La Damnation de Faust au sommet

Compte rendu concert. Toulouse. Halle-aux Grains, le 22 février 2019. Hector Berlioz. Laho. Koch. Relyea. Véronèse. Choeur et Orchestre National du Capitole.

Une Damnation de Faust Grandiose.

C’est la troisième fois que Tugan Sokhiev dirige cette oeuvre à la Halle-aux-Grains depuis 2010. Il aime la musique de Berlioz et cette Damnation tout particulièrement. Dans le cadre de cette première saison des Musicales Franco-Russes et pour en assurer l’ouverture « en grand », il nous était promis beaucoup. Et nous devons admettre que le pari fut tenu. Tugan Sokhiev a progressé encore dans sa compréhension de Berlioz. Il assume la richesse des parties orchestrées touffues, comme la délicatesse des moments magiques (les Sylphes). Le discours dramatique était déjà là en 2010 dans un souffle puissant. Il est ce soir plus nuancé et plus subtilement construit. Chaque numéro conserve une conception dramatique s’articulant précisément avec le précédent et le suivant. Le drame avance, l’humour est présent rendant plus pathétique la mélancolie de Faust puis le désespoir de Marguerite. L’orchestre du Capitole est royal. Les bois hallucinants de présence et de liberté ( la flûte de Sandrine Tilly ! ) , les cordes sublimes : altos ambrés (et quel solo de Dominique Mujica ), violons de lumière et violoncelles de mélancolie. Et le cor anglais de Gabrielle Zaneboni, double de l’âme de Marguerite, ne peut s’oublier. Le choeur du Capitole et la maitrise sont d’une présence dramatique parfaite avec une puissance enviable et de très belles nuances. Juste une diction plus audible aurait été appréciable. mais quelle présence dans chaque intervention ! La distribution, redoutable, est absolument parfaite.

Marc Laho est un Faust noble et élégant d’une ligne vocale princière. Le timbre est magnifique rond et chaud. La terrible tessiture ( dépassant le contre-ut ) ne se remarque pas , il est à l’aise sur tout son ambitus ! Et le texte est vécu avec beaucoup d’intensité et dit avec beaucoup d’intelligence. Méphistophélès est un rôle plus complexe encore car il a plusieurs facettes. Le canadien John Relyea a la présence attendue, et la voix parfaite. Longue tessiture et timbre riche en harmoniques sa voix se déploie sans effort et sa diction est également un régal; il campe un diable tour à tour moqueur, séduisant et inquiétant. Le rôle très court de Brander exige pourtant un chanteur-diseur hors pair. Julien Véronèse est parfait : voix sonore et texte clair. Sophie Koch que le public a eu la plaisir de retrouver n’était pas prévue et elle remplace la défaillance de sa consoeur.

Le public toulousain connaît bien et aime Sophie Koch qui a offert nombres personnages marquants au Capitole dont une Margaret du Roi d’Ys inoubliable, un Néron étonnant, un Octavian élégant et une Dorabella de rêve. Elle offre ce soir une extraordinaire Marguerite proche de la perfection. D’abord une présence illuminée de l’intérieur et une sorte de modestie caractéristique du personnage. La voix est superbe de timbre mais surtout projetée avec naturel et élégance. La diction est absolument limpide. L’art du chant est délicat mais sans effets et toujours d’une musicalité délicieuse. Le duo avec Marc Laho est une apothéose de naturel élégant. Son «d’amour l’ardente flamme» est phrasé merveilleusement, habité jusqu’au bout des phrases et Tugan Sokhiev sait animer avec art comme assouplir la pulsation. Un grand moment de musique comme suspendu hors du temps. Le final avec cette cavalcade diabolique, ces choeurs incroyablement puissants, est nuancé à souhait avec des contrastes terribles comme Berlioz les a souhaités. Avec une puissance incroyable Tugan Sokhiev maîtrise la construction saisissante dans un crescendo que rien ne retient et qui aboutit sur des coups de boutoir. Méphisto constate son échec avant cette apothéose céleste que le choeur de femmes puis la maîtrise du Capitole avec une lumière délicate nous offrent avec bonté et pureté. L’orchestration éthérée de Berlioz ainsi réalisée tient vraiment du miracle attendu
Chef inspiré, orchestre somptueux, choeurs puissants, et solistes aussi bons chanteurs que parfaits diseurs, le sacre de Berlioz promis a bien eu lieu. Quelle oeuvre somptueuse ! Vivat Berlioz, Vivat Toulouse, Vivat Sokhiev ! Cette saison Franco-Russe débute au firmament ! Et la suite est prometteuse.
Hubert Stoecklin

Compte rendu concert. Toulouse. Halle-aux Grains, le 22 février 2019. Hector Berlioz (1803-1869) : La Damnation de Faust, légende dramatique en 4 parties. Marc Laho, Faust ; Sophie Koch, Marguerite ; John Relyea, Méphistophélès ; Julien Véronèse, Brander ; Choeur et Maîtrise du Capitole, chef de choeur, Alfonso Caiani ; Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Tugan Sokhiev, direction.

Tamestit et Sokhiev magnifient Berlioz

Un beau et rare programme de musique Française

Tugan Sokhiev est un chef qui sait respecter son public et aime son orchestre et son public. Et ce public a été heureux du programme d’un concert « tout français » et l’a prouvé par une salle pleine et des applaudissements nourris. Il est fondamental pour l’Orchestre National du Capitole de cultiver ses racines. Car ne l’oublions pas, la discographie laissée par Michel Plasson à sa tête et récemment rééditée en coffret chez EMI, ainsi que les nombreux concerts de musique française de par le monde depuis des décennies prouvent combien cet orchestre a tout ce qui en fait un orchestre français dans les meilleures qualités de couleurs et de fraîcheur. Ainsi ce soir a été un hommage au travail de longue date initié par Michel Plasson et une proposition d’œuvresrares au public toulousain, élargi ce soir à celui de MEDICI TV pour un deuxième concert en direct après un programme russo-germanique de haut vol. Mais c’est un peu au détriment de la gloire du chef, qui ne brille pas à son zénith dans un répertoire dont il ne maîtrise pas encore tous les enjeux. Mais c’est aussi cela le travail d’équipe, ne pas tirer la couverture à soi et permettre aux autres de s’exprimer et de les aider à briller. C’est un peu ce qui a eu lieu ce soir avec un chef généreux, prenant des risques. Déjà avec ce placement qui met les contrebasses au fond à gauche l’impact du soubassement grave est différent mais là ce sont même les timbres qui ont été comme rendus plus irréguliers avec des cordes pas toujours lisses (et même très agressives dans le final de Harold), des cuivres abruptes se laissant aller à tuber certains sons, même les cors ont eu un coté rustique. Un orchestre plein de romantisme sonore, en somme, évocateur de celui de Berlioz en 1834.

De la suite de Massenet, rien de vraiment inoubliable ne restera avec ce merveilleux de commande aux effets faciles. L’orchestre rutile et caracole et la vivacité l’emporte. La direction est amusée et distribue les cartes afin de construire un kaléidoscope à la fois pompier et irrésistiblement kitsch. Un hors d’œuvre riche en épices.

La symphonie de Bizet, unique et datant de sa fin de formation (il avait 17 ans !), garde un charme tout particulier tant la vivacité et la lumière en sont claires. Tugan Sokhiev accentue les tempi. Le premier mouvement est comme sage et sûr de lui, développant courbes et nuances à l’envie. Les pizzicati sont légers, les bois souplement articulés et les couleurs sont constamment tendres. Le rythme rebondit et avance sans arrêt intempestif ; même les appels des cors sont porteurs de mouvements allants. C’est le deuxième mouvement, au tempo étiré, qui offre la plage de rêverie attendue, bouleversante à un niveau bien plus haut que celui de la convention. Le hautbois est hallucinant de longueur de souffle et de poésie. Les autres mouvements passent agréablement sans toutefois atteindre un tel moment d’émotion. La rapidité du final sert la virtuosité de l’orchestre au détriment de la précision des détails. Mais l’humour et la tendresse sont bien présents dans la direction de Tugan Sokhiev et cette version de la symphonie de Bizet permet d’en découvrir des beautés encore ignorées.

Harold en Italie débute avec le premier mouvement évoquant Lord Byron en de sombres Abymes et ses cimes étincelantes. Antoine Tamestit est un altiste de grande sensibilité, à la musicalité délicate et passionnée. Son engagement physique dans cette partition bien plus subtile que virtuose est un régal. Les nuances sont adroitement amenées (la seconde exposition du thème semble un songe) et tout l’univers romantique se déploie sous ses envolées lyriques. Les sonorités fauves et chaudes de l’altiste sont un enchantement. Le deuxième mouvement est un peu trop sage et comme privé d’émotion, la marche des pèlerins manque ainsi un peu d’intériorité. La sérénade fait penser à quelque fête paysanne avec des sonorités et des phrasés un peu prosaïques du plus bel effet. Le final est tonitruant avec des brigands inquiétants et violents, une vraie orgie de monstres furieux ! Tugan Sokhiev se révèle grand coloriste. L’énergie ne manque jamais dans cette pièce au  romantisme échevelé, mais une forme depoésie est parfois oubliée à l’orchestre, alors qu’Antoine Tamestit est engagé dans une interprétation sensible et musicalement pleine de subtilités, toujours à l’écoute d’un orchestre dont il semble admirer les sonorités richement variées.

Fête est faite à Antoine Tamestit, un altiste si doué, qui dans un bis admirable de sonorité pleine et de phrasés subtils séduit un public enthousiaste autant que ses collègues de l’orchestre.

Une soirée festive toute à l’honneur de la musique française en sa variété et sa richesse, même si ce n’est pas le répertoire le plus à même de mettre en valeur toutes les qualités de Tugan Sokhiev.

Hubert Stoecklin

Toulouse. Halle-aux-Grains. 13 janvier 2012. Jules Massenet (1842-1912) : Suite n° 6 pour orchestre, Scènes de féerie. Georges Bizet (1838-1875) : Symphonie en ut. Hector Berlioz (1803-1869). Harold en Italie, symphonie avec alto obligé, op.16. Antoine Tamestit : Alto.

Orchestre National du Capitole de Toulouse. Direction : Tugan Sokhiev.

Photos : DR

Tugan Sokhiev Star Star

Le Sacre de Tugan Sokhiev, en Tsar star !

écrit par Hubert Stoecklin 20 septembre 2011

Le Sacre de Tugan Sokhiev

Salle comble pour ce concert de rentrée de l’orchestre du Capitole en partenariat avec Piano aux Jacobins. Quel moment ! Un programme tout russe par des interprètes survoltés.

Une rareté que ce concerto de Khatchaturian ! Certes la partition est par moments  emphatique, et risquerait de tomber dans une certaine caricature, mais les talents conjugués du chef, du pianiste et de l’orchestre en font un moment stimulant et énergisant. Les mélodies vigoureuses ou tendres basées sur le folklore  caucasien ouvrent vers un orientalisme original. Les rythmes vigoureux et les empilements d‘instruments évoquent l’époque brutale de la fin des années 30 en Russie. La direction ludique et précise de Tugan Sokhiev, sa complicité avec les musiciens d’orchestre autant que le pianiste confère beaucoup d’aération à une partition un peu compacte. Le jeu délicat mais assumant une part de violence, en cas de nécessité, de Boris Beresovsky est en parfaite osmose avec cette direction si pleine de vie. Les instrumentistes rivalisent de finesse et de beauté sonore. Rien que dans le mouvement lent violoncelle, flûte et clarinette basse méritent un tendre hommage à leur musicalité rare en raison de nuances piano timbrées, d’un admirable effet. L’émotion est considérable et les regards entre musiciens, chef et soliste sont le gage de ce partage amical. La solidité technique de Boris Berezovsky est toujours intégrée à la plus rare musicalité. Jamais la moindre hégémonie virtuose ne tente ce pianiste inouï. En bis, il offre deux partitions très opposées de Khatchaturian, une berceuse legato mais assez vigoureuse pour nos oreilles sensibles, et une Toccata diabolique. Les dons de Boris Berezovsky explosent en ces deux extrêmes : il semble pouvoir faire tout ce qu’il veut d’un piano.

Orchestralement si le concerto réserve de beaux moments à l’orchestre ce sont les deux suites de ballet de Stravinski qui mettent les projecteurs sur absolument toutes les familles de musiciens. Nous aimerions parler de chacun tant à chaque instant des pépites ont brillé. Osant des nuances sur un fil le basson, ouvre le Sacre du Printemps avec une émotion rarement retrouvée dans cette pièce brillante. Si ce n’est pas la première fois que l’Orchestre toulousain interprète cette pièce jamais le public ne l’avait entendue si parfaitement. Gageons que l’enregistrement réalisé les jours précédents leur a permis d’en peaufiner les moindres strates, car vraiment il est bien rare d’entendre si clairement tout ce que cette partition diabolique contient. La qualité première du son de l’orchestre est la jeunesse et la lumière. La précision rythmique force ensuite l’admiration ainsi que l’énergie bouillonnante de chacun. De même que chaque pupitre mériterait une longue analyse de ses qualités, la direction de Tugan Sokhiev est d’une inventivité qui subjugue. Il semble avoirs mille yeux et mains, tant il est présent partout. La narrativité dramatique dont sa direction est gorgée irrigue ce ballet de moments théâtraux aveuglants que ce soit de l’éveil de la nature végétale comme animale, l’arrivée du patriarche ou  l‘envol de l’âme de l’élue sacrifiée. La souplesse des moments les plus archaïques leur donne une dimension mythique par des éléments de danse païenne omniprésente. Pièce hymnique, poème d’amour et de mort, ballet fulgurant, argument théâtral sans âge, toute se mêle jusqu’au vertige pour l’auditeur qui ressort abasourdi, vieilli de milliers d’années et rajeuni de bien plus encore, les oreilles et l’âme transportées par un moment rare. L’incandescence de cette interprétation passera-t-elle au disque ? Si c’est le cas préparons-nous à ce qu’il fasse le tour de la planète avec succès.

Ce n’est pas mésestimer la suite de l’Oiseau de feu que d’en parler en dernier alors que cette suite ouvrait le concert. Un seul mot peut résumer cette interprétation. La flamboyance est partout et si une seule pièce résume cet adjectif, c’est la berceuse tendre gonflant vers l’incendie du grandiose final. On reste sans voix devant une telle perfection. Le feu fait musique, on vous dit ! On ne peut d’avantage s’expliquer. Les mots sont trop pauvres…

Un concert de rentrée qui Sacre Tugan Sokhiev Tsar star à Toulouse. Longue vie à cette collaboration brûlante avec l’Orchestre du Capitole qui lui a tout donné avec générosité au point qu’aucun bis n’a pu être proposé. Tout avait été offert lors du concert !

Hubert Stoecklin

Toulouse. Halle aux Grains. 17 septembre 2011.

Le Requiem allemand par Tugan Sokhiev

Toulouse. Halle-aux-Grains. 28 mai 2011. Johannes Brahms (1833-1897) : Ein deutsches Requiem, op.45. Anastasia Kalagina,soprano ; Garry Magee, baryton ; Chœur de Orfeó Català chef de chœur, Josep Vila i Casanas ; Orchestre National du Capitole ; Direction : Tugan Sokhiev.

Un Requiem allemand bouleversant

Après un Samson et Dalila  décevant du point de vue des solistes, le prochain rendez vous de Tugan Sokhiev et de l’orchestre du Capitole était très attendu avec une œuvre emblématique du romantisme allemand.  Le Requiem de Brahms est si profond et d’une humanité si belle que les interprétations, plutôt rares, sont toujours des moments clefs des saisons de concerts. Les Toulousains ont été gâtés par des interprètes survoltés à la hauteur de la partition de Brahms et de son message de paix.

Dès les premières mesures nées du plus sombre murmure de l’orchestre et du chœur la direction à main nue du chef obtient une intériorité et une musicalité d’une finesse de camée.

En sculptant le son de ses mains, Tugan Sokhiev réalise une direction sensuelle et belle et d’une rare élégance musicale. Très vigilant à la structure et à l’équilibre des sons Tugan Sokhiev demande et obtient des nuances d’une vraie ampleur opératique. Mais jamais la moindre ostentation, le moindre effet facile ne viennent défigurer une interprétation à la clarté aveuglante. La structure très recherchée des divers moments de ce Requiem est si limpide que rien n’échappe à l’auditeur. Il naît de cette direction si belle et si lisible une musicalité bouleversante.

Photo : Patrice Nin

Les très beaux textes choisis par Brahms lui-même sont porteurs d’une telle hauteur d’humanisme débarrassé de toute religiosité rance que l‘humain en l’acceptation de sa finitude atteint au rang de héros mythique. Tugan Sokhiev qui semble converser avec l’au-delà, transcende la matérialité, agit en médium qui associe les énergies pour offrir aux auditeurs une interprétation de ce Requiem qui touche au plus profond. Il ne semble faire qu’un avec le superbe Chœur de Orfeó Català. La beauté des pupitres, leur parfait équilibrage confirme la réputation brillante de ce Chœur. Les nuances sont réalisées avec une facilité déconcertante, les timbres sont d’une beauté très équilibrée avec un timbre clair et jeune chef les barytons, une vigueur sans forçage chez les ténors, une solidité élégante chez lez alti et beaucoup de chair et d’âme chez les soprani. Il y des moments fulgurants ; d’autre si touchants dans les pianissimi que les larmes sont proches. Le texte est non seulement dit mais compris avec des regards  intelligents et un engagement total rares. Portées par de telles voix et des musiciens si fins les beautés du Requiem se déploient avec une évidence réconfortante. Les deux solistes font de leurs « airs » des moments de bonheur alliant sensibilité et art du chant. La voix de Garry Magee est plutôt claire et sa jeunesse séduit. La simplicité et la quasi modestie de l’interprète, qui refuse tout effet vocal, lui permettent de faire naître chez l’auditeur une identification immédiate à cette âme implorante qui recherche la paix de l’espérance. La soprano Anastasia Kalagina au timbre riche et fruité sait conduire une ligne de chant parfaite avec des piani dans toute la richesse du timbre très éloigné des voix blanches et planantes généralement associées à ce moment intime aérien. Ici le timbre si corsé incarne  la tristesse qui s’apaise. L’art du chant  est mis au service d’une intériorité de grande richesse.

Reste l’apport de l’orchestre qui est considérable pour la réussite de la soirée. Très concentré, très réactif aux demandes parfois très subtile et rapides du chef, l’orchestre agit comme une entité organique, prolongement du geste du chef très inspiré. Les cordes graves ont une texture soyeuse qui fait la base du son. Les bois sont diversement réactifs ; si le hautbois de Christian Fougeroux est fabuleux de subtilité et d’émotion, les flûtes sont un peu trop présentes et manquent de nuances piano. Les cors sont mélancoliques et les cuivres plus brillants arrivent à nuancer leurs interventions. Jamais Tugan Sokhiev ne laisse l’équilibre se décaler. Les plans sonores sont parfaitement agencés et à maintes reprises la précision rythmique, donne force et énergie à la partition, qui ainsi jamais ne paraît lourde, même dans les moments compacts. Les violons galvanisés par Geneviève Laurenceau planent et conduisent au sublime. Les interventions des harpes sont des instants de grand bonheur.

Le public conscient d’avoir vécu un intense moment d’émotion a fait une longue ovation aux interprètes.

Hubert Stoecklin

Toulouse. Halle-aux-Grains. 28 mai 2011. Johannes Brahms (1833-1897) : Ein deutsches Requiem, op.45. Anastasia Kalagina,soprano ; Garry Magee, baryton ; Chœur de Orfeó Català chef de chœur, Josep Vila i Casanas ; Orchestre National du Capitole ; Direction : Tugan Sokhiev.

Samnson et Dalila sans Samson

Samson et Dalila de Camille Saint-Saëns: flamboyant

écrit par Hubert Stoecklin 17 mai 2011

Les portes du Paradis, on les a vues,

elles ont failli être franchies , mais hélas le malin c’est manifesté. D’abord Olga Borodina souffrante a du  être remplacée in extremis. Ce fût l’occasion de découvrir une créature étonnante, cantatrice  mi vamp, mi énergie vocale brute d’une puissance rare. Sauvés !

Puis ce fût un très mauvais soir pour Ben Heppner, pas un aigu forte ne lui a été autorisé : damnation pour cet immense chanteur qui a osé et réussi tous les rôles de ténor les plus lourds. Ce soir il a craqué  tous ses aigus, même pas des contre-ut !

Et bien, c’est peu croyable mais j’ai entendu cet opéra que certains disent pompier et antiquisant comme jamais ! Une partition jeune et fougueuse, subtile et sensuelle puis grandiose et tonitruante mais surtout très dansante et pas seulement dans  les ballets parfaitement réussis comme on l’espérait après le Lac des Cygnes récent.

L’orchestre a été royal de timbres et nuances et le chœur ! Un vrai chœur d’oratorio, précis, équilibré, ductile et nuancé à la perfection. Impensable il y seulement deux ans! Quel beau travail a réalisé Alfonso Caiani le chef de chœur et ses choristes !  De la très belle ouvrage, patiente, évoluant très progressivement avec un magnifique palier ce soir.

Le maitre d’œuvre, Tugan Sokhiev, a dirigé à mains nues, il a dansé, sculpté les phrasés, demandé des nuances de l’infime aux plus fortes  avec une audace tranquille. Il a parfaitement compris les idées du compositeur.

Le deuxième concert dimanche n’a pu être qu’encore meilleur. Celui de Paris Salle Pleyel le sera encore d’avantage, pourvu que Dalila s’affine et Samson retrouve sa force. France Musique va diffuser le 11 juin une version qui va compter !

Hubert Stoecklin

Crédit Photo : Patrice Nin

Et la Harpe en soliste à la russe !

Comme Tugan Sokhiev et Geneviève Laurenceau nous avaient manqué! Quel retour!

écrit par Hubert Stoecklin 16 avril 2011

Le souffle de l’Esprit

Toulouse. Halle-Aux-Grains. 7 avril 2011.

Magnifiques instants de grâce avec le retour in loco de Tugan Sokhiev, insufflant à son orchestre une énergie généreuse porteuse d’absolu. Un concert récent nous avait proposé la suite pour orchestre  Shylock de Gabriel Fauré, belle et agréable mais toutefois inférieure à la sublime action poétique que représente celle de Pelléas et Mélisande. En cinq sections subtilement agencées Gabriel Fauré nous invite à un voyage dans l’univers poétique et délicat de cette histoire d’amour aussi pure qu’impossible. Dès les premières mesures, il est certain que l’évocation  de ce couple si touchant va nous faire défaillir. La direction engagée et souple de Tugan Sokhiev, une recherche de nuances les plus infimes et une précision rythmique d’une netteté rare nous subjugue. Ce son si français en sa clarté et son élégance est une vraie bénédiction pour cette musique qui y trouve un épanouissement complet. Héritage du grand Michel Plasson qui en a fait une carte de visite mondialement appréciée cette sonorité si belle, douce et acidulée à la fois s’est développée, l’orchestre y ajoutant à présent une précision rythmique frappante. Dirigée comme la plus subtile musique de chambre, les agencements de timbres, les subtiles nuances associées, les couleurs assumées et la légère retenue du phrasé offrent une interprétation idiomatique. La Sicilienne si délicate en sa mélancolie suggérée est parfaitement réussie avec une harpe et une flûte  inoubliables de délicatesse. La fin dramatique est portée par un souffle épique en ses larges phrases sculptées par un Tugan Sokhiev en état de grâce.

Le concerto pour Harpe de Boris Tishschenko est en totale opposition. Ce compositeur pratiquement inconnu en France a été prolixe et semble doué. Capable de diversité de composition tant dans le type de pièce, de la musique de Chambre à la symphonie comme en nombre également. Ce concerto pour Harpe est d’une écriture très personnelle, sorte de longue mélopée de la harpe soutenue, encouragée et  bousculée par l’orchestre traité en instruments solistes et par groupes. Pas de folles envolées de perles, ni de virtuosité romantique pour l’instrument préféré de Marie-Antoinette. Une apparente simplicité de petits motifs enfantins sont repris obsessionnellement. Passant du piano à la harpe et à l’étrange vibraphone les surprises sont nombreuses. En fait il y a deux harpes une plus petite, préparée « façon celtique » et une grande harpe. Les traits sont novateurs et exigent une virtuosité avant tout musicale qui refuse tout effet convenu. Le voyage extraterrestre, céleste et également abyssal est déroutant. Un court instant de sublime douceur est apporté par la voix légère et planante de la soprano Julia Wischniewski assise  dans l’orchestre à côté des flûtes, dont elle partage les couleurs mordorées. Appui rythmique solide, nuances creusées avec tact et soutient amoureux de la harpiste. Le jeu d’Irina Donskaya est royal. Cette création française, d’une œuvre qui mérite d’être connue, donne envie d’en savoir d’avantage sur le compositeur russe bien trop rare en nos salles.

La deuxième partie du programme offre de Ravel ses Valses nobles et sentimentales.   Cheval de bataille de l’orchestre sous l’ère de Michel Plasson, assumant un héritage magnifique Tugan Sokhiev affronte avec panache le souvenir de l’aîné et lui rend hommage. L’orchestre déploie ses plus belles qualités de timbre et de phrasé. Tugan Sokhiev, en état d’apesanteur demande des rubati chavirants, des accents d’humour noir décapants à la manière de la Famille Adams. Un Ravel malicieux, un peu sulfureux, dans des valses méphistophéliques chics.

Le final en forme d’apothéose  atteint au grandiose. L’orchestre est poussé dans ses derniers retranchements et donne tout. Au premier violon, Geneviève Laurenceau galvanise les pupitres des violons avec sa présence magnétique. Les cors, les bois, les percussions exultent en des moments extravertis splendides.

Le résultat est enthousiasmant. La direction de Tugan Sokhiev entretient une urgence qui tient tous les sens en éveil. La dramaturgie est transparente et la sauvagerie de ce mythe antique prend toute sa place dans une bacchanale terrifiante et jouissive. Les spectateurs ont fait un triomphe à leur orchestre et leur chef retrouvés en des sommets, jamais atteints cette saison. Que l’avenir s’annonce radieux en cette chaleur estivale ! Le souffle de l’Esprit de la musique nous a emporté bien loin.

Hubert Stoecklin.

Geneviève Laurenceau et Tugan Sokhiev musiciens complices

Geneviève Laurenceau et Tugan Sokhiev amoureux fabuleux de Prokofiev !

écrit par Hubert Stoecklin 2 mars 2011

Geneviève Laurenceau et Tugan Sokhiev amoureux fabuleux de Prokofiev !

On peut être enchanté du duo de choc que font les deux musiciens surdoués tant le résultat est magnifique et ce  depuis leur rencontre. Que ce soit au disque, récemment paru chez Naïve, en concert à Toulouse pour l’AIDA (les mécènes de l’orchestre) ou en région, voir même en tournée, le deuxième concerto de Prokofiev pour violon et orchestre est porté à l’incandescence par Geneviève et Tugan, en amoureux éperdus de la beauté et de la passion musicale. Dès les premières notes du concerto, a capella, par le violon, l‘auditeur sait qu’il a affaire à une violoniste rare. Le son plein, viscéral et rauque de son stradivarius aiguise notre écoute. L’accord entre le chef, la soliste et tout l’orchestre est ensuite vertigineux. Les gestes de partage le prouvent l’entente entre le chef et sa supersoliste est harmonieux.

La virtuosité de  Geneviève Laurenceau l’autoriserait à quitter l’orchestre et à entreprendre une pure carrière de soliste, ou de chambriste mais on sent l’admiration mutuelle qui lie nos deux génies musicaux, que Toulouse a la grande chance de compter dans ses murs. Un jour, ils partiront, enviés par la planète, mais, pour l’instant ils sont là, heureux et liés par une exigence musicale au sommet, des moyens inouïs et une générosité sans bornes. Le deuxième mouvement, cette cantilène si nostalgique et si belle est le sommet de la rencontre entre les musiciens, le chef et la violoniste ? Des pierres en pleureraient !

Ce deuxième concerto de Prokofiev est nostalgique et post romantique. Il permet au violon de s’épancher et de pleurer mais aussi de briller de mille feux. Geneviève Laurenceau est admirable de tenue, d’élégance et d’audace. Son interprétation égale celle des plus grands avec une simplicité qui séduit car elle fait oublier sa technique superbe. Aucune recherche de l’effet mais une proximité du texte dans l’esprit russe le plus troublant : La cantilène du deuxième mouvement ! L’orchestre est magique, tout particulièrement dans ce mouvement, léger et profond à la fois. Tous les  instruments rivalisent d’engagement dans ce concerto très exigeant pour l’orchestre. Les tempi de Tugan Sokhiev sont frappés par l’évidence. On sent son don si généreux et son écoute exigeante et émue de musiciens qui osent tout à sa demande.

Il ne fait pas de doutes que cette association de talents si rares à Toulouse, fait de la ville rose une capitale symphonique enviable.

Hubert Stoecklin pour culture31.com

Crédits photos : Gil Pressnitzer

Tugan Sokhiev et Truls Mørk

Tugan Sokhiev entre délicatesse et puissance

écrit par Hubert Stoecklin 2 mars 2011

Retrouvant « après une courte infidélité » son orchestre du Capitole, Tugan Sokhiev a prouvé une nouvelle fois quel grand chef il est.

En ouverture le poème symphonique de Richard Strauss, Till l’espiègle, a surtout été servi par une lecture précise et volontaire permettant à l’orchestre de briller après les quelques mesures de mise en place. L’Orchestre du Capitole comprend de beaux instrumentistes, tous admirablement mis en valeur dans cette œuvre. La lecture du chef est brillante et affirmée. On pourrait toutefois souhaiter d’avantage d’humour dans une partition aux effets parfois faciles. Mais comme mise en bouche, on ne peut rêver orchestration plus brillante que celle de Richard Strauss.

crédit photo: Stéphane de Bourgies

Crédit photo Stéphane de Bourgies

En invité de l’orchestre, Truls Mørk au violoncelle, a apporté une fine musicalité déjà très appréciée lors de sa précédente venue. Le violoncelliste norvégien a une grâce dans son jeu qui fait merveille dans tous les répertoires mais qui dans le délicat Concerto en ut de Haydn nous a subjugué. Le premier mouvement enlevé et apollinien permet aux musiciens de s’accorder sur la priorité donnée à la musicalité non à la virtuosité. Tugan Sokhiev obtient de l’orchestre de beaux phrasés et des nuances subtilement amenées. Le jeu de Truls Mørk est très à l’écoute de l’orchestre, avec des échanges de sourires fréquents. C’est le mouvement lent, Adagio, qui offre la plus pure émotion. L’écoute mutuelle permet des nuances infimes, qui amènent le violoncelliste au bord d’un murmure embrassant le silence. Dans la salle chacun a ainsi retenu sa respiration (et sa toux !). Le tempo hallucinant de vivacité du Final, permet à Truls Mørk un jeu tout en souplesse, sans force superflue, ni virtuosité ostentatoire. Il arbore une palette de couleurs incroyable.  Un grand moment de musique est ainsi offert dans ce concerto classique avec une complicité chambriste entre chef, musiciens et soliste. Le violoncelliste est ovationné tant par le public que l’orchestre. Il offre en bis une version a capella du Cant dels ocells de Pau Casals. La délicatesse de la sonorité, la pudeur des sentiments exprimés et l’aisance du geste souverain créent un moment musical rare comme en apesanteur, avec d’infimes nuances aux marges du silence.

En deuxième partie de concert, la quatrième symphonie de Brahms a permis à Tugan Sokhiev d’affirmer des choix inhabituels qu’il a défendu brillement. Si cette symphonie passe pour être automnale avec le coté larmoyant dévolu à cette saison, ce soir elle a été dirigée avec énergie et vigueur à la manière d’un Toscanini.

Le rythme est magnifié, les nuances parfois abruptes et les tempi engagés. Dès les premières mesures, la phrase des cordes est douce, mais vivifiée par Tugan Sokhiev et elle frôle le décalage. Puis tout se met en place et le chef reprend la main avec brio. Rien jamais ne sera alangui, ou épris de mélancolie. La force qui émane du premier mouvement brutalise un peu les oreilles habituées à plus de souplesse et de moelleux. Notons que l’acidité des violons sera d’ailleurs une caractéristique un peu trop française dans cette symphonie, avant tout germanique, mais apportant beaucoup de vie. La marche du deuxième mouvement est très bien dirigée par un Tugan Sokhiev grand ordonnateur d’un voyage quasi métaphysique. La pulsation qu’il donne, avance avec une puissance rare. Jamais de mièvre tentative de retard dans cet andante, dont le mouvement avant est irrépressible. Les nuances sont subtilement variées, et les divers groupes d’instruments, même les cuivres, font de beaux effets d’homogénéisation. Les pizzicati apportent un rebondi très dynamique. Puis le troisième mouvement dansant et plus joyeux, devient  très puissant sous la direction de Tugan Sokhiev. Il s’éloigne du ländler schubertien pour aller vers une expression de joie supérieure et virile. Les bois jouent magnifiquement le jeu avec audace et engagement. Et les contrastes dynamiques sont comme chauffés à blanc. Vraiment cette interprétation sort des sentiers battus. Mais c’est le final, avec ces extraordinaires variations sur une chacone à la fois hommage et dépassement des anciens maîtres comme Bach, qui va atteindre des sommets. La Cantate BWV 150, dont le final est une ciaccona, est un modèle presque pâle tant Tugan Sokhiev demande de puissance à son orchestre. La partie centrale de ce dernier mouvement, avec son superbe solo de flûte, atteint au sublime (François Laurent y est magnifique de timbre et de longueur de souffle). En des gestes généreux, le chef sans baguette, semble s’envoler en apesanteur. Ainsi le public ose s’abandonner complètement à la force de cette partition complexe, monument d’intelligence et de sensibilité. Les nuances si creusées et la construction d’un son dense puis aérien mettent en lumière les audaces de ces variations grandioses.

crédit photo:Patrice Nin

Ce choix interprétatif si surprenant, est porté à bout de bras par un très grand chef. Tugan Sokhiev offre de cette quatrième symphonie de Brahms une version à la puissance rare très originale, qui en renouvelle l’écoute de manière vivifiante.

Hubert Stoecklin

Toulouse. Halle aux Grains. Le 25 février 2011. Richard Strauss (1864-1949) : Till Eulenspiegel, op.28; Joseph Haydn (1732-1809) : Concerto pour violoncelle n°1 en ut majeur, Hob.VII b1; Johannes Brahms (1833-1897) Symphonie n° 4 en mi mineur, op.98 ; Truls Mørk: violoncelle ; Orchestre National du Capitole ; Direction musicale : Tugan Sokhiev.

Deuxième CD de Tugan Sokhiev et Toulouse

La magie russo-toulousaine !

Prokofiev – Rachmaninov – Sokhiev

Prokofiev: Concerto pour violon n°2 – Rachmaninov: Danses Symphoniques

Tugan Sokhiev – Geneviève Laurenceau
Orchestre National du Capitole de Toulouse

Comme il était attendu ce CD depuis la belle réussite des deux précédents toujours chez Naïve (surtout un Pierre et le Loup d’anthologie paru en 2007)! L’entente entre Tugan Sokhiev et son Orchestre du Capitole de Toulouse est l’événement musical français majeur depuis lors. Chaque concert est une réussite à Toulouse comme dans toute l’Europe. Le programme de cet enregistrement est tout Russe, il met en valeur et les progrès de l’orchestre en termes de rythme et de précision et le jeu splendide de sa violoniste super-soliste: Geneviève Laurenceau. Le deuxième concerto de Prokofiev est nostalgique et post romantique. Il permet au violon de s’épancher et de pleurer mais aussi de briller de mille feux. Geneviève Laurenceau est admirable de tenue, d’élégance et d’audace. Son interprétation égale celle des plus grands avec une simplicité qui séduit car elle fait oublier sa technique superbe. Aucune recherche de l’effet mais une proximité du texte dans l’esprit russe le plus troublant:La cantilène du deuxième mouvement! L’orchestre est magique, tout particulièrement dans ce mouvement, léger et profond à la fois. Tous les instruments rivalisent d’engagement dans ce concerto très exigeant pour l’orchestre. Les tempi de Tugan Sokhiev sont frappés par l’évidence. On sent son don si généreux et son écoute exigeante et émue de musiciens qui osent tout à sa demande. 
Les Danses symphoniques de Rachmaninov sont le testament du compositeur si profondément mélancolique. Elles ont d’abord été nommées danses fantastiques. Tugan Sokhiev s’en est souvenu qui demande des sonorités corsées et extraverties puis des nuances subtiles et des noirceurs métaphysiques tout en gardant quelque chose du ballet. Le rythme est à la fois précis et élastique dans le premier mouvement. Dès les premières mesures, l’oreille est séduite par cette interprétation qui pourrait bien devenir une référence. La beauté des pupitres est parfaite et on ressent tour à tour de fortes impressions de jubilation et des tremblements inquiets. La hauteur de l’interprétation honore cette partition si représentative des meilleures qualités de Rachmaninov qui sous le brillant de l’orchestrateur laisse percevoir la profondeur de l’âme si sombre du compositeur Russe exilé. Ce triptyque: midi, crépuscule, minuit, parle de la condition humaine marquée par la mort. Narguée et oubliée à midi, dansée de manière un peu grotesque au crépuscule et qui gagne à minuit avec une adaptation du Dies Irae aussi séduisante qu’effrayante (écoutons comment le chef ossète laisse mourir le son tragique final!). Car ce n’est pas la moindre qualité de Tugan Sokhiev que de ne céder jamais sur rien. Brillance, tendresse, audaces dansées, sarcasmes et profondeur mélancolique en sa noirceur la plus terrifiante… Tout ce que cette partition sublime contient se trouve sous sa baguette, tout simplement magistrale! La Prise de son est particulièrement adaptée avec beaucoup de précision et de profondeur et une très belle image stéréophonique. 

Hubert Stoecklin

1 CD Naïve

La première Damnation de Faust de Tugan Sokhiev repond à toutes les attentes

Une damnation revigorante à souhait !

La Damnation de Faust est une œuvre belle et riche qui n’a pas, du moins en France, le succès qu’elle mérite. Il semble très difficile de monter de manière simplement satisfaisante cette œuvre hybride, réclamant un orchestre somptueux, un chef inspiré et des chanteurs aux qualités quasi introuvables. Par ailleurs les chœurs sont variés et difficiles et l’intervention finale des enfants doit être céleste. Des vœux même de Berlioz, toute  mise en scène ou même de mise en espace est nuisible tant la partition contient d’images et de rêves communicables facilement à l’auditeur.

Toulouse semble aimer cette œuvre avec passion, et Michel Plasson l’y a souvent dirigée avec grand succès.

Ce concert était donc très attendu au sein de la programmation de l’Orchestre du Capitole. Tout le monde se demandait comment leur jeune chef, Tugan Sokhiev allait affronter les souvenirs de concerts si prestigieux ?

Disons d’emblée qu’il a su proposer une lecture personnelle de la partition, une lecture plus carrée que démesurée, parfois un peu emphatique, mais en tous cas  passionnante car portée par un souffle dramatique constant. On peut toujours devant cette partition si excessive rêver de nuances plus subtiles, d’élégance plus distanciée, voir de plus de bruit en osant  les cymbales suspendues prévues par Berlioz dans la Marche Hongroise. Toutefois Tugan Sokhiev a proposé une immersion totalement réussie dans l’univers de cette Damnation selon le jeune Berlioz grâce à la cohérence de cette construction. On ne peut que l’encourager à poursuivre l’exploration des œuvres vocales de ce compositeur car des beaux moments ont rappelé le miracle de ses Nuits d’Eté données in loco avec Susan Graham en février 2009.

L’orchestre a offert sa virtuosité et sa sensibilité dans son interprétation se jetant à corps perdu dans cette partition qui exige parfois l’impossible, surtout avec les tempi demandés par Tugan Sokhiev. Les bois ont été merveilleux de timbre et de phrasé. La flûte a été capable de nuances proches de l’infime, le basson de couleurs inouïes, clarinette et hautbois ont une sonorité française idiomatique et le cor anglais admirablement sensible a été un partenaire idéal pour Marguerite. Les cuivres, cors et trompettes ont brillé à souhait, y compris de l’éclat sinistre attendu. La palme de la musicalité revient aux altos capables de phrasés subtilement amenés et le solo dans la ballade du roi de Thulé, (véritable dialogue avec la soprano) a obtenu une ovation méritée et les compliments d’Anna Catarina Antonacci judicieusement placée à côté des alti. Seuls les violons ont eu quelques soucis de phrasés surtout avec de tels altos pour collègues…

La distribution nous a paru idéale dominée par Anna-Caterina Antonnaci, dont les récentes Medea et Carmen à Toulouse ont laissé un extraordinaire souvenir. Élégante, hiératique elle a subjugué par la beauté totale qu’elle a, ce soir, semblé incarner. On sait quelle tragédienne elle peut être avec une capacité à sculpter les mots, quelle fine musicienne elle est dans chaque phrase. Elle a bénéficié ce soir d’une aura surnaturelle tant la voix a entièrement répondu à toutes ses nuances, ses plus  infimes inflexions, ses multiples colorations. La voix sans le moindre vibrato incontrôlé, dans une homogénéité de registre totalement retrouvée avait des harmoniques d’une richesse rare sur toute la tessiture. Vocalement ce rôle si délicat semble avoir trouvé en Antonacci une sorte d’idéal, avec ses lignes vocales, un sens du rythme dans les terribles syncopes d’ « amour l’ardente flamme » irrésistiblement troublant et cette mélancolie du timbre si envoûtant !!! Le portait de cette âme tourmentée a été complet dépassant le cadre de la Gretchen blonde pour laisser s’épanouir une figure féminine quasi universelle dès la ballade du roi de Thulé.

Face à elle, Stuart Neil en Faust, a été à sa hauteur. Tous deux font partie de ces trop rares artistes aussi attentifs au chant qu’aux mots.  Dès son entrée en scène il ne faut pas s’attacher à sa trop massive silhouette. Il incarne un Faust complexe et subtil. Vocalement le timbre est somptueux avec une projection digne d’un lyrico-spinto. Il a gardé toute l’élégance et la musicalité du ténor de grâce qu’il a été à ses débuts. Dans les premières parties les récitatifs et les airs sont parfaitement habités par un romantisme flamboyant mais c’est dans le duo avec Marguerite qu’il provoque des émotions rares. Sa parfaite maîtrise de la voix mixte et la plénitude de son timbre font croire que contre-ré et contre-ut sont faciles et musicalement évidents. Les deux artistes ont été bouleversants tant vocalement que dramatiquement dans ce duo réputé inchantable. 

Quand au Mephisto de Sir Willard White il a l’allure d’un grand seigneur   constamment élégant et un peu moqueur. Le texte est habité, parfaitement compris et très intelligemment restitué. La voix est un peu grave pour le rôle ce qui lui donne plus de mélancolie que de brillant avec un léger déséquilibre dans le trio par manque de puissance. Mais quel diable charmeur ! Il semble impossible de lui résister !

Le Wagner de René Schirrer, avec un texte bien compréhensible, une personnalité affirmée et une voix agréable parfaitement projetée a bien campé son personnage.

L’ Orfeo Donostiarra, fidèle à sa réputation de groupe choral le plus apprécié d’Espagne, a une grande homogénéité et un bel engagement, malheureusement le texte est un peu opaque. L’arrivée des chœurs d’enfants a apporté cette note de surnaturel confiant indispensable. Ce sont de très courtes interventions mais totalement marquantes quand elles sont comme ici rendues avec précision justesse et fraîcheur.

Les saluts ont réuni tous les artistes sous des bravos chaleureux, avec les trois chefs de chœurs.

Le niveau d’interprétation ce soir a démontré que c’est bien en version de concert que La Damnation peut prendre un envol irrésistible.

Hubert Stoecklin

Hector Berlioz (1803-1869)

La Damnation de Faust op.24

Légende dramatique en quatre parties

Faust, Stuart Neil

Marguerite, Anna-Caterina Antonacci

Mephisto, Sir Williard White

Brander, René Schirrer

Orfeo Donostiarra

(direction : Rosé Antonio Sainz Alfaro)

La Lauzeta, chœur d’enfants de Toulouse

(direction : Luc Terrieux)

Chœur variabilis de Condom

(direction : Victoria Digon)

Orchestre National du Capitole de Toulouse

Direction musicale et artistique, Tugan Sokhiev

Toulouse, Halle aux Grains, vendredi 15 janvier 2010

Chostakovitch Brahms et Elgar

Un merveilleux concert

Le chef d’orchestre Ossète Tugan Sokhiev, 32 ans, a le vent en poupe cet automne. Il retrouve son orchestre du Capitole de Toulouse, après avoir dirigé l’Orchestre National de France au Théâtre des Champs Elysées, et surtout l’orchestre Philharmonique de  Vienne au pied levé à  Séoul puis pour l’ouverture de la saison symphonique de Vienne. Chef invité et très apprécié il séduit les orchestres et les publics du monde entier tout en restant très fidèle à son port d’attache au bord de la Garonne. Directeur  musical de l’Orchestre National du Capitole depuis le premier septembre 2008 il ne cesse de faire progresser l’orchestre. La variété du concert de ce soir prouve son engagement dans bien des répertoires. Chostakovitch avant tout en ouverture festive, mais aussi Brahms (avec le concerto pour violon) sont des compositeurs qu’il affectionne et dirige régulièrement à Toulouse. La découverte du soir a été sa totale compréhension du style d’Edward Elgar avec des variations Enigma qui resteront dans les mémoires. 

 La notion de joie chez Chostakovitch.

Ce compositeur Russe qui a tant souffert d’un régime totalitaire incohérent capable de le porter au pinacle comme de le vouer aux gémonies n’a que trop rarement de mouvement de joie dans son œuvre. Cette ouverture de fête est donc un moment rare dans sa vie. Cette commande officielle de 1947 pour la célébration du trentième anniversaire de la révolution d’octobre sera oubliée car entre temps le rapport Jnadov avait mis Chostakovitch au rang des formalistes à abattre. Le sort fut clément à cette page de joie en lui permettant d’être créée en 1954 donc après la mort de Staline. On sait que la mort du tyran fut un jour de joie pour un grand nombre, on peut donc penser que secrètement Chostakovitch ne pouvait espérer jour plus radieux pour cette ouverture de fête. Cette très courte pièce est fulgurante. Elle a été prise dans un tempo d’enfer par un Tugan Sokhiev à la direction millimétrique. Tous les pupitres de l’orchestre ont brillé. Les sonneries des cuivres en ouverture sont rutilantes, les bois et tout particulièrement  les flûtes sont plein de fraîcheur et d’esprit. Les violons planent au plus haut et les percussions se jouent des diableries écrites pour elles. Tout fuse, éclate et explose de joie. Les clins d’œils de la partition sont soulignés avec esprit dans un équilibre bien dosé. Le public toulousain qui commence à bien connaître Chostakovitch, car Tugan Sokhiev le dirige souvent, a apprécié tout particulièrement les richesses de cette ouverture de concert enthousiasmante.

Concerto plutôt Beethovenien

Le concerto pour violon de Brahms a été composé pour son grand ami le violoniste Joseph Joachim et a été créé en 1879. Quasi contemporain de la deuxième symphonie, il bénéficie de la lumière et de l’énergie qu’un récent voyage en Italie a révélé à Brahms. L’aspect solaire et presque hédoniste de ce concerto, éloigné des affres d’un romantisme brumeux et sombre, rend cette œuvre assez singulière dans le corpus brahmsien. Une certaine tradition l’alourdit et  l’assombri oubliant qu’avant d’être un bedonnant barbu peu soigné, Brahms a été un jeune homme mélancolique et doux à la superbe chevelure dorée qui avait une allure de prince charmant.

La très belle Akiko Suwanaï semble incarner l’élégance. Cette japonaise, enfant prodige qui a remporté à  18 ans le si difficile concours Tchaikovski joue sur le dauphin, célèbre Stradivarius ayant appartenu à l’immense Jascha Heifetz. La sonorité en est veloutée et rayonnante sans la moindre agressivité. La jeune femme a un toucher de l’archet sur les cordes d’une grande délicatesse qui semble toujours laisser une marge confortable évitant toute saturation du son.

Tugan Sokhiev a su offrir des interprétations très engagées du deuxième concerto de Brahms avec Nelson Freire en 2008 ou Philippe Bianconi cette année. Dans une extraordinaire interprétation de la  deuxième symphonie, il a révélé aux toulousains, combien son orchestre pouvait trouver les couleurs du romantisme brahmsien. Ce soir respectant probablement le jeu retenu de la soliste, il a choisi de faire de ce concerto, le dernier concerto classique. Ainsi le premier mouvement est donné avec peu de nuances, un strict respect du rythme et un tempo très stable. Le jeu d’Akiko Suwanaï est très mesuré ne s’autorisant aucun épanchement. La précision des attaques égale celle du rythme. Après ce premier mouvement un peu trop respectueux du texte et emprunt d’un classicisme de trop bonne tenue, le deuxième mouvement a enfin permis à l’émotion de gagner du terrain. La superbe symphonie de bois et cors qui ouvre cet adagio délicatement bucolique a été nuancée et phrasée avec une grande délicatesse, dans une nuance pianissimo par un orchestre à l’écoute chambriste attentive et complice. Cette virtuosité non ostentatoire dit la qualité du pupitre des bois bien connue à Toulouse et la solidité des cors qui ne cesse de progresser. La sonorité pleine et soyeuse d’Akiko Suwanaï épouse les phrasés souples et les nuances délicates de l’orchestre. Ce mouvement restera comme une rencontre pleine de grâce mais un peu tardive et sans suite car le dernier mouvement redeviendra trop poli et à la limite d’une certaine sécheresse du coté de la soliste.  Elle ne semble pas comprendre l’aspect populaire et un peu rural de ce mouvement tzigane qui doit tendre vers le presque canaille pour faire tout son effet. Pourtant Tugan Sokhiev ressert le rythme afin de provoquer la danse mais ses intentions et la légèreté pleine  d’esprit de sa direction ne distraient pas la soliste de sa trop grande sagesse. La virtuosité est impressionnante, mais  cette version est comme entravée par la soliste. Cette interprétation n’obtient que des applaudissements polis car le public sait quelle intensité Tugan Sokhiev et son orchestre  peuvent mettre dans Brahms.

Le post romantisme leur va si bien

Les 14 variations Enigma d’Edward Elgar représentent la première partition pour grand orchestre qui donna toute sa notoriété de symphoniste à Elgar alors âgé de 42 ans. La structure complexe, l’habileté, l’originalité des couleurs et des rythmes font merveille et cette suite est très aimée du public, surtout Outre-Manche. Les portraits suggérés en forme de mystères sont un stimulant pour l’esprit. La richesse harmonique et les variétés d’orchestration se chargeant de séduire les sens. Très attaché à la structure tant dans le détail que dans l‘architecture générale de l’œuvre Tugan Sokhiev rend parfaitement lisible cette partition non exempte de faiblesses, voir de risque de grandiloquence. Quand un chef de cette trempe prend à bras le corps cette partition elle brille autant qu’elle émeut. L’orchestre retrouve enfin avec le chef l’harmonie d’une entente complète qui a un peu fait défaut dans Brahms. Tous les pupitres font assaut de virtuosité et de musicalité, les phrasés sont variés et les nuances profondément creusées et l’instant magnifique qui fait toute la séduction de la direction de Tugan Sokhiev arrive. Lui qui jamais dans cette musique post romantique n’abandonne la structure et la précision rythmique, rassuré par l’attention constante de tous ses musiciens, en tournant la page pose sa baguette et d’un geste ample élargi sa battue obtenant de tout l’orchestre un phrasé d’une liberté d’albatros dominant l’océan. Les gestes bras grands ouverts  donnent au phrasé  de l’adagio de la variation IX toute l’ampleur qu’elle réclame. Le sublime, comme approché dans cet adagio planant, reviendra dans la variation finale qui conclut ce cycle de manière grandiose.

Une nouvelle incursion dans un répertoire que l’orchestre et son chef défendent avec talent. On attend une quatrième symphonie de Mahler programmée cette saison avec l’espoir d’une suite et d’un abord prochain de l’œuvre de  Sibelius.

Toulouse. Halle aux Grains, vendredi 23 octobre 2009. Dimitri Chostakovitch (1906-1975), Ouverture de fête, op. 96 ; Johannes Brahms (1833-1897), Concerto pour violon en ré majeur, op.77 ; Edward Elgar (1857-1934), Variations Enigma, op.36 ; Orchestre National du Capitole de Toulouse, direction, Tugan Sokhiev ; Akiko Suwanaï, violon ;

La musique de Chostakovitch arrive à Toulouse

Avec Tugan Sokhiev l’Orchestre du Capitole déjà très prestigieux sous la direction de Michel Plasson a appris a jouer admirablement la musique de Chostakovitch. La précision des attaques , la solidité des cordes , la puissance des cuivres et la beauté de toutes les cordes y compris les contrebasse a été une évolution fulgurante.