Aida à Verone : Le rêve éveillé

Critique. Opéra. Festival de Vérone 2026. Arènes de Vérone, le 30 août 2026. Giuseppe VERDI : AIDA. Franco ZEFFIRELLI/Francesco OMMASSINI. Anna Netrebko. Clémentine Margaine. Yusif Eyvasov. Ludovic Tézier. Orchestro, Coro, ballo et technici di Fondazione Arena di Verona. 

Aida comme dans un rêve.

Retrouver un soir l’opéra comme on en a rêvé depuis longtemps, la rareté du moment mérite bien un hommage particulier. Ce soir avec une lune presqu’ encore pleine, une nuit d’été à la température idéale et toute la magie de l’Opéra qui se déroule sans accrocs cela n’arrive pas souvent. Les planètes étaient alignées en cette année d’éclipse totale de soleil, vraiment les astres ont été généreux !   

Aida à Vérone est une longue histoire glorieuse. Franco Zeffirelli a tout osé dans ses différentes mises en scène d’Aida de par le monde. De l’intime aux éléphants vivants sur scène ! Cette mise en scène de 2002 est un monument d’intelligence, une apothéose. L’accord avec les costumes d’Anna Anni est parfait. Et les lumières de Paolo Mazzon donnent au nycthémère sa véracité que ce soit le soleil de la scène du triomphe comme la nuit au bord du Nil, la noirceur du tombeau ou les vapeurs d’encens des temples. Le travail de Paolo Panizza chargé de redonner vie à la mise en scène est une grande réussite. On dirait que ce spectacle vient d’être créé. Un mot également sur le ballet expressif et symboliquement toujours juste par le chorégraphe Vladimir Vasiliev. Les trois premiers danseurs, Tea Bajc, Virna Toppi et Nicola Del Freo ont été à juste titre très applaudis.

Que nous montre Zeffirelli ? D’abord une énorme pyramide multiface qui peut tourner sur elle-même rapidement et silencieusement changeant de symboliques. Des statues de dieux, de pharaons et des sphinx. C’est grandiose et cela fait revivre toute la mythologie égyptienne et ses mystères. Les costumes également sont étudiés pour évoquer la somptuosité des dessins sur les parois des tombes. Sans être de la véritable copie c’est une réinterprétation très convaincante et très détaillée. Les lumières sont somptueuses pour magnifier décors et costumes. Il y a également une grande lisibilité dans les masses chorales multiples toujours très repérables.  Enfin la direction d’acteurs est très convaincante, nous y reviendrons en détail avec les personnages. Les chœurs sont très présents scéniquement et vocalement. La splendeur des chœurs mixtes ou séparés, leur puissance et leurs nuances sont magnifiques. L’orchestre dirigé par Francesco Ommassini sonne admirablement. La direction est assez conventionnelle et prudente avec une certaine emphase.

La distribution est en tous points admirable et parfaitement équilibrée. Dans son entrée en scène Yusif Eyvazov en Radamès est peu aidé par le chef. Ils mettent du temps à trouver le tempo qui permet au ténor de s’épanouir enfin. Durant toute la représentation on sentira un regard constant du ténor vers le chef. La voix claire et sonore du ténor convient bien à ce rôle de jeune chef de guerre et d’amant éperdu. Son « celeste Aida » est bien négocié et l’aigu final beau et sonore sera diminué avec art pour évoquer cette voix morendo demandée par Verdi et si difficile à réaliser. Dans les affrontements avec Amneris il sera pugnace, il sera puissant avec Ramfis au temple et superbe dans la scène du triomphe.  Avec Aida nait la tendresse et dans le duo final une grande complicité permettra un trésor de nuances et de couleurs avec une Anna Netrebko sublime.

En Ramfis, Gianluca Buratto est parfait ainsi que le roi de Mariano Buccino. Il faut reconnaître que les costumes très élégants d’Anna Anni leur donnent toute la majesté et la pompe de leurs fonctions. Le messager de Carlo Bosi crée l’éffroi attendu et la Grande Prêtresse de Francesca Maionchi sort avec mystère du temple.

L’Amnéris de Clémentine Margaine est puissante et sonore. Le jeu est un peu abrupt : c’est une très jeune femme que son désir pour Radamès pousse trop loin et trop vite. D’autres sont plus subtiles, plus vipérines. Son personnage est assez direct. La voix d’une très belle homogénéité est sonore sur toute la tessiture. Clémentine Margaine s’appuie beaucoup sur cette puissance sonore enviable pour assoir l’autorité du personnage. Ainsi sa scène du dernier acte fait grand effet par l’ampleur de la voix.

L’Amonastro de Ludovic Tezier est luxueux de timbre et a une présence charismatique. C’est un roi autoritaire plus qu’un père. Le duo avec Aida est « musclé » et l’affrontement fait trembler.

Que dire de l’Aida d’Anna Netrebko ? Peut-on éviter de parler de perfection car qui peut trouver à redire à un chant verdien absolument accompli et un jeu de scène d’une si grande subtilité ? La modestie des déplacements pieds nus et du port est celle d’une esclave ou mieux  celle de qui se fait passer pour telle. La voix splendide est celle d’une prima donna qui est toujours repérable jusque dans les ensembles les plus bruyants. Cette large voix plane sur les masses chorales avec facilité et élégance. Dans son chant les phrasés sont d’une délicatesse et d’une subtilité de souveraine. Jamais aucun aigu tendu, aucune phrase trop appuyée, ce chant élégiaque et flottant est magique. L’air du Nil avec la lune presque pleine en arrière-plan, les lumières subtiles sur la pyramide créent un moment de pure poésie. Le fameux et si périlleux Ut est inclus dans la plus belle phrase qui se puisse imaginer, le souffle infini que la Diva utilise est un miracle. Quelle délicatesse dans une puissance complètement maitrisée, un chant sur un souffle semblant infini. C’est dans l’affrontement avec son père, l’Amonastro si sonore de Ludovic Tezier, qu’elle va utiliser la puissance tellurique de sa voix. Avec Radamès la subtilité des couleurs vocales et du jeu donne beaucoup de profondeur au personnage. Bien évidemment le duo final avec abandon et notes flottantes dans des phrasés sublimes donne des frissons. Peut-on entendre plus belle et complète  Aida aujourd’hui ? Je ne le pense pas. Le chant verdien d’Anna Netrebko est adapté à chaque rôle avec ses spécificités. Elle a tout d’Aida.

Avec l’équilibre parfait entre grandeur et intime, entre la splendeur du chant verdien et l’intelligence de la mise en scène, on peut bien parler d’Aida de rêve. Nous avons partagé à près de 30000 spectateurs cette soirée magique comme Vérone en a connu quelques-unes dans son glorieux passé et comme l’opéra en connaît si peu. Ce sont des soirées comme celles-ci qui donnent sa justification à cet art si hybride qu’est l’opéra. Tout a été magnifique ce soir. Les applaudissements ont souvent interrompu le spectacle et les saluts au final ont été jusqu’à la standing ovation.

Le lendemain matin il a été possible de voir les décors démontés dans les rues environnant les Arènes. Ce décor d’Aida est incroyablement modeste et se démonte en petits éléments. La pyramide faite de tubes creux est en fait toute de légèreté. De jour se révèle cet incroyable travail des techniciens qui montent, démontent, stockent et chérissent les décors de plusieurs productions. Ils enchaînent avec virtuosité les opéras.

Magnifique travail d’équipe : que de belles énergies mutualisées !

Hubert Stoecklin

Photos : DR

RENCONTRES MUSICALES DE NÎMES TROISIÈME CONCERT

Que d’émotions !

Critique. Concert Festival. Rencontres musicales de Nîmes 2026. Centre des congrès H2, le 28 août 2026. L. Boccherini. A. Vivaldi. O. Respighi. G. Sollima. F. Liszt. G. Puccini. M. Castelnovo-Tedesco. Liya Petrova, Charlotte Saluste-Bridou, Clémence de Forceville, Shuichi Okada, Philippe Bernhard, violon ; Grégoire Vecchioni, Paul Zientara, alto ; Aurélien Pascal, Victor Julien-Laferrière, Edgard Moreau, violoncelle ; Théo Fouchenneret, Adam Laloum, piano.

Émotions à leur comble pour ce troisième concert à Nîmes.

Une première surprise nous attend, les instrumentistes débutent depuis les coulisses et arrivent sur scène mystérieusement utilisant leurs instruments de manière peu habituelle. Des violoncelles tenus comme des guitares, violon et l’alto idem. Le quintette à cordes « La musica notturna delle strade di Madrid » est une œuvre qui brise toutes les conventions pour véritablement faire entendre les bruits de la rue. Luigi Boccherini y ose bien des choses. Ainsi nous auront des talons qui claquent, des animaux qui bruissent, des danses, des cris, des pleurs. Toute la vie en somme. Les difficultés techniques sont nombreuses.  Ainsi les battements de mains sont d’une grande virtuosité et d’une efficacité redoutable. Que dire sinon que la joie qui émane de l’interprétation des cinq musiciens gagne depuis la scène tout le public, qui exulte. Clémence de Forceville, Shuichi Okada, Paul Zintara, Edgard Moreau et Victor Julien Laferrière sont de joyeux drilles en plus d’être des musiciens d’exception. Puis dans des concerto de Vivaldi c’est une jubilation virtuose qui a suivi. Charlotte Saluste-Bridoux dans le concerto de l’été et Edgard Moreau dans un concerto pour violoncelle.

Troisième soirée de concert de l’édition 2026 des Rencontres Musicales de Nimes, au H2 Palais des Congrès. Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes

Avec un instrumentiste par voix ces partitions données en version chambriste gagnent en précision. Les contre-chants, les basses continues tout y est éclairé par le jeu brillantissime des solistes dont la virtuosité égale celle de l’instrument roi du concerto.

Troisième soirée de concert de l’édition 2026 des Rencontres Musicales de Nimes, au H2 Palais des Congrès. Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes

Car les « accompagnants » n’étaient entre autres rien moins que Liya Petrova et Victor Julien Lafferière…

Après tant de joie et de facéties est venu le moment de l’émotion romantique bouleversante avec le deuxième mouvement de de la sonate pour violon et piano d’Ottorino Respighi.

Troisième soirée de concert de l’édition 2026 des Rencontres Musicales de Nimes, au H2 Palais des Congrès. Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes

Adam Laloum et Liya Petrova dont la complicité extrême n’est pas à rappeler ont su mêler des sonorités de rêve, des nuances exquises et une même émotion pure dans ce mouvement incroyable.

Leur interprétation au disque dans le « Momementum 1 » déjà nous avait saisie.

Ce soir dans cette admirable acoustique le rêve est comme devenu réalité. Oui deux âmes s’entretiennent en musique et partagent ce moment de grâce avec un public qui retient son souffle. La beauté du violon de Liya gagne toujours en profondeur, cette artiste semble pouvoir approfondir la beauté de sa sonorité comme peu le peuvent. L’alchimie entre l’instrument et l’artiste tient du miracle. Adam Laloum de son côté ne cesse de trouver l’équilibre exact avec chaque partenaire. Ce talent est bien rare et apporte une émotion toute particulière.

Se remettre de tant de beauté aurait été difficile mais c’était sans compter sur les trois violoncellistes de chocs qui ont suivi. Aurélien Pascal, Victor Julien-Lafferière et Edgard Moreau. A nouveau les trois artistes ont osé nous proposer une partition inénarrable de Giovanni Sollima né en 1962 pour trois violoncelle.

Troisième soirée de concert de l’édition 2026 des Rencontres Musicales de Nimes, au H2 Palais des Congrès. Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes

A égalité de splendeur sonores, de virtuosité et d’humour ils ont porté jusqu’à la transe une partition d’une folle originalité datant de 2003.  La première partie du concert c’est donc achevé sous de applaudissements nourris et dans les sourires partout sur scène comme dans la salle.

Pour la deuxième partie ce mélange d’émotions a encore gagné en intensité.

Théo Fouchenneret a interprété avec beaucoup d’intériorité le Sonnet de Pétrarque « Pace non trovo » extrait des années de pèlerinage de Frantz Liszt. Cette musique sublime a trouvé avec Théo un interprète talentueux qui utile la virtuosité pour transmettre l’émotion du poète. A nouveau un moment de grâce suspendu nous est offert.

Puis c’est une autre surprise : La venue sur scène de Philippe Bernhard qui a été premier violon du Quatuor Modigliani durant 15 années et ce dès sa création.

Troisième soirée de concert de l’édition 2026 des Rencontres Musicales de Nimes, au H2 Palais des Congrès. Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes

Avec ses complices il joue le mouvement de quatuor écrit par Puccini à la mort d’un ami avec des thèmes bouleversants qu’il utilisera dans Manon Lescaut. Il a retrouvé son violon à la demande de ses amis pour ce mouvement de quatuor si intense. Dire que l’entendre a été bouleversant est peu, après toutes ces années. Le voir échanger des regards et trouver des nuances infimes avec Liya Petrova en deuxième violon et ses amis, a été un moment très précieux.

Troisième soirée de concert de l’édition 2026 des Rencontres Musicales de Nimes, au H2 Palais des Congrès. Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes

Incroyable instant de temps suspendu et ouvert sur un avenir radieux. L’amour de la musique est bien ce qui lie les artistes et leur public à Nîmes.

Pour terminer sur une pièce des plus originales nous a été proposé le très rare quintette avec piano de Mario Castelnovo-Tedesco (1895-1968). Adam Laloum a retrouvé le piano avec au violon Clémence de Forceville et Charlotte Saluste-Bridoux, Grégoire Vecchioni à l’alto et Aurélien Pascal au violoncelle.

Troisième soirée de concert de l’édition 2026 des Rencontres Musicales de Nimes, au H2 Palais des Congrès. Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes

L’entente a été au sommet pour rendre vie à cette partition brillante. Le concert c’est donc terminé sur un enthousiasme partagé. Un bien beau concert avec un public venu nombreux et en avance. La vaste salle de congrès H2 était pleine.

On peut dire que le festival a trouvé son public et ce soir sa salle car l’acoustique exceptionnelle du lieu, sa vastitude, son confort, sa climatisation en font une salle de concert proche de l’idéal. Vivement l’édition 6 en Aout 2027 ! Et que vivent les rencontres Musicales de Nîmes ! La formule est validée totalement par la fidélité d’un vaste public et nous y serons fidèlement.

Hubert Stoecklin 

Magique ouverture des Rencontres Musicales de Nîmes

Critique. Concert Festival. Rencontre musicales de Nîmes 2026. Première soirée au Temple de l’Oratoire . R. Schumann. D. Chostakovitch. R. Hahn. G. Fauré. Liya Petrova, Charlotte Saluste-Bridou, Shuichi Okada, violon ; Grégoire Vecchioi, Paul Zientara, alto ; Aurélian Pascal, Victor Julien-Laferrière, violoncelle ; Théo Fouchenneret, Adam Laloum, piano.

Ouverture magique

Pour sa cinquième édition les Rencontres Musicales de Nîmes ont affiché complet. Le public est fidèle et la famille des musiciens s’agrandi comme s’est pris à le souligner Philippe Bernhart dans son discours introductif. La riche programmation a débuté avec quatre œuvres magnifiques. Pour débuter Adam Laloum nous a offert ses scènes d’enfant de Schumann. Sa version est particulièrement poétique et délicate. Toute de simplicité et de modestie sa musicalité touche par une infinie poésie. Tout ce que Schumann veut nous montrer de la magie de l’enfance est simplement évident sous des doigts si inspirés. Pas de nuances excessives, de phrasés complexes ou de couleurs trop originales. Le naturel qui se dégage est l’évidence même de l’enfance dans son innocence. Le public est particulièrement sensible à toute cette poésie.

Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes

Puis arrivent les cinq musiciens qui vont interpréter le quintet de Chostakovitch. Cette œuvre si exceptionnelle réuni Théo Foucheneret au piano, Shuichi Okada et Charlotte Saluste-Bridoux au violon, Grégoire Vecchioni à l’alto et Victor Julien-Laferrière au violoncelle.  L’énergie commune dégagée rend cette partition particulièrement cinglante. Les deux premiers mouvements s’enchainent comme un prélude et fugue en hommage à Bach. C’est brillant jusque dans la manière de sonner russe tout en étant fidèle à Bach. Chostakovitch aura les honneurs du pouvoir pour ce quintet alors que la référence à ce que la musique occidentale a de plus complexe est évidant. La suite du Quintet permet une envolée vers la modernité qui décolle. Les moments de puissance, d’humour, de sarcasme ou de mélancolie sont tous admirablement tissés les uns aux autres. Les timbres se répondent, les nuances sont très belles. L’œuvre si complexe est admirablement offerte par les cinq musiciens amis. Le public leur fait une très belle ovation.

Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes

Pour la deuxième partie du concert c’est l’aimable Reynaldo Hahn qui va nous enchanter sous les doigts délicats de Théo Fouchenneret. Les quatre peintres choisis par Marcel Proust seront illustrés délicatement par Reynaldo Hahn. La lecture des poèmes de Marcel Proust juste avant permet de déguster les associations très réussies. Théo Fouchenneret semble réaliser avec gourmandise cette aimable dialogue entre les sens. 

Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes

Pour terminer le concert une très belle œuvre va nous être proposée. Le quatuor de Fauré est absolument splendide. La brochette de superbes musiciens qui va s’y plonger va enchanter le public. Adam Laloum au piano, Liya Petrova au violon, Paul Zientara à l’alto et Aurélian Pascal au violoncelle. L’équilibre parfait immédiatement trouvé entre eux est admirable. On sait les grande qualités chambristes d’Adam Laloum qui trouve un équilibre magique avec les cordes dès les premiers instants. Liya Petrova avec un son d’une beauté sidérante plane haut et chante à perdre haleine. Paul Zintara avec un son d’une belle gourmandise apporte beaucoup lors de ses interventions. Aurélien Pascal avec son geste magnanime et la rondeur d’un son très chaud est irrésistible.

Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes

Le piano de Laloum est caléidoscopique amical au début puis primesautier, enfin mélancolique et dans le final facétieux. Il est certain que l’amitié qui lie les musiciens apportent beaucoup à la fusion qu’ils arrivent à trouver.

Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes

Ce premier concert du festival a enchanté le public quina ovationner les musiciens. Et tous de venir pour la salut final. Un bien beau moment de partage absolu ce soir !

Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes

Hubert Stoecklin

Photos : Lewis Joly

Alexandre Katorow enflamme La Roque avec un magnifique récital

CRITIQUE.CONCERT. 46ème Festival International de Piano de la Roque d’Anthéron. Parc du Château de Florans, le 4 août 2026. Bach/Liszt. Medtner. Chopin. Alkan. Scriabine. Beethoven. Alexandre Kantorow, piano.

L’amour en partage

Il se dégage chaque soir des concerts à La Roque d’Anthéron une ambiance toute particulière. La foule qui entoure le jeune prodige français est plus vaste que dans les concerts classiques. Dès l’entrée en scène d’Alexandre, tout sourire et allure décontractée, le public fait bloc pour accueillir sa musique. Dans un silence que seules les cigales habitent, Alexandre Kantorow débute un concert très habilement construit et fait d’œuvres étonnantes ainsi que de la dernière sonate de Beethoven. Le jeune musicien, tout auréolé de succès, ne cherche pas la facilité des programmes convenus. Il accompagne son public dans la découverte d’œuvres rares et magnifiques. Il débute ainsi avec une pièce exceptionnelle et assez austère.

La paraphrase de Liszt surla cantate Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen de Bach n’est pas une œuvre « aimable » : dès les premiers accords telluriques, Alexandre installe un impressionnant sérieux de recteur de cathédrale, puis déploie admirablement toutes les lignes tourmentées du Kantor. Liszt réalise une véritable réinterprétation de la signification de la cantate. La recherche de la lumière est à la fois douloureuse, angoissante et héroïque. « Larmes, lamentations, tourments et plaintes » : le piano se fait orgue, hautbois, violons et utilise tous ses moyens pour donner sens à cette quête existentielle. Indiscutablement, la musique de Liszt convient parfaitement à Alexandre Kantorow et la connexion entre l’interprète et les deux compositeurs est complète. Liszt donne aux doigts qui en sont capables des possibilités expressives inouïes et Bach le sens de la quête spirituelle. Chez Alexandre Kantorow, on admire autant la technique, la profondeur du son et la mise en valeur de l‘harmonie, que la belle organisation des plans et surtout son sens de la rhétorique. C’est véritablement renversant, abolissant le temps, et même l’espace. Et quand le choral arrive en toute majesté et en des sonorités victorieuses, le public est comme galvanisé. C’est lumineux, beau, très émouvant.

Le public est tout ouvert à découvrir la puissance expressive de la Sonate en fa mineur op. 5 de Nicolas Medtner. Cette sonate n’offre rien de particulièrement nouveau en termes d’effets de piano. Bien des ressources de l’instrument connues en 1895 sont en tous cas utilisées. Quatre mouvements s’enchainent avec de beaux contrastes. La construction complexe avec une sensation d’urgence et d’avancées constamment entravées retrouve cette idée de lutte dans la quête de sens. Les idées musicales s’enchaînent, s’opposent. Alexandre Kantorow maîtrise toute la technique exigée et garde une capacité de rhétorique étonnante. Il raconte, questionne, explique. Le thème principal est donné dans des variations expressives infinies. C’est très exceptionnel, cette manière d’entrer dans la partition pour en extraire le sens. Il y a des envolées lyriques faites d’absolu, des moments de chutes vertigineuses, des luttes vitales, de rares moments de paix intérieure. Bien plus que les exigences techniques, je retiens de cette sonate les beautés rhétoriques et les possibilités expressives qu’Alexandre Kantorow y trouve. Les applaudissements fusent à la fin de la première partie si magnifique.

Pour la suite l’interprète va enchainer trois pièces extraordinairement appariées dans la recherche de possibilités nouvelles pour l’instrument roi. 

Le Prélude en ut dièse mineur op. 45 de Frederic Chopin est un chant éperdu, exigeant un legato de diva romantique. Alexandre Kantorow chante autant que cela se peut. C’est absolument magnifique. Puis, sans rupture, il enchaine sur la pièce de Charles-Valentin Alkan. Cela produit un effet théatral absolument saisissant.

La Chanson de la folle au bord de la mer op.30 n° 8 est un petit bijou théâtral absolument terrifiant dont l’issue fatale est certaine dès les premières notes. Kantorow installe un climat d’horreur avec les basses de la main gauche qui roulent comme une houle mauvaise. La petite mélodie toute simple plane fragile et délicate avant de s’immerger dans le flot fatal. C’est bouleversant.

Puis vient Vers la flamme op. 72 d’Alexandre Scriabine. Avec un ostinato oppressant, cette flamme métaphysique crépite sous les doigts d’acier d’Alexandre Kantorow. La technique somptueuse est mise au service de cette vison d’apocalypse rédemptrice. Quels moyens techniques fabuleux, c’est indescriptible ! L’effet est étincelant, sidérant. Le plus bel hommage à l’interprète est peut-être de lui dire que, durant son interprétation, j’ai eu en mémoire les mots prophétiques de Scriabine : « le feu, les flammes cosmiques sont-ils des vibrations, semblables à celles des sons et des couleurs, destinées à se rencontrer, à se fondre dans l’embrasement final de l’univers ? ». Il va sans dire combien le public subjugué a acclamé Alexandre Kantorow. Après une brève sortie de scène voilà notre interprète galvanisé qui nous offre sa vison de la dernière sonate de Beethoven opus 111 n°32.

D’emblée, ce qui est remarquable est l’énergie généreuse qui le porte. La puissance du jeu nous emporte et les tempi sont vifs. Aucun obstacle technique ne viendra retenir cette avancée. Dans la violence des fortes, il garde une maîtrise absolue qui lui permet immédiatement de reprendre pianissimo. La manière dont la main gauche se maitrise petit à petit avec des gestes dont l’amplitude est calculée au millimètre est incroyable. Ce sont des moyens pianistiques qui semblent inépuisables. Le premier mouvement passe telle une énergique envolée. Puis c’est le deuxième mouvement, cette admirable cantilène de variations incroyablement travaillées par le maître de Bonn. Le chant prévaut au début, avec un thème admirablement phrasé, puis le rythme petit à petit s’installe pour prendre plus de place. C’est d’une constante beauté et cela avance avec puissance sans aucune violence. La beauté continue du son et l’équilibre parfait sont un délice inépuisable. Arrive alors la variation qui annonce le jazz qu’Alexandre fait swinguer comme peu l’osent. Ce mélange d’audace et de respect emporte complètement l’auditoire enthousiaste. La fin va atteindre un sommet de délicatesse avec des trilles aigües d’une clarté aveuglante et d’une précision incroyable. Et la petite mélodie qui s’installe dans l’aigu rappelle celle de la folle au bord de la mer d’Alkan. La profondeur du discours rappelle le Bach du début, le chant éperdu celui de Chopin. La cohérence parfaite du programme apparait dans une lisibilité aveuglante. Beethoven, aède parfait, a tout compris sur le passé comme sur l’avenir de la musique. Le chef d’œuvre absolu de Beethoven, son adieu à la forme sonate et surtout sa propulsion dans l’avenir est offerte au public dans une interprétation incroyablement vivante.

Quelle puissance de vie anime Alexandre Kantorow pour tenir un programme si audacieux jusqu’à la dernière note ! Il donne de son énergie au public qui exulte dans des applaudissements éperdus. Souriant, avec une grande gentillesse, Alexandre offre un somptueux bis : la mort d’Isolde de Wagner revue par Frantz Liszt.  Grand moment de puissante beauté qui ne fait pas regretter la voix tant le pianiste chante avec âme.

Incroyable interprète qui peut tout jouer et se jouer de tout, Alexandre Kantorow crée avec son public une relation intense. Nous le suivrons dans toutes ses propositions musicales sans hésiter. Bravo et merci pour un tel engagement si communicatif ! 

Photos : Franck Denis

Nelson Goerner nous offre son extraordinaire Iberia d’ Albéniz

CRITIQUE.CONCERT. 46ème Festival International de Piano de la Roque d’Anthéron. Parc du Château de Florans, le 3 août 2026. Isaac Albéniz : Iberia.  Nelson Goerner, piano.

Nelson Goerner le Grand

Il est des récitals qui semblent plus rares que les autres. Ce soir Nelson Goerner n’a peut-être pas rempli toute la jauge du festival. Dommage pour les absents car ce concert a été particulièrement exceptionnel. France Musique l’a enregistré fort judicieusement. L’exception vient du fond comme de la forme. Iberia est le chef d’œuvre ultime d’Isaac Albéniz. Cette composition est diaboliquement complexe. Elle exige une virtuosité parfaite par un interprète totalement inspiré afin que le public puisse entrer dans ce monde fascinant mais assez difficile. Nelson Goerner a déjà enregistré magnifiquement Iberia. L’entendre en concert nous offre sa vision du chef d’œuvre d’Albéniz ; partager cette œuvre si sensuelle, intelligente et pleine d’humour, sous le ciel du midi avec lui est un privilège. Dès les premières notes de Evocacion, nous sommes dans un univers onirique, confus et délicieux. Les sons semblent imprécis, les rythmes flous et les nuances molles. Cela tangue et vire. Puis, très vite, nous arrivons au port en plein soleil et nous commençons un merveilleux voyage.

Car Nelson Goerner va garder un jeu incroyablement lumineux, franc et précis. Le toucher admirable du pianiste argentin est l’un des plus beaux du moment.  C’est du très beau piano mais également de la musique pure. Toutes les complexités de la partition sont maîtrisées par le fabuleux musicien. Nous sommes enthousiasmés par le jeu si clair capable de mettre en lumière toutes les complexités. Les plans sont magnifiquement étagés. Les rythmes habilement assouplis sans réduire la précision. L’humour est présent, le mystère également. Dans la deuxième partie du programme avec les Cahiers 3 et 4 Nelson Goerner, comme libéré des enjeux terribles, adopte un jeu encore plus libre et plus passionné. Il termine comme en transe.

 Ce voyage en Espagne n’est pas celui des mantilles, des talons tapés, des éventails, des chorizos ou des yeux fardés. C’est un voyage dans une Espagne de rêves, de chaleur, de passion et de grande modernité. Cette partition, terminée l’année de la mort du compositeur est son testament et son chef d’œuvre. Les audaces d’écritures sont des hommages au piano le plus moderne de France. Ainsi Ravel et Debussy sont assimilés :  Albéniz les a écoutés, admirés mais pas copiés. Il est allé plus loin que Debussy dans les audaces harmoniques et aussi loin que Ravel dans les rythmes diaboliques. Iberia est un hommage à l’Espagne immortelle depuis la France où Albéniz résidait et qu’il aimait profondément.

Nelson Goerner en comprend tous les enjeux et nous les offre dans une interprétation lumineuse. Cet immense musicien est un vrai grand pianiste. Il met sa fabuleuse technique au service de la composition. Les applaudissements généreux du public ont obtenu un bis suspendu, féérique avec le Nocturne Opus Posthume de Chopin dont il est également un interprète très inspiré. Sa modestie dût-elle en souffrir Nelson Goerner est un très grand parmi les grands.

Photos :  Franck DENIS