Le Requiem allemand par Tugan Sokhiev

Toulouse. Halle-aux-Grains. 28 mai 2011. Johannes Brahms (1833-1897) : Ein deutsches Requiem, op.45. Anastasia Kalagina,soprano ; Garry Magee, baryton ; Chœur de Orfeó Català chef de chœur, Josep Vila i Casanas ; Orchestre National du Capitole ; Direction : Tugan Sokhiev.

Un Requiem allemand bouleversant

Après un Samson et Dalila  décevant du point de vue des solistes, le prochain rendez vous de Tugan Sokhiev et de l’orchestre du Capitole était très attendu avec une œuvre emblématique du romantisme allemand.  Le Requiem de Brahms est si profond et d’une humanité si belle que les interprétations, plutôt rares, sont toujours des moments clefs des saisons de concerts. Les Toulousains ont été gâtés par des interprètes survoltés à la hauteur de la partition de Brahms et de son message de paix.

Dès les premières mesures nées du plus sombre murmure de l’orchestre et du chœur la direction à main nue du chef obtient une intériorité et une musicalité d’une finesse de camée.

En sculptant le son de ses mains, Tugan Sokhiev réalise une direction sensuelle et belle et d’une rare élégance musicale. Très vigilant à la structure et à l’équilibre des sons Tugan Sokhiev demande et obtient des nuances d’une vraie ampleur opératique. Mais jamais la moindre ostentation, le moindre effet facile ne viennent défigurer une interprétation à la clarté aveuglante. La structure très recherchée des divers moments de ce Requiem est si limpide que rien n’échappe à l’auditeur. Il naît de cette direction si belle et si lisible une musicalité bouleversante.

Photo : Patrice Nin

Les très beaux textes choisis par Brahms lui-même sont porteurs d’une telle hauteur d’humanisme débarrassé de toute religiosité rance que l‘humain en l’acceptation de sa finitude atteint au rang de héros mythique. Tugan Sokhiev qui semble converser avec l’au-delà, transcende la matérialité, agit en médium qui associe les énergies pour offrir aux auditeurs une interprétation de ce Requiem qui touche au plus profond. Il ne semble faire qu’un avec le superbe Chœur de Orfeó Català. La beauté des pupitres, leur parfait équilibrage confirme la réputation brillante de ce Chœur. Les nuances sont réalisées avec une facilité déconcertante, les timbres sont d’une beauté très équilibrée avec un timbre clair et jeune chef les barytons, une vigueur sans forçage chez les ténors, une solidité élégante chez lez alti et beaucoup de chair et d’âme chez les soprani. Il y des moments fulgurants ; d’autre si touchants dans les pianissimi que les larmes sont proches. Le texte est non seulement dit mais compris avec des regards  intelligents et un engagement total rares. Portées par de telles voix et des musiciens si fins les beautés du Requiem se déploient avec une évidence réconfortante. Les deux solistes font de leurs « airs » des moments de bonheur alliant sensibilité et art du chant. La voix de Garry Magee est plutôt claire et sa jeunesse séduit. La simplicité et la quasi modestie de l’interprète, qui refuse tout effet vocal, lui permettent de faire naître chez l’auditeur une identification immédiate à cette âme implorante qui recherche la paix de l’espérance. La soprano Anastasia Kalagina au timbre riche et fruité sait conduire une ligne de chant parfaite avec des piani dans toute la richesse du timbre très éloigné des voix blanches et planantes généralement associées à ce moment intime aérien. Ici le timbre si corsé incarne  la tristesse qui s’apaise. L’art du chant  est mis au service d’une intériorité de grande richesse.

Reste l’apport de l’orchestre qui est considérable pour la réussite de la soirée. Très concentré, très réactif aux demandes parfois très subtile et rapides du chef, l’orchestre agit comme une entité organique, prolongement du geste du chef très inspiré. Les cordes graves ont une texture soyeuse qui fait la base du son. Les bois sont diversement réactifs ; si le hautbois de Christian Fougeroux est fabuleux de subtilité et d’émotion, les flûtes sont un peu trop présentes et manquent de nuances piano. Les cors sont mélancoliques et les cuivres plus brillants arrivent à nuancer leurs interventions. Jamais Tugan Sokhiev ne laisse l’équilibre se décaler. Les plans sonores sont parfaitement agencés et à maintes reprises la précision rythmique, donne force et énergie à la partition, qui ainsi jamais ne paraît lourde, même dans les moments compacts. Les violons galvanisés par Geneviève Laurenceau planent et conduisent au sublime. Les interventions des harpes sont des instants de grand bonheur.

Le public conscient d’avoir vécu un intense moment d’émotion a fait une longue ovation aux interprètes.

Hubert Stoecklin

Toulouse. Halle-aux-Grains. 28 mai 2011. Johannes Brahms (1833-1897) : Ein deutsches Requiem, op.45. Anastasia Kalagina,soprano ; Garry Magee, baryton ; Chœur de Orfeó Català chef de chœur, Josep Vila i Casanas ; Orchestre National du Capitole ; Direction : Tugan Sokhiev.

Samnson et Dalila sans Samson

Samson et Dalila de Camille Saint-Saëns: flamboyant

écrit par Hubert Stoecklin 17 mai 2011

Les portes du Paradis, on les a vues,

elles ont failli être franchies , mais hélas le malin c’est manifesté. D’abord Olga Borodina souffrante a du  être remplacée in extremis. Ce fût l’occasion de découvrir une créature étonnante, cantatrice  mi vamp, mi énergie vocale brute d’une puissance rare. Sauvés !

Puis ce fût un très mauvais soir pour Ben Heppner, pas un aigu forte ne lui a été autorisé : damnation pour cet immense chanteur qui a osé et réussi tous les rôles de ténor les plus lourds. Ce soir il a craqué  tous ses aigus, même pas des contre-ut !

Et bien, c’est peu croyable mais j’ai entendu cet opéra que certains disent pompier et antiquisant comme jamais ! Une partition jeune et fougueuse, subtile et sensuelle puis grandiose et tonitruante mais surtout très dansante et pas seulement dans  les ballets parfaitement réussis comme on l’espérait après le Lac des Cygnes récent.

L’orchestre a été royal de timbres et nuances et le chœur ! Un vrai chœur d’oratorio, précis, équilibré, ductile et nuancé à la perfection. Impensable il y seulement deux ans! Quel beau travail a réalisé Alfonso Caiani le chef de chœur et ses choristes !  De la très belle ouvrage, patiente, évoluant très progressivement avec un magnifique palier ce soir.

Le maitre d’œuvre, Tugan Sokhiev, a dirigé à mains nues, il a dansé, sculpté les phrasés, demandé des nuances de l’infime aux plus fortes  avec une audace tranquille. Il a parfaitement compris les idées du compositeur.

Le deuxième concert dimanche n’a pu être qu’encore meilleur. Celui de Paris Salle Pleyel le sera encore d’avantage, pourvu que Dalila s’affine et Samson retrouve sa force. France Musique va diffuser le 11 juin une version qui va compter !

Hubert Stoecklin

Crédit Photo : Patrice Nin

Quatuor Modigliani chez Brahms : Bravo

Johannes Brahms : 

Quintette avec piano, 2 mélodies avec piano et alto

Energie et osmose

Quatuor Modigliani, Jean-Frédéric Neuburger, Andrea Hil

Le quatuor Modigliani, très aimé du public, enregistre cet opus en compagnie de deux talentueux artistes. Pour le Quintette avec piano op.34 l’osmose sonore avec le pianiste est troublante. Jean-Frédéric Neuburger a beaucoup de personnalité qu’il met entièrement au service d’une belle recherche de mélanges sonores. Les timbres se marient et s’associent, jamais ne s’opposent. Cette alchimie est marquée d’abord par une belle énergie dès les premières mesures de l’Allegro. La tendresse de l’Andante est sensible, la finesse du Scherzo est un peu sage mais à nouveau la vive jeunesse qui anime le Finale marque le souvenir par la force de cette interprétation vivifiante. D’autres versions sont, au sommet d’une riche discographie, plus mélancoliques, profondes ou troublées, mais ici Brahms est puissant et vif, en cette amitié musicale si évidente.
Dans les Zwei Gesänge fur mezzo-soprano, alto und piano, la voix de la canadienne Andrea Hill rejoint le piano aimable et l’alto mordoré de Laurent Marfaing. Les deux artistes l’entourent avec aménité. Version sensible de ces deux superbes mélodies mais sans le tragique que des voix mythiques y ont mis. L’émotion ici présente est très différente. Plus pondérée et calme. Les superbes phrases sculptées par Brahms n’en sont que plus resplendissantes et sensuelles. Le timbre est jeune et agréable, poitriné sans excès, le souffle est confortable et le texte est bien maîtrisé. La musicalité coule avec élégance portant une émotion sincère.

Cet enregistrement très beau et engagé offre un Brahms amical et jeune en son romantisme assumé sans pathos inutile. La prise de son naturelle et précise permet de suivre les interprètes dans leurs beaux choix, plus profonds que ne le laisse penser une forme de simplicité apparente.

1 CD Mirare : MIR130.   Code barre : 3760127221302. Enregistré en septembre 2010 au Théâtre et Auditorium de Poitiers. Durée : 53’mn.