Une Femme sans ombre lumineuse

CRITIQUE, festival. 78ème Festival d’Art lyrique d’AIX-EN-PROVENCE, Grand Théâtre de Provence, le 6 juillet 2026. R. STRAUSS : La femme sans ombre. B.Kosky/K.Mäkelä. M.Spyres. V.Mikneviciuté. N.Stemme. B. Mulligan. A. Braid. Orch. de Paris et Chœur.

Lumineuse femme sans ombre à Aix

Quel succès !  La salle entière du Grand Théâtre de Provence qui se lève pour acclamer Klaus Mäkelä lors de sa montée sur scène à la fin de la représentation historique de La femme sans ombre de Richard Strauss et Hugo von Hofmannsthal. Car ce chef d’œuvre si exigeant a été remarquablement dirigé par Klaus Mäkelä. L’audace du jeune maestro est connue. Mais faire sa première direction d’opéra avec cette œuvre incroyablement complexe n’allait pas de soi. Le chef finlandais a ébloui par l’équilibre parfait qu’il a mis en place entre fosse et plateau. L’attention portée aux chanteurs en particulier a été constante. Et quand il s’agit de faire sonner l’orchestre de Strauss nous savions de quoi il est capable et nous n’avons pas été déçus. Direction dramatique, urgente et rutilante à la Solti. L’ouvrage avance sans temps morts. L’orchestre de Paris a été admirable en tous points que ce soit les couleurs et les nuances d’ensemble comme les solo divinement phrasés. Les cuivres graves ont été insolents et les percussions ont osé aller jusqu’au diaphane le plus magique. Les plus exigeants ont été satisfaits. Le jeune maestro est un vrai chef de théâtre et après ce coup d’éclat nous avons hâte de l’entendre dans d’autres opéras.

La distribution est également superlative. Chacun a des moyens exceptionnels et est capable d’équilibrer sa puissante voix avec ses collègues. Les airs sont somptueux mais les terribles ensembles dans lesquels il est difficile d’éviter la surenchère ne l’ont pas été moins.  Par ordre d’entrée en scène la Nourrice de Nina Stemme a d’emblée mis la barre très, très haut. La grande diva wagnérienne est aujourd’hui capable avec son homogénéité de timbre de chanter des vrais rôles graves comme celui-ci. La voix est toujours aussi superbe sur toute la tessiture. L’incarnation du personnage est grandiose : gestes, regards, déplacements tout est cohérent. Le personnage méphistophélique entre terreur et séduction est révélé dans toute sa complexité.

Michael Spyres offre à l’Empereur son timbre si particulier à la fois barytonnant et ténor de lumière.  Dans un chant châtié, élégant et des phrasés amples il est parfait. Le confort vocal permet une grande aisance d’écoute. En coloriste il sait assombrir sa voix lorsque ses émotions le traversent dans le dernier acte.

Vida Mikneviciuté en Impératrice est rayonnante. Avec un timbre clair et vibrant elle incarne un personnage de lumière féérique. Comme si la voix irisée et sa robe noire signaient son essence divine. La douceur ou la puissance sont parfaitement dosées dans son chant avec de superbes notes piano.

Les trois frères de Barak, Jean-Sebastien Bou, Tomasz Kumiega et Daniel Miroslaw sont riches de timbres complémentaires et chacun est très présent. Ils interviendront encore dans d’autres moments solo avec brio.

La Teinturière est la soprano canadienne Ambur Braid. Voix incroyablement puissante et très expressive. C’est une découverte enthousiasmante. En effet le jeu de l’actrice est d’une précision inhabituelle, tout en finesse. Le chant et le jeu s’équilibrent comme rarement dans ce rôle très difficile. La profondeur du personnage est révélée comme rarement. Barak est le baryton americano-irlandais Brain Mulligan. Timbre riche, chant phrasé avec art, texte limpide et jeu naturel, tout concourt à faire de lui un Barak mémorable. Et quelles possibilités de douceur comme de puissance !

Souvent faites depuis la salle, toutes les interventions surnaturelles sont magnifiquement réussies. Robert Lewis est un faucon inhabituellement puissant. Et Héloïse Mas une voix d’en haut mystérieuse à souhait. Les chœurs de l’Orchestre de Paris et le chœur d’enfants sont tous deux somptueux.

Barrie Kosky propose une mise en scène d’une apparente simplicité. Rien ne vient surcharger cet opéra symbolique si riche et pourtant les didascalies sont pour la plupart respectées. La scénographie de Michael Levine est limpide. Les costumes de Victoria Behr sont très habiles et marquent bien les différences de classe qui s’effacent petit à petit. Ils prennent très bien les lumières et semblent confortables.

Les lumières de Franck Evin sont très réussies. C’est la gageure de cet opéra et le résultat est admirable. Les changements d’univers sont crédibles grâce à la magie des lumières.

Le dispositif scénique est particulièrement intelligent comme une boite noire centrale qui révèle les univers avec peu de moyens. Ainsi c’est sur une petite estrade qu’apparait le monde merveilleux d’en haut.

Un rocking-chair épouse la pulsation de la partition et donne à la fois une idée du confort d’un certain luxe et renforce le sentiment d’urgence de la situation qui ne laisse que trois jours à l’Impératrice pour trouver son ombre. Sur son cheval à bascule au sabots de hachoir l’empereur a une position symbolique de domination sociale et de mort de son gibier. C’est également la mise en abyme de la dimension infantile de son personnage trop auto centré. Au dernier acte, le cube blanc de toute la scène est éblouissant, il sert de prison paradoxale par sa vastitude, puis il deviendra un lieu divin, c’est une belle idée.

Les déambulations comme dans un labyrinthe sans se voir de Barak et sa femme sont très émouvants. La confrontation très physique de l’Impératrice et son père est particulièrement dramatique. La magie est présente avec élégance et humour. Les femmes en robe noire pailletée et sans têtes ont des gestes de mains particulièrement expressif, l’étrangeté de leur allure est sensationnelle.

Cette magie fonctionne parfaitement également avec le jeune homme qui séduit la Teinturière, un danseur en collant scintillant. Très admirable prestation entre danse et gymnastique toujours pleine de sensualité de Prince Mihai.

Le décor le plus complexe est celui du monde humain. Une super structure en barreaux métalliques sur trois étages est révélée par la boite noire. Les lumières donnent profondeur ou mystère au besoin. De nombreux chiffons apportent des couleurs. Cela permet également un jeu subtil entre les personnages. Cette tour va tourner sur elle-même dans les moments de magie pour casser les repères et donner également ce sentiment d’urgence si présent dans l’action.

La direction d’acteur très exigeante est d’une précision admirable. Chaque personnage est très réussi et les relations entre eux sont très fouillées. La Teinturière évite toute caricature et son humanité est émouvante même dans ses colères. La Nourrice est à la fois mystérieuse, terrifiante et bonne. C’est Barak qui a le jeu le plus varié et offre donc une dimension très complexe au personnage de l’Homme presque parfait. L’intelligence des dispositifs scéniques rend hommage au texte si complexe de Von Hofmannsthal sans l’alourdir.  La mise en scène du directeur du Komische Oper Berlin qui a mis en scène avec grand succès une Flûte Enchantée qui fait le tour du monde a réussi le pari de réaliser un pendant magnifique avec cette Femme sans Ombre. Sa mise en scène va faire date. La production de la Flûte Enchantée de cet été à Aix et qui nous a grandement déçus, ( voir la critique de mon collègue Emmanuel Andrieux) ne parait après cette soirée magique que plus ratée encore…

Par un travail très abouti, Barrie Kosky a su rendre hommage avec brio à ce chef d’œuvre associant si singulièrement un Hugo Von Hoffmansthal d’une profondeur rare et un Richard Strauss magicien de l’orchestre et créateur de mélodies sublimes. Un Grand Chef d’œuvre a été mis en valeur dans toutes ses splendeurs par cette production aixoise cette année. Union musique et théâtre totalement réussie : le tandem Mäkelä et Kosky est prodigieux.  Cette Co-production avec La Monnaie/Munt et le Greek National Opera va être filmée par Arte. Et sera diffusée sur France Musiques. Le public enthousiaste d’Aix a eu la chance de découvrir une très grande production qui fera date. La vidéo sur Arte.TV l’immortalisera.

 Hubert Stoecklin

Crédit photographique © Monika Rittershaus

















Requiem de Mozart en majesté

CRITIQUE, festival. 78ème Festival d’Art lyrique d’AIX-EN-PROVENCE, Théâtre de l’Archevêché, le 4 juillet 2026. MOZART : Requiem ; Pygmalion orchestre et chœur. Roméo Castellucci/Raphaël Pichon 

La mélancolie de la vie : extinction de tout ou presque

Cet extraordinaire moment théâtral est le spectacle hybride et novateur voulu par Pierre Audi lors de sa première saison comme directeur du festival d’Aix en Provence à l’été 2019. Cette reprise l’année de sa mort est un bien bel hommage. L’intelligence et la beauté du spectacle conçu par Roméo Catsellucci et Raphaël Pichon restent d’une acuité diabolique et dérangeante. Les quelques rares huées aux saluts prouvent hélas que tout peut s’éteindre, sauf la volonté de sensure.

Quatre brins tissent le fil rouge de la soirée.

1 La mort imminente d’une vieille femme qui revit les moments marquants de sa vie.

2 Le mur du fond sur lequel apparait une liste d’extinctions groupées par thèmes. L’anthropocène est terriblement sidérante car entre 2019 et 2026 elle s’est trop rapidement aggravée. Ces mots lumineux qui défilent sont accablants.

 3 La fraternité et l’énergie que le groupe humain apporte. C’est ainsi que quelques figurants et tous les choristes dansent et jouent toute la soirée.

4 Dans la fosse Raphael Pichon et son orchestre Pygmalion jouent si divinement que la beauté de la direction et la richesse des coloris orchestraux créent un enveloppement de magie à l’ensemble. La partition est celle complétée par Sussmayer qui est connue du plus grand nombre. Raphael Pichon y a inséré des parties grégoriennes et des oeuvres de Mozart adaptées. C’est absolument magnifique et plein de sens.

Ces quatre fils se croisent et s’enrichissent mutuellement et il en ressort la compréhension d’une humanité touchante, dolente et précieuse, si présente dans cette partition merveilleuse.  

Difficile de rendre compte de tous les détails subtils de cette soirée. Nous retiendrons que la poésie irrigue le spectacle, la beauté, la tristesse et également l’énergie de la vie que le collectif permet. L’homme seul n’existe pas. Le bébé seul sur scène qui clôt le spectacle est bouleversant dans son dénuement. Oui chacun est seul face à la vie et à la mort peut être ! Mais entre-temps la vie en groupe permet la joie. Et c’est le chœur Pygmalion qui est exceptionnel de beauté, avec des corps qui dansent et un chant libéré des partitions. Cela donne une vigueur rythmique inimaginable. Nous avions été éblouis par ce Requiem en concert par Pygmalion en 2018.

Ce spectacle va encore plus loin: c’est l’implication exceptionnelle du chœur. Ainsi un chœur en majesté avec un orchestre si riche donne à la musique de Mozart une place de choix.

Les quatre solistes sont à la hauteur avec en basse un Axel Rosen tout à fait émouvant. L’air qu’il interprète en solo supplémentaire permet à sa somptueuse voix et son art du chant de se développer. Le ténor Duke Kim a un timbre magnifique et ses très courtes interventions sont remarquables. L’alto de Beth Tailor est absolument exceptionnel. Dans le solo après l’Agnus Dei elle arrache des larmes. La soprano Melissa Petit a également une très belle présence. Le dernier chanteur que je citerai est un tout jeune garçon qui d’une voix diaphane bouleverse l’âme lors de chaque intervention. 

En alternance avec Ramy Lazreq, César Bogdanas est ce soir absolument merveilleux. Cette fragilité humaine qui au demeurant tient d’une sorte de miracle est bien notre lot. Visuellement le spectacle est puissant avec des moyens d’une incroyable simplicité. Les lumières sont subtiles et très vivantes, les éléments visuels sont toujours intelligemment présentés sans jamais alourdir le propos. Le plateau final monte et s’incline tranquillement laissant glisser tout ce qu’il contient, évocation signifiante des pertes matérielles,  sens de la vie ? La sorte de planète dessinée qui se révèle in fine avec sa queue comme une comète évoque la question métaphysique de notre place dans l’univers qui avance on ne sait pourquoi, ni vers quoi. Le bébé seul sur scène termine de nous rappeler notre extrême fragilité initiale et finale.

Ce très, très beau spectacle ressuscité avec art ce soir est incroyablement intelligent dans sa lucidité aveuglante. Ont été rajouté depuis 2019 dans les pertes écrites sur le mur bien des lieux du Liban et de la bande de Gaza sans oublier l’Ukraine. Car la destruction qui fait rage autour de nous finira par nous atteindre. Même le théâtre de l’Archevêché qui vibre la nuit avec la musique de Mozart est peut-être menacé… Cette bulle est si fragile.

Soirée rare, véritable tour de force parfaitement réalisé par Romeo Castellucci et Raphael Pichon en parfaite harmonie, elle restera dans la mémoire de nos cœurs comme un souvenir précieux. In memoriam Pierre Audi.

Credit Photos : Monika Rittershaus

Michel Plasson revient diriger l’Orchestre du Capitole qu’il a créé

Michel Plasson le retour : toute la poésie de la musique française

CRITIQUE. Concert. TOULOUSE. Halle-aux-Grains, le 2 juillet 2026. Debussy. Ravel. Roussel. Orchestre national du Capitole de Toulouse. MICHEL PLASSON, Direction.

Le Festival de Toulouse s’est ouvert sur un concert historique. Le retour du grand Michel Plasson du haut de ses 93 ans dans La halle aux Grains a mobilisé un vaste public. Cette salle, écrin de l’orchestre du Capitole, a été voulue et inaugurée par Michel Plasson en 1974. Le chef, toulousain d’adoption a dirigé son orchestre durant plus de 34 ans. Il a porté les musiciens à un niveau d’excellence. La discographie immense fait honneur à la musique française et il a enregistré de nombreux disques d’opéras français dont Werther, Faust, Roméo et Juliette et Carmen qui restent des versions de référence. Tugan Sokhiev à sa suite, a développé le répertoire russe et viennois et on attend beaucoup de l’actuel directeur Tarmo Peltokoski.

Ce soir c’est le grand bonheur de retrouvailles avec le public toulousain et un orchestre renouvelé. En grand connaisseur Michel Plasson n’a pas manqué d’entendre les changements et les immanences. Les bois restent la merveille absolue avec un son riche et élégant. Mais depuis les violons ont gagné en richesse et en subtilité et les contrebasses ont gagné en puissance et en précision. Le chef n’a pas manqué de les féliciter personnellement aux saluts.

Il a également offert son bouquet de fleurs à Mélisande Daudet, l’extraordinaire flûte solo. Le concert consacré a de la musique française permet de constater comment cet orchestre et ce chef interprètent ce répertoire si délicat à la perfection.

Le Prélude à l’après midi d’une faune a ouvert le concert avec une poésie extraordinaire dans une subtilité incroyable de la palette de couleurs et de textures diaphanes. Rien que de la poésie et toute la beauté de la nature. Puis avec une suite de Ma mère l’oie de Ravel c’est la magie, le merveilleux et l’humour qui nous subjuguent. Des nuances subtiles et des couleurs irisées nous ont fait fondre. On ne peut rêver plus belle interprétation tant chaque instant est à la fois magique et facile. Avec la suite de Bacchus et Ariane de Roussel c’est tout le théâtre qui s’invite et la danse aussi.  La puissance de cette musique exulte sous les doigts magiques de Michel Plasson. Les applaudissements fusent pour cette première partie de concert. Le retour de l’orchestre et du chef va faire se lever le public ravi. Il faut reconnaitre que la 2me suite de Daphnis et Chloé de Maurice Ravel va être un moment d’anthologie. Tout y est délicat et poétique. Les couleurs sont magnifiques depuis les murmures du réveil de la nature jusqu’à l’exultation festive de la danse générale qui termine dans un fortissimo enthousiasmant. Michel Plasson est un magicien et reste à 93 ans un chef gourmand à la direction expressive.

Toute la salle de la Halle-aux-Grains s’est levée pour remercier le maestro. Très ému, heureux le chef a proposé 5 bis dont nous retiendrons une marche hongroise de Berlioz diabolique, une valse triste bouleversante de Sibelius en hommage à Tarmo Peltokoski, une ouverture de Carmen lumineuse et énergique et un fox-trot de Sati très coquin.

Le retour de Michel Plasson a été un très grand moment de partage musical et d’émotions. Il n’y a rien de mieux pour fêter l’arrivée d’un magnifique été de festivals.

Photos : Hubert Stoecklin