avec de jeunes chefs et cheffes. Medici TV a mis ses caméras et le résultat est passionnant. Dans cette académie d’orchestre on y apprend la quintessence de la musique par des remarques parfois sans ménagement mais toujours d’une grande bienveillance. Maitre Tugan n’hésite pas à confier son extraordinaire orchestre, tous musiciens d’exception, à de très jeunes baguettes (l’une d’elles ne dirige que depuis un an !). C’est absolument irrésistible de courage pour les jeunes, de patience et de professionnalisme passionné pour les musiciens et de génie d’enseignement pour Tugan Sokhiev qui avec générosité propose aux jeunes impétrants d’oser beaucoup de liberté afin de chercher la musique du cœur. Deux périodes durant lesquelles les progrès sont visibles et audibles. Et l’orchestre est d’une gentillesse incroyable toujours très engagé même en répétant quelques mesures inlassablement. On ressort de cette écoute complètement enthousiaste. Il FAUT que de tels artistes retrouvent en vérité leur public et vite… très vite…

Cette Académie sur Medici TV .

CONCERT TOUT CHOSTAKOVITCH :

Tous contaminés !

Franco Russes Gluzman

Le concert du samedi nous a permis de retrouver le grand chef et son orchestre dans des œuvres de Chostakovitch. Quelles retrouvailles ! L’osmose perdure comme aux premiers jours. A présent les musiciens de l’Orchestre sont très à l’aise dans les partitions de Chostakovitch. Le deuxième concerto pour violon dans la rare tonalité de do mineur est une œuvre courageuse. Chostakovitch dans la Russie soviétique si dangereuse, voire hostile utilise les techniques de compostions les plus modernes au nez de la censure. Il compose une musique atonale, avec des accords étranges et des modulations audacieuses. Les rythmes sont incroyablement complexes. Il n’offre pas au violon une virtuosité facile mais lui permet des effets rares et surprenants. Composé en trois parties c’est bien la seule chose cédée à la tradition par un Chostakovitch très exigeant tant pour les musiciens que le public. Cette partition est compacte et dense, complexe et profonde. Rien que le deuxième mouvement tire du violon et de l’orchestre une angoisse titanesque. Le dialogue avec le cor est particulièrement réussi dans une même recherche de beauté sonore et de phrasés assortis. Jacques Deleplanque est au cor un musicien suprême, partenaire idéal pour Vadim Gluzman. Vadim Gluzman et Tugan Sokhiev s’entendent à merveille et offrent une interprétation ciselée, très en place et l’orchestre participe pleinement à cette extraordinaire fête de la précision rythmique. L’originalité de ce concerto est grande, cela nous change des concertos hyper connus. Ce concerto même s’il ne plaira pas à tous est en tout cas un grand moment de partage et l’émotion qui nait de cette inestimable complicité artistique est rare. Le son de Vadim Gluzman est d’une profondeur incroyable sur toute la tessiture avec des graves et un medium très chaud. Les aigus sont rayonnants, solaires, sans dureté jamais. La souplesse de ce son qui irradie est un vrai bonheur. Les couleurs irisées de l’orchestre participent à cette fête.

Franco Russes Sokhiev

La cinquième symphonie de Chostakovitch est peut-être la plus jouée. Tugan Sokhiev et son orchestre l’ont déjà interprétée il y a trois ans. Largement autobiographique cette symphonie se masque sous une sorte de soumission. En fait c’est un manifeste qui parle de la vie sous le régime soviétique au temps des purges staliniennes. L’angoisse est diffuse dès les premiers accords. Ce premier mouvement pourrait suggérer dans son entier cette tension d’angoisse qui s’insinuait partout et enveloppait Chostakovitch qui longtemps a dormi tout habillé, de peur d’une arrestation nocturne imminente. L’orchestre joue admirablement, chaque pupitre est excellent. Tugan Sokhiev a un sens du détail aigu, il organise un discours très puissamment charpenté. Il amène avec beaucoup de subtilité la fin de l’angoisse vers ces notes de célesta si oniriques. Le deuxième mouvement est un scherzo sarcastique dont Chostakovitch a le secret. Sous une musique parfois facile se cache une acidité, une dérision subtile qui fait mouche. Oui le régime populaire était ridiculement boursouflé d’orgueil. Tugan Sokhiev arrive à faire vivre une certaine fraicheur dans les thèmes populaires tout en mettant en valeur les sarcasmes avec un grand art des demi-teintes. Le troisième mouvement est dirigé dans une tension quasi insoutenable de douleur. Les couleurs de l’orchestre sont mélancoliques. La douleur morale sue d’entre les notes et la plainte suit les lignes mélodiques. Le final, celui d’un bonheur ostensiblement flagorneur a toute l’ambiguïté voulue par le compositeur soviétique révolté. Comment peut-on prendre au premier degré ce final bêtement tonitruant après ce troisième mouvement si extraordinairement douloureux ? C’est que Tugan Sokhiev le construit admirablement et que les musiciens de l’orchestre semblent dans cette musique comme des poissons dans l’eau. Avec une ironie autorisée par la musique de Chostakovitch, je devine combien chaque musicien de l’orchestre est complètement contaminé par leur chef du « Virus Chostakovitch ». Et la personne ne souhaite de vaccin ! Car le public va être bientôt lui aussi contaminé et je rêve d’une pandémie Chostakovitch ! L’enregistrement de ce concert fabuleux pour Warner Classic permettra à l’automne de trouver chez votre disquaire préféré le CD de cette sensationnelle Cinquième Symphonie de Chostakovitch. Je prédis un enregistrement de « référence ». Pour l’heure n’hésitez pas à regarder le concert.  Il sera également diffusé sur France Musique le 12 avril dans le concert du soir.

Hubert Stoecklin


Orchestre National du Capitole  •   Les Franco-russes

Franco Russes21

Musicale Franco-Russe 2021 toute en finesse sur les réseaux sociaux …

Compte rendu concert. Toulouse.  Halle-aux-Grains, le 19 mars 2021. Sergeï Prokofiev (1891-1953) : Symphonie N° 1 « Classique » en ré majeur Op.25 ; Concerto pour violon N°2 en sol mineur Op.63 ; Benjamin Atthair (né en 1989) : 117 : 2C (création mondiale) ; Piot Illich Tchaïkovski (1840-1893) : Romeo et Juliette ouverture fantaisie ; Aylen Pritchin, violon ; Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Direction, Maxim Emelyanytchev.

Franco Russes 2021 quelle élégance !

Maxim Emelyanytchev est un musicien fantastique qui est très aimé à Toulouse et cela se comprend. Ce soir il a dirigé un concert jubilatoire et d’une élégance rare pour célébrer les musicales Franco-Russes 2021. Le virus ignoble nous avait privé de l’édition 2020 de ces Musicales Franco-Russes, si chères à Tugan Sokhiev. Il n’était pas question de renoncer cette année et les concerts donnés en Live sur les réseaux sociaux permettent cet ersatz salutaire. Salutaire pour l’orchestre qui ne perd pas en qualité bien au contraire et salutaire pour le public afin de ne pas mourir d’ennui. Merci aux organisateurs si déterminés, efficaces et résistants à la morosité !

Ce concert sera également diffusé sur France Musique le 12 avril prochain. Les commentaires sur YouTube prouvent combien il a été suivi mondialement : Une très belle audience.

L’allure primesautière du jeune chef russe est celle d’un Elfe et il se lance dans la petite symphonie classique de Prokofiev avec panache. Quel humour, quelle joie dans cette musique. Maxim Emelyanytchev en ciselait les moindres notes tout en organisant une lecture absolument parfaite techniquement. Rythmée, dansante, chantante cette symphonie, sorte de pastiche-hommage à Mozart et Haydn, est un régal de chaque instant avec des interprètes si engagés. La précision est ce soir mariée au sentiment du bonheur.

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Le concerto pour violon N°2 de Prokofiev est plus complexe allant jusqu’au sombre. Le chef russe ajoute de la profondeur à certains moments et sait ouvrir une forme de douleur et de mélancolie. Ainsi le mouvement lent est une plainte lancinante. Le violoniste Aylen Pritchin, russe également, est mondialement acclamé. Il joue avec engagement dans une sonorité riche et profonde. L’aisance est totale et il semble complètement dominer la partition si exigeante. Voici une interprétation magistrale car l’Orchestre du Capitole est totalement sur la même cime que les deux artistes russes.

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P.Nin

Le concert est généreux et la création du Jeune Benjamin Attahir, commande de l’orchestre, porte un titre en chiffre, c’est bien abscons (117 : 2C). Construit en deux moments qui semblent et s’affronter et se compléter, il permet aux cordes de donner libre court à leurs possibilités. D’abord cette précision et cette rapidité d’adaptation propre au violon avec des rythmes détachés d’une complexité redoutable. Les musiciens de l’orchestre du Capitole n’en font qu’une bouchée, concentrés et motivés. Puis se déroule une sorte de combat entre ces rythmes implacables, des pizzicati et des phrases lyriques. Mais l’issue du combat est incertaine et le calme semble abrupt évoquant plus un chaos qu’un retour au calme. L’œuvre est stimulante et ne manque pas de séduction. L’interprétation est ébouriffante.

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P.Nin

Pour finir le concert c’est le plus émouvant des compositeurs russes qui nous est offert. Dans une œuvre assez courte mais si pleine du drame de Roméo et Juliette : son ouverture fantaisie. Les couleurs chaudes du choral des bois et cors qui débute l’ouverture est caractéristique de cette qualité émotionnelle de la musique de Tchaïkovski. Les thèmes se suivent dans le plus bel effet dramatique. Maxim Emelyanytchev ne cherche pas à éviter les effets de pathos et le drame prend tout son aise. Le très grand chant d’amour éperdu est irrésistible. Cette mélodie si belle est inoubliable ainsi développée et phrasée. Quel magnifique final permettant à la plus belle émotion de se développer. Véritable festival de rythmes de couleurs et de nuances. Tout est mis au service de ce drame d’amour mythique. L’orchestre est merveilleux à chaque instant. Comme les vibrants applaudissements du public ont manqués ! J’imagine facilement une standing ovation après une interprétation aussi brillante. Quand retrouveras-tu ton public magnifique orchestre, à présent tu es aussi russe que français ! Le prochain concert tout Chostakovitch avec maitre Sokhiev sera un sacré choc !

Hubert Stoecklin

Orchestre National du Capitole