La musique seule illumine la sombre période

Chronique concert sans public. Toulouse. Halle-aux-Grains, le samedi 30 Janvier 2021. Felix Mendelssohn (1809-1847) : Concerto pour violon et orchestre n°2 en mi mineur, op.64 ; Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonie n°5 en do diese mineur. Orchestre National du Capitole de Toulouse. Daniel Lozakovich, violon ; Kahchun Wong, direction.

Un concert lumineux dans le noir sinistre du quotidien

Happy few sont les journalistes qui peuvent assister dans la Halle-aux-Grains aux concerts donnés en huis clos !  Un peu comme dans une maison close, un lieu confisqué au public juste entrouvert pour un soir de temps en temps …. Savourer ce qui est perdu mais reviendra ….

Car le malaise sous la joie n’est pas loin. Surtout au moment des applaudissements. Quels tristes claps quand une ovation tonitruante ne serait pas déméritée. Et juste quelques collègues pour échanger son bonheur. C’est pingre, cela fait retomber de haut, quitter une si belle lumière en rentrant dans l’inhumain vide de Toulouse la nuit. Qu’elle est étrange notre vie de l’Année 01 du Covid ! Il nous appartient de ne pas oublier, de témoigner que la vie culturelle continue en sous-marin. Les artistes de l’Orchestre du Capitole ont une chance, celle de travailler et de jouer gardant leur passion intacte. A un rythme bien moins élevé mais tout de même ce soir le concert est grandiose. Le programme les met en vedette. La puissance de ces musiciens est considérable car les deux œuvres sont très exigeantes à des degrés divers.

Le deuxième concerto pour violon de Mendelssohn est un bijou de finesse, d’élégance et de beauté hiératique. Jamais aucune brutalité ne vient gâcher la joie du jeu musical. Le violon plane haut et touche au cœur. L’orchestre doit être présent sans écraser jamais la voix du soliste, sans brutalité jamais. Ce chant planant sur le cœur battant des cordes de l’orchestre est un début magique inoubliable. Le public est toujours très sensible à cette douce mélancolie et les violonistes se régalent des volutes et courbes envoûtantes que Mendelssohn a écrit pour leur instrument. Il y a quelque chose d’une grâce céleste dans ce chef d’œuvre. Daniel Lozakovich est à 20 ans l’incarnation idéale de cette grâce. La dernière fois que nous l’avions vu à Toulouse il avait encore quelque chose de la beauté de l’enfant prodige, ce soir c’est la puissance naissante du jeune homme qui séduit. Avec cette délicatesse de phrasé, cette élégance du geste souverain et cet engagement de tout son être dans son jeu. Son interprétation est toute faite de lumière, de facilité apparente et de musicalité délicieuse. La puissance du jeu est parfaitement assumée et maitrisée. Il a une sonorité riche et pleine mais la texture reste légère et jamais la moindre dureté ne se devine.

Daniel Lozakovich

Ce violon comme aérien est pourtant charnellement habité. Une sorte d’impossible alliage. L’or de ce violon comme adouci par la texture d’un velours profond. Le jeu est lumineux mais également contrasté et nuancé. L’orchestre le soutient magnifiquement dans des couleurs d’une rare intensité. Les instruments dialoguent avec art. Le chef laisse jouer et cherche un soutien franc pour permettre au soliste de planer haut. J’aurais aimé qu’il aille plus loin et réponde aux propositions du soliste si enclin à nuancer en profondeur, en demandant encore plus de douceur à l’orchestre. Les musiciens de l’orchestre le peuvent. C’est un peu dommage cette sage mise en place à côté du feu ardent du soliste, au jeu si inspiré. La beauté de Daniel Lozakovich est bien filmée et vous  pourrez succomber au charme de ce jeune homme qui joue si admirablement de son violon. Il offre une interprétation idéale de ce concerto de Mendelssohn.

Concert ONCT 2

La 5ème symphonie de Mahler est un chef d’œuvre de grande modernité toute en expérimentations audacieuses.. Elle offre à un bel orchestre symphonique  l’occasion de briller en terme de nombreux soli mais également une virtuosité d’ensemble à la difficulté incroyable. Le scherzo est si compliqué à mettre en place dans le tempo exact !

Concert ONCT 26(1)
Photo : P. Nin

Dès le début le solo de trompette est absolument envoûtant. Hugo Blacher est magnifique et tout au long du concert reste d’une solidité et d’une  élégance rares. La direction de Kahchun Wong qui nous avait parue trop précautionneuse dans le concerto se détend un peu. La gestuelle du chef est très appuyée, il y a prépondérance de sa main droite qui tient la baguette. La main gauche est moins investie. Cette attitude donne un coté prudent comme pour privilégier la mise en place. Le risque n’est pas autorisé et l’interprétation garde de cette maitrise constante une certaine rigidité. La qualité du chef est la grande clarté du discours jusque dans les moments les plus complexes. La brillance des sonorités est magnifiquement rendue. Mais dans la marche funèbre cette lumière et cette puissance manquent de contrastes. Les nuances si fondamentales dans cette musique sont présentes, comme  a minima, elles auraient pu être plus approfondies. Le premier tutti est déjà très fort, la marge de manœuvre s’en trouve réduite. La lumière crue dans le premier mouvement pourtant si complexe a tendance à le compacter dans le fort et le brillant. C’est très efficace mais un peu monolithique. Le scherzo est réussi à la perfection. Les qualités de la direction de Kahchun Wong sont précieuses, un tel mouvement virtuose. La précision, le parfait ordonnancement des plans, les couleurs si complexes de ce mouvement comme un kaléidoscope enivrant, tout est parfaitement rendu.  La virtuosité des musiciens de l’orchestre est un régal. Le cor  de Jacques Delelancque, qui se tient debout comme un soliste, est majestueux et noble. Cette véritable horlogerie infernale est parfaitement organisée et l’effet est saisissant, la virtuosité individuelle, comme celle de l’ensemble est confondante. Quel mouvement incroyablement inventif !

Le sensuel Adagietto est de toute beauté mais trop sage à notre goût et pas assez nuancé. Ce clair de pleine lune éblouit mais ne touche pas l’âme comme il est possible.

Le final qui reprend tant de thèmes et fuse vers le bonheur est mené d’une main de maître par Kahchun Wong. Sa direction est enthousiasmante, il laisse sonner l’orchestre dans sa  majesté et toute sa puissance (quels cuivres !). Il offre une interprétation brillante et joyeuse sans arrières pensées. Le bonheur d’être là et de partager la joie de cette musique est total. C’est à la fin que les applaudissements ont terriblement manqué ; devant tant de splendeur sonore comment ne pas exulter ? C’est peut-être là que le sous-texte anxieux et dépressif de Mahler, absent de l’interprétation ce soir, sur le chemin du retour nous rattrape. Toulouse transformée en ville fantomatique et triste à la nuit tombée….

Le nombre de spectateurs devant leur écran peut consoler un peu de l’absence de public et les progrès de la diffusion sont notables. Le film est vraiment agréable, surtout dans les gros plans des musiciens. N’hésitez pas à le regarder, notre orchestre est en pleine forme et quand nous le retrouverons tous, il sera encore plus resplendissant car la chaleur du public lui manque. Elle lui permettra de reluire encore davantage.

Hubert Stoecklin

Orchestre National du Capîtole

Victor Julien-Laferrière et Tugan Sokhiev un accord parfait

COMPTE-RENDU, concert. TOULOUSE, Halle-aux-Grains, le 8 novembre 2019. Henri Dutilleux (1916-3013) : Tout un monde lointain, concerto pour violoncelle ; Gustav Holst (1874- 1934) : Les Planètes ;   Victor Julien-Laferrière, violoncelle. Orfeon Donostaria, chef de choeur : José Antonio Sainz-Alfaro ; Orchestre National du Capitole de Toulouse. Tugan Sokhiev, Direction. Illustration : Julien-Lafferiere (DR)

Victor Julien-Laferrière est un jeune musicien d’exception dont la carrière a pris un élan incroyable depuis son prix du concours Reine Elisabeth de Belgique en 2017. Une grande tournée de concerts avec Valery Gergiev a été triomphale. Il est un soliste recherché et un chambriste accompli auréolé de succès publics et critiques en compagnie d’Adam Laloum et dans son trio « Des Esprits ». Ce soir dirigé par Tugan Sokhiev, chef attentif et partenaire protecteur, le jeune soliste a été d’une extraordinaire délicatesse dans le Concerto pour violoncelle de Dutilleux. Cette oeuvre dédiée à Mtislav Rostropovich est inspirée d’un poème de Baudelaire. Très intellectuelle, la partition reste distante de l’émotion et de toute forme de passion, recherchant une allure française basée sur l’originalité des sonorité (à la Debussy), tout en réservant une grande place aux percussions. Le violoncelliste doit tenir sa sonorité dans les limites d’une parfaite maitrise de chaque instant. Victor Julien-Laferrière a toutes les qualité pour offrir une interprétation magistrale de ce concerto. La finesse du jeu, rencontre la beauté de la sonorité et la fluidité des lignes. L’Orchestre du Capitole offre une pureté de sonorité et une précision rythmique parfaite. La direction de Tugan Sokhiev est admirable de précision et de finesse. Les grandes difficultés de la partition sont maitrisées par tous afin de proposer une interprétation toute en apparente facilité. Tout va vers le rêve et l’ailleurs comme le suggère le poème de Baudelaire. L’écoute de l’oeuvre en est facilitée et le public fait un triomphe au jeune violoncelliste. Il revient saluer plusieurs fois et propose en bis une délicate allemande d’une suite pour violoncelle de Bach (la troisième). Sonorité soyeuse et legato subtil sont comme un enchantement prolongeant le voyage onirique précédent.

Julien Laferriere

En deuxième partie de concert, Tugan Sokhiev retrouve son orchestre élargi pour un voyage interplanétaire grâce aux Planètes de Holst. Cette oeuvre du compositeur anglais reste le parangon de toute oeuvre symphonique hollywoodienne. Les effets très efficaces de l’orchestration de Gustave Holst font toujours recette chez bien des compositeurs de musiques de films. Tugan Sokhiev prend les rennes avec élégance et ne lâche plus ses musiciens jusqu’à la dernière note. L’orchestre est rutilant ; chaque soliste est prodigieux de splendeur sonore. Ainsi des cuivres bien ordonnés sur deux rangs au fond juste devant les nombreuses percussions sauront-ils nuancer habilement toutes leurs interventions. Le chef les laisse jouer sans vulgarité dans les moments pompiers. Les forte éclatent de santé et de générosité. Nous soulignerons tout particulièrement la beauté du son mais surtout l’élégance du phrasé et la longueur de souffle de Jacques Deleplancques au cor. Mais comment de pas citer le splendide solo du violoncelle de Sarah Iancu ou la flûte de François Laurent, le hautbois de Louis Seguin et la clarinette de David Minetti ?; qui sont les chambristes et solistes accomplis de cette superbe saga galactique.

Onct

Tugan Sokhiev joue à plein les différences de chaque partition dédiée à une planète mais garde une unité stylistique magnifique à cet ensemble. Le long silence par lequel il clôt son interprétation a pu paraitre un peu emphatique pour certains spectateurs mais qu’il est bon qu’ un véritable chef charismatique arrive a retarder les applaudissements afin de respecter le silence qui suit la musique et en fait partie quoi qu’en pensent les spectateurs trop zélés a frapper des mains et des pieds parfois en même temps que la dernière note du concert. Ce soir le concert a été placé sous le signe de la plénitude et de la délicatesse. Il n’y a a pas eu besoin d’un bis après tant de splendeur musicale. Là aussi le chef a su résister à cette habitude du « jamais assez » que le public insatiable voudrait prendre.

COMPTE-RENDU, concert. TOULOUSE, Halle-aux-Grains, le 8 novembre 2019. Henri Dutilleux (1916-3013) : Tout un monde lointain, concerto pour violoncelle ; Gustav Holst (1874- 1934) : Les Planètes ;   Victor Julien-Laferrière, violoncelle. Orfeon Donostaria, chef de choeur : José Antonio Sainz-Alfaro ; Orchestre National du Capitole de Toulouse. Tugan Sokhiev, Direction. Illustration : Julien-Lafferiere (DR)

La Lionne Skaja et Beethoven à Piano Jacobins

COMPTE-RENDU, concert. Festival Piano aux Jacobins. Cloître, le 25 septembre 2019. BEETHOVEN. E. LEONSKAJA.

LA LIONNE-SKAJA FACE À BEETHOVEN EN SON HIMALAYA

Nous avons eu la chance cette année de pouvoir écouter plusieurs grands pianistes capables de se lancer dans une intégrale des sonates de Beethoven au concert, en plus d’admirables versions isolées bien entendu. Mais ce soir ce qui vient à l’esprit de plus d’un, est de savoir comment la grande Elisabeth Leonskaja va s’y prendre  pour jouer en un concert les trois dernières sonates de Beethoven. Les banalités fusent dans le milieu du piano classique comme celle de dire qu’à cet Himalaya du piano est dû un respect admiratif qui frise la dévotion.

Disons le tout de go : la Leonskaja se transforme en Lionne-Sakja et ne fait qu’une bouchée de cet Himalaya. Daniel Barenboim a une tout autre attitude lui qui, à la Philharmonie de Paris, nous a régalés dans d’autres sonates par un patient travail sur le style, les couleurs et le toucher exact entre classicisme et romantisme. François Frédéric Guy à La Roque d’Anthéron est tout entier au service du message beethovenien, si humain et émouvant par la lutte qu’il a mené pour vivre en sa dignité de génie mutilé. Elisabeth Leonskaja arrive en majesté sur la scène du Cloitre des Jacobins. Elle demandera au public une concentration extrême en jouant d’affilée les trois dernières sonates sans entracte. Le choc a été atomique. En Lionne affamée elle se jette sur les sonates et avec voracité ose les malmener pour en extraire une musique cosmique. Comme une lionne qui le soir après la chasse, après s’être repue et s’être désaltérée au fleuve, regarde le ciel et tutoie les étoiles dans un geste de défi inouï. La grandeur de la vie avec sa finitude qui exulte face à l’immanence ! De ce combat il n’est pas possible de dire grand chose comme d’habitude ; décrire des mouvements, des thèmes, des détails d’interprétation en terme de nuances, couleurs, touchers, phrasés.… Si une intégrale en disques se fait dans cette condition d’urgence il sera possible d’analyser à loisir. Pour moi ce soir est un défit lancé par la Grande Musicienne au public et à la critique : osez seulement dire quelque chose après ça ! Oui Madame j’ose dire que votre grande carrière est couronnée par cette audace interprétative. Nous avons beaucoup aimé vos concertos de Beethoven avec Tugan Sokhiev les années précédentes et attendons l’intégrale promise en CD. Nous savons que vous enregistrez beaucoup et en même temps pas assez pour vos nombreux admirateurs. Nous avions eu la chance de nous entretenir avec vous et vous nous aviez dit que pour vous la plus grande qualité de l’interprète est de savoir donner sans compter tout au long de sa carrière.

Ce soir vous avez donné sans retenue, sans prudence, sans le garde-fou de la recherche d’exactitude stylistique. Ce concert a été hors normes. Vous avez prouvé une nouvelle fois  que Sviatoslav Richter, qui vous a admirée dès vos débuts, avait vu juste. Il savait que vous aviez cette indomptabilité totale tout comme lui.

Le tempo, les nuances, la pâte sonore, la texture harmonique, vous avez tout bousculé, tout agrandi, tout magnifié et Beethoven en sort titanesque et non plus simplement humain. Une musique des sphères, d’au-delà de notre système d’entendement et pourtant jouée par deux mains de femme et composée par les deux mains d’un simple mortel. Ce fût un choc pour le public, un choc salvateur pour sortir d’une écoute élégante, polie et qui endort les angoisses de l’âme. Ce soir, de cette salvatrice bousculade émotionnelle vous pouvez être fière. Vous avez tutoyé le cosmos et nous avons essayé de vous suivre. Bravo Sacrée LIONNE-SKAJA.

Hubert Stoecklin

Compte-rendu concert. Toulouse. 40 ème Festival Piano aux Jacobins. Cloître des Jacobins, le 25 septembre 2019. Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Sonate pour piano n° 30 en mi majeur, Op.109 ; Sonate pour piano n° 31 en la bémol majeur, Op.110 ; Sonate pour piano n° 32 en ut mineur Op.111 ; Elisabeth Leonskaja, piano.

Adam Laloum en poète du piano

Compte-rendu concert. Toulouse. 40iéme Festival Piano aux Jacobins. Cloître des Jacobins, le 19 septembre 2019. Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Sonate n°28 en la bémol majeur,Op.101 ; Robert Schumann (1810-1856) : Grande Humoresque en si bémol majeur ; Frantz Schubert (1797-1828) : Sonate n°22 en la majeur, D.959 ; Adam Laloum, piano.

Adam Laloum en poète sensible habité par la musique.

Adam Laloum © Harald Hoffmann
Adam Laloum © Harald Hoffmann

Pour ce Quarantième festival de Piano aux Jacobins les grands pianistes se succèdent à un rythme soutenu et même en choisissant avec soin, la splendeur continuellement renouvelée, ( cf. nos quatre chroniques précédentes), semble un miracle de stabilité dans notre monde en folie : une différente sorte d’excellence chaque soir ! De telles soirées aident à supporter les journées ….

Adam Laloum est peut-être parmi ces immenses artistes celui qui se tient à une place à part, celle du cœur. Du moins pour moi ce concert l’aura été. Je connais bien la musicalité fine de ce pianiste depuis bientôt dix ans et je sais comment chaque fois j’en suis émerveillé. Que ce soit en soliste, en chambriste, en concertiste. Le récent festival de Lagrasse le montre en délicat chambriste, son récent concert de concertos de Mozart à la Roque d’Anthéron en a ébloui plus d’un par sa musicalité mozartienne épanouie, (concert à la réécoute sur France Musique). Ce soir dans l’auguste Cloître des Jacobins après tant de somptueux artistes, Adam Laloum a offert un concert parfaitement construit, dans un répertoire qui lui convient à la perfection. Ce concert est frère de celui de Silvacane en 2017, (voir notre compte rendu) entre Beethoven et Schubert. La sonate n° 28 de Beethoven est une grande sonate, une œuvre de la maturité de toute beauté. Le grand final en forme de fugue est une véritable apothéose. Adam Laloum en domine parfaitement toutes les fulgurances en rajoutant une qualité de nuances et de couleurs d’une infinie variété. Le Beethoven de Laloum a toujours la primauté du sens sans rien lâcher sur la forme. Il cisèle chaque phrase et l’enchâsse dans le mouvement puis dans la sonate entière. Cette conscience de la structure sur tous ces niveaux, la lisibilité qu’il apporte au public, sont des qualités bien rares. À présent la pâte sonore d’Adam Laloum a gagné en richesse. La beauté des sons sur tout l’ambitus est proprement incroyable. La rondeur des graves, leur puissance sans aucune violence fait penser à l’orgue. Après cet hommage au véritable père de la Sonate pour piano, la Grande Humoresque de Schumann ouvre un pan entier au romantisme le plus sublime. Le début dans une nuance piano aérienne nous fait entrer dans la magnifique vie imaginaire de Schumann. Le bonheur, la paix puis la fougue, la passion malheureuse.

Adam Laloum

Pièce rarement jouée en concert, elle met en valeur les extraordinaires qualités d’Adam Laloum. Il en avait déjà offert une belle version au disque mais ce soir l’évolution de l’interprétation est majeure. Capable de nous livrer et la structure quadripartite de l’œuvre et sa fantaisie débridée nécessitant beaucoup d’invention dans le jeu pianistique. Les partis pris du jeune musicien tombent chaque fois à propos avec une beauté à couper le souffle. Un vrai engagement d’interprète et une virtuosité totalement maitrisée rendent l’instant sublime. Mais ce qui va véritablement faire chavirer le public est son interprétation unique de l’avant dernière sonate de Schubert. La D.959 est jouée avec une fougue et une tendresse incroyables. Schubert, qui dans le deuxième mouvement chante le bonheur à porté de main mais qui s’enfuit, trouve dans le jeu d’Adam Laloum une deuxième vie. Les nuances sont subtilement dosées et le cantabile se déploie comme le faisait Montserrat Caballe avec ses phrases de pianissimi sublimes dans Bellini et Donizetti. Car les pianissimi sont d’une couleur suave certes mais surtout d’une plénitude incroyable. Jamais de dureté ou d’acidité. Toujours une onctuosité belcantiste. Ce deuxième mouvement Andantino, l’un des plus beaux de Schubert, avec sa terrible tempête centrale, est un pur moment de magie sous les mains si expertes d’Adam Laloum. Le Scherzo nous entraine dans quelques danses qui deviennent véritablement fougueuses et heureuses à force de tournoyer sur elles même dans des variations que l’on aimerait perpétuelles tant elles sont belles. Le long rondo final n’est que tourbillon de gaieté et d’envie de vivre. Tout coule, avance et les nuances pleinement assumées, les phrasés variés à l’envie en font une vraie musique du bonheur que quelques modulations assombrissent un court instant. Le bonheur de Schubert est aussi vaste que sa mélancolie. Adam Laloum est probablement le plus émouvant interprète de Schubert contemporain. Un vrai compagnon d’âme du Frantz Schubert que ses amis aimaient tant lors des shubertiades.

Dans les rappels du public qui se terminent en standing ovation il revient à Schubert. Un vrai bonheur partagé !

Hubert Stoecklin


Compte-rendu concert. Toulouse. 40iéme Festival Piano aux Jacobins. Cloître des Jacobins, le 19 septembre 2019. Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Sonate n°28 en la bémol majeur,Op.101 ; Robert Schumann (1810-1856) : Grande Humoresque en si bémol majeur ; Frantz Schubert (1797-1828) : Sonate n°22 en la majeur, D.959 ; Adam Laloum, piano.

Hubert Stoecklin pour Classiquenews.com

Beau coffret ROSSINI chez Warner Classics

Gioachino Rossini Edition 50 CD Warner Classics

Ce coffret Rossini est une fête. Celle de son 150 iéme anniversaire de naissance d’abord mais c’est également l’occasion de retrouver de beaux enregistrements rossiniens au firmament comme de découvrir des titres peu connus à coté du Barbier qui reste son plus grand succès. Nous allons survoler les versions choisies par Warner Classics dans plusieurs catalogues.
Précisons d‘abord que le choix de ranger les œuvres chronologiquement est intéressant . Le coffret comprend déjà 50 CD il n’était pas possible d’être exhaustif.

Des œuvres de jeunesse pour commencer


L’Ingano felice est une œuvre de toute première jeunesse. La présence de la jeune Annick Massis est délicieuse elle est très bien entourée et dirigée par Mark Minkowski que nous n’attendions pas si habile dans ce répertoire. Cet opéra en un acte contient déjà tout le génie de Rossini avant que ces « ficelles «  ne soient plus visibles, ici tout va vite et avance sans lourdeur.
La Scala di seta, en enregistrement live est efficace et a comme mérite de nous faire entendre la capacité du jeune Rossini de s’emparer du moule en trois actes avec une facilité déconcertante. La distribution ne comprend personne de vraiment remarquable et la direction de Gabriele Ferro est un peu lourde.
C’est avec Tancredi que Rossini a atteint une notoriété internationale faisant se pâmer Stendhal et il faut écrire que Wagner lui même appréciait cet opéra séria un peu boursouflé mais si séduisant. Le chant rossinien prend un envol jamais atteint et certains airs restent des « tubes » dans les récitals lyriques. L’orchestre gagne en richesse et les finals sont grandioses. La distribution est dominée par une Cecilia Gasdia absolument idéale en Aménaïde. Le Tancredi de Fiorenzza Cossoto est placide et si la voix est immense les nuances et les intentions sont rares. La prise de son est grandiose avec un orchestre énergique et la direction de Gabriele Ferro fait avancer le drame avec efficacité.


Les deux TURQUERIES de Rossini

D’abord le Turc en Italie puis l’ Italienne à Alger sont comme un chassé croisé en miroir. D’abord le Turc débarque en Italie et tombe sous le charme de Fiorilla puis c’est la belle Isabella qui va à Alger et ridiculise Mustapha. C’est dans ces deux ouvrages que l’humour et l’esprit vif de Rossini s’épanouissent le mieux. Maria Callas en une version historique du Turc en Italie donne son rôle comique le plus abouti avec des moyen vocaux somptueux et une voix parfaitement maitrisée, son jeu de couleurs est infini et vocalement tout est d’une rare délicatesse. Elle est entourée d’un Gedda parfait en poète et entre son mari et son Turc le jeux est hilarant. L’enregistrement mono de 1954 a été très agréablement restauré mais reste mat.
L’enregistrement de l’Italienne à Alger est une référence. La distribution ne contient que des voix inouïes et tout le monde semble s’amuser dans cette oeuvre à l’humour touchant à une sorte de folie burlesque. Marilyn Horne domine le plateau avec sa voix solide et son tempérament de feu Samuel Ramey est un turc à la vocalitée somptueuse, Ernesto Palacio est un Lindoro à la voix de velours toute de charmes latins, le Taddeo de Domenico Trimarchi est impayable aussi à l’aise vocalement qu’à camper un personnage inoubliable. En Elvira de grand luxe Kathleen Battle avec une voix toute de fraicheur et de fruit sucré donne beaucoup de relief à ce rôle souvent sacrifié mais important. La direction de Claudio Scimone est jubilatoire, ses Solisti Veneti et le choeur sont parfaits.


Le Barbier de Séville est l’opéra le plus connu, il est présenté dans une version interessante et qui est agréable en raison de son énergie communiquée par la direction théâtrale de James Levine. Les solistes sont d’excellents acteurs chanteurs aux voix chevronnées. Seule Sills avec son large vibrato dans le médium et le grave pourra ne pas plaire à tous, mais qui résistera au Basilio de Raimondi, au Comte de Gedda ou au figaro de Milnes ?


La Cenerentola modèle de poésie fine est offert dans la version de Vittorio Gui montée sous les auspices de Glyndebourne. Seule le fait que la prise de son soit mono réduit un intense plaisir théâtral et musical. La distribution est idéale de voix, de technique mais surtout de théâtre et de poésie.

D’autre raretés


Ermione de 1819 nous montre la grandeur de ton dont Rosssini est déjà capable annonçant son Guillaume Tell. La distribution est excellente sous la baguette idéale de Claudio Scimone. Cecilia Gasdia est royale de timbre et intense d’engagement. Chris Merritt avec une quinte aiguë héroïque est sensationnel en Oreste et chaque chanteur est impeccable et mériterait d’être cité.
Bianca et Falliero nous permet d’admirer Katia Ricciarelli, Chris Merritt et Marylin Horne. Dans Zelmira nous retrouvons la sensationnelle Cecilia Gasdia et un Chris Merritt déchaîné. Dans ces deux derniers opéra napolitains, Rossini est plus habile faiseur que génial inventeur.


Sémiramide pour Venise marque un indéniable renouveau d’écriture et la célébrité de cet opus est bien méritée. La version solide, virtuose et bien dirigée par Alberto Zedda, n’atteint pas l’émotion d’autres versions de studio (Horne et Sutherland) mais la prise sur le vif et les applaudissements nourris font sensation ! Et Les aigus de Grégory Kunde sont très excitants, d’avantage que le chant un peu sage des dames.
L’ Assedio di Corinto est en fait une véritable pépite. Sans s’occuper des versions diverses, siège de Corinthe, siège de Granada, Maometto II, cette version-çi contient de véritables merveilles avec en particulier un troisième acte sublime de tout en tout. La magnifique voix de Shirley Verrett dans un ambitus incroyable soutient le drame et avec une énergie farouche fait de Neocle une composition de héros inoubliable. Toute la distribution (Sills et Diaz en particulier) tient son rang au zénith et la direction de Thomas Schippers est drame profond et énergie vive.
Avec le Comte Ory en français dans la version de Vittorio Gui nous retrouvons la théâtralité et la folie drôle de sa Cenerentola. La qualité de la direction est enthousiasmante dans les grands ensembles et la distribution est solide. Un petit coté suranné convient pas si mal à cette histoire sinon démodée du moins improbable.
La version de Guillaume Tell choisie est historique avec Caballe, Gedda et Bacquier ayant chacun marqué leur rôle. La direction efficace de Lamberto Gardelli sans finesse stylistique nous entraine vite et loin dans cette partition fleuve sans lendemain.

Coté musique religieuse de beaux moments


Le Stabat Mater est de grande classe avec une distribution de braise : Anna Netrebko, Joyce Di Donato, Lawrence Brownlee et Ildebrando D’Arcangelo, le chœur et l’orchestre de l’Académie Santa Cecila de Rome d’une ductilité totale sous la direction pleine d’esprit et aux phrasés subtiles d’Antonio Pappano. La « Petite messe » par le même chef est également parfaite. De même que la Messa di Gloria.

Et pour finir des RÉCITALS


Pour terminer le coffret en beauté ce sont de nombreux récitals qui nous sont offerts. Car Rossini c’est le culte des voix belles et aux possibilités poussées à dépasser toutes normes. Ainsi Joyce Di Donato, Marilyn Horne, Rockwell Black ( quatre CD) , Nicolas Ghiuselev et tant d’autres font étal de leurs voix incroyables et de leur technique hors du commun. Si un seul récital doit être retenu comme consubstentiel du génie de Rossini je crois que Joyce Di Donato dans son hommage à Colbran la muse de Rossini, est inoubliable. La voix est somptueuse le drame de chaque mot irradie d’intelligence, mais surtout des phrasés souples comme un félin et une précision de vocalises d’horlogerie suisse sont un sommet inégalé. Puis quelques pièces instrumentales et des pêchers de vieillesse complètent un portrait varié sans rien ajouter au génie de Rossini.


Voici un grand et beau coffret qui met bien en valeur les voix rossiniennes et tout un pan du répertoire du cygne de Pesaro, certes non exhaustif, mais tout à fait significatif et pour un prix très attractif.  
Hubert Stoecklin

Coffret de 50 CD Warner Classics : 190295611156. Compilation de 2018. Stéréo principalement. Durée totale 53h20m.

La Damnation de Faust au sommet

Compte rendu concert. Toulouse. Halle-aux Grains, le 22 février 2019. Hector Berlioz. Laho. Koch. Relyea. Véronèse. Choeur et Orchestre National du Capitole.

Une Damnation de Faust Grandiose.

C’est la troisième fois que Tugan Sokhiev dirige cette oeuvre à la Halle-aux-Grains depuis 2010. Il aime la musique de Berlioz et cette Damnation tout particulièrement. Dans le cadre de cette première saison des Musicales Franco-Russes et pour en assurer l’ouverture « en grand », il nous était promis beaucoup. Et nous devons admettre que le pari fut tenu. Tugan Sokhiev a progressé encore dans sa compréhension de Berlioz. Il assume la richesse des parties orchestrées touffues, comme la délicatesse des moments magiques (les Sylphes). Le discours dramatique était déjà là en 2010 dans un souffle puissant. Il est ce soir plus nuancé et plus subtilement construit. Chaque numéro conserve une conception dramatique s’articulant précisément avec le précédent et le suivant. Le drame avance, l’humour est présent rendant plus pathétique la mélancolie de Faust puis le désespoir de Marguerite. L’orchestre du Capitole est royal. Les bois hallucinants de présence et de liberté ( la flûte de Sandrine Tilly ! ) , les cordes sublimes : altos ambrés (et quel solo de Dominique Mujica ), violons de lumière et violoncelles de mélancolie. Et le cor anglais de Gabrielle Zaneboni, double de l’âme de Marguerite, ne peut s’oublier. Le choeur du Capitole et la maitrise sont d’une présence dramatique parfaite avec une puissance enviable et de très belles nuances. Juste une diction plus audible aurait été appréciable. mais quelle présence dans chaque intervention ! La distribution, redoutable, est absolument parfaite.

Marc Laho est un Faust noble et élégant d’une ligne vocale princière. Le timbre est magnifique rond et chaud. La terrible tessiture ( dépassant le contre-ut ) ne se remarque pas , il est à l’aise sur tout son ambitus ! Et le texte est vécu avec beaucoup d’intensité et dit avec beaucoup d’intelligence. Méphistophélès est un rôle plus complexe encore car il a plusieurs facettes. Le canadien John Relyea a la présence attendue, et la voix parfaite. Longue tessiture et timbre riche en harmoniques sa voix se déploie sans effort et sa diction est également un régal; il campe un diable tour à tour moqueur, séduisant et inquiétant. Le rôle très court de Brander exige pourtant un chanteur-diseur hors pair. Julien Véronèse est parfait : voix sonore et texte clair. Sophie Koch que le public a eu la plaisir de retrouver n’était pas prévue et elle remplace la défaillance de sa consoeur.

Le public toulousain connaît bien et aime Sophie Koch qui a offert nombres personnages marquants au Capitole dont une Margaret du Roi d’Ys inoubliable, un Néron étonnant, un Octavian élégant et une Dorabella de rêve. Elle offre ce soir une extraordinaire Marguerite proche de la perfection. D’abord une présence illuminée de l’intérieur et une sorte de modestie caractéristique du personnage. La voix est superbe de timbre mais surtout projetée avec naturel et élégance. La diction est absolument limpide. L’art du chant est délicat mais sans effets et toujours d’une musicalité délicieuse. Le duo avec Marc Laho est une apothéose de naturel élégant. Son «d’amour l’ardente flamme» est phrasé merveilleusement, habité jusqu’au bout des phrases et Tugan Sokhiev sait animer avec art comme assouplir la pulsation. Un grand moment de musique comme suspendu hors du temps. Le final avec cette cavalcade diabolique, ces choeurs incroyablement puissants, est nuancé à souhait avec des contrastes terribles comme Berlioz les a souhaités. Avec une puissance incroyable Tugan Sokhiev maîtrise la construction saisissante dans un crescendo que rien ne retient et qui aboutit sur des coups de boutoir. Méphisto constate son échec avant cette apothéose céleste que le choeur de femmes puis la maîtrise du Capitole avec une lumière délicate nous offrent avec bonté et pureté. L’orchestration éthérée de Berlioz ainsi réalisée tient vraiment du miracle attendu
Chef inspiré, orchestre somptueux, choeurs puissants, et solistes aussi bons chanteurs que parfaits diseurs, le sacre de Berlioz promis a bien eu lieu. Quelle oeuvre somptueuse ! Vivat Berlioz, Vivat Toulouse, Vivat Sokhiev ! Cette saison Franco-Russe débute au firmament ! Et la suite est prometteuse.
Hubert Stoecklin

Compte rendu concert. Toulouse. Halle-aux Grains, le 22 février 2019. Hector Berlioz (1803-1869) : La Damnation de Faust, légende dramatique en 4 parties. Marc Laho, Faust ; Sophie Koch, Marguerite ; John Relyea, Méphistophélès ; Julien Véronèse, Brander ; Choeur et Maîtrise du Capitole, chef de choeur, Alfonso Caiani ; Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Tugan Sokhiev, direction.

REQUIEM : The Pity of war par Ian Bostridge et Antonio Pappano chez Warner Classics

Compte rendu CD. Requiem The Pity of war. Mélodies de George Butterwort (1885-1916) ; Rudi Stephan (1887-1915) ; Kurt Weil (1900-1950) ; Gustav Mahler ( 1860-1911) ; IAN BOSTRIDGE, ténor; ANTONIO PAPPANO, piano. 1 CD Warner Classics 1 9029566156 4. Stéréo DDD. Durée : 58’24’’. Enregistré du 25 au 28/2/2018, Church of St.John-on-the- hill, Hamstead Garden Suburb, London.

Chacun le sait, les commémorations du centenaire de l’Armistice de 14-18 n’ont pas été à la hauteur de la condamnation franche et sans appel des horreurs de la guerre due à l’humanité bafouée.
Deux artistes me semblent avec leurs armes aller vers cette condamnation sans appel attendue. En écoutant ce CD, dont l’intelligence du titre m’a interpellé, j’ai été pris par une forte émotion et l’impression qu’enfin ce qu’il faut percevoir des effets dévastateurs de la guerre peuvent être ressentis par des femmes et des hommes qui ont la chance de ne pas avoir connu directement de telles abominations.

Les deux artistes sont de fins musiciens et des grands virtuoses. La voix de Ian Bostridge reste lumineuse et haute, capable à présent de graves soutenus. Son art du dire reste un exemple indépassable et son art du chant tient du sublime, avec des nuances et des couleurs incroyablement variées. Le piano d’Antonio Pappano est orchestral, riche et mouvant, plein de vie. L’entente entre les deux artistes est parfaite. Le court texte qui accompagne l’enregistrement est de Ian Bostridge, sans lourdeur et avec précision il situe poètes et musiciens choisis dans leur rapport à la guerre.

La construction du programme et d’une force sidérante. Les 6 mélodies de George Butterwort en apparence simples ont une richesse harmonique préparant la modernité tout en respectant des mélodies très pures. Les thèmes de nature et de rapport au temps et à la mort, préparent notre réflexion et aiguisent nos émotions.
Puis en complète opposition les 6 mélodies de Rudi Stephan sur des textes subtilement érotiques de la poétesse Gerda von Robertus donnent la parole à Eros, seul capable de lutter contre Thanatos.
Ensuite des mélodies de Kurt Weill attaquent au coeur et touchent l’âme en ménageant mélodie et harmonie dans le chant et offrant la fureur du piano qui gronde, pleure, crie. La puissance des textes de Walt Whitman est inouïe en sa simplicité. Les deux artistes, d’un seul mouvement artistique et théâtral fondu, nous confrontent à la force de la mort, sa bêtise et son obscénité, surtout lorsqu’elle est organisée par les humains pour leurs semblables. Difficile de rester de marbre devant les effets de la mort pour les survivants, comme de ne pas partager l’immense pitié pour les mourants conscients du gâchis de leur vie. La mort du Capitaine, celle du père et du fils ou du fils unique puis de la mère. Voilà qui touche au coeur de notre humanité et pose la seule question. Qu’est-ce qui peut pousser des Hommes à accepter cela ?
Les trois mélodies de Mahler sont plus connues extraites des Knaben Wuderhorn. Elles enfoncent le clou. L’interprétation de Ian Bostridge et Antonio Pappano est sensationnelle de puissance et de fragilité mêlées. La voix peut aller jusqu’au cri, le piano peut tempêter. Mais les pleurs se trouvent dans la voix comme le piano et la dérision mahlerienne sourde à chaque instant comme rarement. Le texte mieux que ciselé par le ténor, est comme aiguisé pour mieux blesser.

Voici un magnifique enregistrement, plein de beauté et d’intelligence, de musique et de théâtre.

La prise de son au plus près des inflexions du chanteur et de la profondeur du piano fait merveille. Le livret bien construit offre une traduction intelligente des poèmes anglais et allemands en français. Un très beau travail éditorial rend ainsi justice à la qualité artistique et philosophique du propos.

Un Requiem pour la pitié de la guerre… si seulement Mars pouvait être enterré un jour pour de bon …..

Hubert Stoecklin

CELIBIDACHE : The Munich Years chez Warner Classics

Compte-rendu Coffret de CD. Sergiu CELIBIDACHE (1912-1996) : The Munich Years. Enregistrements Live de 1979 à 1996 sauf CD 49 de 1948.Enregistrements Stéréo sauf CD 49. Coffret Warner Classics 019029558154.Compilation de 2018. Münchner Philharmoniker, solistes nombreux; Sergiu Celibidache, direction.

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CELIBIDACHE le musicien philosophe irremplaçable !

Ce coffret est un véritable événement pour plusieurs raisons.

Le chef roumain Sergiu Celibidache est rarissime au disque. De son fait principalement car il a toujours refusé d’enregistrer alors que les majors vivaient leur époque la plus florissante. En effet seule la musique en concert l’intéressait. Pour lui la musique n’existait que dans l’instant de sa création, en fonction du lieu, des musiciens et du public présent. Heureusement après une période nomade des plus riches mais sans témoignages enregistrés officiellement, en dehors des concerts radiodiffusés, il a su s’attacher à l’orchestre Philharmonique de Munich : le Münchner Philharmoniker. En collaboration avec la Radio bavaroise tous les concerts , ou presque, ont été enregistrés de 1979 à 1996. Sage philosophe pratiquant le Zen, le respect était au centre de l’éthique du chef. Ainsi durant les 17 ans de leur collaboration l’humanité de leurs échanges et la rigueur du travail toujours approfondi et les longes répétitions partagées ont offert au public munichois des concerts inoubliables. Le legg a été validé par les héritiers et ce coffret très soigneusement organisé et présenté avec soin est ainsi offert à la postérité.

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Au travers du parcours d’écoute de ce fascinant coffret, au delà de la caricature des tempi lents, une sorte d’évidence s’impose. Il y a quelque chose d’organique, voir d’océanique dans la direction de Celibidache. Très régulièrement des vagues se lèvent du fond de l’orchestre et toujours respirent amplement. La relative lenteur permet une écoute comme libérée d’une urgence hystérique qu’une certaine tradition héritée de Karajan a valorisé. Ici c’est la direction de la musique, le parcours qu’elle prend, l’endroit ou elle va, qui guident notre oreille, avec des phrasés amples et généreux et ainsi nait une écoute renouvelée. Mais l’humour n’est pas absent, ainsi l’ouverture de la Chauve Souris pour nous en persuader, avec son basson goguenard… et son rubato…

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Une autre constance est la perfection des sonorités et des nuances qu’il obtient de son orchestre. Le Münchner Philharmoniker était déjà merveilleux lorsqu’il en a pris la tête mais qui il ne va cesser de progresser au point de devenir l’un des tous meilleurs du monde. Mais sans cette sorte de couleur ripolinée des grands orchestres enregistrés, ou ces nuances gonflées par les techniciens. Tous les concerts enregistrés ici sont fascinants, parfois inoubliables, nous en détaillerons certains. Le naturel qui diffuse à l’écoute est très particulier. La respiration de la direction rencontre l’air libre de la prise de son. Le répertoire est centré par la musique symphonique germanique, car c’est l’ ici et maintenant du chef munichois. Tout Bruckner mais également tous les extraits symphoniques de Wagner avec un sens du phrasé, des nuances et des silences absolument prodigieux. De son passage à l’Orchestre National de France il reste Ravel, Debussy, Roussel et Milhaud dans des interprétations incroyablement belles. Les compositeurs Russes sont aussi explorés avec bonheur. Ainsi Tchaïkovski avec émotion, fermeté et sans pathos excessif, Chostakovitch moderne et hyper coloré. Mais le cœur du corpus est donc germanique avec une admiration au père fondateur Beethoven. Ce sont les symphonies de Bruckner qui sont la spécialité de Celibidache là ou sa musicalité et sa philosophie se rencontrent au point d’offrir des interprétations quasi hypnotiques. Emi avait déjà diffusé certaines symphonies. Elle sont toutes dans ce coffret sauf les deux premières. Avec la 3 ème Messe de Bruckner et son Te Deum nous tenons là, la première raison qui fait de ce coffret un absolu. Impossible de ne pas écouter ces concerts historiques avec reconnaissance. Mais d’autres moments inoubliables nous attendent.

Les classiques Mozart et Haydn sont interprétés avec un grand sérieux et une pondération mettant particulièrement en lumière la perfection formelle. Beethoven est magnifié rythmiquement et nuancé avec art. Nous préférons les 3,5,6 et 9. Les trois Symphonies de Schumann sont admirables. Brahms avec majesté et une splendeur formelle est phrasé avec magnificence. Schubert est aussi splendidement romantique. Le Scheherazade de Rimsky-Korsakov donne toute ses lettres de noblesses et un final cosmique inouï à une partition trop souvent galvaudée dans ses effets faciles. Le répertoire choral est abordé avec respect et majesté. Si la Messe en si de Bach est discutable son credo nous entraine entre terre et cosmos et il ne peut laisser indifférent. Le Requiem de Verdi est fascinant par certains partis pris, le Requiem de Mozart surnaturel, avec des découvertes dans l’orchestration tout à fait prodigieuses, mais c’est le Requiem de Brahms qui atteint des sommets avec une Margaret Price idéale. Le Requiem de Fauré convainc par une inhabituelle grandeur et aucune autre soprano que Margaret Price ne pouvait habiter jusqu’au fond les immenses phrases du tempo large du Pie Jesu. Son souffle immense, la richesse de son timbre et les nuances incroyables font de ce moment soliste du Requiem de Faure un des moments de grâce absolue de la musique. Il n’est pas possible de détailler d’avantage un tel coffret, je pense que les amateurs de musique seront sensibles à cette vision si noble du chef Roumain, qui au delà des modes a su diffuser sa pensée musicale à des sommets géniaux qui sont très nombreux dans ce magnifique coffret.

La prise de son est très naturelle, une très belle stéréo aérée. Le public, un peu enrhumé parfois, est très chaleureux dans les applaudissements laissés comme pour rappeler que ce sont avant tout des concerts et non des enregistrements. Celi,c’est le surnom donné au chef par certains musiciens et ses intimes, reste présent avec sa spiritualité profonde pour l’éternité grâce à ce coffret dont la dimension historique est incontestable et fascinante.
Enfin un large public pourra apprécier tout ce que ce chef si singulier a apporté à la musique en concert.

Sergiu


Hubert Stoecklin

Tugan Sokhiev Fan de Star Wars quel voyage !

STAR WARS à Toulouse grace à TUGAN SOKHIEV

Star Wars à la Halle aux Grains et Tugan Sokhiev nous fait décoller avec ses musiciens

écrit par Hubert Stoecklin

Compte-rendu concert.Toulouse. La Halle-aux-Grains,les 19 et 20 décembre 2018. John Williams (né en 1932) et Michael Giacchino (né en 1967): STAR WARS musique de la Saga de Georges Lucas. Orchestre National du Capitole de Toulouse. Tugan Sokhiev, direction.

Avec Tugan Sokhiev le public décolle dans l’univers de Star Wars

Deux concerts événements à Toulouse probablement uniques en France car entièrement consacré à la musique de Star Wars. John Williams est un immense compositeur dont la science et le génie dépassent la seule musique de film. La qualité des partitions écrites pour Star Wars lui a valu l’admiration du monde entier  et une célébrité intergalactique.

Onct Star Wars

Le jeune Michael Giacchino a emboité les pas de son ainé avec admiration et respect de son style mais pas avec le même génie mélodique ou rythmique dans Rogue One. Les concerts  ont donc été entièrement consacrés à la musique de Star Wars en passant par tous les opus ou presque. Il manquait en tout cas le 3 qui réclame très souvent des chœurs. Et ce sera ma demande devant le succès inouï et l’excellence du résultat. Que le prochain concert SW soit bientôt fait avec le chœur du Capitole. Car les partitions de John Williams avec  chœur, très spectaculaires dans l’épisode 3,  sont toutes également très belles. Le succès a été gigantesque, 2 concerts hors abonnement  à guichets fermés, dans la salle des générations mêlées, des petits enfant aux grands parents quatre générations de fans de Star Wars se sont régalés. Le public de la Halle-aux-grains a été rajeuni de 40 ans avec un grand nombre d’enfants tous attentifs parfois bouche bée. Et oui ce public nouveau pour l’orchestre est son avenir. Il ne sera pas possible à ce nouveau public d’oublier l’excellence de l’orchestre du Capitole et la passion avec laquelle ils l’ont jouée sous la direction miraculeuse de Tugan Sokhiev. La musique de John Williams encore plus émouvante et plus belle que dans les enregistrements enregistrés sous la baguette du compositeur.

John Williams

Pour en savoir d’avantage sur ces deux concerts l’émission d’Eric Duprix à la minute 27’20 » de son émission Mélomanie op.57 reviens sur eux, et j’y étais !<figure><iframe src= »https://www.radiopresence.com/embed-article49667.html » width= »100% » height= »330″></iframe></figure>

Radio Presence

Enfin pour en savoir plus sur la richesse du mythe et les personnages voici le lien vers le livre que j’ai co-écrit sur la Saga de Georges Lucas . Star Wars au risque de la psychanalyse: Dark Vador un adolescent mélancolique.

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Bonnes fêtes ! Que la force soit avec  chacun !

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Klaus Mäkelä à Toulouse

COMPTE RENDU, concert. TOULOUSE, le 8 déc 2018. Lopez. Korngold. Stravinski. Akiko Suwanai. Orch Nat du Capitole / K Mäkelä.

makela klaus maestro classiquenews concert review

COMPTE RENDU, concert. TOULOUSE, le 8 déc 2018. Lopez. Korngold. Stravinski. Akiko Suwanai. Orch Nat du Capitole / K Mäkelä. Parmi les chefs invités par l’Orchestre du Capitole, il y en a de toutes sortes. Ce n’est pas fréquent qu’un chef aussi jeune, 23 ans , fasse une impression aussi consensuelle et évidente sur d’autres qualités que la jeunesse. Le très jeune chef finlandais Klaus Mäkelä est déjà un très grand chef. Il est nommé à Oslo l’année prochaine, hélas pour le reste du monde car il sera très pris et a dû renoncer à des engagements (dont deux concerts à Toulouse prévus la saison  prochaine). Les génies de la baguette sont rares et les plus audacieux ont su se l’attacher. Qu’apporte ce chef de si génial ? Une autorité bienveillante et naturelle, des gestes très clairs et dont la souplesse révèle une belle musicalité. Cet artiste est également un violoncelliste de grand talent ! La précision de la mise en place, la clarté des plans sont sidérantes.

Klaus Mäkelä, jeune maestro superlatif
Le génie n’attend pas le nombre des années

Il encourage l’orchestre et ne le bride pas. Il faut dire que l’Orchestre du Capitole atteint un niveau d’excellence qui permet à un chef musicien d’atteindre de suite des sommets.

La première pièce du concert est une nouveauté pour le public comme pour l’orchestre, une pièce en forme de poème symphonique de Jimmy Lopez. La difficulté est comme un jeu entre le chef et l’orchestre qui dans une véritable flamboyance de chaque instant nous régale. Pourtant le propos du compositeur est polémique car il parle de l’esclavage qui a conduit les victimes à inventer des instruments et un style musical avec les moyens du bord. L’homme est incroyablement créatif dans l’adversité et la souffrance. Ainsi en fine suggestion plusieurs  instruments à percussion ont intégré ceux d’un grand orchestre symphonique gagnant ainsi leurs titres de noblesse. La mâchoire d’âne étant la plus singulière et la plus emblématique de ce génie humain dans le malheur. Magnifique œuvre mettant donc en valeur tous les pupitres de l’orchestre et la technique impeccable des musiciens et du chef. Les rythmes populaires intégrés permettant rubato et swing à l’envie.

suwanai akiko concert critique classiquenews 2018 2012

Soliste invitée,  la violoniste Akiko Suwanai, toute d’élégance féminine bleutée en une robe de ciel étoilé,  a auréolé la salle de son charme. Le violon dont elle joue a appartenu à un prince, un poète du violon, Jascha Heifetz. Elle retrouve les qualités esthétiques faites de pureté de son, de grain noble du timbre et d’un exquis moelleux des lignes,  comme  le maestro et ce fameux  « Dolphin » de 1714. L’interprétation du Concerto pour violon de Korngold est lumineuse, planante et délicatement phrasée. Tout coule et rien ne fait aspérité. Peut être un léger manque de contraste et d’émotion peuvent diminuer l’intense plaisir hédoniste que le jeu de la violoniste offre au public. En bis, la violoniste offre avec une déconcertante facilité, le final de la Sonate pour violon seul d’Ysaÿ  mêlant Bach et le Dies Irae.

Après l’entracte, le chef dirige avec un réel plaisir communicatif la pièce de Stravinski qu’il préfère, Petrouchka. Il faut reconnaître que son interprétation est marquée par une confiance absolue et une solidité remarquable. Rien ne vient ternir une énergie invincible. L’orchestre du Capitole répond comme un seul à cette direction précise et le résultat est particulièrement lumineux et même éclatant. Chaque instrumentiste est parfait. Il manque juste un peu de farce et d’humour à ce ballet facétieux et même mélancolique en second degré. Pour l’heure, le chef finlandais est tout à son admiration pour cette partition exubérante, haute en couleurs, et pour les qualités de l’orchestre du Capitole très à l’aise dans ce répertoire.
Avec le temps viendront le sens du théâtre et le burlesque que Stravinski a mis dans sa partition qui à l’origine est un ballet.

Un très beau concert qui révèle les qualités d’un véritable génie de la baguette et la confirmation de l’exceptionnelle virtuosité de la violoniste nippone. De son côté, notre Orchestre du Capitole poursuit son excellence comme partenaire idéal des plus grands musiciens.

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Compte rendu concert. Toulouse. Halle-aux-Grains, le 8 décembre 2018. Jimmy Lopez (né en 1978) : Peru Negro pour orchestre ; Erich Wolfgang Korngold ( 1897-1957) : concerto pour violon et orchestre en ré majeur op.45 ; Igor Stravinski (1882-1971) : Petrouchka, scènes burlesques en quatre tableaux ( version de 1947) ; Akiko Suwanai, violon ; Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Klaus Mäkelä, direction. Illustrations : DR, © Mäkelä by Heikki Tuuli

VISITEZ aussi le site officiel de KLAUS MAKELA :
https://www.klausmakela.com

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Le jeune maestro travaille avec le Turku Music Festival, le Tapiola Sinfonietta. Il est chef principal invité du Swedish Radio Symphony Orchestra, et deviendra à partir de la saison 2020 / 2021 (dès septembre 2020) : directeur musical du Philharmonique d’Oslo / Chief Conductor & Artistic Advisor: Oslo Philharmonic Orchestra – une personnalité désormais à suivre, héritier d’une déjà riche tradition de chef finnois. En particulier dans le cycle des symphonies de son compatriote Sibelius, immense génie symphoniste encore trop peu joué…

Posté sur Classiquenews.com par Hubert Stoecklin

Bach 4, 3, 2 Claviers Chez Erato par David Frey and friends

Le CD du Bonheur : Bach et ses concerti pour 4,3 et 2 claviers

écrit par Hubert Stoecklin 27 novembre 2018 10:38

Le dernier CD de David Fray est peut être son meilleur et certainement mon préféré !

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Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Concerto pour quatre pianos en la mineur BWV1065 ; Concerto pour trois pianos en ré mineur BWV 1063 ; Concerto pour deux pianos en ut mineur BWV 1062 ; Concerto pour deux pianos en ut majeur BWV 1061 ; Concerto pour deux pianos en ut mineur BBV 1060 ; David Fray, Jacques Rouvier (BWV 1065,1063,1061) ; Emmanuel Christien (BWV 1065,1063,1060) ; Audray Vigouroux (BWV 1065,1062) : piano ; Cordes de l’Orchestre National du Capitole de Toulouse. David Fray, direction.

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Enregistré durant l’été 2018 ce CD garde de cette saison la chaleur et la lumière. La beauté de la Chapelle des Carmélites aux plafonds peints resplendissants ont inspiré certainement nos artistes durant l’enregistrement. Car l’Italie est présente dans ce premier concerto pour quatre claviers adapté par Bach avec un génie merveilleux d’un concerto de Vivaldi pour quatre violons. Les pianos sonnent avec énergie, alacrité et un esprit de danse communicatif. La souplesse des cordes, leur allant et leur précision font merveille. C’est l’énergie de David Fray qui a fédéré ce projet de l’amitié et de la filiation. Nous savons l’admiration réciproque entre le maitre et l’élève. David Fray a gravé avec Jacques Rouvier un très bel enregistrement de la fantaisie de Schubert à quatre mains avec son maitre et professeur d’autrefois. Il avance plus loin dans son hommage à son maitre et à ce temps d’apprentissage si fécond au Conservatoire en invitant deux collègues et amis : Audray Vigouroux et Emmanuel Christien.

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Certes chaque artiste a son jeu, ses qualités intrinsèques et sa personnalité artistique mais un petit quelque chose fait lien entre eux. Oui la fine musicalité de Jacques Rouvier, une certaine tenue et une agréable élégance dans leurs jeux ainsi qu’un certain rapport plein de respect à leur instrument sont perceptibles. Il se partagent ensuite les autres concertos à 3 ou 2 pianos avec la même joie communicative et un toucher franc, clair et souple, des nuances délicates et des phrasés dansants. Les cordes de l’Orchestre du Capitole avec Daniel Rossignol en premier violon sont de parfaits chambristes. Précision et élégance sont au rendez vous. Ces œuvres sont jubilatoires et les mouvements lents sont des moments de suspension d’une plénitude réconfortante.

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Ces mêmes concertos ont été donnés en concert à la Halle-aux-Grains le 23 novembre 2018. Le succès remporté est grand et le même sentiment de bonheur se diffuse à la salle entière. Et quel spectacle que ces superbes Steinway en scène !

Les pianistes sont pleins de charme. Le jeu noble de Jacques Rouvier atteint une belle plénitude. Encore plus élégante de geste et ronde de son, Audray Vigouroux est une merveilleuse musicienne. Emmanuel Christien semble déguster particulièrement les échanges chambristes et bien évidemment le jeu de David Fray est brillant et emporte l’adhésion. Ses gestes de direction sont rares, il joue dans tous les concertos, ce sont plus des relances qu’une véritable direction car il est évident que les cordes et les pianistes savent prendre une direction commune, celle de la musique souple et dansée au soleil de la joie.

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Ce concert donné le 23 novembre au profit de la recherche pour le cancer en partenariat avec les Rotary Clubs de Midi-Pyrénées a été un moment de partage et de joie dans un monde inquiet. Mais les espoirs dans la recherche sont associés pleinement à cette joie musicale. Les deux se construisant sur l’excellence et un travail acharné.

Ce CD mérite une large diffusion pour tout le bien que son écoute procure.

Hubert Stoecklin


1 CD ERATO WARNER CLASSICS 0190295632281. TT : 69.10. Enregistré du 3 au 7 Juillet 2018. Chapelles des Carmélites, Toulouse, France.

Lien vers le making of 

et le dernier mvt du BWV 1065 à 4 Claviers !

Haendel par la grâce de trois superbes musiciennes

Compte-rendu CD. Georg Frederic Haendel (1685-1759) : Cantates Italienne. Aminta e Fillide ; Armida Abbandonata ; La Lucrezia. Sabine Devieilhe, soprano ; Lea Desandre, mezzo-soprano. Le Concert d’Astrée. Direction, Emmanuelle Haïm. 2 CD Erato 019029633622. Durées CD 1 : 53’25 »; CD2 : 42’45’. Enregistrés en 2018.

Trois grâces au service du jeune génie de Haendel.

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Emmanuelle Haïm aime Haendel et sa carrière de chef d’orchestre a pu compter sur le génie de Haendel dés le début. Il y a tout un pan du répertoire du jeune Haendel lorsqu’il a vécu en Italie qui est peu enregistré et qu’Emmanuelle Haïm aime à faire découvrir avec de grand talents vocaux. Ainsi nous avions particulièrement aimé son premier enregistrement des duos d’Arcadie paru en 2002 avec entre autres Dessay, Gens, Petibon, Mingardo et Agnew.

Arcadian Duets

Puis l’extraordinaire  » Délirio Amoroso » en 2005 avec Natalie Dessay.

Delirio

Le double CD enregistré par Erato explore à nouveau ce superbe répertoire et il nous offrent trois cantates avec Sabine Devieilhe et Lea Desandre. L’orchestre ne comprend que des cordes mais l’inventivité du jeune Haendel est telle qu’il ne semble rien manquer au charmes qu’il déploie et qui annoncent les superbes opéras de sa maturité. Avec une voix claire, virtuose et une musicalité faite drame Sabine Devieilhe fait merveille dans la cantate Armida abbandonata. Lea Desandre à la voix plus ambrée a les mêmes qualités dramatiques et renouvelle avec une fragilité attendrissante les fureurs de La Lurezia qu’une Janette Baker a immortalisé en son temps. Les deux cantatrices arrivent dans une cantate de dimension plus audacieuse, Aminta et Fillide, à caractériser chacune leur personnage d’amoureux qui éperdue qui cruelle. Le duo final qui les rassemble est un morceau de bravoure des plus captivants. L’enthousiasme de ce disque doit beaucoup à la direction pleine de vie et d’énergie d’Emmanuelle Haïm. Son Concert d’Astrée a une magnifique réactivité et que ce soit les cordes vives comme le continuo inventif tout fait mouche et nous convainc de la beauté de ce répertoire de jeunesse qui n’a rien à envier à la maturité d’un compositeur prolixe. Un bel enregistrement plein de vie qui mérite la plus belle écoute tant pour la beauté des voix et de l’orchestre que l’énergie développée par Emmanuelle Haïm.

Hubert Stoecklin

Tugan Sokhiev Elisabeth Leonskaja une rencontre au sommet !

Compte rendu concert. Toulouse, le 6 Janvier 2018. Beethoven. Schubert.Leonskaja,Sokhiev

SOKHIEV Suprématie de la musicalité et du chant.

Tugan Sokhiev et Elisabeth Leonskaja développent saison après saison une complicité artistique qui fait merveille. Le public est conquis et les médias enregistrent tant en vidéo que dans le projet d’éditer une intégrale discographique des concertos pour piano de Beethoven.

Dès l’entrée, d’Elisabeth Leonskaja un frisson parcourt l’assemblée. La Halle-Aux–Grains pleine à craquer comme rarement (près de 2200 places) retient son souffle, les cameras et les micros sont présents à l’esprit de chacun et (Oh miracle !) les tousseurs se taisent !  Après les accords du piano d’une beauté galbée, l’introduction orchestrale est magnifique. Le Beethoven de Tugan Sokhiev nous ravit à nouveau avec cette évidence de fermeté généreuse et de simplicité. Le tempo est large, les phrasés développés avec  élégance mais sans recherche de séduction.

La direction à main nue du chef ossète, qui se tient au niveau du quatuor à cordes sans estrade, semble organiser une musique de chambre plus que diriger en imposant. Les mains parlent et d’elles naît la plus belle musique qui soit. Le piano de Leonskaja est ce soir particulièrement souverain avec une capacité à chanter hors du commun. Le deuxième mouvement si original avec cette plainte déchirante du piano et les réponses inflexibles de l’orchestre est le grand moment de drame attendu. Le début pianissimo par Leonskaja permet une montée progressive vers l’émotion la plus poignante. Dialogue orphique entre le chant du piano, ici pure prière, et les instruments à cordes grondant comme un Cerbère. L’enchainement vers le Rondo joyeux final est particulièrement réussi en raison de la connexion parfaite entre le chef, la pianiste et les musiciens de l’orchestre. Cette version du sublime concerto mérite bien un enregistrement qui fera date par sa perfection formelle certes mais surtout par une musicalité partagée magnifique. Fêtée par un public émerveillé Elisabeth Leonskaja dont l’interprétation avait été marquée par une recherche de legato et de chant offre en bis la version piano d’un sonnet de Pétrarque mis en musique par Liszt et qui en écrivit une mélodie au lyrisme aussi large que sublime.

Elisabeth leonskaja portrait

La grande Leonskaja en diva du piano nous emporte sur les ailes d’un chant souverain avec des nuances d’une subtilité sans limites.

En deuxième partie de programme l’orchestre s’étoffe pour la dernière symphonie de Schubert. Si cette oeuvre posthume a eu beaucoup de mal à gagner le succès public, elle est reconnue comme un monument par Schumann et Mendelssohn dès ses premières auditions. Sa longueur et sa densité n’en font pas encore aujourd’hui la symphonie préférée du public. Ce soir nous ne cacherons pas notre plaisir à cette interprétation marquée par une souplesse et une structuration claire qui permettent d’en déguster bien de richesses. L’avancée décidée dont fait preuve Tugan Sokhiev, la sérénité de son geste entraîne l’orchestre du Capitole dans un voyage grandiose et admirablement lumineux. Les zone d’ombres sont passagères et ce qui domine est cette solidité, parfois terrienne, mais toujours belle de la composition de Schubert en contrepoint de son mélancolique Voyage d’hiver. Ici la lumière, et même la joie la plus pure dans le final, s’exposent et nous entrainent. Les musiciens de l’orchestre sont tous engagés et développent des qualités d’écoute admirables. La beauté des couleurs et des nuances construit une riche palette que la direction du chef magnifie. Le chant se développe avec des cantilènes sublimes aux cors aux bois (le hautbois de Louis Seguin !) et aux cordes. Schubert en compositeur de Lieder adapte ces courtes formes de chant aux proportions gigantesques d’un orchestre large avec une science de l’écriture digne de Beethoven. Tugan Sokhiev encourage à chaque instant ses musiciens à chanter tout en tenant dans une main ferme un tempo plein d’assurance.Un grand et beau moment symphonique qui clôt ce concert marqué par une certaine idée du Bonheur.

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Compte rendu concert. Toulouse. Halle-aux-Grains, le 6 Janvier 2018. Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Concerto pour piano et orchestre n° 4 en sol majeur Op.58. Frantz Schubert (1797-1828) : Symphonie n° 9 en ut majeur «  La Grande » D.944. Elisabeth Leonskaja, piano. Orchestre National du Capitole de Toulouse. Tugan Sokhiev, direction.

Une entente musicale au sommet : Leonskaja et Sokhiev

Elisabeth Leonskaja Photo: Marco Borggreve
P. NIN

Tugan Sokhiev et Elisabeth Lejonskaja suprèmes musiciens

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Compte rendu concert. Toulouse, le 20 septembre 2017. Mozart. Beethoven. Chostakovitch. Elisabeth Leonskaja, Orch Nat du Capitole,T. Sokhiev.

En Partenariat avec Piano aux Jacobins l’ouverture de la saison symphonique de la Halle-aux-Grains, chaque année, représente un moment clef de la vie culturelle toulousaine. La conjonction d’un soliste de premier plan, de compositeurs choyés et de l’orchestre sous la direction de son chef tant aimé, a attiré un public nombreux. Plus une place de libre ce soir, dans la salle hexagonale où le public enserre « son » orchestre. Il est certain que la disposition de cette salle concourt à ce sentiment de partage total, entre musiciens et public.

Pour ce grand soir attendu par la foule, dès son entrée en scène, alerte et concentré, Tugan Sokhiev donne le ton. L’orchestre dans son rituel immuable s’était installé et accordé avec soin. Et dès la levée des bras du chef, l’orchestre a frissonné pour nous offrir une ouverture de Don Juan d’anthologie. C’est dans un même geste large de battements d’ailes puis de gauche et de droite qu’il a construit ce début d’accords si dramatiques. L’élégance et l’évidence de ce grand geste sculpte le son et l’amène jusqu’ au silence qui le suit. Cela permet à l’orchestre de déployer toute sa beauté sonore et son savoir faire : la présence de chaque timbre dans un ensemble grandiose. Cordes, flûte, hautbois, basson et cor entrent en scène avec d’avantage de présence pour la partie de balancement noble que Joseph Losey, si inspiré dans son Film -Don Giovanni- , avait situé sur la lagune de Venise. Tout s’enchaine ensuite avec panache mêlant à ce tragique début toute la gouaille du giocoso. La fête de ce mariage du Drama et du Giocoso est à son comble avec les entrés fuguées et les répétitions des motifs alertes. Tout l’orchestre semble exulter et Tugan Sokhiev d’une main sure et légère, donne toute la dramaturgie attendue à cette magnifique ouverture. Nous avons déjà hâte d’entendre de quelle façon, le chef dirigera un jour Don Giovanni à l’opéra avec sa manière si fine de comprendre le mélange complexe du drame existentiel et de la futilité de la vie, tels qu’ils sont contenus dans le chef d’œuvre mozartien.
Après un début si enchanteur, une fois le piano sorti de terre et l’arrivée souriante d’Elisabeth Leonskaja, la vaste introduction du troisième concerto de Beethoven a une nouvelle fois montré combien le Beethoven de Tugan Sokhiev est idéal. Tenue, grandeur sans pesanteur, élégance du phrasé, nuances ciselées et couleurs éclatantes. Avec toujours un rythme maitrisé et comme un rebondi qui anoblit les fins de phrases et les accords. La longue entrée orchestrale qui débute le Concerto met le pianiste soit dans une attente d’enfin jouer, soit lui permet de participer et d’inclure dans ces premières notes tout le long phrasé impulsé par le chef. Elisabeth Leonskaja, qui dit aimer beaucoup jouer avec Tugan Sokhiev, a semblé chanter avec l’orchestre. Son entrée est majestueuse et elle semble poursuivre avec l’orchestre ces grandes phrases. Le geste est souverain avec pourtant les petites scories habituelles. Jamais aucune dureté, et des nuances subtiles, des qualités de légèreté et des appuis pondérés sont un enchantement. Le premier mouvement est un dialogue de grande musicalité entre le chef, l’orchestre et la pianiste. L’écoute est permanente et le plaisir de jouer ensemble ne fait que grandir. La grande cadence montre Leonskaja, maîtresse de moyens phénoménaux avec une grande inventivité.
C’est bien évidemment le mouvement lent qui est le moment le plus émouvant du Concerto. Cette fois c’est la pianiste qui joue seule et donne le ton. C’est celui de la confidence, du bonheur, du partage. La délicatesse de l’orchestre sous la direction sensible de Tugan Sokhiev est un pur enchantement.

Le bonheur éperdu du trio flûte, basson, piano reposant sur un tapis de pizzicati de cordes, dans ces grandes phrases planantes, est un moment inoubliable. Sandrine Tilly à la flûte et Estelle Richard au basson sont les fées qui nuancent subtilement avec la reine de douceur au piano. Le balancement amoureux obtenu par la direction de Tugan Sokhiev est comme une invitation à laisser tout souci pour être parfaitement heureux le temps de ce mouvement suspendu.
Avec malice Elisabeth Leonskaja lance le final si spirituel qui permet à la soliste et à l’orchestre de caracoler avec ivresse. Le triomphe est total et c’est une salve d’applaudissement pour les musiciens. Elisabeth Leonskaja offre en bis une superbe interprétation de la première des trois Klavierstücke de Schubert, faisant la boucle avec son somptueux concert Schubert aux Jacobins il y a quelques jours.

Pour la deuxième partie du concert, le choix de la neuvième symphonie de Chostakovitch permet de rester dans l’éveil de l’esprit.  Cette symphonie écrite par Chostakovitch après la fin de la deuxième guerre mondiale est marquée par un coté certes festif, la guerre est finie, mais grinçant et provocateur, car quel prix terrible a du être payé. Au lieu de la grandiose fresque héroïque attendue par le pouvoir soviétique, Chostakovitch a choisi la désinvolture, refusant toute parenté avec la terrible symphonie Leningrad. Tugan Sokhiev n’insiste pas sur le coté grinçant mais permet l’expression d’un esprit de moquerie qui garde toujours une parfaite élégance. Les fanfares militaires raillées le sont plus avec esprit que méchanceté. Il n’y a rien de grandiose ni de vainqueur. C’est une grande chance de pouvoir entendre les symphonies de Chostakovitch défendues avec cette qualité. Tugan Sokhiev et son orchestre ont ce soir été merveilleux. Les instrumentistes sont tous magnifiques ; mentionnons surtout le picolo inénarrable de Claude Roubichou, le hautbois merveilleux de Chi Yuen Cheng, la clarinette si expressive de David Minetti, Sandrine Tilly à la flûte et, à nouveau le fabuleux basson d’Estelle Richard. Le solo de violon de Geneviève Laurenceau a également été très remarquable. Dans le deuxième mouvement si désolé, il y a un trio flûte, basson clarinette d’une incroyable beauté. Les cuivres ont une partie importante et toute la famille est à féliciter pour son implication sans faille d’une grandeur inquiétante. Mais c’est véritablement cette énergie mutualisée de tous les instrumentistes que Tugan Sokhiev semble chercher individuellement du regard dans sa direction si expressive qui fait la merveille de cette interprétation.

Lien vers ce beau concert sur Medici TV

Compte-rendu, concert. Toulouse. Halle-aux-grains, le 20 septembre 2017. Mozart. Beethoven. Chostakovitch. Elisabeth Leonskaja, piano. Orchestre National du Capitole de Toulouse. Tugan Sokhiev, direction.  Illustration :  Elisabeth Leonskaja (DR)

DECCA Réédite Bruno Rigutto

Juste après avoir gagné le concours Tchaïkovski DECCA demandait au pianiste français d’enregistrer une série de disques. Il est possible de rendre hommage à la clairvoyance d’alors. Certes Bruno Rigutto avait déjà gagné le concours Margueritte Long et avait été le seul élève de Samson François, mais surtout ses qualités de fin musicien étaient d’emblée présentes, sous la virtuosité fulgurante. Nous cheminerons dans ce coffret qui mélange parfois les 33 tours d’origine sans tenir compte des dates. La prise de son Decca est excellente et le soigneux transfert numérique respecte le souffle d’origine. De manière intemporelle, le piano est très charnu et présent, à la limite de la saturation avec une très bonne spatialisation dans les concertos. Nous retrouvons ainsi les qualités de chaleur des 33 t d’origine. 
Dès le début, dans le concerto pour piano de Schumann la direction passionnée de Kurt Masur surprend. L’orchestre vrombit et Bruno Rigutto est au diapason de cette version, probablement la plus romantique que nous connaissons de ce concerto. Puissance, délicatesse, nuances riches et couleurs infinies sont un souci constant du chef comme du pianiste. La variété des touchés, jamais durs, permet une lisibilité parfaite des traits les plus ardus. Cette entente au sommet entre musiciens est un vrai bonheur! Et l’Orchestre National de France est au sommet. Le très rare Konzertstück en sol majeur op. 92 est comme coulé dans la même passion. C’est tout à fait enthousiasmant! La Fantaisie en ut majeur qui complète le CD est magistrale de tension-détente. Ainsi se confirme une science des nuances et des couleurs qui permet de créer à l’instant les atmosphères si opposées de Robert Schumann. En allant vers le CD 5 écoutons d’autres pièces de Schumann. La virtuosité la plus diabolique, (on sait que Schumann n’est pas aisé pour les doigts), sert l’expression à chaque moment. Eusebian et Florestan dialoguent avec une admiration réciproque. Notre préférence va à une suite sublime de poésie des scènes d’enfants, rendues à une sorte d’évidence. Des pays lointains et Rêverie sont des joyaux purs, simples et profonds à la fois. Remarquons que Decca a bien fait les choses qui indexe chaque scène. Faire peur est un modèle de surprises renouvelées et quelle technique fulgurante! Les quatre Lizst qui complètent le disque tiennent en peu de mots: virtuose autant que peintre et poète. Et quel sens aigu de la déclamation dans un Sospiro et le 123è Sonnet de Pétrarque. 
Trois CD nous permettent de déguster le Chopin de Rigutto que le monde entier apprécie. Il y peu a dire tant tout sonne naturel, poétique et évidant. Chopin est présent sous ses doigts tel que nous le rêvons. Techniquement impeccable, riche en nuances et en couleurs, avec force sans mièvrerie le piano de Rigutto offre un Chopin idéal. La précision n’exclut pas un rubato exquis et la rigueur se marie à la poésie. Le deuxième concerto et la grande polonaisebénéficient de la direction exacte de Louis de Froment. Mais c’est le récital de 1975 avec quatre polonaises, deux nocturnes et la fantaisie en fa mineur, celui qui a été sa carte de visite la plus appréciée, qui reste notre préférence. Les valses sont pourtant bien séduisantes également. 
Les trois derniers CD complètent le portrait d’un pianiste qui ne s’est pas laissé enfermer dans un répertoire, fusse Chopin. Les concertos de Haydn en sol et ré majeur avec J. P. Wallez séduisent par une élégance de tous les instants, une énergie communicative et surtout une entente parfaite entre soliste, chef et orchestre. Le style et le bon goût de ces interprétations les rendent très attachantes. 
Du concerto en sol mineur de Dvorak Rigutto et le chef Zdenek Macal avec l’Orchestre Philharmonique de Radio France proposent une version nuancée et racée. Le concerto roi, le premier concerto pour piano de Tchaikovsky avec l’Orchestre Philharmonique de Monte Carlo dirigé par Yuri Ahronovitch est d’une précision et d’une élégance peu habituelles. Le bon goût du pianiste lui évite bien des écueils et les moments de grande douceur sont des merveilles (l’Andantino!). Ferme et pondéré, le jeu de Rigutto, sans rien lâcher de la virtuosité, sait rester celui d’un poète quand tant d’autres tapent fort. La précision des derniers traits, parfaitement lisibles et articulés, convaincra les plus difficiles. Cette version du bon goût aère un concerto parfois trop lourd. Le dernier CD comprend la septième sonate de Prokofiev et la sonatine de Ravel et l’Alborada Del Gracioso. Le toucher percussif dans Prokofiev évite toute dureté. La mise en valeur des harmoniques souvent surprenantes est passionnante. Et la précision rythmique du final laisse sans voix. Le monde du piano de Ravel est abordé avec gourmandise. Rigutto semble comprendre chaque climat, chaque nuance du piano de Ravel. Il manque un Debussy pour compléter le portrait. Et tant d’autres œuvres pour rendre hommage à cet artiste complet… mais le coffret recèle des trésors, alors ne cédons pas aux regrets et dégustons ces très belles interprétations d’un poète du piano. 

Hubert Stoecklin

DECCA – Coffret 8 CD. Enregistrements de 1968 à 1978. 

Publié le 27/11/2013 à 16:00, mis à jour le 26/01/2019 à 19:35.

JULIA KOGAN à la russe

Troïka

Poèmes en musique

Julia Kogan, soprano
St. Petersbourg Chamber Philharmonic
Jeffery Meyer

Les Russes, descendants de Pierre le Grand, sont amateurs de musique, de poésie et de langues étrangères jusqu’à la folie. 
Julia Kogan, soprano colorature russe installée en Midi-pyrénées, est nourrie à cette Europe de l’excellence. Elle a, avec les courageux créateurs du label Rideau Rouge, monté un projet discographique digne de ce rêve russe avec de nombreuses complicités artistiques. Trois cycles de poèmes, trois compositeurs, trois langues: Troïka puissance 3. 

Les jeux subtils entre langues et musiques sont dignes des défis des salons racés de la plus belle aristocratie slave et ressemblent à des gages donnés par une reine en son boudoir d’hiver. Les mêmes poèmes, sont ainsi chantés tour à tour chacun dans sa langue car tant Joseph Brodsky que Vladimir Nabokov ont écrit des poèmes dans leur langue natale et ont su les traduire en anglais. Ainsi le premier cycle, «There» sur une musique tonale riche en subtiles surprises de Eskender Bekmambetov permet de déguster un alliage subtil entre vers et notes passant entre les deux langues avec facilité. Julia Kogan dont la voix limpide et belle se joue des suraigus arrive à dire les textes avec une étonnante lisibilité en poétesse enchanteresse. Le cycle «Sing poetry» est plus disparate car six compositeurs se partagent trois poèmes de Nabokov. Selon une alternance russe-anglais, compositeurs russes et américains ne connaissant pas le travail de l’autre, s’amusent. Le résultat est brillant, plein de contrastes, les images poétiques naissent pour les yeux par les oreilles. 
Le troisième cycle «Caprice étrange» rend hommage à la langue française tant aimée en Russie. La compositrice Isabelle Aboulker met en musique Pouchkine, Lermontov et Tioutchev avec intelligence et sensibilité. 

Le St. Petersbourg Chamber Philharmonic est un véritable partenaire talentueux pour cette aventure si originale. Le résultat est enthousiasmant et que l’auditeur prenne la peine de suivre les textes ou de se laisser porter par la voix si ductile et l’orchestre habile et absorbe la poésie pour elle même, le plaisir est immense. Seul un hiver rigoureux au moment de la découverte de ce Cd nous a empêché de vous donner envie de l’écouter, en raison de sa pochette neigeuse glacée. Avec le printemps qui s’installe la poésie de l’hiver est plus entraînante. 
La prise de son très naturelle, le livret trilingue et la traduction des textes ajoutent au plaisir de déguster cette proposition richement présentée. Souhaitons longue vie à Rideau Rouge avec des projets musicaux si beaux et originaux dans une réalisation de qualité. L’art du chant et du dire, la richesse de la voix de Julia Kogan sont ceux d’une grande dame. 

Hubert Stoecklin

Un CD Rideau Rouge Records. RRR003. Durée 65’. 

Tamestit et Sokhiev magnifient Berlioz

Un beau et rare programme de musique Française

Tugan Sokhiev est un chef qui sait respecter son public et aime son orchestre et son public. Et ce public a été heureux du programme d’un concert « tout français » et l’a prouvé par une salle pleine et des applaudissements nourris. Il est fondamental pour l’Orchestre National du Capitole de cultiver ses racines. Car ne l’oublions pas, la discographie laissée par Michel Plasson à sa tête et récemment rééditée en coffret chez EMI, ainsi que les nombreux concerts de musique française de par le monde depuis des décennies prouvent combien cet orchestre a tout ce qui en fait un orchestre français dans les meilleures qualités de couleurs et de fraîcheur. Ainsi ce soir a été un hommage au travail de longue date initié par Michel Plasson et une proposition d’œuvresrares au public toulousain, élargi ce soir à celui de MEDICI TV pour un deuxième concert en direct après un programme russo-germanique de haut vol. Mais c’est un peu au détriment de la gloire du chef, qui ne brille pas à son zénith dans un répertoire dont il ne maîtrise pas encore tous les enjeux. Mais c’est aussi cela le travail d’équipe, ne pas tirer la couverture à soi et permettre aux autres de s’exprimer et de les aider à briller. C’est un peu ce qui a eu lieu ce soir avec un chef généreux, prenant des risques. Déjà avec ce placement qui met les contrebasses au fond à gauche l’impact du soubassement grave est différent mais là ce sont même les timbres qui ont été comme rendus plus irréguliers avec des cordes pas toujours lisses (et même très agressives dans le final de Harold), des cuivres abruptes se laissant aller à tuber certains sons, même les cors ont eu un coté rustique. Un orchestre plein de romantisme sonore, en somme, évocateur de celui de Berlioz en 1834.

De la suite de Massenet, rien de vraiment inoubliable ne restera avec ce merveilleux de commande aux effets faciles. L’orchestre rutile et caracole et la vivacité l’emporte. La direction est amusée et distribue les cartes afin de construire un kaléidoscope à la fois pompier et irrésistiblement kitsch. Un hors d’œuvre riche en épices.

La symphonie de Bizet, unique et datant de sa fin de formation (il avait 17 ans !), garde un charme tout particulier tant la vivacité et la lumière en sont claires. Tugan Sokhiev accentue les tempi. Le premier mouvement est comme sage et sûr de lui, développant courbes et nuances à l’envie. Les pizzicati sont légers, les bois souplement articulés et les couleurs sont constamment tendres. Le rythme rebondit et avance sans arrêt intempestif ; même les appels des cors sont porteurs de mouvements allants. C’est le deuxième mouvement, au tempo étiré, qui offre la plage de rêverie attendue, bouleversante à un niveau bien plus haut que celui de la convention. Le hautbois est hallucinant de longueur de souffle et de poésie. Les autres mouvements passent agréablement sans toutefois atteindre un tel moment d’émotion. La rapidité du final sert la virtuosité de l’orchestre au détriment de la précision des détails. Mais l’humour et la tendresse sont bien présents dans la direction de Tugan Sokhiev et cette version de la symphonie de Bizet permet d’en découvrir des beautés encore ignorées.

Harold en Italie débute avec le premier mouvement évoquant Lord Byron en de sombres Abymes et ses cimes étincelantes. Antoine Tamestit est un altiste de grande sensibilité, à la musicalité délicate et passionnée. Son engagement physique dans cette partition bien plus subtile que virtuose est un régal. Les nuances sont adroitement amenées (la seconde exposition du thème semble un songe) et tout l’univers romantique se déploie sous ses envolées lyriques. Les sonorités fauves et chaudes de l’altiste sont un enchantement. Le deuxième mouvement est un peu trop sage et comme privé d’émotion, la marche des pèlerins manque ainsi un peu d’intériorité. La sérénade fait penser à quelque fête paysanne avec des sonorités et des phrasés un peu prosaïques du plus bel effet. Le final est tonitruant avec des brigands inquiétants et violents, une vraie orgie de monstres furieux ! Tugan Sokhiev se révèle grand coloriste. L’énergie ne manque jamais dans cette pièce au  romantisme échevelé, mais une forme depoésie est parfois oubliée à l’orchestre, alors qu’Antoine Tamestit est engagé dans une interprétation sensible et musicalement pleine de subtilités, toujours à l’écoute d’un orchestre dont il semble admirer les sonorités richement variées.

Fête est faite à Antoine Tamestit, un altiste si doué, qui dans un bis admirable de sonorité pleine et de phrasés subtils séduit un public enthousiaste autant que ses collègues de l’orchestre.

Une soirée festive toute à l’honneur de la musique française en sa variété et sa richesse, même si ce n’est pas le répertoire le plus à même de mettre en valeur toutes les qualités de Tugan Sokhiev.

Hubert Stoecklin

Toulouse. Halle-aux-Grains. 13 janvier 2012. Jules Massenet (1842-1912) : Suite n° 6 pour orchestre, Scènes de féerie. Georges Bizet (1838-1875) : Symphonie en ut. Hector Berlioz (1803-1869). Harold en Italie, symphonie avec alto obligé, op.16. Antoine Tamestit : Alto.

Orchestre National du Capitole de Toulouse. Direction : Tugan Sokhiev.

Photos : DR

Tugan Sokhiev et Toulouse accord parfait

Tugan Sokhiev et l’Orchestre national du Capitole en osmose

Tchaïkovski – Shostakovich

Tchaïkovski: 5° symphonie
Shostakovich: ouverture festive

Dans le paysage orchestral international l’orchestre du Capitole de Toulouse sous la direction de son chef aussi jeune que charismatique gravit les échelons. Dans un standard international qui refuse les individualités trop fortes c’est un peu l’exception qui confirme la règle. Il y a un son Sokhiev à Toulouse qui se développe avec un parfum rare. Tradition acquise de haute lute grâce à Michel Plasson dans le répertoire français qui lui va comme un gant, l’orchestre peut compter à présent sur le Russe Tugan Sokhiev qui vivifie ses troupes au point de ne rien perdre de cette qualité française (les cordes un peu vertes, les bois sublimes et jamais lourds, les cors aériens) et de rajouter force et puissance, rigueur rythmique et couleurs plus rutilantes. Cet enregistrement n’a qu’un défaut, la pingrerie du minutage. Lorsqu’un chef et un orchestre font de la musique ainsi et que la prise de son permet d’en déguster le tout et le détail avec cette précision, l’auditeur en voudrait bien d’avantage… 

Car si les excellentes versions de la cinquième symphonie de Tchaïkovski ne manquent pas, celle-ci est à mettre à part et mérite une écoute attentive. Dès les premières mesures du choral initial dans le grave des clarinettes soutenues par les cordes, le phrasé, les couleurs et la manière d’avancer comme dans un récitatif d’opéra aiguise l’oreille. Tout ira ensuite comme par évidence, les tempi semblent aveuglants, le poids exact de chaque section s’articule à l’ensemble pour une construction opératique pleine de poésie et de sentiments vrais. La Dame de Pique est évoquée avec la thématique du destin et de l’amour en lutte. L’orchestre partage avec le chef une vision idiomatique évoquant le Marinskii. Mais la fraîcheur si française de l’orchestre évite tout le pathos que des générations on cru devoir rajouter à cette partition pour la rendre plus virile. Tugan Sokhiev et l’Orchestre du Capitole rendent à Tchaïkovski sa poésie intrinsèque et sa sensibilité fine autant que sa violence. Les subtilités d’orchestration sont mises en lumières et les dynamiques sont savamment dosées avec des piani divins. Les couleurs de l’orchestre irradient et certains solistes sont magiques, le cor de Jacques Deleplancque fera défaillir plus d’un auditeur au début de l’Andante Cantabile et le relais du thème par le hautbois, la clarinette puis tout l’orchestre est un chant d’amour transfixiant (les violons qui s’en emparent avec les contre-chants des cuivres… ). La valse trouve avec Tugan Sokhiev son tempo exact et sa grâce poétique se déploie avec élégance sous cette battue souple et précise à la fois. Quelle leçon de rubato d’orchestre! Le final démarre avec le thème déclamé en scansion avant de se développer dans une forme toujours plus large. La construction est magistrale pour nous amener à percevoir le poids du destin ici plus sarcastique que tragique, et à l’accepter. 

Afin de ne pas nous laisser sur cette fin si dramatique Tugan Sokhiev nous offre un petit bijou comme Shostakovich pouvait en écrire, aussi brillant que malicieux, voire moqueur, en apparence facile et plein de subtilités d’orchestration. L’humour si particulier de Shostakovich dans cette ouverture festive trouve en Tugan Sokhiev et son Orchestre du Capitole des interprètes inspirés aussi virtuoses sur la forme que profonds dans la compréhension des dessous de cette fête imposée en une période si sombre. 
Un nouveau superbe enregistrement d’un chef et d’un orchestre en parfaite osmose pour notre plus grand bonheur. Quatrième opus chez Naïve de Tugan Sokhiev et son orchestre plus que prometteur. À partager sans modération. 

Hubert Stoecklin

1 CD Naïve. Durée: 51’32. Enregistré à Toulouse en juillet 2010. 

Publié le 04/01/2012 à 08:58, mis à jour le 26/01/2019 à 19:35.

Un sage déluge

Il Diluvio Universale

Michelangelo Falvetti

Oubliée depuis trois siècles cette partition bénéficie des soins attentifs d’une édition de qualité et d’une interprétation engagée et solide. Le festival d’Ambronay est tout à son affaire, fidèle à sa mission de diffusion d’œuvres rarissimes et de soutien de jeunes artistes. Le bouillonnant Leonardo Garcia Alarcon, qui a le vent en poupe, dynamise tous les artistes afin de défendre cette partition. L’orchestre est de petite taille mais suffisamment varié pour stimuler l’écoute. Les voix sont très belles pour la plupart avec une mention particulière pour Evelyn Ramirez Munoz, contralto au timbre profond et à l’autorité vigoureuse, qui en Justice Divine saisit l’auditeur dès sa première intervention. Les vocalises sont bien en place, pleines de vigueur dans son air de colère. Rad, la femme de Noé est une très agréable voix de soprano, fleurie et harmonieuse. Mariana Florez est un nom à suivre car elle sait utiliser sa belle voix avec sensibilité. Son duo avec Noé et l’introduction habile des percussions de Keyvan Chemirani est la plus belle page de la partition en sa tendresse aimable. Les autres chanteurs, dont trois sortis du chœur, sont efficaces. Le Chœur de Chambre de Namur est magnifique, mais ne bénéficie pas d’un grand moment choral digne de son talent et l’idée de faire crier certains chanteurs pour évoquer la terreur de la mort imminente n’est pas réussie. Mais la partition permet-elle une émotion en rapport avec le thème? Car en quoi ce Michanlegelo Falvetti mérite-il une résurrection pour son oratorio en forme de fable? La musique ne dépasse pas l’habileté et la dimension dramatique est peu compatible avec notre vision des catastrophes naturelles (Il ne s’agit pas moins de la destruction de l’humanité!) Ainsi la distanciation induite par une écriture dansante (la nature humaine a un air joyeux en acceptant la mort comme punition juste) exige une écoute dégagée du sens. On a le droit aujourd’hui, de ne plus croire en ce paradis promis, préférable à la vie réelle… Ni aux remerciements pour une «punition juste», quand il s’agit de la mort… 

Ainsi nous bénéficions d’une belle réalisation pour une œuvre agréable mais peu compatible dramatiquement avec une vision contemporaine, éloignée des fables religieuses. 
Cet enregistrement réalisé dans le centre culturel de Jujurieux, bénéficie d’une acoustique claire et d’une belle prise de son. 

Hubert Stoecklin

1 CD Ambronay Editions

Bruno Montovani au Novelum

Mantovani en chef et compositeur au Festival Novelum

écrit par Hubert Stoecklin 23 novembre 2011

Tugan Sokhiev a un répertoire bien vaste, mais il sait passer la main. Ainsi Bruno Mantovani, compositeur en résidence, a donc dirigé ce soir ce concert dans le cadre du festival Novelum.

Le début du concert a permis de déguster, dans un Allemand limpide, le très beau texte de Richard Dehmel. Le récitant, Thomas Niklos, a su avec tact et hauteur d’âme rendre cette poésie noble et bouleversante sans pathos superflu. La longue pièce lyrique de Schoenberg est ensuite le commentaire de ce poème à la gloire de l’amour dépassant le simple narcissisme pour s’ouvrir à accueillir la femme aimée et le fruit de son amour désespéré pour un autre. Pièce « facile » pour découvrir le monde de Schoenberg elle est une des plus connues du chef de file de l’école de Vienne. Tout y est lyrisme et ascension. La grande satisfaction vient de la belle sonorité de toutes les cordes, véritablement survoltées. Dans sa version pour grand orchestre à corde, ce sextuor prend une dimension cosmique. Les moments de subtile écoute entre les solistes du quatuor à corde et particulièrement les duos violon-alto, (ah la sonorité exquise de Geneviève Laurenceau !), ont été particulièrement séduisants. Ces passages entre grand orchestre et moments solistes ont été parfaitement dosés par Bruno Mantovani. Pourtant les références à Wagner et Mahler sont nombreuses dans ces pages. Rien que le début évoque le prologue de l’Or du Rhin, plus tard c’est Parsifal qui est imaginé ou le lyrisme de la deuxième symphonie de Mahler. Le parti pris de direction limpide et froide rend hommage à la perfection formelle qui rencontre la perfection instrumentale des cordes de l’orchestre du Capitole, sans l’émotion poétique attendue.

Le concerto pour Clarinette basse de Mantovani, daté de 2003, est créé à Toulouse en début de deuxième partie du concert. Cette partition veut rendre hommage à Schubert, plus exactement au piano des lieder de Schubert. Avouons que les références étaient bien cachées pour votre serviteur, amoureux de Schubert et ses lieder… pas plus la forme que l’esprit, ne nous ont rappelé le compositeur de lieder si prolixe… Cette partition virtuose demande des trésors d’intelligence musicale au soliste. L’orchestre lui, semble plus discrètement sollicité, même si les échanges entre le soliste et les groupes d’instruments sont parfois intéressants. Toutes les « modernités », datant pourtant des expérimentations du XX° siècle, sont utilisées. La capacité percussive des clefs, l’utilisation du souffle pour claquer les sons, les quarts de tons, l’utilisation des harmoniques. Le jeu d’Alain Billard est sidérant de calme et d’assurance entre toutes ces possibilités de l’instrument. Les sonorités variées sont fascinantes, mais l’impression générale est que la beauté du son noble et franc de l’instrument n’est pas suffisamment présente, alors que justement c’est probablement l’un des éléments les plus schubertiens. La violence et la dépression générale émanant de l’oeuvre n’est pas non plus une caractéristique de notre cher Frantz Schubert, qui dans les moments les plus sombres de son existence n’a cessé de faire bonne figure. Les moments les plus riches nous ont semblé ceux ou les harmoniques de la clarinette basse rencontraient celles d’autres familles de l’orchestre, tout particulièrement les cuivres.

Pour terminer le programme c’est une partition rarissime de Bartok que le public a pu découvrir. Ce prince de bois est une partition de ballet réduite ce soir en sa suite pour orchestre. Le souci du chef n’a jamais été de rendre à ces pages leur dimension théâtrale ou dansante. La mise en place a été impeccable, les nuances assourdissantes ou subtiles, mais jamais la moindre intention dans cette direction centrée sur la beauté du son. Mantovani n’est pas un chef au sens de celui qui raconte, donne la direction d’une œuvre. Il sait mettre en place une très belle alchimie de sons mais sans vraiment s’occuper du sens à leur donner. C’est donc une première découverte de cette riche partition qui sous une autre baguette (suivez mon regard) auraient su mêler cette perfection formelle au théâtre et à la danse, contenus dans cette musique faussement grotesque. Il y a du drame là-dedans, celui d’une époque de guerre tragique et d’un compositeur abattu, car la partition date de 1914 à 1916. L’orchestre a sonné merveilleusement et a été d’une virtuosité parfaite, les percussions tout particulièrement avec un tout jeune timbalier sidérant de vivacité. L’orchestre du Capitole a su assurer pleinement les exigences de la partition et se montre digne de son classement parmi les trois meilleurs orchestres Français paru dans Figaro. Reste en Bruno Mantovani, un chef en devenir et un compositeur déjà impressionnant. Le public a été généreux dans ses applaudissements prouvant sa capacité à  revoir cette musique, au final pas si moderne à ses oreilles.

Anne Catherine Gillet la belle

Attention merveille indispensable !

Barber – Berlioz – Britten

Anne-Catherine Gillet, soprano
Orchestre Philharmonique Royal de Liège
Paul Daniel, direction

Pour les Toulousains, qui ont eu la chance de voir et d’entendre la torche vive qu’incarne Anne-Catherine Gillet dans des rôles aussi variés que Sophie, Despina, Zdenka, Suzanne, Poppée ou Aricie, la réussite de ce CD n’est pas une surprise. L’intelligence de l’artiste lui fait choisir pour son premier récital un programme d’une exigence inouïe et qui montre qu’il n’est pas possible de la classer dans les sopranos légers. Quand combien d’autres stars en devenir enfilent les airs des rôles chantés et à venir sans véritable projet artistique pour leur CD carte de visite, la soprano Belge au tempérament de feu choisit trois œuvres magnifiques, réclamant un grand soprano. Samuel Barber a écrit une rhapsodie lyrique, crée par l’immense Eleanor Steber, qui s’intitule Knoxville: Summer of 1915. La nostalgie, l’omniprésence de l’enfance en l’adulte, la qualité du texte comme de la musique en font une pièce unique qui réclame voix timbrée et diction limpide. C’est le mot qui caractérise le mieux l’art d’Anne-Catherine Gillet. Voix, diction, style tout est limpide. Cette précision du texte héritée de son maître Jules Bastin est une merveille pour une voix si aigue. Nous sommes transportés dans cette petite ville d’autrefois, ou la nostalgie semble éternelle. 
Puis les Nuits d’été de Berlioz nous dévoilent une diseuse aussi subtile que Régine Crespin et une voix aussi belle dans sa fraîcheur et sa profondeur. La subtilité technique héritée de sa professeure Isabel Garcizans fait merveille. N’ayons pas peur de l’écrire, si Crespin a régné sur la discographie depuis les années 60, Anne-Catherine Gillet arrive à sa hauteur. L’hommage est suprême car poésie et musique sont mariées à la perfection comme chez son aînée. Et quelle belle voix, quel timbre riche et transparent à la fois! Et sur toute la tessiture, même l’option grave sous la portée sur le mot linceul du Lamento sur la lagune est là. Inattendue dans ce répertoire pour voix sombre et aussitôt vénérée, cette nouvelle soprano, alliant force et fraîcheur comme sa devancière inclassable, Ileana Cotrubas, est promise à un brillant avenir dans les rôles les plus variés. Son énergie dans les Illuminations de Britten est impressionnante et quelle maîtrise de la voix dans les nuances les plus grandes du fortissimo au pianissimo le plus morendo dès la fanfare inaugurale. Et cette capacité à mettre en valeur la poésie si fantasque de Rimbaud n’est pas moins admirable. 
L’orchestre de Liège est magnifique et la direction de Paul Daniel a la même énergie et la même finesse que la soliste. On devine une même hauteur de vue et une collaboration très aboutie. 
Vraiment tant par le timbre rare qu’une expression exacte, Anne-Catherine Gillet signe là un premier récital d’exception. 
Prise de son limpide comme permettant une écoute de toutes les irisations de la voix et les plus délicates interventions de l’orchestre. 
Un disque indispensable et pour longtemps. 

Hubert Stoecklin

I CD aeon. Enregistré en septembre 2011. Durée 66’21’’

Une cantatrice à l’immense sensibilité

Das Lied von der Erde tant attendu.

écrit par Hubert Stoecklin 14 novembre 2011

C’est un peu incroyable, mais ce Chant de la Terre, si aimée et si connu des discophiles n’aurait été donné qu’une fois à Toulouse et dans de mauvaises conditions. Je ne sais si cela valait la peine d’attendre mais à la fin de ce concert, sur les derniers Ewig, plus d’un aura eu, la gorgé serrée par l’émotion ou les larmes au bord des yeux, à la pensée qu’une si belle interprétation ne s’entend pas souvent dans une vie. Prenant le concert à rebours pour parler du meilleur disons que ce dernier Lied, dont les  ultimes vers sont de la plume de Mahler, est la pièce, parmi tant de confessions sublimes, la plus proche de l’état d’âme de Mahler avant sa mort. Lorsqu’il composa cet hymne à la vie, qui perdure bien au-delà d’une humaine existence, il se sait condamné et par un  extraordinaire travail de mélancolie l’accepte. Il faut des interprètes de tout premier plan pour rendre à ce chef-d’œuvre la part qui lui revient. Non seulement une voix profonde, généralement de femme, mais pas obligatoirement, quatre instrumentistes solistes au sommet, hautbois, flûte, cor et clarinette. Le chef doit discipliner un grand orchestre symphonique pour en faire un maelström de chambristes aguerris. L’orchestre du Capitole de Toulouse ne cesse de progresser mais a depuis longtemps compté une famille de bois de niveau international. Ainsi ce soir, les meilleurs solistes se sont retrouvés pour des moments de sublime harmonie. Sandrine Tilly à la flûte a dialogué avec la voix pour suggérer toute la délicatesse du chant des oiseaux. Le hautbois hyper lyrique et sensible de Christian Fougeroux a phrasé ses mélodies comme un ange. Le cor de Jacques Deleplancque a cette couleur si mélancolique et cette précision qui fait de ses appels des moments de grande poésie. La clarinette de David Minetti se coule avec bonheur dans les moindres interstices de la partition pour animer la langueur des courbes mahlériennes. Gong, celesta et mandoline apportant leurs couleurs originales, avec précision et délectation. Tous les instrumentistes ont participé, avec tact et efficacité, à ce moment de grande musicalité. La soliste vocale, Christiane Stotjin est une mezzo-soprano au timbre assez clair capable de mille colorations. Si le bas de la tessiture n’a pas l’ampleur de certains  contraltos, les phrases aigues ont une capacité à s’alléger et à planer vers les cieux comme peu savent le faire. Mais cette chanteuse est avant tout musicienne et des plus fines. La construction de sa très belle et personnelle interprétation repose sur un texte dit avec une admirable théâtralité. À la fois actrice et tragédienne, la beauté de son  visage éclairé par son chant inspiré, nous ont fait comprendre les moindres intentions des poèmes. Comme cet adieu mélancolique est fort, triste et beau à la fois. La vie humaine et si courte mais peut être si intense ! Cet Abschied, qui dure tant et ici sur un tempo très étiré, a été un moment de pur bonheur partagé. Une telle intensité et une telle sensibilité dans une voix si ductile est pure Poésie.

Cette apothéose qui a offert une émotion si précieuse s’intégrait dans un concert assez hétérogène. Le chef invité, Juanjo Mena, jeune baguette espagnole qui vient de prendre ses fonctions au BBC Philharmonic a fait jusqu’ici un parcours sans faute, gravissant les plus beaux échelons. Incontestablement il a des qualités de lyrisme et de coloriste enviables. Mais ne connaissant pas bien les pièges acoustiques de la Halle-aux Grains il a laissé bien souvent l’orchestre sonner trop fort. Cela a été fatal pour le ténor. Ainsi Das Trinklied avec sa frénétique entrée, a été trop brutale et n’a pas permis à Robert Dean Smith d’offrir tout l’airain de son timbre. Pourtant quel Empereur de la Femme sans Ombres il a été au Capitole et quel Chénier aussi ! Les spectateurs de côté ont certainement eu du mal à l’entendre malgré une projection admirable. Aigus aussi beaux que claironnants, graves sonores et medium coloré font de cette voix celle d’un vrai heldenténor stylé. Mais avec un tel déferlement orchestral il a fallu la délicatesse de Von der Jugend pour découvrir les qualités vocales de ce ténor si malmené. Avec ses qualités si humaines et sensibles, Christiane Stotjin a illuminé de sa présence ses deux autres Lied, dits avec un art de Liedersängerin accomplie.

Quand à vouloir offrir une première partie au Chant de la Terre, œuvre si riche, cela ne coule pas de source. Le choix de donner une lecture du seul mouvement complètement orchestré de sa dixième symphonie n’est pas une mauvaise idée car la mélancolie mahlerienne y coule de la même eau. Las le chef et l’orchestre ne se sont pas trouvés au-delà de beaux moments fragmentaires. Le sens du discours, la construction si moderne et les audaces sont ici absents… la gestion des nuances, la souplesse et l’ampleur des phrasés également… Dommage !

C’est toute l’intense beauté de l’Abschied qui laissera un souvenir ému inoubliable et pour longtemps.

Toulouse. Halle-aux-Grains . Le 11 novembre 2011. Gustave Mahler (1860-1911) :  Symphonie n° 10, Adagio ; Das Lied von der Erde. Christiane Stotjin, mezzo-soprano ; Robert Dean Smith, ténor ; Orchestre National du Capitole ; Direction : Juanjo Mana.