Une damnation revigorante à souhait !
La Damnation de Faust est une œuvre belle et riche qui n’a pas, du moins en France, le succès qu’elle mérite. Il semble très difficile de monter de manière simplement satisfaisante cette œuvre hybride, réclamant un orchestre somptueux, un chef inspiré et des chanteurs aux qualités quasi introuvables. Par ailleurs les chœurs sont variés et difficiles et l’intervention finale des enfants doit être céleste. Des vœux même de Berlioz, toute mise en scène ou même de mise en espace est nuisible tant la partition contient d’images et de rêves communicables facilement à l’auditeur.
Toulouse semble aimer cette œuvre avec passion, et Michel Plasson l’y a souvent dirigée avec grand succès.
Ce concert était donc très attendu au sein de la programmation de l’Orchestre du Capitole. Tout le monde se demandait comment leur jeune chef, Tugan Sokhiev allait affronter les souvenirs de concerts si prestigieux ?
Disons d’emblée qu’il a su proposer une lecture personnelle de la partition, une lecture plus carrée que démesurée, parfois un peu emphatique, mais en tous cas passionnante car portée par un souffle dramatique constant. On peut toujours devant cette partition si excessive rêver de nuances plus subtiles, d’élégance plus distanciée, voir de plus de bruit en osant les cymbales suspendues prévues par Berlioz dans la Marche Hongroise. Toutefois Tugan Sokhiev a proposé une immersion totalement réussie dans l’univers de cette Damnation selon le jeune Berlioz grâce à la cohérence de cette construction. On ne peut que l’encourager à poursuivre l’exploration des œuvres vocales de ce compositeur car des beaux moments ont rappelé le miracle de ses Nuits d’Eté données in loco avec Susan Graham en février 2009.
L’orchestre a offert sa virtuosité et sa sensibilité dans son interprétation se jetant à corps perdu dans cette partition qui exige parfois l’impossible, surtout avec les tempi demandés par Tugan Sokhiev. Les bois ont été merveilleux de timbre et de phrasé. La flûte a été capable de nuances proches de l’infime, le basson de couleurs inouïes, clarinette et hautbois ont une sonorité française idiomatique et le cor anglais admirablement sensible a été un partenaire idéal pour Marguerite. Les cuivres, cors et trompettes ont brillé à souhait, y compris de l’éclat sinistre attendu. La palme de la musicalité revient aux altos capables de phrasés subtilement amenés et le solo dans la ballade du roi de Thulé, (véritable dialogue avec la soprano) a obtenu une ovation méritée et les compliments d’Anna Catarina Antonacci judicieusement placée à côté des alti. Seuls les violons ont eu quelques soucis de phrasés surtout avec de tels altos pour collègues…
La distribution nous a paru idéale dominée par Anna-Caterina Antonnaci, dont les récentes Medea et Carmen à Toulouse ont laissé un extraordinaire souvenir. Élégante, hiératique elle a subjugué par la beauté totale qu’elle a, ce soir, semblé incarner. On sait quelle tragédienne elle peut être avec une capacité à sculpter les mots, quelle fine musicienne elle est dans chaque phrase. Elle a bénéficié ce soir d’une aura surnaturelle tant la voix a entièrement répondu à toutes ses nuances, ses plus infimes inflexions, ses multiples colorations. La voix sans le moindre vibrato incontrôlé, dans une homogénéité de registre totalement retrouvée avait des harmoniques d’une richesse rare sur toute la tessiture. Vocalement ce rôle si délicat semble avoir trouvé en Antonacci une sorte d’idéal, avec ses lignes vocales, un sens du rythme dans les terribles syncopes d’ « amour l’ardente flamme » irrésistiblement troublant et cette mélancolie du timbre si envoûtant !!! Le portait de cette âme tourmentée a été complet dépassant le cadre de la Gretchen blonde pour laisser s’épanouir une figure féminine quasi universelle dès la ballade du roi de Thulé.
Face à elle, Stuart Neil en Faust, a été à sa hauteur. Tous deux font partie de ces trop rares artistes aussi attentifs au chant qu’aux mots. Dès son entrée en scène il ne faut pas s’attacher à sa trop massive silhouette. Il incarne un Faust complexe et subtil. Vocalement le timbre est somptueux avec une projection digne d’un lyrico-spinto. Il a gardé toute l’élégance et la musicalité du ténor de grâce qu’il a été à ses débuts. Dans les premières parties les récitatifs et les airs sont parfaitement habités par un romantisme flamboyant mais c’est dans le duo avec Marguerite qu’il provoque des émotions rares. Sa parfaite maîtrise de la voix mixte et la plénitude de son timbre font croire que contre-ré et contre-ut sont faciles et musicalement évidents. Les deux artistes ont été bouleversants tant vocalement que dramatiquement dans ce duo réputé inchantable.
Quand au Mephisto de Sir Willard White il a l’allure d’un grand seigneur constamment élégant et un peu moqueur. Le texte est habité, parfaitement compris et très intelligemment restitué. La voix est un peu grave pour le rôle ce qui lui donne plus de mélancolie que de brillant avec un léger déséquilibre dans le trio par manque de puissance. Mais quel diable charmeur ! Il semble impossible de lui résister !
Le Wagner de René Schirrer, avec un texte bien compréhensible, une personnalité affirmée et une voix agréable parfaitement projetée a bien campé son personnage.
L’ Orfeo Donostiarra, fidèle à sa réputation de groupe choral le plus apprécié d’Espagne, a une grande homogénéité et un bel engagement, malheureusement le texte est un peu opaque. L’arrivée des chœurs d’enfants a apporté cette note de surnaturel confiant indispensable. Ce sont de très courtes interventions mais totalement marquantes quand elles sont comme ici rendues avec précision justesse et fraîcheur.
Les saluts ont réuni tous les artistes sous des bravos chaleureux, avec les trois chefs de chœurs.
Le niveau d’interprétation ce soir a démontré que c’est bien en version de concert que La Damnation peut prendre un envol irrésistible.
Hubert Stoecklin
Hector Berlioz (1803-1869)
La Damnation de Faust op.24
Légende dramatique en quatre parties
Faust, Stuart Neil
Marguerite, Anna-Caterina Antonacci
Mephisto, Sir Williard White
Brander, René Schirrer
Orfeo Donostiarra
(direction : Rosé Antonio Sainz Alfaro)
La Lauzeta, chœur d’enfants de Toulouse
(direction : Luc Terrieux)
Chœur variabilis de Condom
(direction : Victoria Digon)
Orchestre National du Capitole de Toulouse
Direction musicale et artistique, Tugan Sokhiev
Toulouse, Halle aux Grains, vendredi 15 janvier 2010
