Critique.CD. Di van-e-Shohud- The book of vision. Hildegard VON BINGEN : Symphonia harmoniae caelestium revelationum. Eugénie De Mey. Liselot De Wilde. Christos Barbas. Nabil Naïr. Nathan Daems. Illuminans Tenebras. Tristan Driessens. 1 CD La Ramée : RAM 2411. Enregistré du 9 au 11/12/24. Durée : 58’08’’.
La spiritualité de Hildegard von Bingen en musique
Il est bien possible que Hildegard von Bingen soit la femme la plus connue du Moyen Age, hors personnes royales. Cette abbesse qui fût canonisée, aurait pu avoir plusieurs vies tant ses dons sont nombreux. Comme herboriste avant la lettre, elle a décrit les plantes et leurs vertus. Elle avait à sa disposition une pharmacopée enviable et très reconnue.
Musicienne subtile, ses compositions aux notations étranges sont jouées et reconstruites régulièrement par divers ensembles ; sa discographie devient importante. Sa foi inébranlable, chargée de visions complexes, ses voyages sous leur emprise, ses écrits monastiques, ne sont pas oubliés et sont régulièrement réédités. Poétesse, peintre et musicienne. On ne peut imaginer plus grande érudition. Et c’est encore plus exceptionnel pour une femme au Moyen Age.
Que nous apporte l’enregistrement présent ? C’est à la fois simple et complexe. Le ressenti à l’écoute est un véritable voyage dans le temps et l’espace. Le Moyen Age et l’Orient se fusionnent. Tristan Driessens qui dirige le groupe Illuminans Tenebrans a fait des choix très étonnants et qui se révèlent géniaux. Les monodies vocales sont accompagnées par des instruments venus du fond des temps. Le Ney, flûte fragile en roseau, et le Oud ancêtre du Luth. Passant de l’orient à l’occident ses deux instruments peuvent encore nous séduire et nous émouvoir grandement aujourd’hui. Utilisant le Ney parfois comme une percussion, le Oud en mélopée et les voix seuls ou à deux, toutes sortes de couleurs sont produites. Les voix féminines, une grave, une aigue, sont au bord du timbre et ne sont jamais projetées. Elles flottent, s’élèvent dans l’air avec une grande pureté. Il ressort de l’écoute une paix, une élévation bienheureuse. Comme si une sorte de magie bienfaisante agissait. Dans cette étrange écoute il est possible de percevoir quelque chose de la spiritualité profonde de Sainte Hildegarde. L’orient apporté par les instruments élève cette spiritualité qui dépasse le catholicisme.
Ici la beauté du monde est célébrée sans limites. Nous avons urgemment besoin de cette sorte de musique en ces temps si incertains et obscurs.
La prise de son est très proche des voix et des instruments. Le peu de réverbération rend les interprètes très amicaux. Une sorte d’apesanteur se dégage de la prise de son, rien ne pèse, rien ne force l’écoute.
Le livret qui accompagne le CD est généreux en illustrations et le texte traduit en français apporte beaucoup sur le contexte de l’enregistrement et le projet artistique. La traduction des chants est passionnante.
Cet enregistrement apporte une vison très singulière de la musique de Hildegard von Bingen, pleine de beauté et de bonté. Voilà un très bel hommage à la spiritualité musicale de la Sainte.
Critique.CD. CEREMONY. Emmanuel PAHUD, flûte. Sergei PROKOFIEV : Sonate pour flûte Op.94. Christopher ROUSSE : Concerto pour flûte. Toschio HOSOKAWA : Ceremony pour flûte et orchestre. Dresdner Philharmonie. Dir. Jonathan Stockhamer. Enregistré du 25 au 28.II.2025. Durée 72’44’’. 1 CD Warner Classics 082756019905.
La flûte dans tous ses états
Quel chemin pour le plus viel instrument du monde. Seules les percussions peuvent prétendre précéder la flûte. La simple flûte de roseau ou celle faite d’un os percé a bien évolué. Depuis Boehm qui lui adonné ses mécanismes et depuis les alliages de métaux qui la composent aujourd’hui, rien ne reste du frêle instrument que la capacité à sonner avec une grande délicatesse.
Dès les premières notes du CD posé sur la platine cette magie de la délicatesse du son nous enveloppe. Emmanuel Pahud peut tout avec son instrument, nous le savons. Dans cet enregistrement il dresse un panorama de la flûte du XXe et XXIe siècle. La version de la sonate de Prokofiev est merveilleuse. Stephan Koncz a réécrit cette œuvre à l’origine pour piano et flûte. Sa version pour un orchestre symphonique est très réussie. Le résultat est très convainquant tant les spécificités de l’orchestre de Prokofiev sont présentes. Après un premier mouvement d’un calme presque surnaturel le tempo s’envole pour le scherzo qui a une vivacité de flamme au grand vent. La sonate devenue concerto avance dans des ambiances variées, des couleurs somptueuses et de très belles nuances. Dans l’allegro final l’orchestre sonne tout à fait Prokofiev.
Le concerto pour Rousse est cinématographique. C’est vaste et grand comme en cinémascope. Dans la tendresse du début, puis la furie du alla marca et surtout dans diabolique Scherzo, Emmanuel Pahud est un véritable sorcier charmeur. Souvent on se prend à penser qu’il ne peut exister plus belle sonorité de flûte, tout spécialement dans le troisième mouvement Elegia.
La troisième partition du programme est du compositeur Japonais Toschio Hosokawa, elle date de 2022. Elle donne à la flûte un rôle de chaman. Emmanuel Pahud y est idéal. Son charisme personnel est en parfaite adéquation avec les attentes du compositeur. Cette Ceremony qui donne son titre au CD est une bien belle découverte. Le langage très moderne demande au flutiste des sons inhabituels, des coups de langues spécifiques, des bruits de bouche. La composition est très soignée et les effets sont millimétrés. Emmanuel Pahud au sommet de son art semble dans une forme somptueuse. Il domine toutes les facettes du jeu kaléidoscopique demandé.
On l’aura deviné cet enregistrement a une grande profondeur et magnifie l’instrument comme l’interprète. C’est une très bel enregistrement qui fait passer l’auditeur par toutes sortes d’états émotionnels.
La prise de son est somptueuse, ainsi la richesse des timbres et des nuances est magnifique. L’image spatiale est très convaincante. Cela pourrait bien être le plus beau CD de la riche discographie d’Emmanuel Pahud.
CRITIQUE, festival. 47ème Festival « Piano aux Jacobins ». TOULOUSE, Salle capitulaire du cloître, le 25 septembre 2026. Récital de Nicolas Stavy.
Nicolas Stavy convainc le public de Piano Jacobins.
Il offre un récital d’une grande originalité axé sur la modernité des œuvres. Il existe des pièces de Frantz Liszt très peu connues et très peu jouées. Il en va ainsi de son étonnant « Du berceau jusqu’à la tombe ». Il s’agit d’une de ses toutes dernières œuvres, empreinte d’un dépouillement que l’on n’imagine pas a priori chez ce pianiste qui fut un être de flammes. Tout est doux, en camaïeux de tons pastel et de nuances subtiles. Ce piano épuré, à la limite de la tonalité annonce l’avenir.
Puis la musique d’Alfred Schnittke est à l’inverse d’une modernité toujours renouvelée. Ses 5 aphorismes sont des pièces assez complexes et inhomogènes. Elles présentent des éclats incisifs et des silences subits, c’est une musique avec des angles aigus et des temps comme suspendus qui créent une atmosphère de tension permanente. Les silences semblent faire partie de la musique et sont toujours chargés d’émotion. Le jeu de Nicolas Stavy met en valeur les contrastes saisissants de la partition. Les nuances sont extrêmes avec des fortissimi telluriques et des pianissimi éthérés. L’écoute de ces pièces n’est pas si facile tant l’angoisse qu’elles contiennent est contagieuse. Nicolas Stavy qui enregistre beaucoup l’œuvre pour piano solo de Schnittke semble particulièrement à l’aise chez ce compositeur. Il semble avoir un projet d’enregistrement intégral qui devrait devenir une référence. Puis une autre partition de Frantz Liszt, plus conforme aux attendus de romantisme du beau pianiste virtuose, nous est proposée.
Ce « Saint François de Paule marchant sur les eaux » est un moment très théâtral que Nicolas Stavy joue avec beaucoup de facilités malgré une grande difficulté technique. Puis le pianiste s’engage dans la deuxième sonate de Schnittke. Œuvre de 1990 elle garde un parfum de grande modernité avec des nuances cataclysmiques, des accords improbables à l’oreille, des violences incroyables et des silences assourdissants d’angoisse. C’est une œuvre très difficile d’accès pour l’auditeur. Nicolas Stavy sait nous en montrer les beautés et les richesses. C’est vraiment un interprète qui se sent fortement concerné par ce compositeur et nous en rapproche. Il faudra au public un peu de temps pour apprécier plus facilement ce compositeur si les pianistes le mettent à l’honneur comme Nicolas Stavy.
Pour terminer ce concert vertigineux Nicolas Stavy a choisi une œuvre emblématique. La Chacone de la deuxième partita pour violon seul de Bach. C’est un véritable un défi pour les violonistes qui doivent donner l’impression de jouer plusieurs instruments. Les difficultés pour les violonistes les plus doués demeurent extrêmes. Bach offre au violon ses lettres de noblesse lui permettant d’atteindre des sommets d’émotion et de perfection. Brahms a su rendre hommage à cette audace incroyable de Bach en adaptant la Chacone au piano. Afin de garder quelque chose des difficultés incroyables demandées au violon, Brahms demande au pianiste de ne jouer que de la main gauche. Après tout la main gauche du violoniste fait toutes les notes avec ses cinq doigts ! Brahms atteint au même sommet d’émotion que Bach. C’est absolument génial.
Nicolas Stavy s’empare de la Chacone avec une énergie intense et dans un tempo assez allant, il trouve des nuances, des couleurs et des phrasés de toute beauté. C’est totalement électrisant et le public exulte.
Afin de remercier son public qui semble conquis, Nicolas Stravy offre un nocturne de Chopin particulièrement lumineux. Nous avons vécu un bien beau concert dans ce merveilleux cloître des Jacobins. Le responsable des lumières a su trouver des colorations variées qui ont illuminé le cloître, ses vitraux, ses colonnes et son plafond avec art. Ainsi la magie du lieu a rencontré la magie de la musique comme rarement.
CRITIQUE, festival. 47ème Festival « Piano aux Jacobins ». TOULOUSE, Salle capitulaire du cloître, le 17 septembre 2026. Récital d’Anna PETROVA-FORSTER.
Schubert l’unique sous les doigts d’Anna Petrova-Forster
Anna Petrova-Forster est une pianiste-musicologue russe dont la spécialité est de défendre tout un répertoire oublié. Ainsi elle construit son programme en deux temps d’abord elle nous fait découvrir un certain Jan Václav Voříšek.
Ce musicien qui a eu beaucoup de succès et a connu Schubert, a le premier nommé Impromptu des pièces pour piano.
Dans un français parfait avec forces détails, Anna Petrova-Forster nous a détaillé les éléments musicaux qui font le lien entre Voříšek et Schubert dont on sait avec quel génie il s’est emparé de ce mot d’Impromptu.
Nous avons ensuite écouté
C’est un piano bien écrit à la manière d’un Haydn tout jeune. Le jeu de question-réponse qui aimablement devient vite ennuyeux. Tout à l’opposé de Schubert qui invente forme et fond, dans les Impromptus Voříšek est prévisible et rien ne surprend jamais. Le jeu d’Anna Petrova-Forester est toujours très égal. La main gauche est magnifique et tient le tempo avec rigueur. La virtuosité qui peut s’exprimer dans les Rhapsodies est bien agréable. Malgré les qualités indiscutables de la pianiste, la première partie du concert entièrement consacrée à ce compositeur s’étire sans passion. Pour nous il restera celui qui a inventé le mot Impromptu sans en avoir trouvé la transcription musicale. C’est Schubert qui a fait de ses huit Impromptus quelque chose de tout à fait génial, on ne se lasse pas de les réécouter dans de nombreuses versions de qualité.
La deuxième partie consacrée à la sonate en la mineur D845 de Frantz Schubert, passe presque trop vite. Après l’ennui poli de cette première partie viennoise qui se voulait chic, Schubert propose une musique de génie. Cette sonate en la mineur est une merveille. Elle passe pour être la plus aboutie des grandes dernières sonates avec une forme quasi parfaite. Anna Petrova-Forster nous régale de la mise en lumière de la forme avec une majestueuse construction des plans, des nuances très maitrisées et des couleurs changeantes. L’interprétation est sage et confiante. Les guirlandes sont brillantes, les accords profonds et les reprises variées. C’est du très beau piano que rien ne met en difficulté. Anna Petrova-Forster pour son premier récital en France a conquis le public par son sérieux et sa passion pour partager des compositeurs oubliés.
Très applaudie la pianiste propose en bis une courte partition qui ne déparait pas après ce génial Schubert. C’est une rare étude n°15 de Joseph Woelfl compositeur de belle envergure. Anna Petrova-Forster est autant musicologue que pianiste mais elle n’a pas réussi ce soir à réhabiliter ce pauvre Jan Václav Voříšek. Nous avons été intéressés par la découverte d’un compositeur oublié, toutefois Schubert reste bien un génie unique indétrônable.
CRITIQUE. Concert. 47em Festival Piano Jacobins. Toulouse. Salle capitulaire du cloître, le 11 septembre 2026. Beethoven. Lyatoshinsky. Liszt. VADYM KHOLODENKO, piano.
Le piano brillant de Vadym Kholodenko.
Le pianiste ukrainien Vadym Kholodenko a proposé pour son récital à Piano Jacobins un programme construit sur une augmentation de brillance. La sonate Hammerklavierde Beethoven qui a ouvert le récital n’a pas permis de mettre vraiment en valeur les qualités du jeune pianiste. En effet sa lecture puissante en contrastes abruptes de nuances n’était pas très phrasée. Aucune rhétorique n’émaillait le propos. Ce piano riche en couleurs trop saturées et en textures toujours fortement charpentées n’a pas offert tous les trésors de la partition. Car dans cette œuvre Beethoven pousse l’instrument dans ses retranchements et demande à l’interprète d’aller dans le sens de la recherche et de l’expérimentation bien d’avantage que dans la seule puissance sonore. D’autres interprètes y mettent plus de subtilité et de variétés de toucher.
Après cette première partie qui a laissé sur sa faim une partie du public, la suite du récital était très attendue. La bonne surprise est venue des trois préludes de Boris Lyatoshinsky. Ce compositeur ukrainien a eu beaucoup de succès du temps de l’union soviétique. Sans être très avant-gardistes ces compositions de 1942 sont très intéressantes et agréables. Le jeu de Kholodenko gagne en subtilité et le toucher devient très varié. C’est comme si le pianiste était particulièrement intéressé par la musique de son compatriote et trouvait beaucoup de chose à en dire. Les nuances sont superbement conduites, les lignes de chant se tissent et les rythmes se vivifient. Le troisième prélude est carrément sensationnel sous des doigts si inspirés. Ainsi l’ostinato de la main gauche devient particulièrement violent dans son insistance. Le crescendo est savamment construit puis la désinence habilement amenée. C’est un grand moment de musique et une belle surprise.
Puis comme galvanisé Vadym Kholodenko va se lancer avec panache dans les six études d’exécution transcendantes d’après Paganini composées par Frantz Liszt. Les qualités extraordinaires du pianiste sont mises en valeur avec la complexité extrême de ces pages. Voila un répertoire qui avec la virtuosité en hommage au violon de Paganini et avec l’inventivité pianistique de Liszt ouvre grand les cieux. Avec un véritable génie, Vadym Kholodenko nous en propose une interprétation lumineuse et même aveuglante de beauté pianistique. Ce jeu grisant électrise le public et c’est avec beaucoup d’intelligence que le pianiste a proposé un bis tout de calme et de volupté.
Le concert qui avait débuté en fanfare avec un Beethoven insatisfaisant c’est terminé avec un éclat bien plus précieux.
La musique virtuose de Liszt et juste avant celle originale de Lyatoshinsky conviennent admirablement au piano exceptionnel de Vadym Kholodenko. Ce soir la Hammerklavier de Beethoven ne lui a pas permis d’atteindre ce niveau.
Critique. Concert Festival. Rencontres musicales de Nîmes 2026. Centre des congrès H2, le 28 août 2026. L. Boccherini. A. Vivaldi. O. Respighi. G. Sollima. F. Liszt. G. Puccini. M. Castelnovo-Tedesco. Liya Petrova, Charlotte Saluste-Bridou, Clémence de Forceville, Shuichi Okada, Philippe Bernhard, violon ; Grégoire Vecchioni, Paul Zientara, alto ; Aurélien Pascal, Victor Julien-Laferrière, Edgard Moreau, violoncelle ; Théo Fouchenneret, Adam Laloum, piano.
Émotions à leur comble pour ce troisième concert à Nîmes.
Une première surprise nous attend, les instrumentistes débutent depuis les coulisses et arrivent sur scène mystérieusement utilisant leurs instruments de manière peu habituelle. Des violoncelles tenus comme des guitares, violon et l’alto idem. Le quintette à cordes « La musica notturna delle strade di Madrid » est une œuvre qui brise toutes les conventions pour véritablement faire entendre les bruits de la rue. Luigi Boccherini y ose bien des choses. Ainsi nous auront des talons qui claquent, des animaux qui bruissent, des danses, des cris, des pleurs. Toute la vie en somme. Les difficultés techniques sont nombreuses. Ainsi les battements de mains sont d’une grande virtuosité et d’une efficacité redoutable. Que dire sinon que la joie qui émane de l’interprétation des cinq musiciens gagne depuis la scène tout le public, qui exulte. Clémence de Forceville, Shuichi Okada, Paul Zintara, Edgard Moreau et Victor Julien Laferrière sont de joyeux drilles en plus d’être des musiciens d’exception. Puis dans des concerto de Vivaldi c’est une jubilation virtuose qui a suivi. Charlotte Saluste-Bridoux dans le concerto de l’été et Edgard Moreau dans un concerto pour violoncelle.
Troisième soirée de concert de l’édition 2026 des Rencontres Musicales de Nimes, au H2 Palais des Congrès.
Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes
Avec un instrumentiste par voix ces partitions données en version chambriste gagnent en précision. Les contre-chants, les basses continues tout y est éclairé par le jeu brillantissime des solistes dont la virtuosité égale celle de l’instrument roi du concerto.
Troisième soirée de concert de l’édition 2026 des Rencontres Musicales de Nimes, au H2 Palais des Congrès.
Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes
Car les « accompagnants » n’étaient entre autres rien moins que Liya Petrova et Victor Julien Lafferière…
Après tant de joie et de facéties est venu le moment de l’émotion romantique bouleversante avec le deuxième mouvement de de la sonate pour violon et piano d’Ottorino Respighi.
Troisième soirée de concert de l’édition 2026 des Rencontres Musicales de Nimes, au H2 Palais des Congrès.
Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes
Adam Laloum et Liya Petrova dont la complicité extrême n’est pas à rappeler ont su mêler des sonorités de rêve, des nuances exquises et une même émotion pure dans ce mouvement incroyable.
Leur interprétation au disque dans le « Momementum 1 » déjà nous avait saisie.
Ce soir dans cette admirable acoustique le rêve est comme devenu réalité. Oui deux âmes s’entretiennent en musique et partagent ce moment de grâce avec un public qui retient son souffle. La beauté du violon de Liya gagne toujours en profondeur, cette artiste semble pouvoir approfondir la beauté de sa sonorité comme peu le peuvent. L’alchimie entre l’instrument et l’artiste tient du miracle. Adam Laloum de son côté ne cesse de trouver l’équilibre exact avec chaque partenaire. Ce talent est bien rare et apporte une émotion toute particulière.
Se remettre de tant de beauté aurait été difficile mais c’était sans compter sur les trois violoncellistes de chocs qui ont suivi. Aurélien Pascal, Victor Julien-Lafferière et Edgard Moreau. A nouveau les trois artistes ont osé nous proposer une partition inénarrable de Giovanni Sollima né en 1962 pour trois violoncelle.
Troisième soirée de concert de l’édition 2026 des Rencontres Musicales de Nimes, au H2 Palais des Congrès.
Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes
A égalité de splendeur sonores, de virtuosité et d’humour ils ont porté jusqu’à la transe une partition d’une folle originalité datant de 2003. La première partie du concert c’est donc achevé sous de applaudissements nourris et dans les sourires partout sur scène comme dans la salle.
Pour la deuxième partie ce mélange d’émotions a encore gagné en intensité.
Théo Fouchenneret a interprété avec beaucoup d’intériorité le Sonnet de Pétrarque « Pace non trovo » extrait des années de pèlerinage de Frantz Liszt. Cette musique sublime a trouvé avec Théo un interprète talentueux qui utile la virtuosité pour transmettre l’émotion du poète. A nouveau un moment de grâce suspendu nous est offert.
Puis c’est une autre surprise : La venue sur scène de Philippe Bernhard qui a été premier violon du Quatuor Modigliani durant 15 années et ce dès sa création.
Troisième soirée de concert de l’édition 2026 des Rencontres Musicales de Nimes, au H2 Palais des Congrès.
Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes
Avec ses complices il joue le mouvement de quatuor écrit par Puccini à la mort d’un ami avec des thèmes bouleversants qu’il utilisera dans Manon Lescaut. Il a retrouvé son violon à la demande de ses amis pour ce mouvement de quatuor si intense. Dire que l’entendre a été bouleversant est peu, après toutes ces années. Le voir échanger des regards et trouver des nuances infimes avec Liya Petrova en deuxième violon et ses amis, a été un moment très précieux.
Troisième soirée de concert de l’édition 2026 des Rencontres Musicales de Nimes, au H2 Palais des Congrès.
Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes
Incroyable instant de temps suspendu et ouvert sur un avenir radieux. L’amour de la musique est bien ce qui lie les artistes et leur public à Nîmes.
Pour terminer sur une pièce des plus originales nous a été proposé le très rare quintette avec piano de Mario Castelnovo-Tedesco (1895-1968). Adam Laloum a retrouvé le piano avec au violon Clémence de Forceville et Charlotte Saluste-Bridoux, Grégoire Vecchioni à l’alto et Aurélien Pascal au violoncelle.
Troisième soirée de concert de l’édition 2026 des Rencontres Musicales de Nimes, au H2 Palais des Congrès.
Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes
L’entente a été au sommet pour rendre vie à cette partition brillante. Le concert c’est donc terminé sur un enthousiasme partagé. Un bien beau concert avec un public venu nombreux et en avance. La vaste salle de congrès H2 était pleine.
On peut dire que le festival a trouvé son public et ce soir sa salle car l’acoustique exceptionnelle du lieu, sa vastitude, son confort, sa climatisation en font une salle de concert proche de l’idéal. Vivement l’édition 6 en Aout 2027 ! Et que vivent les rencontres Musicales de Nîmes ! La formule est validée totalement par la fidélité d’un vaste public et nous y serons fidèlement.
Critique. Concert Festival. Rencontre musicales de Nîmes 2026. Première soirée au Temple de l’Oratoire . R. Schumann. D. Chostakovitch. R. Hahn. G. Fauré. Liya Petrova, Charlotte Saluste-Bridou, Shuichi Okada, violon ; Grégoire Vecchioi, Paul Zientara, alto ; Aurélian Pascal, Victor Julien-Laferrière, violoncelle ; Théo Fouchenneret, Adam Laloum, piano.
Ouverture magique
Pour sa cinquième édition les Rencontres Musicales de Nîmes ont affiché complet. Le public est fidèle et la famille des musiciens s’agrandi comme s’est pris à le souligner Philippe Bernhart dans son discours introductif. La riche programmation a débuté avec quatre œuvres magnifiques. Pour débuter Adam Laloum nous a offert ses scènes d’enfant de Schumann. Sa version est particulièrement poétique et délicate. Toute de simplicité et de modestie sa musicalité touche par une infinie poésie. Tout ce que Schumann veut nous montrer de la magie de l’enfance est simplement évident sous des doigts si inspirés. Pas de nuances excessives, de phrasés complexes ou de couleurs trop originales. Le naturel qui se dégage est l’évidence même de l’enfance dans son innocence. Le public est particulièrement sensible à toute cette poésie.
Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes
Puis arrivent les cinq musiciens qui vont interpréter le quintet de Chostakovitch. Cette œuvre si exceptionnelle réuni Théo Foucheneret au piano, Shuichi Okada et Charlotte Saluste-Bridoux au violon, Grégoire Vecchioni à l’alto et Victor Julien-Laferrière au violoncelle. L’énergie commune dégagée rend cette partition particulièrement cinglante. Les deux premiers mouvements s’enchainent comme un prélude et fugue en hommage à Bach. C’est brillant jusque dans la manière de sonner russe tout en étant fidèle à Bach. Chostakovitch aura les honneurs du pouvoir pour ce quintet alors que la référence à ce que la musique occidentale a de plus complexe est évidant. La suite du Quintet permet une envolée vers la modernité qui décolle. Les moments de puissance, d’humour, de sarcasme ou de mélancolie sont tous admirablement tissés les uns aux autres. Les timbres se répondent, les nuances sont très belles. L’œuvre si complexe est admirablement offerte par les cinq musiciens amis. Le public leur fait une très belle ovation.
Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes
Pour la deuxième partie du concert c’est l’aimable Reynaldo Hahn qui va nous enchanter sous les doigts délicats de Théo Fouchenneret. Les quatre peintres choisis par Marcel Proust seront illustrés délicatement par Reynaldo Hahn. La lecture des poèmes de Marcel Proust juste avant permet de déguster les associations très réussies. Théo Fouchenneret semble réaliser avec gourmandise cette aimable dialogue entre les sens.
Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes
Pour terminer le concert une très belle œuvre va nous être proposée. Le quatuor de Fauré est absolument splendide. La brochette de superbes musiciens qui va s’y plonger va enchanter le public. Adam Laloum au piano, Liya Petrova au violon, Paul Zientara à l’alto et Aurélian Pascal au violoncelle. L’équilibre parfait immédiatement trouvé entre eux est admirable. On sait les grande qualités chambristes d’Adam Laloum qui trouve un équilibre magique avec les cordes dès les premiers instants. Liya Petrova avec un son d’une beauté sidérante plane haut et chante à perdre haleine. Paul Zintara avec un son d’une belle gourmandise apporte beaucoup lors de ses interventions. Aurélien Pascal avec son geste magnanime et la rondeur d’un son très chaud est irrésistible.
Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes
Le piano de Laloum est caléidoscopique amical au début puis primesautier, enfin mélancolique et dans le final facétieux. Il est certain que l’amitié qui lie les musiciens apportent beaucoup à la fusion qu’ils arrivent à trouver.
Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes
Ce premier concert du festival a enchanté le public quina ovationner les musiciens. Et tous de venir pour la salut final. Un bien beau moment de partage absolu ce soir !
CRITIQUE.CONCERT. 46ème Festival International de Piano de la Roque d’Anthéron. Parc du Château de Florans, le 4 août 2026. Bach/Liszt. Medtner. Chopin. Alkan. Scriabine. Beethoven. Alexandre Kantorow, piano.
L’amour en partage
Il se dégage chaque soir des concerts à La Roque d’Anthéron une ambiance toute particulière. La foule qui entoure le jeune prodige français est plus vaste que dans les concerts classiques. Dès l’entrée en scène d’Alexandre, tout sourire et allure décontractée, le public fait bloc pour accueillir sa musique. Dans un silence que seules les cigales habitent, Alexandre Kantorow débute un concert très habilement construit et fait d’œuvres étonnantes ainsi que de la dernière sonate de Beethoven. Le jeune musicien, tout auréolé de succès, ne cherche pas la facilité des programmes convenus. Il accompagne son public dans la découverte d’œuvres rares et magnifiques. Il débute ainsi avec une pièce exceptionnelle et assez austère.
La paraphrase de Liszt surla cantate Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen de Bach n’est pas une œuvre « aimable » : dès les premiers accords telluriques, Alexandre installe un impressionnant sérieux de recteur de cathédrale, puis déploie admirablement toutes les lignes tourmentées du Kantor. Liszt réalise une véritable réinterprétation de la signification de la cantate. La recherche de la lumière est à la fois douloureuse, angoissante et héroïque. « Larmes, lamentations, tourments et plaintes » : le piano se fait orgue, hautbois, violons et utilise tous ses moyens pour donner sens à cette quête existentielle. Indiscutablement, la musique de Liszt convient parfaitement à Alexandre Kantorow et la connexion entre l’interprète et les deux compositeurs est complète. Liszt donne aux doigts qui en sont capables des possibilités expressives inouïes et Bach le sens de la quête spirituelle. Chez Alexandre Kantorow, on admire autant la technique, la profondeur du son et la mise en valeur de l‘harmonie, que la belle organisation des plans et surtout son sens de la rhétorique. C’est véritablement renversant, abolissant le temps, et même l’espace. Et quand le choral arrive en toute majesté et en des sonorités victorieuses, le public est comme galvanisé. C’est lumineux, beau, très émouvant.
Le public est tout ouvert à découvrir la puissance expressive de la Sonate en fa mineur op. 5 de Nicolas Medtner. Cette sonate n’offre rien de particulièrement nouveau en termes d’effets de piano. Bien des ressources de l’instrument connues en 1895 sont en tous cas utilisées. Quatre mouvements s’enchainent avec de beaux contrastes. La construction complexe avec une sensation d’urgence et d’avancées constamment entravées retrouve cette idée de lutte dans la quête de sens. Les idées musicales s’enchaînent, s’opposent. Alexandre Kantorow maîtrise toute la technique exigée et garde une capacité de rhétorique étonnante. Il raconte, questionne, explique. Le thème principal est donné dans des variations expressives infinies. C’est très exceptionnel, cette manière d’entrer dans la partition pour en extraire le sens. Il y a des envolées lyriques faites d’absolu, des moments de chutes vertigineuses, des luttes vitales, de rares moments de paix intérieure. Bien plus que les exigences techniques, je retiens de cette sonate les beautés rhétoriques et les possibilités expressives qu’Alexandre Kantorow y trouve. Les applaudissements fusent à la fin de la première partie si magnifique.
Pour la suite l’interprète va enchainer trois pièces extraordinairement appariées dans la recherche de possibilités nouvelles pour l’instrument roi.
Le Prélude en ut dièse mineur op. 45 de Frederic Chopin est un chant éperdu, exigeant un legato de diva romantique. Alexandre Kantorow chante autant que cela se peut. C’est absolument magnifique. Puis, sans rupture, il enchaine sur la pièce de Charles-Valentin Alkan. Cela produit un effet théatral absolument saisissant.
La Chanson de la folle au bord de la mer op.30 n° 8 est un petit bijou théâtral absolument terrifiant dont l’issue fatale est certaine dès les premières notes. Kantorow installe un climat d’horreur avec les basses de la main gauche qui roulent comme une houle mauvaise. La petite mélodie toute simple plane fragile et délicate avant de s’immerger dans le flot fatal. C’est bouleversant.
Puis vient Vers la flamme op. 72 d’Alexandre Scriabine. Avec un ostinato oppressant, cette flamme métaphysique crépite sous les doigts d’acier d’Alexandre Kantorow. La technique somptueuse est mise au service de cette vison d’apocalypse rédemptrice. Quels moyens techniques fabuleux, c’est indescriptible ! L’effet est étincelant, sidérant. Le plus bel hommage à l’interprète est peut-être de lui dire que, durant son interprétation, j’ai eu en mémoire les mots prophétiques de Scriabine : « le feu, les flammes cosmiques sont-ils des vibrations, semblables à celles des sons et des couleurs, destinées à se rencontrer, à se fondre dans l’embrasement final de l’univers ? ». Il va sans dire combien le public subjugué a acclamé Alexandre Kantorow. Après une brève sortie de scène voilà notre interprète galvanisé qui nous offre sa vison de la dernière sonate de Beethoven opus 111 n°32.
D’emblée, ce qui est remarquable est l’énergie généreuse qui le porte. La puissance du jeu nous emporte et les tempi sont vifs. Aucun obstacle technique ne viendra retenir cette avancée. Dans la violence des fortes, il garde une maîtrise absolue qui lui permet immédiatement de reprendre pianissimo. La manière dont la main gauche se maitrise petit à petit avec des gestes dont l’amplitude est calculée au millimètre est incroyable. Ce sont des moyens pianistiques qui semblent inépuisables. Le premier mouvement passe telle une énergique envolée. Puis c’est le deuxième mouvement, cette admirable cantilène de variations incroyablement travaillées par le maître de Bonn. Le chant prévaut au début, avec un thème admirablement phrasé, puis le rythme petit à petit s’installe pour prendre plus de place. C’est d’une constante beauté et cela avance avec puissance sans aucune violence. La beauté continue du son et l’équilibre parfait sont un délice inépuisable. Arrive alors la variation qui annonce le jazz qu’Alexandre fait swinguer comme peu l’osent. Ce mélange d’audace et de respect emporte complètement l’auditoire enthousiaste. La fin va atteindre un sommet de délicatesse avec des trilles aigües d’une clarté aveuglante et d’une précision incroyable. Et la petite mélodie qui s’installe dans l’aigu rappelle celle de la folle au bord de la mer d’Alkan. La profondeur du discours rappelle le Bach du début, le chant éperdu celui de Chopin. La cohérence parfaite du programme apparait dans une lisibilité aveuglante. Beethoven, aède parfait, a tout compris sur le passé comme sur l’avenir de la musique. Le chef d’œuvre absolu de Beethoven, son adieu à la forme sonate et surtout sa propulsion dans l’avenir est offerte au public dans une interprétation incroyablement vivante.
Quelle puissance de vie anime Alexandre Kantorow pour tenir un programme si audacieux jusqu’à la dernière note ! Il donne de son énergie au public qui exulte dans des applaudissements éperdus. Souriant, avec une grande gentillesse, Alexandre offre un somptueux bis : la mort d’Isolde de Wagner revue par Frantz Liszt. Grand moment de puissante beauté qui ne fait pas regretter la voix tant le pianiste chante avec âme.
Incroyable interprète qui peut tout jouer et se jouer de tout, Alexandre Kantorow crée avec son public une relation intense. Nous le suivrons dans toutes ses propositions musicales sans hésiter. Bravo et merci pour un tel engagement si communicatif !
CRITIQUE.CONCERT. 46ème Festival International de Piano de la Roque d’Anthéron. Parc du Château de Florans, le 3 août 2026. Isaac Albéniz : Iberia. Nelson Goerner, piano.
Nelson Goerner le Grand
Il est des récitals qui semblent plus rares que les autres. Ce soir Nelson Goerner n’a peut-être pas rempli toute la jauge du festival. Dommage pour les absents car ce concert a été particulièrement exceptionnel. France Musique l’a enregistré fort judicieusement. L’exception vient du fond comme de la forme. Iberia est le chef d’œuvre ultime d’Isaac Albéniz. Cette composition est diaboliquement complexe. Elle exige une virtuosité parfaite par un interprète totalement inspiré afin que le public puisse entrer dans ce monde fascinant mais assez difficile. Nelson Goerner a déjà enregistré magnifiquement Iberia. L’entendre en concert nous offre sa vision du chef d’œuvre d’Albéniz ; partager cette œuvre si sensuelle, intelligente et pleine d’humour, sous le ciel du midi avec lui est un privilège. Dès les premières notes de Evocacion, nous sommes dans un univers onirique, confus et délicieux. Les sons semblent imprécis, les rythmes flous et les nuances molles. Cela tangue et vire. Puis, très vite, nous arrivons au port en plein soleil et nous commençons un merveilleux voyage.
Car Nelson Goerner va garder un jeu incroyablement lumineux, franc et précis. Le toucher admirable du pianiste argentin est l’un des plus beaux du moment. C’est du très beau piano mais également de la musique pure. Toutes les complexités de la partition sont maîtrisées par le fabuleux musicien. Nous sommes enthousiasmés par le jeu si clair capable de mettre en lumière toutes les complexités. Les plans sont magnifiquement étagés. Les rythmes habilement assouplis sans réduire la précision. L’humour est présent, le mystère également. Dans la deuxième partie du programme avec les Cahiers 3 et 4 Nelson Goerner, comme libéré des enjeux terribles, adopte un jeu encore plus libre et plus passionné. Il termine comme en transe.
Ce voyage en Espagne n’est pas celui des mantilles, des talons tapés, des éventails, des chorizos ou des yeux fardés. C’est un voyage dans une Espagne de rêves, de chaleur, de passion et de grande modernité. Cette partition, terminée l’année de la mort du compositeur est son testament et son chef d’œuvre. Les audaces d’écritures sont des hommages au piano le plus moderne de France. Ainsi Ravel et Debussy sont assimilés : Albéniz les a écoutés, admirés mais pas copiés. Il est allé plus loin que Debussy dans les audaces harmoniques et aussi loin que Ravel dans les rythmes diaboliques. Iberia est un hommage à l’Espagne immortelle depuis la France où Albéniz résidait et qu’il aimait profondément.
Nelson Goerner en comprend tous les enjeux et nous les offre dans une interprétation lumineuse. Cet immense musicien est un vrai grand pianiste. Il met sa fabuleuse technique au service de la composition. Les applaudissements généreux du public ont obtenu un bis suspendu, féérique avec le Nocturne Opus Posthume de Chopin dont il est également un interprète très inspiré. Sa modestie dût-elle en souffrir Nelson Goerner est un très grand parmi les grands.
Michel Plasson le retour : toute la poésie de la musique française
CRITIQUE. Concert. TOULOUSE. Halle-aux-Grains, le 2 juillet 2026. Debussy. Ravel. Roussel. Orchestre national du Capitole de Toulouse. MICHEL PLASSON, Direction.
Le Festival de Toulouse s’est ouvert sur un concert historique. Le retour du grand Michel Plasson du haut de ses 93 ans dans La halle aux Grains a mobilisé un vaste public. Cette salle, écrin de l’orchestre du Capitole, a été voulue et inaugurée par Michel Plasson en 1974. Le chef, toulousain d’adoption a dirigé son orchestre durant plus de 34 ans. Il a porté les musiciens à un niveau d’excellence. La discographie immense fait honneur à la musique française et il a enregistré de nombreux disques d’opéras français dont Werther, Faust, Roméo et Juliette et Carmen qui restent des versions de référence. Tugan Sokhiev à sa suite, a développé le répertoire russe et viennois et on attend beaucoup de l’actuel directeur Tarmo Peltokoski.
Ce soir c’est le grand bonheur de retrouvailles avec le public toulousain et un orchestre renouvelé. En grand connaisseur Michel Plasson n’a pas manqué d’entendre les changements et les immanences. Les bois restent la merveille absolue avec un son riche et élégant. Mais depuis les violons ont gagné en richesse et en subtilité et les contrebasses ont gagné en puissance et en précision. Le chef n’a pas manqué de les féliciter personnellement aux saluts.
Il a également offert son bouquet de fleurs à Mélisande Daudet, l’extraordinaire flûte solo. Le concert consacré a de la musique française permet de constater comment cet orchestre et ce chef interprètent ce répertoire si délicat à la perfection.
Le Prélude à l’après midi d’une faune a ouvert le concert avec une poésie extraordinaire dans une subtilité incroyable de la palette de couleurs et de textures diaphanes. Rien que de la poésie et toute la beauté de la nature. Puis avec une suite de Ma mère l’oie de Ravel c’est la magie, le merveilleux et l’humour qui nous subjuguent. Des nuances subtiles et des couleurs irisées nous ont fait fondre. On ne peut rêver plus belle interprétation tant chaque instant est à la fois magique et facile. Avec la suite de Bacchus et Ariane de Roussel c’est tout le théâtre qui s’invite et la danse aussi. La puissance de cette musique exulte sous les doigts magiques de Michel Plasson. Les applaudissements fusent pour cette première partie de concert. Le retour de l’orchestre et du chef va faire se lever le public ravi. Il faut reconnaitre que la 2me suite de Daphnis et Chloé de Maurice Ravel va être un moment d’anthologie. Tout y est délicat et poétique. Les couleurs sont magnifiques depuis les murmures du réveil de la nature jusqu’à l’exultation festive de la danse générale qui termine dans un fortissimo enthousiasmant. Michel Plasson est un magicien et reste à 93 ans un chef gourmand à la direction expressive.
Toute la salle de la Halle-aux-Grains s’est levée pour remercier le maestro. Très ému, heureux le chef a proposé 5 bis dont nous retiendrons une marche hongroise de Berlioz diabolique, une valse triste bouleversante de Sibelius en hommage à Tarmo Peltokoski, une ouverture de Carmen lumineuse et énergique et un fox-trot de Sati très coquin.
Le retour de Michel Plasson a été un très grand moment de partage musical et d’émotions. Il n’y a rien de mieux pour fêter l’arrivée d’un magnifique été de festivals.
Critique.CD. HANDEL : Chaconne en Sol Majeur. SCHUMANN : Davidsbündlertäntze. SHULZ-ELVER : Arabesque sur le Beau Danube bleu. NELSON GOERNER, piano. Enregistrement Live de 2024 à Liège. 1CDAlpha-classics Alpha 1134. Durée : 60’33’’.
Nelson Goerner le magnifique !
Le dernier enregistrement de Nelson Goerner a été fait durant une série de concert à la philharmonie de Liège en juin et juillet 2024.
Trois œuvres et une durée modeste, pourtant la richesse de son jeu nous abasourdi. Le début avec la Chaconne de Haendel en Sol majeur est une sorte de portique qui nous fait renter avec naturel et grande élégance dans un vaste domaine de toute beauté. On ne sait qu’admirer le plus du fond ou de la forme car le piano de Goerner est d’une beauté à coupe r le souffle. Ainsi dans Haendel il joue ferme et grand. C’est finement articulé, phrasé parfaitement. Un grand soleil nous illumine.
Puis avec Schumann la profondeur de l’interprétation est d’une nature surnaturelle tant les émotions arrivent et passent vite, se succèdent se répondent. Le jeu du piano semble gagner en contrastes et en couleurs. C’est incroyable tant Nelson Goerner fait ce qu’il veut avec son instrument. Il tonne, il murmure, il ébloui, il émeut. On sait que les Davidsbündlertäntze sont un grand caléidoscope Nelson Goerner en offre une interprétation qui semble la perfection. Le jeu est souverain, toujours respectueux des intentions de Schumann dont il semble comprendre chaque changement d’humeur. Et l’association de ce piano si beau et de cette interprétation si profonde nous fait ressentir que bien peu ont su ainsi magnifier cette longue pièce.
Pour finir avec un humour presque potache, si la partition n’était si complexe, Nelson Goerner semble s’amuser comme un diable avec cette transcription surnaturelle de la Valse si connue « Le beau Danube bleu » de Johann Stauss.Ce piano extraverti et lumineux est magnifique. C’est drôle, chic et brillant. Nelson Goerner dans la plénitude de son art semble être le plus grand pianistes du monde. Quel artiste ! La prise de son excellente permet de déguster le plus beau piano qui soit. Un CD indispensable.
CRITIQUE, concert. TOULOUSE, Halle aux grains, le 30 mai 2026. BEETHOVEN/MAHLER. Alexandre Kantorow, piano. Orchestre national du Capitole de Toulouse, Tarmo Peltokoski (direction)
Alexandre Kantorow le magnifique
Ce soir Toulouse a vécu un incroyable concert donné devant une salle pleine et qui a suscité un grand enthousiasme. Alexandre Kantorow reste le sublime interprète de la soirée que le public sait trouver à chaque concert.
Nous attendions le quatrième concerto de Beethoven depuis les Journées Musicales de Nîmes à l’été 2025. Lors du concert final le pianiste nous avait gratifié de la fin du concerto avec un mouvement lent de rêve et un final flamboyant. Il aborde ce quatrième concerto avec imagination et fantaisie, un jeu souverain, des couleurs somptueuses et des nuance superbes. Les traits peuvent être à la fois virtuoses et malicieux. La beauté de ses sonorités est un véritable feu d’artifice. L’évidence du propos prouve sa compréhension intime de Beethoven.
Le deuxième mouvement est joué avec une simplicité déroutante : il amene un orchestre d’une rare brutalité à le rejoindre dans la musique la plus pure. A lui tout seul il donne à ce mouvement sa dimension mythique : Orphée attendrissant cerbère.
Le final qui peut caracoler et dans une facétie partagée faire dialoguer soliste, chef et musiciens n’a pas été le bouquet final attendu. Une question demeurera tout du long. Comment ce rendez-vous de deux jeunes musiciens a-t-il pu être si peu abouti ? Tarmo Peltokoski a gardé une battue brutale et peu nuancée et n’a pas dialogué malicieusement avec le pianiste. Le forte a été la nuance presque unique de l’orchestre. Le public a été enthousiasmé par le jeu souverain et généreux d’Alexandre Kantorow et lui a fait une très longue ovation.
Le bis que le jeune pianiste prodige nous a proposé restera dans les mémoires. Cette paraphrase absolument sidérante de la fin de Tristan débutant avec des accords d’une rare noirceur. Puis il nous a fait gagner la lumière spatiale de la transfiguration d’Isolde comme avec la plus belle cantatrice. La chant éperdu de Kantorow, la profondeur des accords, la puissance de sa main gauche nous ont offert un orchestre et un chant wagnérien sublimes. Et quelles couleurs sous le doigts du pianiste ! Les qualités musicale inouïes ont complètement sidéré le public comme les musiciens de l’orchestre. Jamais un entracte n’aura été aussi nécessaire pour redescendre sur terre.
Car la deuxième partie du concert comprenait la sixième symphonie de Mahler qui ouvre un univers très éloigné. Cette symphonie est plus difficile qu’il n’y parait et le jeune maestro s’y est un peu fourvoyé. Il nous a proposé une version très enthousiaste, peu maitrisée parfois confuse. L’orchestre du Capitole a été d’une splendeur sonore inouïe. Le cor solo a été de toute beauté. Les cuivres ont été rutilants et les gros cuivres très impressionnants. Le Celesta particulièrement expressif. Évidemment les bois si subtils de l’orchestre du Capitole ont été merveilleux. Les cordes pourtant en nombre et vaillantes ont quelquefois été couvertes par les cuivres. L’enthousiasme de Tarmo Peltokoski est grand, il a des gestes démonstratifs et ne cache pas son plaisir à diriger un orchestre si conséquent.
Plus d’un a regretté un propos peu mahlérien. En effet si la grandeur a été présente ce sont les moments de tendresse et de sarcasme qui ont manqué. Les couleurs rutilantes de l’orchestre ont été impressionnantes, les forte ont été à la limite de la saturation, mais nous avons eu à côté bien peu de nuances, pas de mystère ni de couleurs subtiles. Le public a acclamé un superbe orchestre bien mis en valeur mais les subtilités de la sixième symphonie surtitrée « Tragique » n’ont pas été interprétées ce soir. Un peu comme une répétition générale… Le concert à Paris à La Philharmonie le 2 juin, est lui également affiché complet, espérons qu’il sera plus abouti.
CRITIQUE, Concert. TOULOUSE, Halle-aux-Grains, le 28 mai 2026. Pretty Yende, soprano. Anna Marchwinska, piano. Mozart. Verdi. Puccini. Charpentier. Gounod. Strauss.
Le charme de Pretty Yende a ébloui les Toulousains.
La soprano sud-américaine Pretty Yende fait une très belle carrière. Elle va bientôt à nouveau enflammer la scène de la Bastille avec sa Violetta. Elle fait sensation dans chaque rôle abordé avec prudence. Soprano coloratura à la technique parfaite, elle chante avec une déconcertante facilité les rôles les plus difficiles comme Lucia, Rosine ou Violetta. Elle aborde petit à petit des rôles plus lyriques et même la Leonora du Trouvère. Son récital à Toulouse fait un peu une étape dans son parcours. Elle débute son récital avec le deuxième air de la Comtesse des Noces de Figaro « Dove sono ». Le récitatif est mesuré et bien théâtralisé. L’air en lui-même semble un peu lourd. Le phrasé est admirable mais le timbre très épais manque de lumière. On ne retrouve pas la magie qu’elle a su mettre dans sa Pamina. La chanson du saule de l’Otello de Verdi et son Ave Maria ne mettent pas non plus en valeur la voix de la soprano. Un manque de variété de couleurs et de nuances nuit à la qualité de l’expression, même si l’émotion dans la prière finit par nous toucher. C’est dans l’air de Magda de la Rondine de Puccini que le legato de la soprano est un enchantement. La pureté des aigus et leur facilité, les envolées lyriques tout est merveilleux. Les irisations du timbre illuminent son propos. On devine bien des qualités de sa Mimi. Elle termine la première partie de son récital avec le grand air de Violetta, « sempre libera ». Là il est évident qu’elle est entièrement dans un de ses meilleurs rôles. L’abatage est considérable, l’expression est juste, le personnage déchiré est très émouvant. La facilité des vocalises, leur absolue précision, l’enthousiasme porté à son comble et la fêlure lors de la naissance de l’amour font vivre le personnage devant nous. Pretty Yende a tout d’une immense Traviata.
Photo William Wartel
La deuxième partie du programme met en valeur toutes les qualités de la soprano. Tant l’air de Louise, « depuis le jour » que l’air des bijoux de Faust offrent une diction française très agréable comme une facilité vocale déconcertante. Ce répertoire français lui convient à la perfection. Les trois lieder de Richard Strauss sont également superbes de timbre, de ligne et de sentiment. C’est vraiment très, très beau. Seul petit faux pas un Debussy qui ressemble à du Wagner. Le dernier air la « Czardas » de Rosalinde dans la Chauve-Souris est une véritable pépite. L’humour et le brio comme l’émotion feinte sont succulents.
Photo : H.S.
L’aisance scénique de la jeune femme aura illuminé toute la soirée et sera portée à son apogée dans cette Czardas irrésistible. En Bis elle offre le grand air de Rosine « una voce pocco fa » dans une éblouissante version pyrotechnique qui met la salle à ses pieds.
Photo : H.S.
En véritable partenaire très complice la pianiste polonaise Anna Marchwinska est tout à fait admirable. Son piano est très beau, capable d’évoquer tout l’orchestre. La virtuosité dans les Richard Strauss est admirable.
Photo : William Wartel
Avec ce beau récital Pretty Yende a touché le public toulousain tant par une voix retrouvée, brillante et sensible, que par une présence chaleureuse et très gracieuse, un visage très expressif et une grande élégance. On devine une bien belle personne dans ce chant généreux. Les Grands Interprètes terminent leur magnifique quarantième saison sur un bien joli triomphe.
CRITIQUE. Enregistrement CD. Lagrime di San Pietro. Orlando di Lasso (1532-1594) : Lagrime di San Pietro. Lodovico Agostini (1534-1590) : Le lagrime del peccatore. Doulce Mémoire. Denis Raisin Dardre. Un CD Alpha-Classics. Enregistré en janvier 2025. Durée : 67’41’’. Alpha 1209.
L’ensemble Doulce mémoire auréolé de succès publics et critiques depuis sa création est aujourd’hui orphelin. Son père fondateur Denis Raisin Dardre est mort le 29 septembre 2025. Il a laissé un dernier projet qui est diffusé sur ce CD. Cet enregistrement est de toute beauté et d’un intérêt fabuleux. Travail pointilleux et parfait il rassemble sous le titre Lagrime di San Pietro deux œuvres tardives et tout à fait magnifiques. Entrelacées avec des pièces anonyme elles offrent un voyage de douleurs. Une émotion particulière nous étreint à son écoute. L’ensemble Doulce Mémoire avec 7 chanteurs et 7 musiciens offre une interprétation sensible. La partition d’Orlando di Lasso est écrite à 7 voix. Très symbolique elle est d’une d’une grande richesse contrapuntique. La partition de Lodovico Agostini moins connue est écrite à 6 voix. Les effets sont moins somptueux et beaucoup plus dramatiques. Le déroulement de l’écoute est un extraordinaire voyage dans une perfection formelle admirable et une émotion palpable. Cette beauté partagée est digne de tout le travail de l’ensemble et son créateur. De même que ces deux oeuvres sont le testament de chaque compositeur il est facile de dire que cet enregistrement ultime préparé par Denis Raisin Dardre est son chef d’œuvre. On peut espérer qu’il bénéficiera d’un succès critique et public bien mérité. La paix soit avec Denis Raisin Dardre et nous souhaitons longue vie à Doulce mémoire dont le nom semble quasiment prémonitoire. La douceur qui se dégage à l’écoute de cet enregistrement est un enchantement. La très belle qualité spaciale de l’enregistrement met en valeur la beauté des couleurs vocales, la finesse des instruments et les subtiles nuances qui les unit. Le courage de tous est à saluer, tout particulièrement pour la poursuite des concerts. Et nous avons pour nous consoler de la perte du chef tous les superbes et nombreux enregistrements de Doulce Mémoire. Cet ensemble spécialisé dans la musique de la renaissance et crée par Denis Raisin Dardre en 1989 est une référence incontournable. Grace à Elsa Franck et Jérémie Papasergio, qui en reprennent la direction, nous formons l’espoir que l’ensemble poursuive sa route en concerts et projets ambitieux pour la plus grande joie de leur public.
CRITIQUE. Concert. TOULOUSE. Halle-aux-Grains, le 31 mars 2026. Mozart/Ravel/Rachmaninov. MARTHA ARGERICH et DONG HYEK LIM, pianos.
Martha Argerich en divinité musicale
Chaque venue de Martha Argerich à Toulouse est un triomphe. Son éternelle jeunesse subjugue. Son jeu souple, félin et facétieux ensorcèle. En véritable Déesse de la Musique elle a bénéficié d’une standing ovation en fin de concert. Le duo qu’elle forme avec le jeune Koréen Dong Hyek Lim est bien rodé. Il faut dire que les deux pianistes se sont surpassés. Ils se connaissent très bien et leurs qualités se mutualisent. Au terme d’un récital généreux, devant le succès obtenu ils ont donné deux bis. Cela a formé plutôt une troisième partie de concert car le deuxième « bis » a été la magnifique Fantaisie de Schubert en fa mineur pour 4 mains. La première partie a offert la Sonate pour 2 pianos de Mozart et l’adaptation de la Valse de Ravel à 2 pianos. La deuxième partie les 3 terribles danses symphoniques de Rachmaninov avec des difficultés rythmiques incroyables. Nos deux pianistes n’ont fait qu’une bouchée des pièges de ces trois œuvres. La virtuosité et la vivacité rythmique des deux pianistes est égale. Ce serait déjà en soi un miracle mais il faut rajouter le charisme de Martha Argerich qui irradie. Si dans Mozart un petit déséquilibre s’est parfois fait percevoir cela n’a rien enlevé au charme de cette magnifique interprétation du chef d’œuvre mozartien. Martha Argerich a un jeu d’une souplesse incroyable, ses traits sont vifs et ses nuances exquises. Son partenaire au premier piano est solaire, plein de force et joue un piano victorieux plus extraverti. Ce jeu moins nuancé, moins souple et plus solide, a par moment créé un petit décalage de musicalité. C’est dans le deuxième mouvement, moins virtuose que l’accord a été parfaitement trouvé. La Valse de Ravel avec Martha au premier piano a été d’une osmose rythmique sidérante, avec des couleurs, des nuances et des phrasés d’une rare subtilité. Partition dont l’effet grisant orchestral a été parfaitement rendu sous des mains si musicales. En deuxième partie les danses symphoniques de Rachmaninov (dans cette version audacieuse à deux pianos de la main du compositeur) ont monté d’un cran dans la virtuosité. Le jeu a été vibrant, les couleurs ont explosé et les nuances sont devenues fulminantes. La joie de partager cette musique avec le public a été d’une force communicative. Le succès retentissant a permis d’obtenir un premier bis. Une adaptation à 4 mains d’un choral de Bach a été d‘une poésie totale. Puis, on n’osera pas le qualifier de bis tant cela représente une troisième partie de programme : la Fantaisie pour 4 mains de Schubert a été l’œuvre la plus parfaite de la soirée. Ainsi des absolus chefs d’œuvres ont encadré la soirée : la Sonate de Mozart à 2 pianos et la Fantaisie de Schubert à 4 Mains. Nos deux artistes musiciens nous ont offert une soirée rare de partage musical. La standing ovation spontanée n’a été qu’une évidence devant tant de générosité. Une nouvelle soirée inoubliable grâce aux Grands Interprètes.
CRITIQUE. Concert. TOULOUSE. Halle-aux-Grains, le 7 avril 2026. Bach : Messe en si. accentus. Monteverdi Choir. Insula Orchestra. LAURENCE EQUILBEY.
Quand Bach touche au coeur par les chœurs
Juste après les fêtes pascales la messe en si est un choix particulièrement judicieux. Ce chef-d’œuvre absolu ne cesse de séduire, d’impressionner et laisse sans voix. Immense fresque dans laquelle le contrepoint est roi, sa beauté formelle égale sa portée spirituelle. Ce soir le public toulousain a vécu un moment exceptionnel tant l’interprétation a semblé idéale sur tous les plans. Le premier choc dès le Kyrie est cette absolue beauté du chœur. Le choc sera de plus en plus intense. C’est comme si les deux chœurs avaient fusionnés offrant leurs excellences comme exponentielles. Sur le papier, en effet associer accentus et le Monteverdi Choir c’est comme marier deux perfections. Accentus créé par Laurence Equilbey, a des qualités de nuances, de ductilité, d’équilibre des pupitres et de beauté vocale extrêmement rares . Le Monteverdi Choir de John Elliot Gardiner a tout simplement été nommé meilleur chœur lors de l’Oper award 2024. Ses qualités théâtrales, son sens du texte et son équilibre des pupitres sont légendaires ; ils connaissent Bach par cœur pour l’avoir tant chanté sous la direction inspirée de Gardiner (leur périple des Cantates en 2000 resté dans toutes les mémoires et dans nos discothèques, est une référence inimitable). Dès le Kyrie nous avons donc été saisis par un idéal de perfection atteint. La beauté du son, le parfait équilibre, la fusion vocale au sein des pupitres, l’articulation limpide nous ravissent. L’Insula orchestra n’est pas en reste et avec des instruments anciens aux sonorités riches, il sera un partenaire splendide tout du long. Et Bach réserve des moments sublimes à presque tous les instruments. Ce sera chaque fois une véritable fête. Les solistes également seront sur le même plan. La direction de Laurence Equilbey est un modèle d’élégance, de souplesse et de précision. Les gestes gracieux et dansants font des arabesques et rien n’est jamais raide, tout est souplesse. Il se dégage de cette direction une mise en valeur constante du caractère dansant de cette partition. La direction de Laurence Equilbey n’abandonne jamais la mise en valeur de la richesse de la construction avec une parfaite lisibilité de tous les plans. Nuria Rial la soprano est souvent en mouvement, comme dansant durant ses airs. L’alto Anna Lucia Richter au timbre prenant possède une ligne de chant particulièrement émouvante. Elle va atteindre au sublime dans son Agnus Dei. Le tempo particulièrement lent est complètement habité et ne semble pas la mettre en difficulté. Werner Güra ténor lumineux a une souplesse admirable. Il est d’une élégance constante. Gerrit Illenberger en basse, semble être en très léger retrait par rapport à ses collègues mais n’a rien de déméritant tant son chant est splendide. Le latin chanté est très germanique et permet des effets très solides. Les phrasés privilégient souvent la précision rythmique sans pourtant rien lâcher sur le caractère dansant tout en souplesse. Cela met en lumière les éléments très modernes de la partition, comme des contretemps et des effets « swinguants ». Une courte pose est nécessaire pour réajuster l’accord (la sècheresse de la vaste Halle-aux-Grains est redoutable pour les instruments baroques). Donnée sans entracte, la messe avance avec une énorme conviction. Cette interprétation se rapproche d’un idéal d’émotion. Le sens de la rhétorique contenu dans la partition est particulièrement manifeste. Le Crucifixus ferait pleurer des pierres et le Et resurrexit est une véritable explosion de joie incompressible. Le Credo est comme gravé dans le marbre. Dans le Sanctus les vagues, reposant sur des basses splendides, sont d’une présence admirable évoquant un océan de foi que rien ne peut limiter. Le final Donna nobis pacem, avec les solistes qui rejoignent le chœur, semble particulièrement important en ces jours si assombris par des conflits guerriers actuels si nombreux. L’ampleur de ce final laisse le public abasourdi.
La concentration du public et son quasi-silence absolu témoignent de la grâce qui ce soir est descendue. Les artistes eux même ont semblé ravis par leur interprétation qui a obtenu un succès retentissant. La gratitude a été particulièrement vive car la spiritualité et la beauté se sont mariées comme rarement. Laurence Equilbey en associant son chœur et son orchestre avec le Monteverdi Choir a réussi un pari audacieux. Cette interprétation semble concentrer les qualités des versions de référence comme celle d’Herwegh, de Gardiner, Savall ou Jacobs. On espère un enregistrement de cette interprétation tout à fait exceptionnelle. Laurence Equilbey surpasse par un équilibre dansant les meilleures interprétations chorales connues de cette messe en si. Messe de toutes les Messes catholiques ; composée durant une vingtaine d’années par un pieu protestant qui y a mis tout son art et toute sa foi. La profondeur de cette interprétation est inoubliable car elle rencontre la profondeur de l’œuvre.
CRITIQUE, concert. TOULOUSE, Halle-aux-Grains, le 14 mars 2026. CHIN/SCHUMANN/STRAVINSKI. Yefim Bronfman, piano. ORCHESTRE PHILHARMONIQUE DE RADIO FRANCE. Tugan Sokhiev.
Tugan Sokhiev le magnifique
Toulouse, grâce aux Grands Interprètes a pu bénéficier du même concert donné la veille à la Philharmonie de Paris. Ce n’est donc plus exactement une création française mais tout de même une belle découverte pour les Toulousains que ce Frontispice de la sud-coréenne Unsuk Chin. Cette courte pièce est d’une grande densité musicale. L’humour domine cette pièce qui fait l’effet par moment d’un 33 tours écouté à l’envers. Les sonorités sont toujours très étonnantes de minimes détails comme les flûtes qui soufflent sans notes ou de splendides accords de tout l’orchestre presque faramineux. Tugan Sokhiev dirige cette œuvre avec gourmandise et humour. Il en révèle toute la saveur. C’est très étonnant et l’orchestre brille de mille feux. Puis le concerto de Schumann va permettre au pianiste russo-israelien Yefim Bronfman de venir sur scène. Sa haute stature impressionne. L’entente avec le chef et l’orchestre va être remarquable. Dès les premières mesures la fusion du piano et de l’orchestre est parfaite. La beauté de la sonorité du pianiste, son timbre si noble, ses nuances si subtiles et son équilibre extraordinaire entre main gauche et main droite vont créer l’évènement. Il est vraiment rarissime d’entendre une sonorité si généreuse une force si noble et sans aucune violence ; au contraire il nait une douceur de cette puissance inouïe. L’orchestre répond avec la même beauté sonore. Chaque instrumentiste dialogue avec le pianiste sur le même plan de perfection sonore. La dimension chambriste du concerto prend une hauteur extraordinaire comme si les meilleurs solistes possibles se répondaient. La direction de Tugan Sokhiev est magnifique laissant en apparence beaucoup de liberté et portant le chant à tout moment. Ce concerto de Schumann va avancer avec une suprême élégance et va ravir le public totalement. Le final est une ode au bonheur absolument irrésistible. Yefim Bronfman est très applaudi et il va offrir un bis plein d’humour et d’une folle virtuosité.
Pour la deuxième partie du programme Tugan Sokhiev a choisi une œuvre qu’il connait à la perfection et qu’il dirige admirablement. Le ballet Petrouchka de Stravinski sous la main de Tugan Sokhiev est une merveille sans égale. Il dirige par cœur, sans baguette, avec des gestes dansants. L’orchestre est à la fête avec des effets succulents, des soli irrésistibles et des nuances sidérantes. Toute la partition si riche et si audacieuse est magnifiée par ces interprètes si doués. Tugan Sokhiev danse et les instrumentistes chantent. La dramaturgie du ballet avance. Les moments d’humour sont délicieux. L’histoire avance vers son dénouement ambigu. Tout parait bien trop court tant la beauté de cette musique pourrait nous entrainer longtemps dans son sillage. Dans ce répertoire de ballet russe Tugan Sokhiev n’a pas d’égal. Cela doit être naturel pour lui car il semble la comprendre totalement. L’orchestre de Radio France est aux anges. Il parait qu’il souhaite amplifier sa collaboration avec Tugan Sokhiev. Comme on les comprend ! A Toulouse nous savons quel enchanteur il peut être. Il est vraiment joyeux de pouvoir retrouver Tugan Sokhiev si heureux et si aimé par l’orchestre Philharmonique de Radio France.
Quelle chance avons-nous. Merci aux Grands Interprètes, une nouvelle fois nous leur devons un concert sublime.
CRITIQUE, concert. TOULOUSE, Halle-aux-Grains, le 13 mars 2026. PENDEREKI/CHOPIN/LUTOSLAWSKI. Mao Fujita, piano. ORCHESTRE NATIONAL DU CAPITOLE. Tarmo Peltokoski.
Le retour tant attendu de Tarmo Peltokoski
Ce soir Toulouse attendait ardemment le retour de son directeur artistique éloigné de la scène pour raison médicale. Une Halle-aux-Grains pleine à craquer et la présence du Consul de Finlande l’attestaient. Le programme du concert dédié à la Pologne a déconcerté une part du public. Le fait que Tarmo Peltokoski n’a pas dirigé depuis novembre 2025 a changé la donne : cela ne représente plus un concert expérimental au sein d’une saison et devient le point de mire du landernau musical Toulousain. Force de constater qu’une certaine déception a dominé la soirée. La première œuvre met en valeur toutes les cordes de l’orchestre. Cette œuvre totalement expérimentale de Pendereski a été dans un deuxième temps dédiée aux victimes d’Hiroshima. En moins de 10 minutes toute l’horreur de la mort par la bombe atomique fait irruption. C’est d’autant plus violent dans notre époque de retour de la guerre. Tarmo Peltokoski domine parfaitement la partition et semble concentré et appliqué. La complexité des clusters est maitrisée, le jeu des cordes est virtuose entre frappe de l’instrument, notes jouées pianissimo, notes en pizzicati, les glissandi et le jeu sul ponticello : tout un tas de sonorités rares et complexes se superposent. La virtuosité prend toutefois le pas sur l’émotion. Le public applaudit d’admiration. L’installation spectaculaire du piano sorti de terre permet au pianiste japonais Mao Fujita d’entrer en scène. Vainqueur en 2017 du concours Clara Haskil, une grande musicalité était attendue. Tarmo Peltokovski allait montrer ses qualités d’accompagnateur dans un concerto exigeant un subtil équilibre. Dès les premières notes de la longue introduction musicale un malaise s’est installé car ce son compact, lourd et puissant ne semblait pas accordé à la délicatesse de l’orchestration de Chopin. Il faut dire que l’orchestre était pléthorique (8 contrebasses). L’entrée du pianiste a ensuite été générique en termes de sonorité avec une timbre vide d’émotion et une totale absence de nuances, comme l’orchestre lui-même qui est resté dans un mezzo forte tout le long. Nous étions nombreux à chercher désespérément Chopin ce soir. Las, ce répertoire ne convient ni au chef ni au pianiste. Applaudi pour son jeu sans faille Maho Fujita offre un bis maniéré. La plus que lente de Debussy demande une autre poésie et un autre jeu de couleurs et de belles nuances… Ce rendez-vous est manqué avec le jeune Mao Fujita ce soir hors du répertoire qui lui convient.
Pour la deuxième partie de concert Tarmo Peltokoski semble prendre plaisir à diriger la très complexe 3ème symphonie de Lutoslawski. C’est très brillant, impeccablement dirigé avec clarté et rigueur. Mais aucune émotion ne nait de cette interprétation. L’orchestre est absolument somptueux de timbre, de nuances et de phrasés. Les percussions sont particulièrement virtuoses.
Le retour de Tarmo Peltokoski est une très bonne nouvelle pour la maison Capitole et son public. Nous attendons le jeune maestro pour des concerts à venir plus à même de révéler ses talents d’interprète. Ce retour ce soir est comme en demi-teinte, une mise en bouche un peu fade.
CRITQUE, concert. TOULOUSE, Halle-aux-Grains, le 21 février 2026. S. TANEÏEV, P.I. TCHAÏKOVSKI, N. MIASKOVSKI, R. SCHUMANN. Daniil Trifonov, piano.
C’est une évidence, ce soir les Grands Interprètes fêtent l’anniversaire de leurs 40 ans avec le plus extraordinaire pianiste du moment.
Ce jeune artiste d’origine russe sait avec un art suprême proposer des concerts d’une intelligence rare. Nous avons ainsi été pris par la main pour un voyage musical bouleversant. Car lorsque Daniil Trifonov met ses doigts sur le clavier une véritable magie opère. Il n’est plus question de technique, d’instrument, de compositeur. Tout s’oublie pour vivre intensément une aventure musicale des plus riches. Tout est musique et fait oublier les contingences matérielles. La musique est pure et belle, victorieuse.
Le Prélude et Fugue de Sergueï Taneïev est une œuvre courte, bien écrite et parait d’une simplicité et d’une élégance rare sous les doigts magiques de Trifonov. Puis dans l’Album d’enfants de Tchaïkovski c’est tout le monde de l’enfance, des jouets, des contes et légendes qui se révèle. En choisissant ces pièces courtes et sensées être faciles, Daniil Trifonov ose se passer de toute virtuosité pour aller vers la quintessence de la musique. C’est d’une beauté confondante, d’une émotion délicate et d’une perfection formelle qui sert toujours la délicatesse des propos. Daniil Trifonov va jusqu’à orner la mélodie de la vieille chanson pour lui donner une caractère versaillais. Il joue avec la partition et avec son public qu’il a séduit jusqu’à présent sans aucun effet de virtuosité.
La sonate de Nikolaï Miaskovski est plus dramatique et le toucher du pianiste se fait plus profond, les couleurs sont plus épaisses, les nuances plus creusées. Tout le jeu s’amplifie, les sentiments sont plus bouleversants. Lors de l’entracte chacun échange avec son voisin tant le jeu du pianiste a été extraordinaire.
Pour la deuxième partie du concert Daniil Trifonov nous entraine dans le monde si riche de Schumann avec sa première sonate. Cette interprétation intense, engagée et comme surnaturelle nous plonge dans l’univers de Schumann. La poésie pure, la joie comme la douleur nous submergent. Le jeune homme s’engage corps et âme dans cette extraordinaire sonate en fa dièse mineur. Dès les premières notes le jeu intense et profond, le tempo engagé et un sentiment noble nous entrainent avec force. Le voyage est fulgurant. La beauté du jeu, les couleurs éclatantes, les nuances creusées, tout le jeu est au service des émotions si complexes mises par Schumann dans sa composition. L’âme du compositeur, celle de l’interprète et celles du public se rencontrent. Jamais personne n’avait entendu cette sonate aussi intensément interprétée dans un jeu si parfait. Le sens de la composition est magnifiquement expliqué. Trifonov allie une maîtrise technique parfaite à une intensité de jeu galvanisante. Il y a le ciel et l’enfer qui luttent, l’amour, la mort, la joie exubérante comme la douleur la plus tragique. Il est rare de vivre aussi intensément un moment musical si parfait ouvrant des émotions si extrêmes. Le programme d’une intelligence remarquable nous a pris par la main pour aller vers un romantisme absolu.
Ce concert est comme un cadeau, un moment de pure grâce qui abolit le temps et l’espace. Le public est si ravi qu’il exulte et obtient trois bis absolument bouleversants. Merci à Daniil Trifonov d’avoir répondu à l’invitation des Grands Interprètes. Jamais ces mots n’ont eu un sens si évident.
Hubert Stoecklin
Un Grand Interprète en majesté. On ne pouvait rêver mieux avec Daniil Trifonov.
CRITIQUE. Concert. TOULOUSE. Halle-aux-Grains, le 24 novembre 2025. MENDELSOHNN. POULENC. TCHAIKOVSKI. Arthur et Lucas Jussen. Münchner Philharmoniker. Direction, Tugan Sokhiev.
Les Grands Interprètes fêtent avec lustre leur quarantième anniversaire. Ce soir l’orchestre de la radio bavaroise le Münchner Philharmoniker est dirigé par Tugan Sokhiev tant aimé des Toulousains. L’orchestre de Munich a été dirigé par des immenses chefs, le compositeur le plus connu est Gustav Mahler qui y a créé deux de ses symphonies. Le plus prestigieux et le plus connu est sans doute Sergiu Celibidache qui avec une discographie majestueuse de magnifiques concerts radiodiffusés a fait très bien connaitre l’orchestre dans le monde entier surtout dans Bruckner.
La musique en fête
Ce soir Tugan Sokhiev les dirige dans des œuvres que le chef ossète aime particulièrement. Des son attache à Toulouse comme directeur artistique il a développé une belle connaissance de la musique française. Ce concerto de Poulenc pour deux pianos est comme une farce gigantesque. Deux pianistes supersolistes auxquels il est demandé une virtuosité diabolique dialoguent avec un orchestre farceur. Dès leur fulgurante entrée en scène les deux frères pianistes Lucas et Arthur Jussen forcent l’admiration.
Comme deux diablotins blonds ils sautillent vers les pianos et dans une complicité joyeuse ne font qu’une bouchée de la partition si terrible. Tout leur semble facile et la légèreté de leur toucher, leur énergie et leur joie partagée font mouche. C’est une interprétation idéale. Leur jeu fusionnel, leurs œillades et leurs mouvements primesautiers font merveille. Tugan Sokhiev allège l’orchestre au maximum tout en obtenant un brillant particulier. Cette partition malicieuse, voir moqueuse est parfaitement interprétée par ces musiciens habiles. Tout passe comme un enchantement. Les deux jeunes pianistes offrent un bis paisible après tant de frénésie. L’adaptation d’une pièce de Bach à deux pianos apporte un peu de calme.
Après l’entracte l’orchestre s’étoffe jusqu’à 8 contrebasses pour la quatrième symphonie de Tchaïkovski. Tugan Sokhiev a enregistré cette symphonie avec l’orchestre du Capitole en 2006. Il l’a très souvent dirigée. C’est un peu une œuvre fétiche. En 2023 lorsqu’il était venu ici avec le Wiener Philharmoniker il avait offert cette même quatrième symphonie. L’entendre proposer la même judicieuse interprétation avec ces phalanges prestigieuses si différentes est un vrai bonheur. Si sa première version toulousaine garde une fraicheur et une énergie particulière avec des orchestres plus imposants Tugan Sokhiev garde sa vision. Moins sombre que les deux symphonies suivantes de Tchaïkovski il garde à cette œuvre des moments de bonheur et même de joie. La souplesse du discours, les phrasés élégants, le dosage parfait des nuances, et cette science des crescendo, font merveille. Tugan Sokhiev danse plus qu’il ne dirige. Ses mains nues semblent créer la musique sous nos yeux. C’est aussi beau à regarder qu’à écouter.
L’orchestre de Munich est royal. Opulent de cordes, ronds de bois et mordorés de cuivres. Les solistes sont brillantissimes (hautbois, clarinette flûte, picolo, cors, trompettes et gros cuivres). La beauté sonore permanente de cette 4 ieme de Tchaïkovski est pour le public un moment de ferveur. Les applaudissements sont particulièrement nourris. L’orchestre propose un bis brillant qui ravit toute la Halle-aux-Grains.
Voilà un Grand Concert faisant honneur aux 40 ans des Grands Interprètes
Critique. Enregistrement CD. Jon Dowland et Henry Purcell : Songs of Passion. Thomas Dunford ; Lea Dessandre. Ensemble Jupiter. 2 CD Erato. Durées : 42’17 et 51’5. Enregistrement de 2025.
Le charme infini de la mélancolie élisabéthaine.
Thomas Dunford né dans une famille de délicats musiciens baroques nous ouvre son jardin des souvenirs en compagnie de l’ensemble Jupiter et de Lea Dessandre. Le résultat est charmant et nous permet en deux CD de nous immerger dans la beauté d’une interprétation troublante de ces musiques mélancoliques née au temps d’Elisabeth première. En effet Dowland est le chantre de ce genre musical et Purcell le magnifie un siècle plus tard avec le lamento final de Didon qui est le chant même de la mélancolie de l’âme.
Le premier CD alterne des madrigaux, des morceaux de musique instrumentale et des airs de Dowland. Tout glisse, avance sans heurts. La perfection vocale et instrumentale est absolue. Le choix des airs et la mise en madrigaux de certains est un véritable ravissement. La voix de Lea Dessandre est un véritable caméléon et peut se colorer et nuancer avec art chaque mélodie. Le texte est articulé avec délicatesse et l’interprétation est à la fois très naturelle et très sophistiquée. C’est tout à fait magique. Les complices vocaux sont admirables également : Jess Dandy alto, Laurence Kilsby ténor, Huw Montague Rendall baryton. L’ensemble instrumental mené depuis le luth par Thomas Dunford est admirable de beauté sonore et d’intensité expressive. Le naturel qui se dégage de cette interprétation est paradisiaque.
Chez Purcell le coté intimiste de l’interprétation magnifie la richesse mélodique et la puissance des passions contenues dans cette belle musique. Les larges extraits de Didon et Énée qui terminent l’enregistrement sont si émouvants qu’ils nous font rêver à l’intégrale de l’opéra que ses interprètes pourraient proposer.
Si la première génération d’interprètes baroques nous a enchanté par ses audaces et une curiosité insatiable ses enfants sont des héritiers doués qui avec un naturel et un chic fou vont encore plus loin dans les émotions avec une perfection instrumentale nouvelle.
La très belle présentation des enregistrements en noir et blanc rajoute à la mélancolie et la prise de son magnifie l’interprétation. Ce sont de biens beaux CD enregistrés par ERATO qui vont certainement enchanter un vaste public.
Critique. Enregistrement CD. J.S. BACH : Suite pour violoncelle seul sur six instruments différents. Ronan Kernoa. Deux CD La Ramée. Durée totale 149’24’’. Enregistrement en juillet et aout 2024.
Roana Kernoa offre une version très intrigante des suites de Bach pour violoncelles.
Au disque que de versions de ces admirable suites pour violoncelle de Bach ont été enregistrées ! La version historique et oh combien inestimable de Pablo Casals date de 1939 ! Depuis il n’est que peu d’immenses violoncellistes ne les ayant pas toutes enregistrées. Puis les versions baroques se sont imposées et parfois des expérimentations ont été passionnantes. Ainsi la version sur violoncello da spala de Sigiswald Kuijken. Nous avions été séduit en 2007 et son enregistrement est toujours disponible.
Avec son projet Ronan Kernoa nous propose tout à fait autre chose. Il a décidé de rendre hommage aux instruments et au travail des luthistes et archetiers en faisant des choix étonnants et qu’il défend passionnément.
C’est exactement à l’opposé de l’habitude qui demandes aux interprètes de dépasser les possibilités techniques de l’instrument pour jouer la sublime musique de Bach. C’est dans ce défit assumé que bien des artistes trouvent le moyen de nous émouvoir parfois aux larmes. Cette œuvre, comme souvent la musique de Bach, est extrêmement exigeante ; que l’on pense à certaines partitions vocales presque inchantables dans leurs exigences instrumentales. Le fait que Bach ait rêver les capacités d’un instrument encore naissant et ait deviné la technique des interprètes de l’avenir reste un magnifique cadeau.
Ronan Kernoa transpose certaines suites, joue du violon, des violoncelles, des violes de gambes et utilise différents archets parfois dans la même suite. C’est iconoclaste et peu envisageable sur scène mais au disque c’est passionnant. D’autant que la prise de son au plus près du chevalet permet de déguster les moindres coups d’archets, le velouté ou l’âpreté des phrasés. Les nuances également sont absolument inouïes. Chaque suite est ciselée, choyée et la beauté sonore est inimaginable.
C’est cela qui nous retient car chaque suite est complètement autonome, appartient parfois à un autre univers et l’ensemble est comme diffracté. Ce ne peut donc pas être une version de référence. Pour ceux qui aiment ces suites et en possèdent déjà une version plus habituelle cela représente une propositions passionnante qui avec les explications de Ronan Kernoa nous permet d’approfondir la connaissance de ces œuvres si exceptionnelles. Le livret et la pochette sont de toute beauté. Et nous l’avons déjà signalé la prise de son magnifie les sonorités variées, les coups d’archets et les nuances.