Adam Laloum en poète du piano

Compte-rendu concert. Toulouse. 40iéme Festival Piano aux Jacobins. Cloître des Jacobins, le 19 septembre 2019. Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Sonate n°28 en la bémol majeur,Op.101 ; Robert Schumann (1810-1856) : Grande Humoresque en si bémol majeur ; Frantz Schubert (1797-1828) : Sonate n°22 en la majeur, D.959 ; Adam Laloum, piano.

Adam Laloum en poète sensible habité par la musique.

Adam Laloum © Harald Hoffmann
Adam Laloum © Harald Hoffmann

Pour ce Quarantième festival de Piano aux Jacobins les grands pianistes se succèdent à un rythme soutenu et même en choisissant avec soin, la splendeur continuellement renouvelée, ( cf. nos quatre chroniques précédentes), semble un miracle de stabilité dans notre monde en folie : une différente sorte d’excellence chaque soir ! De telles soirées aident à supporter les journées ….

Adam Laloum est peut-être parmi ces immenses artistes celui qui se tient à une place à part, celle du cœur. Du moins pour moi ce concert l’aura été. Je connais bien la musicalité fine de ce pianiste depuis bientôt dix ans et je sais comment chaque fois j’en suis émerveillé. Que ce soit en soliste, en chambriste, en concertiste. Le récent festival de Lagrasse le montre en délicat chambriste, son récent concert de concertos de Mozart à la Roque d’Anthéron en a ébloui plus d’un par sa musicalité mozartienne épanouie, (concert à la réécoute sur France Musique). Ce soir dans l’auguste Cloître des Jacobins après tant de somptueux artistes, Adam Laloum a offert un concert parfaitement construit, dans un répertoire qui lui convient à la perfection. Ce concert est frère de celui de Silvacane en 2017, (voir notre compte rendu) entre Beethoven et Schubert. La sonate n° 28 de Beethoven est une grande sonate, une œuvre de la maturité de toute beauté. Le grand final en forme de fugue est une véritable apothéose. Adam Laloum en domine parfaitement toutes les fulgurances en rajoutant une qualité de nuances et de couleurs d’une infinie variété. Le Beethoven de Laloum a toujours la primauté du sens sans rien lâcher sur la forme. Il cisèle chaque phrase et l’enchâsse dans le mouvement puis dans la sonate entière. Cette conscience de la structure sur tous ces niveaux, la lisibilité qu’il apporte au public, sont des qualités bien rares. À présent la pâte sonore d’Adam Laloum a gagné en richesse. La beauté des sons sur tout l’ambitus est proprement incroyable. La rondeur des graves, leur puissance sans aucune violence fait penser à l’orgue. Après cet hommage au véritable père de la Sonate pour piano, la Grande Humoresque de Schumann ouvre un pan entier au romantisme le plus sublime. Le début dans une nuance piano aérienne nous fait entrer dans la magnifique vie imaginaire de Schumann. Le bonheur, la paix puis la fougue, la passion malheureuse.

Adam Laloum

Pièce rarement jouée en concert, elle met en valeur les extraordinaires qualités d’Adam Laloum. Il en avait déjà offert une belle version au disque mais ce soir l’évolution de l’interprétation est majeure. Capable de nous livrer et la structure quadripartite de l’œuvre et sa fantaisie débridée nécessitant beaucoup d’invention dans le jeu pianistique. Les partis pris du jeune musicien tombent chaque fois à propos avec une beauté à couper le souffle. Un vrai engagement d’interprète et une virtuosité totalement maitrisée rendent l’instant sublime. Mais ce qui va véritablement faire chavirer le public est son interprétation unique de l’avant dernière sonate de Schubert. La D.959 est jouée avec une fougue et une tendresse incroyables. Schubert, qui dans le deuxième mouvement chante le bonheur à porté de main mais qui s’enfuit, trouve dans le jeu d’Adam Laloum une deuxième vie. Les nuances sont subtilement dosées et le cantabile se déploie comme le faisait Montserrat Caballe avec ses phrases de pianissimi sublimes dans Bellini et Donizetti. Car les pianissimi sont d’une couleur suave certes mais surtout d’une plénitude incroyable. Jamais de dureté ou d’acidité. Toujours une onctuosité belcantiste. Ce deuxième mouvement Andantino, l’un des plus beaux de Schubert, avec sa terrible tempête centrale, est un pur moment de magie sous les mains si expertes d’Adam Laloum. Le Scherzo nous entraine dans quelques danses qui deviennent véritablement fougueuses et heureuses à force de tournoyer sur elles même dans des variations que l’on aimerait perpétuelles tant elles sont belles. Le long rondo final n’est que tourbillon de gaieté et d’envie de vivre. Tout coule, avance et les nuances pleinement assumées, les phrasés variés à l’envie en font une vraie musique du bonheur que quelques modulations assombrissent un court instant. Le bonheur de Schubert est aussi vaste que sa mélancolie. Adam Laloum est probablement le plus émouvant interprète de Schubert contemporain. Un vrai compagnon d’âme du Frantz Schubert que ses amis aimaient tant lors des shubertiades.

Dans les rappels du public qui se terminent en standing ovation il revient à Schubert. Un vrai bonheur partagé !

Hubert Stoecklin


Compte-rendu concert. Toulouse. 40iéme Festival Piano aux Jacobins. Cloître des Jacobins, le 19 septembre 2019. Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Sonate n°28 en la bémol majeur,Op.101 ; Robert Schumann (1810-1856) : Grande Humoresque en si bémol majeur ; Frantz Schubert (1797-1828) : Sonate n°22 en la majeur, D.959 ; Adam Laloum, piano.

Hubert Stoecklin pour Classiquenews.com

Beau coffret ROSSINI chez Warner Classics

Gioachino Rossini Edition 50 CD Warner Classics

Ce coffret Rossini est une fête. Celle de son 150 iéme anniversaire de naissance d’abord mais c’est également l’occasion de retrouver de beaux enregistrements rossiniens au firmament comme de découvrir des titres peu connus à coté du Barbier qui reste son plus grand succès. Nous allons survoler les versions choisies par Warner Classics dans plusieurs catalogues.
Précisons d‘abord que le choix de ranger les œuvres chronologiquement est intéressant . Le coffret comprend déjà 50 CD il n’était pas possible d’être exhaustif.

Des œuvres de jeunesse pour commencer


L’Ingano felice est une œuvre de toute première jeunesse. La présence de la jeune Annick Massis est délicieuse elle est très bien entourée et dirigée par Mark Minkowski que nous n’attendions pas si habile dans ce répertoire. Cet opéra en un acte contient déjà tout le génie de Rossini avant que ces « ficelles «  ne soient plus visibles, ici tout va vite et avance sans lourdeur.
La Scala di seta, en enregistrement live est efficace et a comme mérite de nous faire entendre la capacité du jeune Rossini de s’emparer du moule en trois actes avec une facilité déconcertante. La distribution ne comprend personne de vraiment remarquable et la direction de Gabriele Ferro est un peu lourde.
C’est avec Tancredi que Rossini a atteint une notoriété internationale faisant se pâmer Stendhal et il faut écrire que Wagner lui même appréciait cet opéra séria un peu boursouflé mais si séduisant. Le chant rossinien prend un envol jamais atteint et certains airs restent des « tubes » dans les récitals lyriques. L’orchestre gagne en richesse et les finals sont grandioses. La distribution est dominée par une Cecilia Gasdia absolument idéale en Aménaïde. Le Tancredi de Fiorenzza Cossoto est placide et si la voix est immense les nuances et les intentions sont rares. La prise de son est grandiose avec un orchestre énergique et la direction de Gabriele Ferro fait avancer le drame avec efficacité.


Les deux TURQUERIES de Rossini

D’abord le Turc en Italie puis l’ Italienne à Alger sont comme un chassé croisé en miroir. D’abord le Turc débarque en Italie et tombe sous le charme de Fiorilla puis c’est la belle Isabella qui va à Alger et ridiculise Mustapha. C’est dans ces deux ouvrages que l’humour et l’esprit vif de Rossini s’épanouissent le mieux. Maria Callas en une version historique du Turc en Italie donne son rôle comique le plus abouti avec des moyen vocaux somptueux et une voix parfaitement maitrisée, son jeu de couleurs est infini et vocalement tout est d’une rare délicatesse. Elle est entourée d’un Gedda parfait en poète et entre son mari et son Turc le jeux est hilarant. L’enregistrement mono de 1954 a été très agréablement restauré mais reste mat.
L’enregistrement de l’Italienne à Alger est une référence. La distribution ne contient que des voix inouïes et tout le monde semble s’amuser dans cette oeuvre à l’humour touchant à une sorte de folie burlesque. Marilyn Horne domine le plateau avec sa voix solide et son tempérament de feu Samuel Ramey est un turc à la vocalitée somptueuse, Ernesto Palacio est un Lindoro à la voix de velours toute de charmes latins, le Taddeo de Domenico Trimarchi est impayable aussi à l’aise vocalement qu’à camper un personnage inoubliable. En Elvira de grand luxe Kathleen Battle avec une voix toute de fraicheur et de fruit sucré donne beaucoup de relief à ce rôle souvent sacrifié mais important. La direction de Claudio Scimone est jubilatoire, ses Solisti Veneti et le choeur sont parfaits.


Le Barbier de Séville est l’opéra le plus connu, il est présenté dans une version interessante et qui est agréable en raison de son énergie communiquée par la direction théâtrale de James Levine. Les solistes sont d’excellents acteurs chanteurs aux voix chevronnées. Seule Sills avec son large vibrato dans le médium et le grave pourra ne pas plaire à tous, mais qui résistera au Basilio de Raimondi, au Comte de Gedda ou au figaro de Milnes ?


La Cenerentola modèle de poésie fine est offert dans la version de Vittorio Gui montée sous les auspices de Glyndebourne. Seule le fait que la prise de son soit mono réduit un intense plaisir théâtral et musical. La distribution est idéale de voix, de technique mais surtout de théâtre et de poésie.

D’autre raretés


Ermione de 1819 nous montre la grandeur de ton dont Rosssini est déjà capable annonçant son Guillaume Tell. La distribution est excellente sous la baguette idéale de Claudio Scimone. Cecilia Gasdia est royale de timbre et intense d’engagement. Chris Merritt avec une quinte aiguë héroïque est sensationnel en Oreste et chaque chanteur est impeccable et mériterait d’être cité.
Bianca et Falliero nous permet d’admirer Katia Ricciarelli, Chris Merritt et Marylin Horne. Dans Zelmira nous retrouvons la sensationnelle Cecilia Gasdia et un Chris Merritt déchaîné. Dans ces deux derniers opéra napolitains, Rossini est plus habile faiseur que génial inventeur.


Sémiramide pour Venise marque un indéniable renouveau d’écriture et la célébrité de cet opus est bien méritée. La version solide, virtuose et bien dirigée par Alberto Zedda, n’atteint pas l’émotion d’autres versions de studio (Horne et Sutherland) mais la prise sur le vif et les applaudissements nourris font sensation ! Et Les aigus de Grégory Kunde sont très excitants, d’avantage que le chant un peu sage des dames.
L’ Assedio di Corinto est en fait une véritable pépite. Sans s’occuper des versions diverses, siège de Corinthe, siège de Granada, Maometto II, cette version-çi contient de véritables merveilles avec en particulier un troisième acte sublime de tout en tout. La magnifique voix de Shirley Verrett dans un ambitus incroyable soutient le drame et avec une énergie farouche fait de Neocle une composition de héros inoubliable. Toute la distribution (Sills et Diaz en particulier) tient son rang au zénith et la direction de Thomas Schippers est drame profond et énergie vive.
Avec le Comte Ory en français dans la version de Vittorio Gui nous retrouvons la théâtralité et la folie drôle de sa Cenerentola. La qualité de la direction est enthousiasmante dans les grands ensembles et la distribution est solide. Un petit coté suranné convient pas si mal à cette histoire sinon démodée du moins improbable.
La version de Guillaume Tell choisie est historique avec Caballe, Gedda et Bacquier ayant chacun marqué leur rôle. La direction efficace de Lamberto Gardelli sans finesse stylistique nous entraine vite et loin dans cette partition fleuve sans lendemain.

Coté musique religieuse de beaux moments


Le Stabat Mater est de grande classe avec une distribution de braise : Anna Netrebko, Joyce Di Donato, Lawrence Brownlee et Ildebrando D’Arcangelo, le chœur et l’orchestre de l’Académie Santa Cecila de Rome d’une ductilité totale sous la direction pleine d’esprit et aux phrasés subtiles d’Antonio Pappano. La « Petite messe » par le même chef est également parfaite. De même que la Messa di Gloria.

Et pour finir des RÉCITALS


Pour terminer le coffret en beauté ce sont de nombreux récitals qui nous sont offerts. Car Rossini c’est le culte des voix belles et aux possibilités poussées à dépasser toutes normes. Ainsi Joyce Di Donato, Marilyn Horne, Rockwell Black ( quatre CD) , Nicolas Ghiuselev et tant d’autres font étal de leurs voix incroyables et de leur technique hors du commun. Si un seul récital doit être retenu comme consubstentiel du génie de Rossini je crois que Joyce Di Donato dans son hommage à Colbran la muse de Rossini, est inoubliable. La voix est somptueuse le drame de chaque mot irradie d’intelligence, mais surtout des phrasés souples comme un félin et une précision de vocalises d’horlogerie suisse sont un sommet inégalé. Puis quelques pièces instrumentales et des pêchers de vieillesse complètent un portrait varié sans rien ajouter au génie de Rossini.


Voici un grand et beau coffret qui met bien en valeur les voix rossiniennes et tout un pan du répertoire du cygne de Pesaro, certes non exhaustif, mais tout à fait significatif et pour un prix très attractif.  
Hubert Stoecklin

Coffret de 50 CD Warner Classics : 190295611156. Compilation de 2018. Stéréo principalement. Durée totale 53h20m.

Euripide à La Comédie Française

c’est INOUBLIABLE !

Théâtre. Comédie Française, Salle Richelieu, le 30 avril 2019. EURIPIDE : Electre/Oreste. Traduction : Marie Delcourt-Curvers. Nouvelle production. Mise en scène : Ivo VAN HOVE. Musique originale et concept sonore : ERIC SLEICHIM. Avec la troupe de la Comédie Française et les comédiens de l’académie de la Comédie Française. Trio Xenakis.

La modernité d’EURIPDE révélée à la COMEDIE FRANCAISE !

Avec l’entrée au répertoire de ce diptyque le théâtre antique est superbement mis à l’honneur dans sa modernité sauvage. En faisant confiance au metteur en scène Ivo van Hove et en mettant à sa disposition tous les superbes moyens de l’auguste maison, le résultat est magnifique. Le talent d’Ivo van Hove est capable de mettre ces deux pièces sauvages à la portée du public moderne dans la traduction très sobre et efficace de Marie Delcourt-Curvens. Loin de la forme poudrée et policée de nos superbes tragédies et comédies « historiques », la langue et la dramaturgie d’Euripide sonnent atrocement nôtres.

Electre Oreste Photo Jan Verweyveld

Electre Oreste Photo Jan Verweyveld

L’immédiateté de la psychologie des personnages et leur incarnation de passions qui les dépassent sont superbement sculptées par Ivo van Hove. Loin de penser qu’il y a la moindre outrance dans cette mise en scène puissante, je pense que c’est le minimum qui convient à la grandeur de ces deux tragédies. Les personnages évoluent dans la boue, les costumes sont ternes et misérables. Sauf évidemment ceux des puissants dont Oreste fait partie un temps. Mais rapidement après ses retrouvailles avec sa soeur Electre, il va la rejoindre dans cette misère vestimentaire et se tacher de boue.

Electre Oreste Photo Jan Verweyveld

Une incroyable version cinématographique de l’opéra Elektra de Richard Strauss par Goetz Friedrich en 1981 faisait déjà débuter l’opéra sous la pluie et dans la boue. Mais cette fois il s’agit de la terre, celle des pauvres gens, des laboureurs si utiles et pourtant si méprisés. La réalité de cette terre, le symbole de sa saleté, contiennent une évidence et une puissance salvatrice. Elle permet de comprendre comment ceux qui y sont jetés, mais qui ont connu autre chose, comme ceux qui ne peuvent en sortir, sont dans la même impasse. En ce sens la modernité de la colère légitime des gens réduits à peu, prend un sens tout particulier. Le frère et la sœur sont comme deux orphelins. Ils ont perdu leur père, mort et leur mère qui ne les protège plus et déshonore leur nom.

Electre Oreste Photo Jan Verweyveld

Electre Oreste Photo Jan Verweyveld

Ils nourrissent une rancœur et un désir de vengeance que rien ne pourra jamais calmer. Les costumes sont efficaces à caractériser les personnages et la beauté de celui de Clytemnestre/Hélène et des rois n’en est que plus outrancière.`Les lumières sont subtilement modulées. La boite noire au centre de la pièce est d’une intelligence proteiforme qui permet d’y voir tout, de la masure au palais. Le jeu des acteurs est extrêmement physique. Ils bougent sans relâche et leur voix en passent du murmure à la transe de pure violence. Les acteurs sont sonorisés autorisant voix détimbrées et murmurées d’un effet envoûtant. La partition musicale de Eric Sleichim avec essentiellement des percussions dont de superbes timbales et des instruments électroniques réalise un effet puissant. La beauté lumineuse des timbales semble éclairer ce cloaque. Et la chorégraphie de Wim Vandekeybus permet le ressenti de l’Ubris destructeur et furieux après le meurtre de la mère. Le jeu de Suliane Brahim en Electre est admirable de puissance et de fragilité alternées. Le corps frêle est capable d’une force herculéenne, ainsi sa danse après la mort de Clytemnestre donne presque la nausée tant elle fait comprendre l’extrémisme de l’au-delà de la violence. Christophe Montenez est l’Oreste qu’il lui faut, sorte de frère siamois. Le jeune homme a la violence adolescente, son audace et son jusqu‘au boutisme qui dans son cas sera le matricide.

Le crime salvateur est donc accompli au début d’Oreste, la deuxième tragédie. Nous y découvrons le jeune homme caché dans la terre, presque invisible.

Electre Oreste Photo Jan Verweyveld

Electre Oreste Photo Jan Verweyveld

La manière dont il se love dans la terre nourricière, cherche à y disparaître, épouvanté par son matricide, relève du désespoir du « desêtre » comme de la recherche d’une annulation de soi mélancolique. Quels rôles exigeants pour ces jeunes acteurs portés ici jusqu’à l’incandescence ! La folie amicale et amoureuse de Pylate (Loïc Corbery) est admirablement rendue par son jeu sensible, y compris dans les silences émus. Elsa Lepoivre est une Clytemnestre à qui l’on pourrait presque pardonner et une Hélène vaine et inconséquente. Quelle élégance et quelle beauté de port

Electre Oreste Photo Jan Verweyveld

Electre Oreste Photo Jan Verweyveld

Denis Podalydes incarne un Mélénas pleutre et fade à souhait, très humain. Didier Sandre en Tyndare, père des deux soeurs funestes, garde une intransigeance sans faiblesse, une rigidité impitoyable digne du Commandeur. Sa présence donne tout son poids et son charisme à ce personnage pourtant odieux. Rôles plus courts mais oh combien humains : l’Hermione de Rebecca Marder est délicieuse d’innocence, Benjamin Lavernhe a une noblesse immense en laboureur, mari respectueux d’Electre, l’esclave phrygien d‘Eric Génovèse est toute veulerie humaine dehors ou sagesse suprême, il sait que rester en vie compte seul quoi qu’il arrive. Le Choryphée (Claude Mathieu) et le Chœur sont traités avec beaucoup de force et de présences individuelles par le metteur en scène. La beauté des gestes de soutien ou la fulgurance des danses sont des moments chargés en émotions inoubliables. En Deus-ex-machina, Apollon, est campé par Gaël Kamilindi qui promène une indolence divine charmante. Dans sa mise en scène Ivo van Hove lui apporte peu de crédits. Personne ne semble croire véritablement à ses promesses de bonheur et la dernière image sauvage dit même tout le contraire. C’est un des éléments de puissance et de modernité des tragédies d‘Euripide que cette manière d’oser juger les dieux.

Electre Oreste Photo Jan Verweyveld

Electre Oreste Photo Jan Verweyveld

En somme Electre et Oreste d’ Euripide font une entrée au répertoire qui marque notre époque par leur modernité digne de l’actualité. La question de la radicalisation de la haine est admirablement démontrée avec cette audace du matricide qui répond au sentiment de négation ressenti par les rejetés, les humiliés. L’admirable mise en scène d’Ivo van Hove, pétrie d’intelligence et d’humanité, va être l’aune auquel toute référence à l’antique fera date.
Il est possible de tenter d’avoir une place à La Comédie Française ou à Epidaure ( Grèce) cet été mais il est plus raisonnable de miser sur la diffusion au Cinéma Pathé Live partout en France et à l’étranger les 23 mai, 16, 17 et 18 Juin 2019 .

Hubert Stoecklin

Théâtre. Comédie Française, Salle Richelieu, le 30 avril 2019. EURIPIDE : Electre/Oreste. Traduction : Marie Delcourt-Curvers. Nouvelle production. Mise en scène : Ivo VAN HOVE. Version scénique : Bart Van den Eynde et Ivo van Hove. Scénographie et lumières : Jan Versweyveld. Costumes : An D’Huys. Musique originale et concept sonore : Eric Sleichim. Travail chorégraphique : Wim Vandekeybus. Dramaturgie : Bart Van den Eynde. Assistanat à la mise en scène : Laurent Delvert. Assistanat à la scénographie : Roel Van Berckelaer. Assistanat aux costumes : Sylvie Lombart. Assistanat aux lumières : François Thouret. Assistanat au son : Pierre Routin. Assistanat au travail chorégraphique : Laura Aris. Avec la troupe de la Comédie Française et les comédiens de l’académie de la Comédie Française. Trio Xenakis : Adélaïde Ferrière, Emmanuel Jacquet, Rodolphe Théry, Othman Louati, Romain Maisonnasse, Benoît Maurin
percussions (en alternance).

La Folie à l’ Opéra : La dame de Pique

La Dame de Pique, mortellement fascinante

Le livret de cet opéra de Piotr Illich Tchaïkovski (1840-1893) est basé sur une courte nouvelle d’Alexandre Pouchkine (1789-1837) publiée en 1833. C’est Modeste Tchaïkovski qui l’a écrit, en insistant beaucoup pour que son frère le mette en musique. Le compositeur l’a rejeté dans un premier temps. Il s’est ensuite passionné pour ce texte au point de s’identifier à la figure d’Hermann.
Modeste Tchaïkovski a considérablement modifié les personnages mais sans les trahir. Lisa était, chez Pouchkine, une pauvre pupille sans avenir, maltraitée par la Comtesse. Tomski, le narrateur, était quant à lui le petit-fils de cette dernière. Dans l’opéra, Lisa est devenue la petite-fille de la vieille dame et se trouve fiancée à un prince. La grand-mère est autoritaire mais sans méchanceté. Dans la nouvelle, Hermann est fasciné par le jeu et se sert de Lisa – qu’il n’aime pas – pour atteindre la Comtesse et lui arracher son secret : celui de trois cartes gagnantes qui pourraient faire sa fortune. Dans l’œuvre des Tchaïkovski, il est amoureux de la jeune fille sans connaître ses liens de parenté avec la « Vénus moscovite ». C’est par hasard qu’il apprend qu’elle est sa petite-fille ainsi que l’existence du secret. Lisa est amoureuse d’Hermann et voudrait tout quitter, richesse, confort et prestige, pour partir avec lui. À la faveur d’une clé qu’elle lui donne le jeune homme s’introduit chez la Comtesse et tente de la faire parler, mais elle meurt de peur. Halluciné, ce dernier reçoit dans sa caserne la visite du fantôme de la morte qui lui livre le secret mais à contrecœur. Dans sa démence, il rejette Lisa qui se suicide. À la salle de jeu, il ne gagnera finalement pas et se donnera la mort à son tour, en retrouvant son amour pour la jeune femme. Ce sentiment partagé mais contrarié offre une dimension supplémentaire à la personnalité des héros et enrichit leurs relations.
Pour composer son opéra, Tchaïkovski décide de s’installer à Florence. Il avance vite et la collaboration entre les deux frères est excellente. Cependant ce travail lui coûte beaucoup : la résistance qu’il éprouve vis-à-vis du sujet vient probablement de sa trop grande affinité avec le personnage du pauvre officier victime de son destin. Le thème de la soumission au fatum était au centre des préoccupations du musicien qui venait de composer sa cinquième symphonie. Tchaïkovski pleure en écrivant plusieurs passages, dont celui de la mort du héros, et certains commentateurs voient dans les relations complexes d’Hermann avec la Dame de Pique une transposition des liens de Tchaïkovski avec la baronne von Meck, sa riche et mystérieuse protectrice. La puissance de la musique plaide assurément en faveur de l’implication hors du commun du compositeur.
Créée le 7 décembre 1890 à Saint-Pétersbourg, La Dame de Pique eut d’emblée un grand succès. C’est une œuvre complexe, un opéra aux atmosphères très variées, avec de nombreuses figures marquantes. S’y mêlent des scènes intimistes, grandioses et même fantastiques…

Les liens de fascination mutuelle qui se nouent entre les personnages principaux sont extraordinaires. C’est la mise en commun de leurs désirs plus ou moins conscients qui entraînera les événements du drame et conduira à la mort de trois d’entre eux. Certes, la pathologie semble se cristalliser essentiellement sur Hermann, mais tous les autres participent activement à ce qui causera leur perte. Il n’est pas possible d’isoler sa folie. Elle contamine tous les personnages de l’opéra, de même que le héros se sert des autres pour alimenter sa folie. Comme le ferait un psychiatre en son cabinet, il faut, pour comprendre la folie de l’un, s’intéresser de très près à ceux qui l’entourent.
Hermann souffre. Il est décrit par ses compagnons comme « un étrange personnage… très pauvre » ; il est « morose, pâle comme un ange déchu ». Il se rend tous les soirs à la salle de jeu et y passe la nuit sans bouger à regarder les autres jouer. Ce comportement d’inhibition pathologique intrigue tous ses amis.
Son premier air répond à la question de son ami, le comte Tomski : « Tu es malade ? » Il s’y révèle effectivement perturbé, reconnaissant avoir changé : « Je me sens égaré, furieux de ma faiblesse. » La passion maladive qui le ronge est l’amour d’une belle et riche inconnue. La phrase lyrique de son air, thème qui lui sera attaché, tout au long de l’opéra, s’anime peu à peu avec le soutien de plus en plus présent de l’orchestre. Sa voix sombre de ténor héroïque quitte le registre grave pour atteindre des notes plus brillantes afin de clamer son désir de possession de l’être aimé mais sans chercher à découvrir son identité ! Cet amour est très idéalisé et tristement maladif. Le thème en a d’abord été entendu au violoncelle solo qui en rend très bien la sombre mélancolie. Très lucidement, il est conscient du handicap représenté par la différence de classe sociale qui l’éloigne de celle qu’il aime. Il revendique avec force le caractère obsessionnel de sa passion, du fait même qu’elle est irréalisable. Hermann semble présenter ici une fascination pour l’échec en liant d’emblée amour, poison et maladie. Il devine que cet amour est impossible mais lorsqu’il en a la certitude en apprenant que son aimée appartiendra bientôt à un autre, cela le conduit un pas plus loin, vers la mort.
L’entrée en scène d’Hermann permet d’emblée de prendre la mesure de sa souffrance. L’inhibition, la plainte, la constante tristesse de l’affect ainsi qu’une fixité idéique évoquent le diagnostic de névrose d’angoisse ou de psychose déficitaire évoluant sur un fond dépressif. Sa vie imaginaire semble présente mais exsangue et sans énergie. Même l’idée de l’amour aboutit à une torture lancinante. Pourtant, aussi défait soit-il, ce héros ne laisse personne indifférent et induit des effets puissants sur les autres y compris le public.
Le pas vers la perte de son espérance va être franchi lorsque le prince Eletski entre en scène. Il est félicité par ses amis pour son prochain mariage. Figure du bonheur, de la réussite et de l’élégance, le Prince ne peut que déplaire à Hermann. Un bref duo, le duo des contraires, vient ici prouver que tout, absolument tout, les oppose. Les deux hommes chantent la même mélodie à une mesure de distance et avec des rythmes différents, ce qui provoque un effet étonnant : la voix noble et grave du prince chante le bonheur, celle du ténor une plainte désolée. La rupture est consommée au moment où Lisa apparaît en compagnie de la Comtesse, sa grand-mère : elle est à la fois la fiancée du prince et la belle inconnue d’Hermann !
Un étrange quintette, véritable plongée dans l’inconscient, met en présence les cinq figures principales de l’opéra. La densité, la couleur sombre et la tristesse de cet ensemble annoncent tout le drame. Instant fixé, gros plan immobile sur des échanges de regards, comme hypnotisés, qui se croisent. Accompagnant ces regards, des mots que tous prononcent et que le spectateur comprend distinctement : « J’ai peur ». Lisa et la Comtesse sont fascinées par Hermann qu’elles ne quittent pas des yeux dès leur entrée en scène. Elles se sentent menacées par sa présence incessante qu’elles ont repérée ces derniers jours. Elles pensent être en son pouvoir. Eletski et Tomski fixent Lisa et sont inquiets de son changement. Elle est pâle, effrayée et ne s’intéresse plus au prince, son fiancé. Hermann, lui, n’a d’yeux que pour la Comtesse. Il lit dans son regard une menace et une condamnation. Tomski remarque sa transformation subite et troublante à l’arrivée de Lisa.
Cette captation du regard associée à un sentiment d’angoisse illustre parfaitement la force de l’inquiétante étrangeté décrite par Freud. Chacun contemple l’objet de son désir, le liant à son destin et se sent incapable d’y résister. Ce quintette est un moment de concentration et d’intimité pour chacun. Eletski voit qu’il est en train de perdre Lisa. Tomski devine que la jeune femme est en danger. La Comtesse comprend qu’Hermann est pour elle l’horrible figure de la mort. Lisa éprouve l’emprise que « l’inconnu mystérieux et sombre » exerce sur elle. Quant à Hermann, il vit un transfert d’influence. Alors qu’il vient d’évoquer son amour pour la belle inconnue, comme une passion au sens propre et comme une idée fixe, il se sent soumis à « l’horrible vieille » qui occulte complètement l’image de Lisa. L’inconscient de chacun a perçu tout ce que le déroulement de l’opéra va organiser.
À l’opéra, de tels ensembles sont à la fois très décriés et portés aux nues. Il est certain que le fait que les voix s’entremêlent empêche la compréhension distincte de tous les mots ; en revanche le sens général est nettement préservé. L’art du compositeur consiste à faire en sorte que la musique renforce ce sens général tout en permettant de comprendre distinctement certains mots-clefs. Ici, Tchaïkovski montre tout son talent dans une très courte pièce, concentrée, et qui se révèlera fondamentale.
Après tant d’angoisse, c’est sur un ton léger que Tomski présente Hermann à la Comtesse qui s’éloigne. Dans une ballade spirituelle, le Comte s’amuse dangereusement, en s’employant à faire le portrait de la vieille dame. « La Vénus moscovite » a été très belle, elle a été passionnée par le jeu au point d’y perdre tous ses biens. Un secret appris du comte de Saint-Germain lui aurait permis de tout regagner en une nuit grâce à « trois cartes ». Mais à quel prix ? Elle serait victime d’une malédiction : elle a donné son secret à deux hommes et « par le troisième qui, brûlant d’un amour passionné, viendra lui arracher le secret par la force, un coup mortel lui sera porté ».
Musicalement, Tchaïkovski va illustrer brillamment l’évolution d’Hermann. Le thème de l’amour d’Hermann, qui vient de son premier air, celui qui dans un ricanement sinistre est associé à la Comtesse, ainsi que la plainte « oh, mon Dieu ! oh, mon Dieu ! » vont former un thème inédit : celui des trois cartes. Cet air brillant annonce en fait tout le drame. Il décrit comment le comte Tomski, en semblant s’amuser, conduit Hermann vers sa nouvelle obsession, celle qui le liera à la Comtesse. Le jeune officier, d’abord malade d’amour puis fou de jalousie, va masquer ces deux passions par une troisième, encore plus envahissante. Celle des cartes et de l’appât du gain, obnubilé qu’il va être de découvrir le secret fabuleux que détient la grand-mère de Lisa
Le tableau s’achève sur les menaces précises d’Hermann contre le bonheur du prince alors qu’un orage éclate. Parfait accord romantique entre les sentiments du héros et la colère de la nature.
La courte apparition de Lisa dans le parc n’a pas vraiment permis au spectateur de faire sa connaissance. Durant le deuxième tableau du premier acte, elle ne va pas quitter la scène. La voilà dans sa chambre, avec ses compagnes et son amie Pauline. Les jeunes filles chantent d’abord deux romances de salon élégantes et mélancoliques, puis une danse russe plus débridée afin de détendre l’atmosphère. Lisa n’est guère joyeuse et sa mélancolie semble même gagner ses compagnes. Il faut toute l’énergie de Pauline pour amener un peu de gaîté avec sa danse populaire. Moment d’enthousiasme vite refreiné par l’arrivée de la gouvernante, véritable rabat-joie.
Restée seule, Lisa va livrer le fond de ses pensées dans un très bel air. Elle n’a pas accepté de reconnaître sa tristesse, même devant son amie Pauline. À présent qu’elle est seule, elle ose s’interroger sur les larmes qu’elle a au bord des yeux. La belle mélodie du cor anglais, instrument mélancolique, va accompagner toute la première partie de son air. Lisa concède qu’elle devrait être heureuse : elle épouse un prince à qui elle reconnaît cependant toutes les qualités… Elle se sent terriblement désemparée et seule : « Rêves de jeune fille, vous m’avez trahie. »
Lisa est en deuil, celui de la perte de l’enfance, de la perte de son innocence. Elle découvre en elle un mouvement qui l’attire et l’effraye. Afin de tenter de sortir de cette douleur, elle va s’adresser à la nature et à la nuit dans un élan passionnel dont la symbolique est bien compréhensible. Si la jeune fille s’en va, les désirs de la jeune femme s’éveillent. Elle en nomme la puissance : « La flamme dévorante de passion de ses yeux m’attire… et mon âme tout entière est en son pouvoir. » Dans l’univers de maîtrise, d’élégance feutrée et d’idéal de perfection qui a été jusqu’à présent le sien, Lisa à du mal à accepter cette passion débordante et désordonnée qu’elle ressent. Elle rend Hermann, l’étranger hors normes, responsable de l’éveil de sa sensualité car elle n’a pas trouvé dans son milieu l’accueil pour cette dimension de son être.
Justement, surgissant de la nuit, Hermann apparaît à la porte du balcon. D’abord apeurée, Lisa se laisse séduire par l’étrange argumentation du jeune homme. La musique très libre, sans cadre fixe, tour à tour passionnée ou mélancolique va accompagner l’extraordinaire enchevêtrement de sentiments des amoureux. Hermann annonce qu’il va mourir. Il sort un pistolet pour le prouver. C’est l’imminence de cette mort qui lui donne le courage d’aborder Lisa et de lui avouer son amour. Pour surprenant que soit une telle entrée en matière dans un dialogue amoureux, il s’avère qu’Hermann a touché au point nodal de la souffrance de la jeune femme ! Il semble donc naturel que Lisa se laisse aller à pleurer, acceptant enfin sa tristesse en même temps qu’elle découvre celle d’Hermann, reconnaissant en cela la naissance de l’amour maladif qui les lie.
Hermann a pu avancer vers Lisa, et c’est à genoux qu’il embrasse la main de la jeune femme en larmes. La situation pourrait paraître grotesque, mais il n’en est rien, tant la mobilité de la musique et des paroles est prenante. L’arrivée d’un tiers gênant les manœuvres du jeune homme pourrait également prêter à sourire si ce tiers n’était la Comtesse en personne. Personnifiant un surmoi écrasant, elle est terriblement autoritaire avec sa petite-fille et très culpabilisante. Elle se retire rapidement, mais son thème à l’orchestre est incessant. Il est obnubilant et décrit l’atteinte profonde d’Hermann en prise avec une idée fixe proche de l’hallucination. Il venait séduire Lisa et c’est la Comtesse qui s’impose à lui. À nouveau, le transfert d’influence se manifeste clairement : une passion pour une autre, une femme pour une autre… Hermann est dans un processus pathologique qui se confirme.
La réminiscence des mots du récit de Tomski et du thème des trois cartes, associée à l’effroi physique, fait percevoir au spectateur le vécu morbide insoutenable d’Hermann. Il se jette dans son amour pour Lisa afin de tenter d’échapper à la mort. Elle s’abandonne enfin en adoptant le tutoiement intime d’un « Je t’aime », que les deux amoureux chantent simultanément pour terminer l’acte dans les bras l’un de l’autre. Aucun duo d’amour ne lie si précocement et si intimement l’amour et la mort, Éros et Thanatos. Mais ce duo est très déséquilibré : Lisa chante très peu, Hermann beaucoup et toujours dans une thématique triste. Pour Hermann qui lie depuis le début le fait d’aimer à la maladie, qui avoue son amour en parlant de suicide, puis qui se sent attiré avec la Comtesse vers la mort, aimer devient la solution pour ne pas mourir tout de suite !
La personnalité du jeune officier est très inquiétante. Dès son premier air, il évoque sa perte de vitalité et de volonté : « …je ne puis plus me diriger d’un pas ferme vers mon but, comme autrefois, je ne sais pas moi-même ce qui m’arrive… » ; dans le quintette il avoue un début de délire interprétatif de persécution : « Dans ses yeux terrifiants je lis une condamnation inexprimée. » Plus inquiétant encore, il décrit un syndrome d’influence : « J’ai l’impression d’être sous l’emprise de la lueur maléfique de son regard. » La manière dont il parle de suicide à une jeune fille pour lui faire la cour est à la limite du détachement et de l’émoussement affectif. Son goût pour le morbide, l’inhibition qui le saisit lorsqu’il découvre qu’il est amoureux, sa façon de jouer avec son désir de mort pour déclarer sa flamme à Lisa, sa manière de se laisser influencer par l’histoire des trois cartes dénotent une personnalité schizoïde. L’étrangeté du comportement est bien trop grande pour se situer du côté de la névrose. Il ne s’agit pas non plus d’une dépression car la tristesse n’entraîne pas de manifestations émotionnelles. Il n’est pas non plus possible de parler de mélancolie, la forme de dépression la plus grave, car il n’y a pas de douleur morale ou d’auto-accusation.

L’apparition suivante de Lisa, pendant la fête de l’acte II, confirme son éloignement du prince Eletski. Insensible à la magnificence qui l’entoure et à la beauté de l’air que lui chante son fiancé, elle l’éconduit. Puis un aparté avec Hermann la montre transformée. Sous l’action de son désir, la retenue de sa bonne éducation disparaît. Décidée à prendre son destin en main, elle a écrit à l’officier pour lui donner un rendez-vous. Exaltée, elle lui confie la clef du jardin par lequel il pourra passer afin de pénétrer dans sa chambre via celle de sa grand-mère. Sa porte jouxte le portrait de la « Vénus moscovite »… Sûre d’elle-même, elle déclare qu’elle lui appartiendra, elle ne sera qu’à lui seul. Sa vision d’un amour soumission a quelque chose d’excessif et d’un peu masochiste. Dès le quintette, elle avait évoqué le pouvoir du regard du jeune homme, à présent elle se déclare « son esclave ». Hermann frémit à l’évocation de la chambre de la Comtesse, il sort de scène obnubilé par le secret : « Je connaîtrai les trois cartes. »
Tomski avait brillamment lancé l’histoire fantastique de ces cartes. Pendant la fête, il semble prendre conscience du danger encouru par Hermann, mais n’arrive pas à empêcher d’autres compères de poursuivre ce qu’ils voient comme une simple plaisanterie. Ainsi chantonnent-ils à l’oreille d’Hermann des paroles qui, en accord profond avec ses désirs inconscients, vont participer activement à le déstabiliser : « N’es-tu pas ce troisième qui, brûlant d’un amour passionné, viendra découvrir auprès d’elle, trois cartes, trois cartes, trois cartes ? » Par un jeu de leitmotiv très habile, Tchaïkovski rend perceptible à l’auditeur ce qu’elles ont d’obsédant.

En complète opposition avec la splendeur de la fête qui s’était terminée en apothéose avec l’apparition de l’impératrice Catherine, la fin de l’acte II représente l’intimité de la chambre à coucher de la Comtesse. Le cérémonial de son retour du bal et de sa toilette, entourée de ses servantes qui forment une véritable cour, a quelque chose de pathétique. Les plaintes de la vieille femme que le monde ennuie accentuent cette impression de désolation. Le temps qui fuit, le passé doré irrémédiablement perdu, le poids des ans, tout l’accable et la rend acariâtre.
C’est donc là, dans cette chambre, que va avoir lieu le face à face tant attendu entre Hermann et la Comtesse. Leur grande scène est un moment absolument fascinant. Le rôle de la Dame de Pique offre à de grandes cantatrices en fin de carrière l’occasion de prendre congé de leur public sur un triomphe. Le spectateur partage alors la fascination du jeune officier. Par une mise en abyme, le public plonge son regard sur la cantatrice aimée, dont le passé glorieux symbolise la splendeur perdue de la Comtesse qu’Hermann dévisage.
Tous deux forment un couple fatal en dépit de tout ce qui les oppose. Le sentiment d’Hermann pour Lisa et ce qu’il produit chez elle, cette passion première, cet amour « maladie », ne lui évite pas la fascination exercée par la Comtesse. Bien au contraire, elle la renforce. À plusieurs reprises, le jeune homme attend de Lisa qu’elle lui permette d’échapper à l’attraction que la Comtesse exerce sur lui, mais rien n’y fait : leur destin est lié. Et cela, la Vénus moscovite le sait aussi bien que lui. Dès le début de l’opéra les deux protagonistes s’étaient « reconnus ». Depuis le quintette, il est clair que plus jamais Hermann ne sera libéré de l’influence de cette vieille femme, et qu’elle sait, pour sa part qu’il causera sa perte. Pendant la fête, ils s’étaient croisés, sans se parler.
Hermann attend tout de la Comtesse : qu’elle le révèle à sa passion du jeu alors qu’il reste des nuits à regarder les autres jouer sans pouvoir bouger ; qu’elle lui apporte la fortune, à lui qui est pauvre ; qu’elle lui accorde la main de Lisa alors qu’il a pour rival un prince ; et enfin qu’elle l’aide à lutter contre son désir de mort. C’est ainsi que le plaidoyer du jeune homme à la veille dame aura tout d’une prière d’amour. Il l’implore de lui offrir un secret dont elle n’a plus besoin. La dimension symbolique en paraît évidente : au-delà des trois cartes, Hermann vient chercher une sorte de laissez-passer pour l’amour, un passeport pour la vie et le bonheur. 
La Comtesse, elle, attend d’être délivrée d’une vie qui semble lui peser, dans un monde qui lui fait horreur. Elle se plaint de l’époque présente : si elle vit encore, chante-elle dans son air, ce n’est que pour se remémorer le passé glorieux de sa beauté à la cour de France du temps de sa jeunesse ! En fait, elle a eu la vie dont rêve Hermann. Le jeune officier, quant à lui, dispose de la jeunesse, la force et la passion qu’elle se lamente d’avoir perdues. C’est ainsi qu’assise dans son fauteuil, refusant de dormir dans son lit, elle se berce inlassablement la nuit, en contemplant son portrait, vestige de sa splendeur passée.
C’est précisément sous le regard de la Vénus moscovite que les deux vont se toiser. Ce tableau qui fascine la Comtesse, Hermann le déteste. Faut-il voir dans le fait qu’il ne se rende pas dans la chambre de la femme qu’il aime et qui s’est promise à lui un effet que le portrait produit sur son esprit (une trop grande ressemblance avec Lisa, peut-être) ? À moins qu’il ne s’agisse d’un refus de la sexualité dans un amour trop idéalisé, ou d’un autre aspect de la personnalité schizoïde évoquée précédemment. Quoi qu’il en soit, les attraits des trois cartes seront plus puissants que ceux de la jeune femme, comme si Hermann n’assumait pas la réussite de son entreprise de séduction.
Dans cette scène étonnante il est question de la jeunesse, de la beauté, de la richesse, de l’amour et de la mort. Ce sont les moteurs du monde. Qui peut prétendre ne pas succomber à leur fascination ? Tout fonctionne parfaitement car le spectateur lui-même est entièrement pris dans cet étonnant jeu de miroirs. La composition de Tchaïkovski est particulièrement impressionnante avec une utilisation magistrale des thèmes de chaque personnage. Le dosage est d’une grande subtilité, la musique étant tour à tour grotesque, lyrique, fantastique, laide, sublime, terrifiante ou paisible. Harmoniquement, l’instabilité est totale. Les nuances de dynamiques vont de pianissimo ppppp à fortissimo. Toute cette scène est un nouvel exemple d’inquiétante étrangeté. À ce sujet, Freud dit bien que le malaise est d’autant plus important que l’objet de la fascination est une œuvre d’art nous sensibilisant à l’horrible, au fantastique ou à la superstition dans leurs dimensions les plus archaïques.
Hermann, à bout d’arguments, s’emporte et brandit un pistolet – à la fois menace de mort et symbole sexuel. Que n’a-t-il plutôt succombé à ses désirs sexuels vers la jeunesse de Lisa ? Pourquoi cette fascination s’est-elle imposée à lui avec tant de force ?
Au premier acte, c’était en dirigeant la menace contre lui-même qu’Hermann était parvenu à séduire la jeune femme, cette fois-ci il convoque la mort dans la réalité et brise le miroir aux fantasmes… Sans avoir besoin de tirer !
La Comtesse n’aura pas dit un mot. La simple vue du pistolet lui est fatale : elle meurt de peur. Dans un râle, elle trouve enfin la paix. Lisa accourt. Horrifiée autant par l’attitude d’Hermann qui lui dit : « Je voulais seulement connaître les trois cartes ! » que par la vue du cadavre de sa grand-mère, elle retrouve son sens moral et jette le jeune homme dehors sans ménagement. Hermann perd tout : adieu secret, passion, richesse, amour…
L’acte III va conduire le public à pénétrer dans le vécu effrayant d’Hermann. Le héros ne quittera presque plus la scène jusqu’à la fin de l’opéra. La plongée de l’officier dans un imaginaire hallucinatoire et fantastique des plus destructeurs va être superbement rendu par la musique, le compositeur utilisant tous les moyens à sa disposition. La charge symbolique du secret des trois cartes s’est évanouie et Hermann va se servir du réel pour en alimenter la dimension imaginaire. Isolé, physiquement seul dans sa chambre de la caserne, il entend du dehors une musique religieuse orthodoxe poignante, qui le conduit à se remémorer puis à revivre le service funéraire de la Comtesse. La fascination qu’elle exerce sur lui agit malgré le fait qu’elle soit morte. Le lien si personnel qui les unit l’a conduit à voir un clin d’œil que le cadavre lui aurait fait dans l’église ! Est-il signe d’une connivence plus universelle et qui plus est avec une connotation sexuelle ?
La suite de la scène va mêler des éléments de la réalité extérieure à la rêverie mélancolique d’Hermann. De la coulisse montent les accents du chœur des chantres entrecoupés de sonneries de clairons et de battements de tambours. Le vent souffle, la fenêtre claque puis s’ouvre et la bougie s’éteint. Terrorisé, Hermann veut fuir : cela lui est impossible car une forme humaine lui barre le passage… Le musicien choisit de montrer le délire d’Hermann et de l’illustrer par une musique terrifiante.
Le public partage l’effroi qui saisit le jeune officier lorsque apparaît sur scène le spectre de la Comtesse. L’utilisation des thèmes et de sa science de l’orchestration permet à Tchaïkovski d’écrire une page puissante et subtile qui produit une série d’effets rares à l’opéra, mais qui deviendront habituels dans la musique de films d’horreurs ! Le fantôme de la Comtesse va condenser toutes les obsessions d’Hermann. C’est à contrecœur qu’elle lui livre son secret, et sous conditions : il doit sauver Lisa et l’épouser. Notons que c’est le délire, auquel le spectateur participe, qui permet de lier tous les désirs d’Hermann. En une psychose hallucinatoire de désir, son délire accomplit l’ensemble de ses souhaits : Hermann pourrait être riche, et rien ni personne ne s’opposerait à ce qu’il épouse Lisa et à ce qu’ils soient heureux. Le fait qu’il y croit, comme si c’était la réalité, signe la pathologie délirante. La régression est ce qui permet l’émergence d’une telle psychose et Tchaïkovski l’a magistralement perçu en mettant le héros dans une situation qui la favorise : le jeune homme est totalement isolé physiquement, et d’autant plus vulnérable qu’il entend de l’extérieur des chants, des sonneries et l’orage, trois éléments sonores persécuteurs réveillant des traumatismes anciens. Les chants religieux lui rappellent la cérémonie troublante de l’enterrement de la Comtesse, le clairon le renvoie à la pauvreté de sa condition de militaire, l’orage évoque celui par lequel il avait menacé le bonheur du prince qui contrecarrait ses projets d’union avec Lisa. Hagard, hors de lui, Hermann répète l’ordre des trois cartes gagnantes : « Trois, Sept, As. » Il est terrorisé, mais croit posséder la clef du bonheur…
L’officier ne recouvrera plus la raison. Sa joyeuse exaltation amoureuse en retrouvant Lisa est bien trop inhabituelle pour que nous soyons rassurés comme la jeune femme veut l’être. Son retard au rendez-vous était déjà annonciateur d’un malheur. Lisa qui, dans un air puissant et très spectaculaire, faisait un retour sur elle en se demandant si elle pouvait pardonner au meurtrier de sa grand-mère, veut partir au bout du monde avec celui qu’elle s’est choisi. Hermann, lui aussi, veut partir, mais à la maison de jeu ! L’obsession du gain le reprend et, très fier, il raconte à Lisa, atterrée, comment « la vieille obstinée » lui a livré son secret. La rupture entre les amants est irréversible. En riant, dément, Hermann repousse Lisa et renie son amour : « Qui es-tu ? Je ne te connais pas ! Arrière ! » Les thèmes associés des cartes et de la Comtesse s’imposent triomphants à l’orchestre pendant que Lisa se suicide. La dimension masochiste et mortifère de son amour pour Hermann est poussée jusqu’à son terme. Elle n’a pas pu sauver « l’ange déchu ». L’amour est vaincu et elle préfère mourir. Le magnifique thème de l’introduction de sa scène retentit, assourdissant, aux cors et aux trombones tandis qu’elle se jette à l’eau. Il a la force surhumaine et inexorable d’un destin fatal, signant la responsabilité d’Hermann pour cette deuxième mort.
Dans la salle de jeu, le comportement d’Hermann est toujours aussi inquiétant. Avec la brutalité qui caractérise les passages à l’acte il demande à jouer. Très rapidement, il gagne grâce aux deux premières cartes, le Trois et le Sept. Arrogant, il entonne sa chanson à boire qui n’est pas des plus joyeuses. Sa profession de foi dans le mouvement de la roue de la fortune n’est guère convaincante et trahit rapidement la fascination du jeune homme pour la mort. « Elle est notre unique refuge. » Curieuse façon de trinquer à sa victoire ! Jamais il n’est possible de déterminer dans ses paroles où va sa préférence, vers la mort ou vers la réussite. Il est toujours ambivalent, cherchant autant l’une que l’autre. Ainsi s’exprime plutôt sa recherche de l’échec à tout prix.
C’est le prince Eletski qui acceptera de jouer la troisième partie alors que les autres joueurs refusent, car « il se passe quelque chose de bizarre ». Hermann la perd : à la place de l’As attendu paraît « La Dame de Pique » qui symbolise la mort ! Hermann y voit le spectre de la Comtesse et se suicide. La rapidité avec laquelle il est passé à l’acte prouve sa préméditation, davantage par attirance morbide constitutionnelle que par culpabilité. Enfin, débarrassé de son obsession pour les trois cartes, assumant son choix, il revient en mourant à sa nature d’amoureux. Son amour ne s’accomplit que dans la mort, carte gagnante qui a eu le dernier mot au troisième tour. Hermann ne peut aimer que là. Le chant de sa passion pour Lisa accompagne sa vision paisible de la jeune femme dans le ciel. Ultime délire. L’opéra s’achève pianissimo sur ce thème…
Au terme de son parcours, magistralement illustré par Tchaïkovski, le jeune homme fait penser à ces patients incapables de ressentir durablement la force du désir de vivre qui vont toujours malgré eux vers le morbide, en traînant un poids bien trop lourd pour eux, un poids qu’un jour ils préfèrent déposer, n’en pouvant plus. De plus, le compositeur n’a pas manqué, en articulant les thèmes propres à chaque personnage, de montrer comment le destin s’exprimait nécessairement dans les liens qui se nouaient entre eux. Ainsi, Tomski a tiré la carte, la Comtesse a préféré passer son tour, Lisa a misé et perdu, tandis qu’Hermann a triché pour ne pas gagner. Quatre étranges joueurs aux désirs tortueux et intimement mêlés, trois cadavres pour une partie bien sinistre !

Hubert Stoecklin : La Folie à l’Opéra

Le Bolchoï et sa Dame de Pique à Toulouse

COMPTE-RENDU, opéra. TOULOUSE, Halle-aux-Grains, le 15 Mars 2019. P.I. TCHAIKOVSKI. La dame de Pique (version de concert). Dolgov. Golovatenko. Manistina. Nechaeva. Kalueva. Orchestre et Choeur du Théâtre du Bolchoï. T. SOKHIEV, Direction.

Une Dame de Pique Historique par le Bolchoï à Toulouse !


Et si la version de concert dans ces conditions exceptionnelles étaient la perfection pour les opéras ? C’est un peu ce qui me parait ce soir en écoutant et en vivant cette Dame de Pique dont la richesse symphonique est desservie dans une fosse.

Tugan Sokhiev avait dirigé la Dame de Pique au Capitole en février 2008, avec un immense succès personnel pour sa parfaite compréhension de toutes les facettes de cet opéra complexe. la mise en scène fait semblé plus discutable à certains. Ce soir avec ses forces du Bolchoï il va encore plus loin et nous entraine encore plus avant dans la compréhension de cet opéra magnifique. L’orchestre du Bolchoï est incroyablement coloré, puissant et compact.

Les solistes n’ont peut être pas tous la délicatesse de ceux du Capitole, mais quelle puissance expressive est la leur ! Plus puissant et parfois plus sauvages, les musiciens moscovites sont pris par le feu absolu qui émane de la direction de Tugan Sokhiev. Le chœur qui nous avait enchanté la veille est ce soir encore plus nombreux ( presque le double) et sans partitions. Il s’amuse et il est facile de deviner que sur scènes ils ont mainte fois joué ces personnages du choeur. Car dès la première scène les groupes sont multiples, et les dames chantent le chœur d’enfants avec des voix plus blanches et une légèreté étonnante quand ont connait leur puissance. En ce qui concerne les chœurs deux moments opposés montrent sa qualité et sa ductilité en même temps que le génie dans la direction de Tugan Sokhiev. Le final du premier tableau de l’acte 2 avec l’arrivée de la tsarine et si imposant et noble que la présence de la Grande Catherine semble vraie. Tant d’ampleur, de puissance et de largeur s’oppose en tout au dernier choeur d’hommes de l’opéra dans la compassion pour Hermann mourant. Cette émotion de sons piano si riches harmoniquement, si timbrés et à la limite de la fragilité des voix fait un effet émotionnel puissant en négatif de la puissance sonore précédente. Entre ces deux niveaux extrêmes toute les palettes musicales et émotionnelles contenues dans la partition enveloppent le public, le fait évoluer et changer. La direction inspirée de Tugan Sokhiev, qui dirige en chantant tout par cœur, se donne totalement à la géniale musique de Tchaikovski, la servant avec passion.

La distribution est sans faux pas, excellente pour des raison différentes. La Liza d’Anna Nechaeva est fleuve vocal. Puissance, homogénéité de timbre, souffle large et timbre émouvant. Son médium charnu et son grave sonore sont parfaits et les aigus lumineux. En Pauline Elena Novak offre une générosité vocale et musicale qui donne envie de l’entendre dans biens d’autres rôles. Le Prince Yeletski d’Igor Golovatenko a toute la noblesse et l’émotion dans sa voix qui rendent ces interventions inoubliables, du lyrisme de son air à la puissance de la scène finale. Nikolay Kazanskiy en Tomski a une voix agréable et un chant plein d’empathie. La Comtesse d’Anna Nechaeva dans un timbre d’une belle plénitude et une noblesse naturelle chante à la perfection une partie complexe que souvent des divas sur le retour ne phrasent pas aussi délicatement. C’est un vrai régal et son extraordinaire tempérament dramatique donne toute la puissance à son personnage qui redevient central. En Hermann le ténor Oleg Delgov renoue avec les attentes de Tchaikovski qui voulait pour son héros une voix lyrique plus que dramatique. En effet la fausse tradition de donner ce rôle à une énorme voix ne tient pas compte de l’italianité que Tchaikovski attendait de son ténor ni et c’est plus gênant de la fragilité mentale extrême du personnage. L’intelligence d’Oleg Delgov force l’admiration tant il fait comprendre la complexité de son personnage. Il a semblé plus dépendant de la partition quand tous ses collègues savaient leur rôle par coeur, mais son Hermann restera dans les mémoires. Le final en particulier a été bouleversant. Il faut préciser que Tugan Sokhiev a terminé épuisé ayant donné au final une dimension métaphysique bouleversante rendant lumineux le rapport au destin et à l’inévitable de la mort pour chacun. Je n’ai jamais entendu ni en disque ni sur scène un dernier tableau si élevé en terme de philosophie en musique et de spiritualité. L’émotion qui a gagné la salle a été si intense que la dernier geste du chef a maintenu un très long silence recueilli avant que les applaudissements et le cris enthousiastes ne remplissent la Halle-Aux-Grains. Enorme succès que nous devons aux Grands Interprètes partenaires de cette remarquable première Musicale Franco-Russe pour ce concert idéal. Tugan Sokhiev comprend et vit cette partition comme personne. Les forces moscovites survoltées, une distribution entièrement russe, un public subjugué, tout a concouru à faire de cette soirée un voyage inoubliable en terre de l’âme russe, du rapport au destin et de ses effets tragiques.


Hubert Stoecklin


Compte rendu Opéra. Toulouse, Halle-aux-Grains le 14 mars 2019. Piotr Illich Tchaïkovski (1840-1893) : La Dame de Pique, Opéra en trois actes et sept tableaux, version de concert. Avec : Oleg Dolgov, Hermann ; Nikolay Kazanskiy, Tomski ; Igor Golovatenko, Prince Yeletski ; Ilya Selivanov, Tchekalinski ; Denis Makarov, Sourine ; Ivan Maximeyko, Tchaplitski / Le maître des cérémonies ; Aleksander Borodin, Narumov ; Elena Manistina, La Comtesse ; Anna Nechaeva, Liza ; Agunda Kulaeva, Pauline ; Elena Novak, La gouvernante ; Guzel Sharipova, Prilepa / Macha ; Orchestre et Choeur du Théâtre du Bolchoï de Russie , chef de choeur Valery Borisov ; Tugan Sokhiev, direction .

Ariane à Naxos somptueuse

COMPTE-RENDU, opéra. TOULOUSE, Capitole, le 1er Mars 2019. R.STRAUSS: Ariane à Naxos ( nouvelle production). Fau, Belugou, Fabing, Hunhold, Savage, Morel, Sutphen. Orch National du Capitole. E.ROGISTER, Direction.


Production géniale de L’ Ariane à Naxos de Strauss/Hofmansthal à Toulouse.

Donner l’opéra le plus élégant de Richard Strauss et Hugo von Haufmannstahl, le plus exigeant au niveau théâtral avec des voix hors normes, toutes surexposées, est une véritable gageure que Christophe Ghristi, nouveau directeur de l’auguste maison toulousaine, relève avec brio. Il a trouvé en Michel Fau l’homme de théâtre respectueux de la musique, capable de donner vie à Ariane à Naxos en un équilibre parfait entre théâtre et musique, entre le prologue et l’opéra lui-même.

J’ai toujours jusqu’à présent trouvé que la partie musicale dépassait le théâtre et que des deux parties l’une dominait l’autre. Au disque la musique sublime de bout en bout de l’opéra s’ écoute en boucle et sans limites, à la recherche de timbres rares et de vocalités exactes. A la scène souvent le prologue est trop ceci ou pas assez cela et en fait ne convainc pas et trop souvent et comme l’opéra peut s’enliser. Pourtant je parle de productions au Festival d’ Aix ( Avec l’Ariane de Jessye Normann) ou Paris (Avec la Zerbinetta de Natalie Dessay)… Je dois dire que ce soir le travail extraordinairement intelligent et délicat de Michel Fau mériterait une analyse de chaque minute.

L’humour est d’une subtilité rare et sur plusieurs plans. La beauté des costumes ( David Belugou) et des maquillages ( Pascale Fau) ajoutent une élégance rare à chaque personnage quelque soit son physique. C’est également David Belugou qui a réalisé deux décors intelligents et qui éclairés avec subtilité par Joël Fabing semblent bien plus complexes et profonds qu’ils ne sont. Il est rarissime de trouver à l’opéra travail théâtral si soigné dans un respecte absolu de la musique. Dans la fosse les instrumentistes de l’orchestre du Capitole choisis pour leur excellence jouent comme des dieux sous la baguette inventive et vivante d‘Evan Rogister. Il aborde par exemple le prologue de l’opéra avec une allure presque expressionniste et sèche avant de colorer toute la subtile orchestration de Strauss avec le poids exact. N’oublions pas que les 38 instrumentistes demandés par Strauss sont évidement de parfaites solistes ou chambrites mais ensemble ils sonnent comme un orchestre symphonique complet dans le final. Que dire des chanteurs à présent ?

Ayant chacun les notes incroyables exigées et des timbres intéressants, dans un tel contexte, ils n’ont qu’à chanter de leur mieux pour devenir divins dans un environnement si favorable. Jusqu’aux plus petites interventions chacun est merveilleux. L’Ariane de Catherine Hunold est sculpturale, sa prima Donna caricaturale. En Bachus, le ténor Issachah Savage, est éblouissant de panache vocal avec une quinte aiguë et une longueur de souffle qui tiennent du surnaturel, dans le prologue sa brutalité pleine de morgue un est vrai régal de suffisance pardonnée après le final. Car la puissance du duo final est historique, une telle plénitude sonore dépasse l’entendement. La Zerbinetta d‘ Elisabeth Sutphen mérite des éloges pour un équilibre théâtre-chant de haut vol, alors qu’il s’agit d’une prise de rôle. Elle passe du moqueur au profond en un clin d’ oeuil, virtuose ou languide, elle peut tout. Le trio de voix, rondes et nuancées, qui tiennent compagnie à Ariane sur son rocher sont d’une qualité inoubliable que ce soit Caroline Jestaedt, en Naïade, Sarah Laulan en Dryade ou Carolina Ullrich en Echo. Les quatre messieurs qui accompagnent Zerbinetta ne sont pas en reste au niveau vocal mais jouent également avec beaucoup de vivacité et d’énergie (Pierre-Emmanuel Roubet, Scaramouche ; Yuri Kissin, Truffaldino ; Antonio Figueroa, Brighella). Philippe-Nicolas Martin , en Arlequin ajoutant une belle touche de vraie-fausse mélancolie dans son lied. Le compositeur d’Anaïk Morel est très sympathique c’est vraiment Strauss lui même qui se questionne sur la folie d’oser composer des opéras dans un monde si absurde. La réponse est OUI : la beauté, l’intelligence et la finesse sont le remède à l’absurdité et la bêtise du monde.

Aujourd’hui à Toulouse le flambeau a été rallumé avec panache. Oui en une soirée la beauté peut ragaillardir tout un théâtre et le succès public a été retentissant. Les mines réjouies en quittant la salle du Capitole en disent long sur la nécessité de croire, et ce soir de l’avoir vue réalisée, en cette alchimie subtile qui se nomme opéra. Merci à tous et bravo à cette production qui aborde le rivage de la perfection ! Il teste encore deux représentations à ne pas manquer du chef d’oeuvre de Richard Strauss parfaitement représenté à Toulouse .
Hubert Stoecklin


COMPTE-RENDU, opéra. Toulouse, Capitole, le 1er Mars 2019. RICHARD STRAUSS (1864-1949) : ARIANE à NAXOS, Opera en un acte et un prologue, Livret de Hugo von Hofmannsthal, Création le 4 octobre 1916 au Hofoper de Vienne, Nouvelle production du Théâtre du Capitole/Opéra Orchestre national de Montpellier – Occitanie. Michel Fau, mise en scène ; David Belugou, décors et costumes ; Joël Fabing, lumières ; Pascale Fau , maquillages. Avec : Catherine Hunold, Primadonna / Ariane ; Issachah Savage, Ténor / Bacchus ; Anaïk Morel, Le Compositeur ; Elisabeth Sutphen, Zerbinetta ; Philippe-Nicolas Martin , Arlequin ; Pierre-Emmanuel Roubet, Scaramouche; Yuri Kissin, Truffaldino ; Antonio Figueroa, Brighella ; Caroline Jestaedt, Naïade ; Sarah Laulan, Dryade ; Carolina Ullrich, Echo; Florian Carove, Le Majordome ; Werner Van Mechelen, Le Maître de musique ; Manuel Nuñez Camelino, Le Maître à danser; Alexandre Dalezan, Le Perruquier ; Laurent Labarbe, Un Laquais ; Alfredo Poesina, L’Officier ; Orchestre national du Capitole ; Evan Rogister : direction musicale.

La Damnation de Faust au sommet

Compte rendu concert. Toulouse. Halle-aux Grains, le 22 février 2019. Hector Berlioz. Laho. Koch. Relyea. Véronèse. Choeur et Orchestre National du Capitole.

Une Damnation de Faust Grandiose.

C’est la troisième fois que Tugan Sokhiev dirige cette oeuvre à la Halle-aux-Grains depuis 2010. Il aime la musique de Berlioz et cette Damnation tout particulièrement. Dans le cadre de cette première saison des Musicales Franco-Russes et pour en assurer l’ouverture « en grand », il nous était promis beaucoup. Et nous devons admettre que le pari fut tenu. Tugan Sokhiev a progressé encore dans sa compréhension de Berlioz. Il assume la richesse des parties orchestrées touffues, comme la délicatesse des moments magiques (les Sylphes). Le discours dramatique était déjà là en 2010 dans un souffle puissant. Il est ce soir plus nuancé et plus subtilement construit. Chaque numéro conserve une conception dramatique s’articulant précisément avec le précédent et le suivant. Le drame avance, l’humour est présent rendant plus pathétique la mélancolie de Faust puis le désespoir de Marguerite. L’orchestre du Capitole est royal. Les bois hallucinants de présence et de liberté ( la flûte de Sandrine Tilly ! ) , les cordes sublimes : altos ambrés (et quel solo de Dominique Mujica ), violons de lumière et violoncelles de mélancolie. Et le cor anglais de Gabrielle Zaneboni, double de l’âme de Marguerite, ne peut s’oublier. Le choeur du Capitole et la maitrise sont d’une présence dramatique parfaite avec une puissance enviable et de très belles nuances. Juste une diction plus audible aurait été appréciable. mais quelle présence dans chaque intervention ! La distribution, redoutable, est absolument parfaite.

Marc Laho est un Faust noble et élégant d’une ligne vocale princière. Le timbre est magnifique rond et chaud. La terrible tessiture ( dépassant le contre-ut ) ne se remarque pas , il est à l’aise sur tout son ambitus ! Et le texte est vécu avec beaucoup d’intensité et dit avec beaucoup d’intelligence. Méphistophélès est un rôle plus complexe encore car il a plusieurs facettes. Le canadien John Relyea a la présence attendue, et la voix parfaite. Longue tessiture et timbre riche en harmoniques sa voix se déploie sans effort et sa diction est également un régal; il campe un diable tour à tour moqueur, séduisant et inquiétant. Le rôle très court de Brander exige pourtant un chanteur-diseur hors pair. Julien Véronèse est parfait : voix sonore et texte clair. Sophie Koch que le public a eu la plaisir de retrouver n’était pas prévue et elle remplace la défaillance de sa consoeur.

Le public toulousain connaît bien et aime Sophie Koch qui a offert nombres personnages marquants au Capitole dont une Margaret du Roi d’Ys inoubliable, un Néron étonnant, un Octavian élégant et une Dorabella de rêve. Elle offre ce soir une extraordinaire Marguerite proche de la perfection. D’abord une présence illuminée de l’intérieur et une sorte de modestie caractéristique du personnage. La voix est superbe de timbre mais surtout projetée avec naturel et élégance. La diction est absolument limpide. L’art du chant est délicat mais sans effets et toujours d’une musicalité délicieuse. Le duo avec Marc Laho est une apothéose de naturel élégant. Son «d’amour l’ardente flamme» est phrasé merveilleusement, habité jusqu’au bout des phrases et Tugan Sokhiev sait animer avec art comme assouplir la pulsation. Un grand moment de musique comme suspendu hors du temps. Le final avec cette cavalcade diabolique, ces choeurs incroyablement puissants, est nuancé à souhait avec des contrastes terribles comme Berlioz les a souhaités. Avec une puissance incroyable Tugan Sokhiev maîtrise la construction saisissante dans un crescendo que rien ne retient et qui aboutit sur des coups de boutoir. Méphisto constate son échec avant cette apothéose céleste que le choeur de femmes puis la maîtrise du Capitole avec une lumière délicate nous offrent avec bonté et pureté. L’orchestration éthérée de Berlioz ainsi réalisée tient vraiment du miracle attendu
Chef inspiré, orchestre somptueux, choeurs puissants, et solistes aussi bons chanteurs que parfaits diseurs, le sacre de Berlioz promis a bien eu lieu. Quelle oeuvre somptueuse ! Vivat Berlioz, Vivat Toulouse, Vivat Sokhiev ! Cette saison Franco-Russe débute au firmament ! Et la suite est prometteuse.
Hubert Stoecklin

Compte rendu concert. Toulouse. Halle-aux Grains, le 22 février 2019. Hector Berlioz (1803-1869) : La Damnation de Faust, légende dramatique en 4 parties. Marc Laho, Faust ; Sophie Koch, Marguerite ; John Relyea, Méphistophélès ; Julien Véronèse, Brander ; Choeur et Maîtrise du Capitole, chef de choeur, Alfonso Caiani ; Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Tugan Sokhiev, direction.

REQUIEM : The Pity of war par Ian Bostridge et Antonio Pappano chez Warner Classics

Compte rendu CD. Requiem The Pity of war. Mélodies de George Butterwort (1885-1916) ; Rudi Stephan (1887-1915) ; Kurt Weil (1900-1950) ; Gustav Mahler ( 1860-1911) ; IAN BOSTRIDGE, ténor; ANTONIO PAPPANO, piano. 1 CD Warner Classics 1 9029566156 4. Stéréo DDD. Durée : 58’24’’. Enregistré du 25 au 28/2/2018, Church of St.John-on-the- hill, Hamstead Garden Suburb, London.

Chacun le sait, les commémorations du centenaire de l’Armistice de 14-18 n’ont pas été à la hauteur de la condamnation franche et sans appel des horreurs de la guerre due à l’humanité bafouée.
Deux artistes me semblent avec leurs armes aller vers cette condamnation sans appel attendue. En écoutant ce CD, dont l’intelligence du titre m’a interpellé, j’ai été pris par une forte émotion et l’impression qu’enfin ce qu’il faut percevoir des effets dévastateurs de la guerre peuvent être ressentis par des femmes et des hommes qui ont la chance de ne pas avoir connu directement de telles abominations.

Les deux artistes sont de fins musiciens et des grands virtuoses. La voix de Ian Bostridge reste lumineuse et haute, capable à présent de graves soutenus. Son art du dire reste un exemple indépassable et son art du chant tient du sublime, avec des nuances et des couleurs incroyablement variées. Le piano d’Antonio Pappano est orchestral, riche et mouvant, plein de vie. L’entente entre les deux artistes est parfaite. Le court texte qui accompagne l’enregistrement est de Ian Bostridge, sans lourdeur et avec précision il situe poètes et musiciens choisis dans leur rapport à la guerre.

La construction du programme et d’une force sidérante. Les 6 mélodies de George Butterwort en apparence simples ont une richesse harmonique préparant la modernité tout en respectant des mélodies très pures. Les thèmes de nature et de rapport au temps et à la mort, préparent notre réflexion et aiguisent nos émotions.
Puis en complète opposition les 6 mélodies de Rudi Stephan sur des textes subtilement érotiques de la poétesse Gerda von Robertus donnent la parole à Eros, seul capable de lutter contre Thanatos.
Ensuite des mélodies de Kurt Weill attaquent au coeur et touchent l’âme en ménageant mélodie et harmonie dans le chant et offrant la fureur du piano qui gronde, pleure, crie. La puissance des textes de Walt Whitman est inouïe en sa simplicité. Les deux artistes, d’un seul mouvement artistique et théâtral fondu, nous confrontent à la force de la mort, sa bêtise et son obscénité, surtout lorsqu’elle est organisée par les humains pour leurs semblables. Difficile de rester de marbre devant les effets de la mort pour les survivants, comme de ne pas partager l’immense pitié pour les mourants conscients du gâchis de leur vie. La mort du Capitaine, celle du père et du fils ou du fils unique puis de la mère. Voilà qui touche au coeur de notre humanité et pose la seule question. Qu’est-ce qui peut pousser des Hommes à accepter cela ?
Les trois mélodies de Mahler sont plus connues extraites des Knaben Wuderhorn. Elles enfoncent le clou. L’interprétation de Ian Bostridge et Antonio Pappano est sensationnelle de puissance et de fragilité mêlées. La voix peut aller jusqu’au cri, le piano peut tempêter. Mais les pleurs se trouvent dans la voix comme le piano et la dérision mahlerienne sourde à chaque instant comme rarement. Le texte mieux que ciselé par le ténor, est comme aiguisé pour mieux blesser.

Voici un magnifique enregistrement, plein de beauté et d’intelligence, de musique et de théâtre.

La prise de son au plus près des inflexions du chanteur et de la profondeur du piano fait merveille. Le livret bien construit offre une traduction intelligente des poèmes anglais et allemands en français. Un très beau travail éditorial rend ainsi justice à la qualité artistique et philosophique du propos.

Un Requiem pour la pitié de la guerre… si seulement Mars pouvait être enterré un jour pour de bon …..

Hubert Stoecklin

CELIBIDACHE : The Munich Years chez Warner Classics

Compte-rendu Coffret de CD. Sergiu CELIBIDACHE (1912-1996) : The Munich Years. Enregistrements Live de 1979 à 1996 sauf CD 49 de 1948.Enregistrements Stéréo sauf CD 49. Coffret Warner Classics 019029558154.Compilation de 2018. Münchner Philharmoniker, solistes nombreux; Sergiu Celibidache, direction.

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CELIBIDACHE le musicien philosophe irremplaçable !

Ce coffret est un véritable événement pour plusieurs raisons.

Le chef roumain Sergiu Celibidache est rarissime au disque. De son fait principalement car il a toujours refusé d’enregistrer alors que les majors vivaient leur époque la plus florissante. En effet seule la musique en concert l’intéressait. Pour lui la musique n’existait que dans l’instant de sa création, en fonction du lieu, des musiciens et du public présent. Heureusement après une période nomade des plus riches mais sans témoignages enregistrés officiellement, en dehors des concerts radiodiffusés, il a su s’attacher à l’orchestre Philharmonique de Munich : le Münchner Philharmoniker. En collaboration avec la Radio bavaroise tous les concerts , ou presque, ont été enregistrés de 1979 à 1996. Sage philosophe pratiquant le Zen, le respect était au centre de l’éthique du chef. Ainsi durant les 17 ans de leur collaboration l’humanité de leurs échanges et la rigueur du travail toujours approfondi et les longes répétitions partagées ont offert au public munichois des concerts inoubliables. Le legg a été validé par les héritiers et ce coffret très soigneusement organisé et présenté avec soin est ainsi offert à la postérité.

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Au travers du parcours d’écoute de ce fascinant coffret, au delà de la caricature des tempi lents, une sorte d’évidence s’impose. Il y a quelque chose d’organique, voir d’océanique dans la direction de Celibidache. Très régulièrement des vagues se lèvent du fond de l’orchestre et toujours respirent amplement. La relative lenteur permet une écoute comme libérée d’une urgence hystérique qu’une certaine tradition héritée de Karajan a valorisé. Ici c’est la direction de la musique, le parcours qu’elle prend, l’endroit ou elle va, qui guident notre oreille, avec des phrasés amples et généreux et ainsi nait une écoute renouvelée. Mais l’humour n’est pas absent, ainsi l’ouverture de la Chauve Souris pour nous en persuader, avec son basson goguenard… et son rubato…

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Une autre constance est la perfection des sonorités et des nuances qu’il obtient de son orchestre. Le Münchner Philharmoniker était déjà merveilleux lorsqu’il en a pris la tête mais qui il ne va cesser de progresser au point de devenir l’un des tous meilleurs du monde. Mais sans cette sorte de couleur ripolinée des grands orchestres enregistrés, ou ces nuances gonflées par les techniciens. Tous les concerts enregistrés ici sont fascinants, parfois inoubliables, nous en détaillerons certains. Le naturel qui diffuse à l’écoute est très particulier. La respiration de la direction rencontre l’air libre de la prise de son. Le répertoire est centré par la musique symphonique germanique, car c’est l’ ici et maintenant du chef munichois. Tout Bruckner mais également tous les extraits symphoniques de Wagner avec un sens du phrasé, des nuances et des silences absolument prodigieux. De son passage à l’Orchestre National de France il reste Ravel, Debussy, Roussel et Milhaud dans des interprétations incroyablement belles. Les compositeurs Russes sont aussi explorés avec bonheur. Ainsi Tchaïkovski avec émotion, fermeté et sans pathos excessif, Chostakovitch moderne et hyper coloré. Mais le cœur du corpus est donc germanique avec une admiration au père fondateur Beethoven. Ce sont les symphonies de Bruckner qui sont la spécialité de Celibidache là ou sa musicalité et sa philosophie se rencontrent au point d’offrir des interprétations quasi hypnotiques. Emi avait déjà diffusé certaines symphonies. Elle sont toutes dans ce coffret sauf les deux premières. Avec la 3 ème Messe de Bruckner et son Te Deum nous tenons là, la première raison qui fait de ce coffret un absolu. Impossible de ne pas écouter ces concerts historiques avec reconnaissance. Mais d’autres moments inoubliables nous attendent.

Les classiques Mozart et Haydn sont interprétés avec un grand sérieux et une pondération mettant particulièrement en lumière la perfection formelle. Beethoven est magnifié rythmiquement et nuancé avec art. Nous préférons les 3,5,6 et 9. Les trois Symphonies de Schumann sont admirables. Brahms avec majesté et une splendeur formelle est phrasé avec magnificence. Schubert est aussi splendidement romantique. Le Scheherazade de Rimsky-Korsakov donne toute ses lettres de noblesses et un final cosmique inouï à une partition trop souvent galvaudée dans ses effets faciles. Le répertoire choral est abordé avec respect et majesté. Si la Messe en si de Bach est discutable son credo nous entraine entre terre et cosmos et il ne peut laisser indifférent. Le Requiem de Verdi est fascinant par certains partis pris, le Requiem de Mozart surnaturel, avec des découvertes dans l’orchestration tout à fait prodigieuses, mais c’est le Requiem de Brahms qui atteint des sommets avec une Margaret Price idéale. Le Requiem de Fauré convainc par une inhabituelle grandeur et aucune autre soprano que Margaret Price ne pouvait habiter jusqu’au fond les immenses phrases du tempo large du Pie Jesu. Son souffle immense, la richesse de son timbre et les nuances incroyables font de ce moment soliste du Requiem de Faure un des moments de grâce absolue de la musique. Il n’est pas possible de détailler d’avantage un tel coffret, je pense que les amateurs de musique seront sensibles à cette vision si noble du chef Roumain, qui au delà des modes a su diffuser sa pensée musicale à des sommets géniaux qui sont très nombreux dans ce magnifique coffret.

La prise de son est très naturelle, une très belle stéréo aérée. Le public, un peu enrhumé parfois, est très chaleureux dans les applaudissements laissés comme pour rappeler que ce sont avant tout des concerts et non des enregistrements. Celi,c’est le surnom donné au chef par certains musiciens et ses intimes, reste présent avec sa spiritualité profonde pour l’éternité grâce à ce coffret dont la dimension historique est incontestable et fascinante.
Enfin un large public pourra apprécier tout ce que ce chef si singulier a apporté à la musique en concert.

Sergiu


Hubert Stoecklin

Tugan Sokhiev Fan de Star Wars quel voyage !

STAR WARS à Toulouse grace à TUGAN SOKHIEV

Star Wars à la Halle aux Grains et Tugan Sokhiev nous fait décoller avec ses musiciens

écrit par Hubert Stoecklin

Compte-rendu concert.Toulouse. La Halle-aux-Grains,les 19 et 20 décembre 2018. John Williams (né en 1932) et Michael Giacchino (né en 1967): STAR WARS musique de la Saga de Georges Lucas. Orchestre National du Capitole de Toulouse. Tugan Sokhiev, direction.

Avec Tugan Sokhiev le public décolle dans l’univers de Star Wars

Deux concerts événements à Toulouse probablement uniques en France car entièrement consacré à la musique de Star Wars. John Williams est un immense compositeur dont la science et le génie dépassent la seule musique de film. La qualité des partitions écrites pour Star Wars lui a valu l’admiration du monde entier  et une célébrité intergalactique.

Onct Star Wars

Le jeune Michael Giacchino a emboité les pas de son ainé avec admiration et respect de son style mais pas avec le même génie mélodique ou rythmique dans Rogue One. Les concerts  ont donc été entièrement consacrés à la musique de Star Wars en passant par tous les opus ou presque. Il manquait en tout cas le 3 qui réclame très souvent des chœurs. Et ce sera ma demande devant le succès inouï et l’excellence du résultat. Que le prochain concert SW soit bientôt fait avec le chœur du Capitole. Car les partitions de John Williams avec  chœur, très spectaculaires dans l’épisode 3,  sont toutes également très belles. Le succès a été gigantesque, 2 concerts hors abonnement  à guichets fermés, dans la salle des générations mêlées, des petits enfant aux grands parents quatre générations de fans de Star Wars se sont régalés. Le public de la Halle-aux-grains a été rajeuni de 40 ans avec un grand nombre d’enfants tous attentifs parfois bouche bée. Et oui ce public nouveau pour l’orchestre est son avenir. Il ne sera pas possible à ce nouveau public d’oublier l’excellence de l’orchestre du Capitole et la passion avec laquelle ils l’ont jouée sous la direction miraculeuse de Tugan Sokhiev. La musique de John Williams encore plus émouvante et plus belle que dans les enregistrements enregistrés sous la baguette du compositeur.

John Williams

Pour en savoir d’avantage sur ces deux concerts l’émission d’Eric Duprix à la minute 27’20 » de son émission Mélomanie op.57 reviens sur eux, et j’y étais !<figure><iframe src= »https://www.radiopresence.com/embed-article49667.html » width= »100% » height= »330″></iframe></figure>

Radio Presence

Enfin pour en savoir plus sur la richesse du mythe et les personnages voici le lien vers le livre que j’ai co-écrit sur la Saga de Georges Lucas . Star Wars au risque de la psychanalyse: Dark Vador un adolescent mélancolique.

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Bonnes fêtes ! Que la force soit avec  chacun !

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Klaus Mäkelä à Toulouse

COMPTE RENDU, concert. TOULOUSE, le 8 déc 2018. Lopez. Korngold. Stravinski. Akiko Suwanai. Orch Nat du Capitole / K Mäkelä.

makela klaus maestro classiquenews concert review

COMPTE RENDU, concert. TOULOUSE, le 8 déc 2018. Lopez. Korngold. Stravinski. Akiko Suwanai. Orch Nat du Capitole / K Mäkelä. Parmi les chefs invités par l’Orchestre du Capitole, il y en a de toutes sortes. Ce n’est pas fréquent qu’un chef aussi jeune, 23 ans , fasse une impression aussi consensuelle et évidente sur d’autres qualités que la jeunesse. Le très jeune chef finlandais Klaus Mäkelä est déjà un très grand chef. Il est nommé à Oslo l’année prochaine, hélas pour le reste du monde car il sera très pris et a dû renoncer à des engagements (dont deux concerts à Toulouse prévus la saison  prochaine). Les génies de la baguette sont rares et les plus audacieux ont su se l’attacher. Qu’apporte ce chef de si génial ? Une autorité bienveillante et naturelle, des gestes très clairs et dont la souplesse révèle une belle musicalité. Cet artiste est également un violoncelliste de grand talent ! La précision de la mise en place, la clarté des plans sont sidérantes.

Klaus Mäkelä, jeune maestro superlatif
Le génie n’attend pas le nombre des années

Il encourage l’orchestre et ne le bride pas. Il faut dire que l’Orchestre du Capitole atteint un niveau d’excellence qui permet à un chef musicien d’atteindre de suite des sommets.

La première pièce du concert est une nouveauté pour le public comme pour l’orchestre, une pièce en forme de poème symphonique de Jimmy Lopez. La difficulté est comme un jeu entre le chef et l’orchestre qui dans une véritable flamboyance de chaque instant nous régale. Pourtant le propos du compositeur est polémique car il parle de l’esclavage qui a conduit les victimes à inventer des instruments et un style musical avec les moyens du bord. L’homme est incroyablement créatif dans l’adversité et la souffrance. Ainsi en fine suggestion plusieurs  instruments à percussion ont intégré ceux d’un grand orchestre symphonique gagnant ainsi leurs titres de noblesse. La mâchoire d’âne étant la plus singulière et la plus emblématique de ce génie humain dans le malheur. Magnifique œuvre mettant donc en valeur tous les pupitres de l’orchestre et la technique impeccable des musiciens et du chef. Les rythmes populaires intégrés permettant rubato et swing à l’envie.

suwanai akiko concert critique classiquenews 2018 2012

Soliste invitée,  la violoniste Akiko Suwanai, toute d’élégance féminine bleutée en une robe de ciel étoilé,  a auréolé la salle de son charme. Le violon dont elle joue a appartenu à un prince, un poète du violon, Jascha Heifetz. Elle retrouve les qualités esthétiques faites de pureté de son, de grain noble du timbre et d’un exquis moelleux des lignes,  comme  le maestro et ce fameux  « Dolphin » de 1714. L’interprétation du Concerto pour violon de Korngold est lumineuse, planante et délicatement phrasée. Tout coule et rien ne fait aspérité. Peut être un léger manque de contraste et d’émotion peuvent diminuer l’intense plaisir hédoniste que le jeu de la violoniste offre au public. En bis, la violoniste offre avec une déconcertante facilité, le final de la Sonate pour violon seul d’Ysaÿ  mêlant Bach et le Dies Irae.

Après l’entracte, le chef dirige avec un réel plaisir communicatif la pièce de Stravinski qu’il préfère, Petrouchka. Il faut reconnaître que son interprétation est marquée par une confiance absolue et une solidité remarquable. Rien ne vient ternir une énergie invincible. L’orchestre du Capitole répond comme un seul à cette direction précise et le résultat est particulièrement lumineux et même éclatant. Chaque instrumentiste est parfait. Il manque juste un peu de farce et d’humour à ce ballet facétieux et même mélancolique en second degré. Pour l’heure, le chef finlandais est tout à son admiration pour cette partition exubérante, haute en couleurs, et pour les qualités de l’orchestre du Capitole très à l’aise dans ce répertoire.
Avec le temps viendront le sens du théâtre et le burlesque que Stravinski a mis dans sa partition qui à l’origine est un ballet.

Un très beau concert qui révèle les qualités d’un véritable génie de la baguette et la confirmation de l’exceptionnelle virtuosité de la violoniste nippone. De son côté, notre Orchestre du Capitole poursuit son excellence comme partenaire idéal des plus grands musiciens.

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Compte rendu concert. Toulouse. Halle-aux-Grains, le 8 décembre 2018. Jimmy Lopez (né en 1978) : Peru Negro pour orchestre ; Erich Wolfgang Korngold ( 1897-1957) : concerto pour violon et orchestre en ré majeur op.45 ; Igor Stravinski (1882-1971) : Petrouchka, scènes burlesques en quatre tableaux ( version de 1947) ; Akiko Suwanai, violon ; Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Klaus Mäkelä, direction. Illustrations : DR, © Mäkelä by Heikki Tuuli

VISITEZ aussi le site officiel de KLAUS MAKELA :
https://www.klausmakela.com

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Le jeune maestro travaille avec le Turku Music Festival, le Tapiola Sinfonietta. Il est chef principal invité du Swedish Radio Symphony Orchestra, et deviendra à partir de la saison 2020 / 2021 (dès septembre 2020) : directeur musical du Philharmonique d’Oslo / Chief Conductor & Artistic Advisor: Oslo Philharmonic Orchestra – une personnalité désormais à suivre, héritier d’une déjà riche tradition de chef finnois. En particulier dans le cycle des symphonies de son compatriote Sibelius, immense génie symphoniste encore trop peu joué…

Posté sur Classiquenews.com par Hubert Stoecklin

Bach 4, 3, 2 Claviers Chez Erato par David Frey and friends

Le CD du Bonheur : Bach et ses concerti pour 4,3 et 2 claviers

écrit par Hubert Stoecklin 27 novembre 2018 10:38

Le dernier CD de David Fray est peut être son meilleur et certainement mon préféré !

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Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Concerto pour quatre pianos en la mineur BWV1065 ; Concerto pour trois pianos en ré mineur BWV 1063 ; Concerto pour deux pianos en ut mineur BWV 1062 ; Concerto pour deux pianos en ut majeur BWV 1061 ; Concerto pour deux pianos en ut mineur BBV 1060 ; David Fray, Jacques Rouvier (BWV 1065,1063,1061) ; Emmanuel Christien (BWV 1065,1063,1060) ; Audray Vigouroux (BWV 1065,1062) : piano ; Cordes de l’Orchestre National du Capitole de Toulouse. David Fray, direction.

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Enregistré durant l’été 2018 ce CD garde de cette saison la chaleur et la lumière. La beauté de la Chapelle des Carmélites aux plafonds peints resplendissants ont inspiré certainement nos artistes durant l’enregistrement. Car l’Italie est présente dans ce premier concerto pour quatre claviers adapté par Bach avec un génie merveilleux d’un concerto de Vivaldi pour quatre violons. Les pianos sonnent avec énergie, alacrité et un esprit de danse communicatif. La souplesse des cordes, leur allant et leur précision font merveille. C’est l’énergie de David Fray qui a fédéré ce projet de l’amitié et de la filiation. Nous savons l’admiration réciproque entre le maitre et l’élève. David Fray a gravé avec Jacques Rouvier un très bel enregistrement de la fantaisie de Schubert à quatre mains avec son maitre et professeur d’autrefois. Il avance plus loin dans son hommage à son maitre et à ce temps d’apprentissage si fécond au Conservatoire en invitant deux collègues et amis : Audray Vigouroux et Emmanuel Christien.

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Certes chaque artiste a son jeu, ses qualités intrinsèques et sa personnalité artistique mais un petit quelque chose fait lien entre eux. Oui la fine musicalité de Jacques Rouvier, une certaine tenue et une agréable élégance dans leurs jeux ainsi qu’un certain rapport plein de respect à leur instrument sont perceptibles. Il se partagent ensuite les autres concertos à 3 ou 2 pianos avec la même joie communicative et un toucher franc, clair et souple, des nuances délicates et des phrasés dansants. Les cordes de l’Orchestre du Capitole avec Daniel Rossignol en premier violon sont de parfaits chambristes. Précision et élégance sont au rendez vous. Ces œuvres sont jubilatoires et les mouvements lents sont des moments de suspension d’une plénitude réconfortante.

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Ces mêmes concertos ont été donnés en concert à la Halle-aux-Grains le 23 novembre 2018. Le succès remporté est grand et le même sentiment de bonheur se diffuse à la salle entière. Et quel spectacle que ces superbes Steinway en scène !

Les pianistes sont pleins de charme. Le jeu noble de Jacques Rouvier atteint une belle plénitude. Encore plus élégante de geste et ronde de son, Audray Vigouroux est une merveilleuse musicienne. Emmanuel Christien semble déguster particulièrement les échanges chambristes et bien évidemment le jeu de David Fray est brillant et emporte l’adhésion. Ses gestes de direction sont rares, il joue dans tous les concertos, ce sont plus des relances qu’une véritable direction car il est évident que les cordes et les pianistes savent prendre une direction commune, celle de la musique souple et dansée au soleil de la joie.

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Ce concert donné le 23 novembre au profit de la recherche pour le cancer en partenariat avec les Rotary Clubs de Midi-Pyrénées a été un moment de partage et de joie dans un monde inquiet. Mais les espoirs dans la recherche sont associés pleinement à cette joie musicale. Les deux se construisant sur l’excellence et un travail acharné.

Ce CD mérite une large diffusion pour tout le bien que son écoute procure.

Hubert Stoecklin


1 CD ERATO WARNER CLASSICS 0190295632281. TT : 69.10. Enregistré du 3 au 7 Juillet 2018. Chapelles des Carmélites, Toulouse, France.

Lien vers le making of 

et le dernier mvt du BWV 1065 à 4 Claviers !

Haendel par la grâce de trois superbes musiciennes

Compte-rendu CD. Georg Frederic Haendel (1685-1759) : Cantates Italienne. Aminta e Fillide ; Armida Abbandonata ; La Lucrezia. Sabine Devieilhe, soprano ; Lea Desandre, mezzo-soprano. Le Concert d’Astrée. Direction, Emmanuelle Haïm. 2 CD Erato 019029633622. Durées CD 1 : 53’25 »; CD2 : 42’45’. Enregistrés en 2018.

Trois grâces au service du jeune génie de Haendel.

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Emmanuelle Haïm aime Haendel et sa carrière de chef d’orchestre a pu compter sur le génie de Haendel dés le début. Il y a tout un pan du répertoire du jeune Haendel lorsqu’il a vécu en Italie qui est peu enregistré et qu’Emmanuelle Haïm aime à faire découvrir avec de grand talents vocaux. Ainsi nous avions particulièrement aimé son premier enregistrement des duos d’Arcadie paru en 2002 avec entre autres Dessay, Gens, Petibon, Mingardo et Agnew.

Arcadian Duets

Puis l’extraordinaire  » Délirio Amoroso » en 2005 avec Natalie Dessay.

Delirio

Le double CD enregistré par Erato explore à nouveau ce superbe répertoire et il nous offrent trois cantates avec Sabine Devieilhe et Lea Desandre. L’orchestre ne comprend que des cordes mais l’inventivité du jeune Haendel est telle qu’il ne semble rien manquer au charmes qu’il déploie et qui annoncent les superbes opéras de sa maturité. Avec une voix claire, virtuose et une musicalité faite drame Sabine Devieilhe fait merveille dans la cantate Armida abbandonata. Lea Desandre à la voix plus ambrée a les mêmes qualités dramatiques et renouvelle avec une fragilité attendrissante les fureurs de La Lurezia qu’une Janette Baker a immortalisé en son temps. Les deux cantatrices arrivent dans une cantate de dimension plus audacieuse, Aminta et Fillide, à caractériser chacune leur personnage d’amoureux qui éperdue qui cruelle. Le duo final qui les rassemble est un morceau de bravoure des plus captivants. L’enthousiasme de ce disque doit beaucoup à la direction pleine de vie et d’énergie d’Emmanuelle Haïm. Son Concert d’Astrée a une magnifique réactivité et que ce soit les cordes vives comme le continuo inventif tout fait mouche et nous convainc de la beauté de ce répertoire de jeunesse qui n’a rien à envier à la maturité d’un compositeur prolixe. Un bel enregistrement plein de vie qui mérite la plus belle écoute tant pour la beauté des voix et de l’orchestre que l’énergie développée par Emmanuelle Haïm.

Hubert Stoecklin

Tugan Sokhiev Elisabeth Leonskaja une rencontre au sommet !

Compte rendu concert. Toulouse, le 6 Janvier 2018. Beethoven. Schubert.Leonskaja,Sokhiev

SOKHIEV Suprématie de la musicalité et du chant.

Tugan Sokhiev et Elisabeth Leonskaja développent saison après saison une complicité artistique qui fait merveille. Le public est conquis et les médias enregistrent tant en vidéo que dans le projet d’éditer une intégrale discographique des concertos pour piano de Beethoven.

Dès l’entrée, d’Elisabeth Leonskaja un frisson parcourt l’assemblée. La Halle-Aux–Grains pleine à craquer comme rarement (près de 2200 places) retient son souffle, les cameras et les micros sont présents à l’esprit de chacun et (Oh miracle !) les tousseurs se taisent !  Après les accords du piano d’une beauté galbée, l’introduction orchestrale est magnifique. Le Beethoven de Tugan Sokhiev nous ravit à nouveau avec cette évidence de fermeté généreuse et de simplicité. Le tempo est large, les phrasés développés avec  élégance mais sans recherche de séduction.

La direction à main nue du chef ossète, qui se tient au niveau du quatuor à cordes sans estrade, semble organiser une musique de chambre plus que diriger en imposant. Les mains parlent et d’elles naît la plus belle musique qui soit. Le piano de Leonskaja est ce soir particulièrement souverain avec une capacité à chanter hors du commun. Le deuxième mouvement si original avec cette plainte déchirante du piano et les réponses inflexibles de l’orchestre est le grand moment de drame attendu. Le début pianissimo par Leonskaja permet une montée progressive vers l’émotion la plus poignante. Dialogue orphique entre le chant du piano, ici pure prière, et les instruments à cordes grondant comme un Cerbère. L’enchainement vers le Rondo joyeux final est particulièrement réussi en raison de la connexion parfaite entre le chef, la pianiste et les musiciens de l’orchestre. Cette version du sublime concerto mérite bien un enregistrement qui fera date par sa perfection formelle certes mais surtout par une musicalité partagée magnifique. Fêtée par un public émerveillé Elisabeth Leonskaja dont l’interprétation avait été marquée par une recherche de legato et de chant offre en bis la version piano d’un sonnet de Pétrarque mis en musique par Liszt et qui en écrivit une mélodie au lyrisme aussi large que sublime.

Elisabeth leonskaja portrait

La grande Leonskaja en diva du piano nous emporte sur les ailes d’un chant souverain avec des nuances d’une subtilité sans limites.

En deuxième partie de programme l’orchestre s’étoffe pour la dernière symphonie de Schubert. Si cette oeuvre posthume a eu beaucoup de mal à gagner le succès public, elle est reconnue comme un monument par Schumann et Mendelssohn dès ses premières auditions. Sa longueur et sa densité n’en font pas encore aujourd’hui la symphonie préférée du public. Ce soir nous ne cacherons pas notre plaisir à cette interprétation marquée par une souplesse et une structuration claire qui permettent d’en déguster bien de richesses. L’avancée décidée dont fait preuve Tugan Sokhiev, la sérénité de son geste entraîne l’orchestre du Capitole dans un voyage grandiose et admirablement lumineux. Les zone d’ombres sont passagères et ce qui domine est cette solidité, parfois terrienne, mais toujours belle de la composition de Schubert en contrepoint de son mélancolique Voyage d’hiver. Ici la lumière, et même la joie la plus pure dans le final, s’exposent et nous entrainent. Les musiciens de l’orchestre sont tous engagés et développent des qualités d’écoute admirables. La beauté des couleurs et des nuances construit une riche palette que la direction du chef magnifie. Le chant se développe avec des cantilènes sublimes aux cors aux bois (le hautbois de Louis Seguin !) et aux cordes. Schubert en compositeur de Lieder adapte ces courtes formes de chant aux proportions gigantesques d’un orchestre large avec une science de l’écriture digne de Beethoven. Tugan Sokhiev encourage à chaque instant ses musiciens à chanter tout en tenant dans une main ferme un tempo plein d’assurance.Un grand et beau moment symphonique qui clôt ce concert marqué par une certaine idée du Bonheur.

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Compte rendu concert. Toulouse. Halle-aux-Grains, le 6 Janvier 2018. Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Concerto pour piano et orchestre n° 4 en sol majeur Op.58. Frantz Schubert (1797-1828) : Symphonie n° 9 en ut majeur «  La Grande » D.944. Elisabeth Leonskaja, piano. Orchestre National du Capitole de Toulouse. Tugan Sokhiev, direction.

Une entente musicale au sommet : Leonskaja et Sokhiev

Elisabeth Leonskaja Photo: Marco Borggreve
P. NIN

Tugan Sokhiev et Elisabeth Lejonskaja suprèmes musiciens

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Compte rendu concert. Toulouse, le 20 septembre 2017. Mozart. Beethoven. Chostakovitch. Elisabeth Leonskaja, Orch Nat du Capitole,T. Sokhiev.

En Partenariat avec Piano aux Jacobins l’ouverture de la saison symphonique de la Halle-aux-Grains, chaque année, représente un moment clef de la vie culturelle toulousaine. La conjonction d’un soliste de premier plan, de compositeurs choyés et de l’orchestre sous la direction de son chef tant aimé, a attiré un public nombreux. Plus une place de libre ce soir, dans la salle hexagonale où le public enserre « son » orchestre. Il est certain que la disposition de cette salle concourt à ce sentiment de partage total, entre musiciens et public.

Pour ce grand soir attendu par la foule, dès son entrée en scène, alerte et concentré, Tugan Sokhiev donne le ton. L’orchestre dans son rituel immuable s’était installé et accordé avec soin. Et dès la levée des bras du chef, l’orchestre a frissonné pour nous offrir une ouverture de Don Juan d’anthologie. C’est dans un même geste large de battements d’ailes puis de gauche et de droite qu’il a construit ce début d’accords si dramatiques. L’élégance et l’évidence de ce grand geste sculpte le son et l’amène jusqu’ au silence qui le suit. Cela permet à l’orchestre de déployer toute sa beauté sonore et son savoir faire : la présence de chaque timbre dans un ensemble grandiose. Cordes, flûte, hautbois, basson et cor entrent en scène avec d’avantage de présence pour la partie de balancement noble que Joseph Losey, si inspiré dans son Film -Don Giovanni- , avait situé sur la lagune de Venise. Tout s’enchaine ensuite avec panache mêlant à ce tragique début toute la gouaille du giocoso. La fête de ce mariage du Drama et du Giocoso est à son comble avec les entrés fuguées et les répétitions des motifs alertes. Tout l’orchestre semble exulter et Tugan Sokhiev d’une main sure et légère, donne toute la dramaturgie attendue à cette magnifique ouverture. Nous avons déjà hâte d’entendre de quelle façon, le chef dirigera un jour Don Giovanni à l’opéra avec sa manière si fine de comprendre le mélange complexe du drame existentiel et de la futilité de la vie, tels qu’ils sont contenus dans le chef d’œuvre mozartien.
Après un début si enchanteur, une fois le piano sorti de terre et l’arrivée souriante d’Elisabeth Leonskaja, la vaste introduction du troisième concerto de Beethoven a une nouvelle fois montré combien le Beethoven de Tugan Sokhiev est idéal. Tenue, grandeur sans pesanteur, élégance du phrasé, nuances ciselées et couleurs éclatantes. Avec toujours un rythme maitrisé et comme un rebondi qui anoblit les fins de phrases et les accords. La longue entrée orchestrale qui débute le Concerto met le pianiste soit dans une attente d’enfin jouer, soit lui permet de participer et d’inclure dans ces premières notes tout le long phrasé impulsé par le chef. Elisabeth Leonskaja, qui dit aimer beaucoup jouer avec Tugan Sokhiev, a semblé chanter avec l’orchestre. Son entrée est majestueuse et elle semble poursuivre avec l’orchestre ces grandes phrases. Le geste est souverain avec pourtant les petites scories habituelles. Jamais aucune dureté, et des nuances subtiles, des qualités de légèreté et des appuis pondérés sont un enchantement. Le premier mouvement est un dialogue de grande musicalité entre le chef, l’orchestre et la pianiste. L’écoute est permanente et le plaisir de jouer ensemble ne fait que grandir. La grande cadence montre Leonskaja, maîtresse de moyens phénoménaux avec une grande inventivité.
C’est bien évidemment le mouvement lent qui est le moment le plus émouvant du Concerto. Cette fois c’est la pianiste qui joue seule et donne le ton. C’est celui de la confidence, du bonheur, du partage. La délicatesse de l’orchestre sous la direction sensible de Tugan Sokhiev est un pur enchantement.

Le bonheur éperdu du trio flûte, basson, piano reposant sur un tapis de pizzicati de cordes, dans ces grandes phrases planantes, est un moment inoubliable. Sandrine Tilly à la flûte et Estelle Richard au basson sont les fées qui nuancent subtilement avec la reine de douceur au piano. Le balancement amoureux obtenu par la direction de Tugan Sokhiev est comme une invitation à laisser tout souci pour être parfaitement heureux le temps de ce mouvement suspendu.
Avec malice Elisabeth Leonskaja lance le final si spirituel qui permet à la soliste et à l’orchestre de caracoler avec ivresse. Le triomphe est total et c’est une salve d’applaudissement pour les musiciens. Elisabeth Leonskaja offre en bis une superbe interprétation de la première des trois Klavierstücke de Schubert, faisant la boucle avec son somptueux concert Schubert aux Jacobins il y a quelques jours.

Pour la deuxième partie du concert, le choix de la neuvième symphonie de Chostakovitch permet de rester dans l’éveil de l’esprit.  Cette symphonie écrite par Chostakovitch après la fin de la deuxième guerre mondiale est marquée par un coté certes festif, la guerre est finie, mais grinçant et provocateur, car quel prix terrible a du être payé. Au lieu de la grandiose fresque héroïque attendue par le pouvoir soviétique, Chostakovitch a choisi la désinvolture, refusant toute parenté avec la terrible symphonie Leningrad. Tugan Sokhiev n’insiste pas sur le coté grinçant mais permet l’expression d’un esprit de moquerie qui garde toujours une parfaite élégance. Les fanfares militaires raillées le sont plus avec esprit que méchanceté. Il n’y a rien de grandiose ni de vainqueur. C’est une grande chance de pouvoir entendre les symphonies de Chostakovitch défendues avec cette qualité. Tugan Sokhiev et son orchestre ont ce soir été merveilleux. Les instrumentistes sont tous magnifiques ; mentionnons surtout le picolo inénarrable de Claude Roubichou, le hautbois merveilleux de Chi Yuen Cheng, la clarinette si expressive de David Minetti, Sandrine Tilly à la flûte et, à nouveau le fabuleux basson d’Estelle Richard. Le solo de violon de Geneviève Laurenceau a également été très remarquable. Dans le deuxième mouvement si désolé, il y a un trio flûte, basson clarinette d’une incroyable beauté. Les cuivres ont une partie importante et toute la famille est à féliciter pour son implication sans faille d’une grandeur inquiétante. Mais c’est véritablement cette énergie mutualisée de tous les instrumentistes que Tugan Sokhiev semble chercher individuellement du regard dans sa direction si expressive qui fait la merveille de cette interprétation.

Lien vers ce beau concert sur Medici TV

Compte-rendu, concert. Toulouse. Halle-aux-grains, le 20 septembre 2017. Mozart. Beethoven. Chostakovitch. Elisabeth Leonskaja, piano. Orchestre National du Capitole de Toulouse. Tugan Sokhiev, direction.  Illustration :  Elisabeth Leonskaja (DR)

DECCA Réédite Bruno Rigutto

Juste après avoir gagné le concours Tchaïkovski DECCA demandait au pianiste français d’enregistrer une série de disques. Il est possible de rendre hommage à la clairvoyance d’alors. Certes Bruno Rigutto avait déjà gagné le concours Margueritte Long et avait été le seul élève de Samson François, mais surtout ses qualités de fin musicien étaient d’emblée présentes, sous la virtuosité fulgurante. Nous cheminerons dans ce coffret qui mélange parfois les 33 tours d’origine sans tenir compte des dates. La prise de son Decca est excellente et le soigneux transfert numérique respecte le souffle d’origine. De manière intemporelle, le piano est très charnu et présent, à la limite de la saturation avec une très bonne spatialisation dans les concertos. Nous retrouvons ainsi les qualités de chaleur des 33 t d’origine. 
Dès le début, dans le concerto pour piano de Schumann la direction passionnée de Kurt Masur surprend. L’orchestre vrombit et Bruno Rigutto est au diapason de cette version, probablement la plus romantique que nous connaissons de ce concerto. Puissance, délicatesse, nuances riches et couleurs infinies sont un souci constant du chef comme du pianiste. La variété des touchés, jamais durs, permet une lisibilité parfaite des traits les plus ardus. Cette entente au sommet entre musiciens est un vrai bonheur! Et l’Orchestre National de France est au sommet. Le très rare Konzertstück en sol majeur op. 92 est comme coulé dans la même passion. C’est tout à fait enthousiasmant! La Fantaisie en ut majeur qui complète le CD est magistrale de tension-détente. Ainsi se confirme une science des nuances et des couleurs qui permet de créer à l’instant les atmosphères si opposées de Robert Schumann. En allant vers le CD 5 écoutons d’autres pièces de Schumann. La virtuosité la plus diabolique, (on sait que Schumann n’est pas aisé pour les doigts), sert l’expression à chaque moment. Eusebian et Florestan dialoguent avec une admiration réciproque. Notre préférence va à une suite sublime de poésie des scènes d’enfants, rendues à une sorte d’évidence. Des pays lointains et Rêverie sont des joyaux purs, simples et profonds à la fois. Remarquons que Decca a bien fait les choses qui indexe chaque scène. Faire peur est un modèle de surprises renouvelées et quelle technique fulgurante! Les quatre Lizst qui complètent le disque tiennent en peu de mots: virtuose autant que peintre et poète. Et quel sens aigu de la déclamation dans un Sospiro et le 123è Sonnet de Pétrarque. 
Trois CD nous permettent de déguster le Chopin de Rigutto que le monde entier apprécie. Il y peu a dire tant tout sonne naturel, poétique et évidant. Chopin est présent sous ses doigts tel que nous le rêvons. Techniquement impeccable, riche en nuances et en couleurs, avec force sans mièvrerie le piano de Rigutto offre un Chopin idéal. La précision n’exclut pas un rubato exquis et la rigueur se marie à la poésie. Le deuxième concerto et la grande polonaisebénéficient de la direction exacte de Louis de Froment. Mais c’est le récital de 1975 avec quatre polonaises, deux nocturnes et la fantaisie en fa mineur, celui qui a été sa carte de visite la plus appréciée, qui reste notre préférence. Les valses sont pourtant bien séduisantes également. 
Les trois derniers CD complètent le portrait d’un pianiste qui ne s’est pas laissé enfermer dans un répertoire, fusse Chopin. Les concertos de Haydn en sol et ré majeur avec J. P. Wallez séduisent par une élégance de tous les instants, une énergie communicative et surtout une entente parfaite entre soliste, chef et orchestre. Le style et le bon goût de ces interprétations les rendent très attachantes. 
Du concerto en sol mineur de Dvorak Rigutto et le chef Zdenek Macal avec l’Orchestre Philharmonique de Radio France proposent une version nuancée et racée. Le concerto roi, le premier concerto pour piano de Tchaikovsky avec l’Orchestre Philharmonique de Monte Carlo dirigé par Yuri Ahronovitch est d’une précision et d’une élégance peu habituelles. Le bon goût du pianiste lui évite bien des écueils et les moments de grande douceur sont des merveilles (l’Andantino!). Ferme et pondéré, le jeu de Rigutto, sans rien lâcher de la virtuosité, sait rester celui d’un poète quand tant d’autres tapent fort. La précision des derniers traits, parfaitement lisibles et articulés, convaincra les plus difficiles. Cette version du bon goût aère un concerto parfois trop lourd. Le dernier CD comprend la septième sonate de Prokofiev et la sonatine de Ravel et l’Alborada Del Gracioso. Le toucher percussif dans Prokofiev évite toute dureté. La mise en valeur des harmoniques souvent surprenantes est passionnante. Et la précision rythmique du final laisse sans voix. Le monde du piano de Ravel est abordé avec gourmandise. Rigutto semble comprendre chaque climat, chaque nuance du piano de Ravel. Il manque un Debussy pour compléter le portrait. Et tant d’autres œuvres pour rendre hommage à cet artiste complet… mais le coffret recèle des trésors, alors ne cédons pas aux regrets et dégustons ces très belles interprétations d’un poète du piano. 

Hubert Stoecklin

DECCA – Coffret 8 CD. Enregistrements de 1968 à 1978. 

Publié le 27/11/2013 à 16:00, mis à jour le 26/01/2019 à 19:35.

JULIA KOGAN à la russe

Troïka

Poèmes en musique

Julia Kogan, soprano
St. Petersbourg Chamber Philharmonic
Jeffery Meyer

Les Russes, descendants de Pierre le Grand, sont amateurs de musique, de poésie et de langues étrangères jusqu’à la folie. 
Julia Kogan, soprano colorature russe installée en Midi-pyrénées, est nourrie à cette Europe de l’excellence. Elle a, avec les courageux créateurs du label Rideau Rouge, monté un projet discographique digne de ce rêve russe avec de nombreuses complicités artistiques. Trois cycles de poèmes, trois compositeurs, trois langues: Troïka puissance 3. 

Les jeux subtils entre langues et musiques sont dignes des défis des salons racés de la plus belle aristocratie slave et ressemblent à des gages donnés par une reine en son boudoir d’hiver. Les mêmes poèmes, sont ainsi chantés tour à tour chacun dans sa langue car tant Joseph Brodsky que Vladimir Nabokov ont écrit des poèmes dans leur langue natale et ont su les traduire en anglais. Ainsi le premier cycle, «There» sur une musique tonale riche en subtiles surprises de Eskender Bekmambetov permet de déguster un alliage subtil entre vers et notes passant entre les deux langues avec facilité. Julia Kogan dont la voix limpide et belle se joue des suraigus arrive à dire les textes avec une étonnante lisibilité en poétesse enchanteresse. Le cycle «Sing poetry» est plus disparate car six compositeurs se partagent trois poèmes de Nabokov. Selon une alternance russe-anglais, compositeurs russes et américains ne connaissant pas le travail de l’autre, s’amusent. Le résultat est brillant, plein de contrastes, les images poétiques naissent pour les yeux par les oreilles. 
Le troisième cycle «Caprice étrange» rend hommage à la langue française tant aimée en Russie. La compositrice Isabelle Aboulker met en musique Pouchkine, Lermontov et Tioutchev avec intelligence et sensibilité. 

Le St. Petersbourg Chamber Philharmonic est un véritable partenaire talentueux pour cette aventure si originale. Le résultat est enthousiasmant et que l’auditeur prenne la peine de suivre les textes ou de se laisser porter par la voix si ductile et l’orchestre habile et absorbe la poésie pour elle même, le plaisir est immense. Seul un hiver rigoureux au moment de la découverte de ce Cd nous a empêché de vous donner envie de l’écouter, en raison de sa pochette neigeuse glacée. Avec le printemps qui s’installe la poésie de l’hiver est plus entraînante. 
La prise de son très naturelle, le livret trilingue et la traduction des textes ajoutent au plaisir de déguster cette proposition richement présentée. Souhaitons longue vie à Rideau Rouge avec des projets musicaux si beaux et originaux dans une réalisation de qualité. L’art du chant et du dire, la richesse de la voix de Julia Kogan sont ceux d’une grande dame. 

Hubert Stoecklin

Un CD Rideau Rouge Records. RRR003. Durée 65’. 

Orlando en vidéo c’est magnifique !

Orlando Furioso

Vivaldi

Vivaldi au sommet: Orlando Furioso magnum!

Grâce à la «Vivaldi édition» et ses nombreuses splendeurs réhabilitées, nous pesons nos mots: Orlando Furioso nous apparaît absolument comme le meilleur Opéra du Prêtre Roux. La captation de cette version scénique au Théâtre des Champs Elysées est totalement à la hauteur de la partition funambulesque de Vivaldi. La distribution est triée sur le volet. Trois changements de distribution sur sept rôles depuis la version discographique d’excellence de 2004 enrichissent encore la dramaturgie du livret. Les chanteurs sont magnifiques, prouvant la naissance d’une véritable école de chant vivaldienne: roulades, vocalises, récitatifs haletants, soupirs languides, tout est parfaitement réalisé. Marie-Nicole Lemieux en Orlando a encore gagné en force et la scène lui permet de décupler l’énergie et la folie du rôle, car son jeu épouse les colorations et la puissance de son chant. La voix est agile, répond à chaque inflexion et peut tout ce qu’un gosier humain ose en chant lyrique, c’est inouï. Le personnage est criant de vérité en sa silhouette trapue, barbue et chevelue, très civilisée au début, puis sans limites, ses mouvements si vrais construisent un personnage qui compte. Le jeu de la folie qui domine les deux derniers actes est varié et permet de comprendre l’immense douleur mélancolique du chevalier que l’Amour pour Angélique a transformé en bête. Si Orlando est saisissant, autant vocalement que scéniquement, l’Alcina de Jennifer Larmore ne lui cède en rien. La cantatrice américaine émaciée et vive a un visage et une voix si expressifs que le personnage de la magicienne en sa beauté trouble et sa monstruosité inhumaine est construit à la perfection. Les registres contrastés de la voix répondent, entre beauté et laideur, à son visage tour à tour gracieux et carnassier. Les autres rôles frôlent l’idéal, avec des chanteurs-acteurs que costumes élégants et maquillages subtils font évoluer, la souffrance marquant les visages autant que l’habillement. Veronica Cangemi gagne en intensité au fil de l’opéra, Kristina Hammarström sait incarner les deux facettes de Bradamante, intransigeante et amoureuse éperdue avec sa voix d’airain. Philippe Jaroussky dépasse son émission sucrée et prend de l’épaisseur dramatique au fil des actes, ce qui n’était pas gagné. Romina Basso est un Medoro attachant et Christian Senn, seule voix d’homme grave, fait sensation par son autorité en Astolfo. Le décor à son tour traduit l’évolution psychologique des personnages comme dans les rêves freudiens. La sobriété et l’intelligence de tout le dispositif scénique, la richesse du jeu d’acteur font de ce spectacle l’un des plus aboutis depuis longtemps. Le cast scénique a réalisé un travail d’équipe très abouti. Pierre Audi pour la mise en scène, Willem Bruls pour la dramaturgie, Patrick Kinmonth pour des décors et costumes somptueux d’intelligence, et les lumières audacieuses de Peter Van Praet, construisent une ambiance crépusculaire évoquant à la perfection la mélancolie qui envahit le héros et le salon d’Alcina. La captation vidéo est musicale en diable. Le noir envahit la scène, la nuit dorée devient lugubre et les briques noires du mur de fond de scène signent le terme ultime du voyage théâtral en folie majeure. L’Ensemble Matheus est splendide, le continuo très varié est athlétique. La direction de Jean-Christophe Spinosi est comme galvanisée par la scène. 
Penser qu’une telle intensité et une telle virtuosité sans failles sont obtenues sur scène tient du prodige tant on perçoit les risques fous pris par le chef, ses musiciens et ses chanteurs. Les Dacapo sont variés avec une poésie rare, parfois sur le fil d’une vocalité débridée. 
Un DVD indispensable pour tout amateur d’opéra et de théâtre, novice comme amateur le plus exigeant. 

Hubert Stoecklin

1 DVD naïve, enregistré en mars 2011

Tamestit et Sokhiev magnifient Berlioz

Un beau et rare programme de musique Française

Tugan Sokhiev est un chef qui sait respecter son public et aime son orchestre et son public. Et ce public a été heureux du programme d’un concert « tout français » et l’a prouvé par une salle pleine et des applaudissements nourris. Il est fondamental pour l’Orchestre National du Capitole de cultiver ses racines. Car ne l’oublions pas, la discographie laissée par Michel Plasson à sa tête et récemment rééditée en coffret chez EMI, ainsi que les nombreux concerts de musique française de par le monde depuis des décennies prouvent combien cet orchestre a tout ce qui en fait un orchestre français dans les meilleures qualités de couleurs et de fraîcheur. Ainsi ce soir a été un hommage au travail de longue date initié par Michel Plasson et une proposition d’œuvresrares au public toulousain, élargi ce soir à celui de MEDICI TV pour un deuxième concert en direct après un programme russo-germanique de haut vol. Mais c’est un peu au détriment de la gloire du chef, qui ne brille pas à son zénith dans un répertoire dont il ne maîtrise pas encore tous les enjeux. Mais c’est aussi cela le travail d’équipe, ne pas tirer la couverture à soi et permettre aux autres de s’exprimer et de les aider à briller. C’est un peu ce qui a eu lieu ce soir avec un chef généreux, prenant des risques. Déjà avec ce placement qui met les contrebasses au fond à gauche l’impact du soubassement grave est différent mais là ce sont même les timbres qui ont été comme rendus plus irréguliers avec des cordes pas toujours lisses (et même très agressives dans le final de Harold), des cuivres abruptes se laissant aller à tuber certains sons, même les cors ont eu un coté rustique. Un orchestre plein de romantisme sonore, en somme, évocateur de celui de Berlioz en 1834.

De la suite de Massenet, rien de vraiment inoubliable ne restera avec ce merveilleux de commande aux effets faciles. L’orchestre rutile et caracole et la vivacité l’emporte. La direction est amusée et distribue les cartes afin de construire un kaléidoscope à la fois pompier et irrésistiblement kitsch. Un hors d’œuvre riche en épices.

La symphonie de Bizet, unique et datant de sa fin de formation (il avait 17 ans !), garde un charme tout particulier tant la vivacité et la lumière en sont claires. Tugan Sokhiev accentue les tempi. Le premier mouvement est comme sage et sûr de lui, développant courbes et nuances à l’envie. Les pizzicati sont légers, les bois souplement articulés et les couleurs sont constamment tendres. Le rythme rebondit et avance sans arrêt intempestif ; même les appels des cors sont porteurs de mouvements allants. C’est le deuxième mouvement, au tempo étiré, qui offre la plage de rêverie attendue, bouleversante à un niveau bien plus haut que celui de la convention. Le hautbois est hallucinant de longueur de souffle et de poésie. Les autres mouvements passent agréablement sans toutefois atteindre un tel moment d’émotion. La rapidité du final sert la virtuosité de l’orchestre au détriment de la précision des détails. Mais l’humour et la tendresse sont bien présents dans la direction de Tugan Sokhiev et cette version de la symphonie de Bizet permet d’en découvrir des beautés encore ignorées.

Harold en Italie débute avec le premier mouvement évoquant Lord Byron en de sombres Abymes et ses cimes étincelantes. Antoine Tamestit est un altiste de grande sensibilité, à la musicalité délicate et passionnée. Son engagement physique dans cette partition bien plus subtile que virtuose est un régal. Les nuances sont adroitement amenées (la seconde exposition du thème semble un songe) et tout l’univers romantique se déploie sous ses envolées lyriques. Les sonorités fauves et chaudes de l’altiste sont un enchantement. Le deuxième mouvement est un peu trop sage et comme privé d’émotion, la marche des pèlerins manque ainsi un peu d’intériorité. La sérénade fait penser à quelque fête paysanne avec des sonorités et des phrasés un peu prosaïques du plus bel effet. Le final est tonitruant avec des brigands inquiétants et violents, une vraie orgie de monstres furieux ! Tugan Sokhiev se révèle grand coloriste. L’énergie ne manque jamais dans cette pièce au  romantisme échevelé, mais une forme depoésie est parfois oubliée à l’orchestre, alors qu’Antoine Tamestit est engagé dans une interprétation sensible et musicalement pleine de subtilités, toujours à l’écoute d’un orchestre dont il semble admirer les sonorités richement variées.

Fête est faite à Antoine Tamestit, un altiste si doué, qui dans un bis admirable de sonorité pleine et de phrasés subtils séduit un public enthousiaste autant que ses collègues de l’orchestre.

Une soirée festive toute à l’honneur de la musique française en sa variété et sa richesse, même si ce n’est pas le répertoire le plus à même de mettre en valeur toutes les qualités de Tugan Sokhiev.

Hubert Stoecklin

Toulouse. Halle-aux-Grains. 13 janvier 2012. Jules Massenet (1842-1912) : Suite n° 6 pour orchestre, Scènes de féerie. Georges Bizet (1838-1875) : Symphonie en ut. Hector Berlioz (1803-1869). Harold en Italie, symphonie avec alto obligé, op.16. Antoine Tamestit : Alto.

Orchestre National du Capitole de Toulouse. Direction : Tugan Sokhiev.

Photos : DR

Tugan Sokhiev et Toulouse accord parfait

Tugan Sokhiev et l’Orchestre national du Capitole en osmose

Tchaïkovski – Shostakovich

Tchaïkovski: 5° symphonie
Shostakovich: ouverture festive

Dans le paysage orchestral international l’orchestre du Capitole de Toulouse sous la direction de son chef aussi jeune que charismatique gravit les échelons. Dans un standard international qui refuse les individualités trop fortes c’est un peu l’exception qui confirme la règle. Il y a un son Sokhiev à Toulouse qui se développe avec un parfum rare. Tradition acquise de haute lute grâce à Michel Plasson dans le répertoire français qui lui va comme un gant, l’orchestre peut compter à présent sur le Russe Tugan Sokhiev qui vivifie ses troupes au point de ne rien perdre de cette qualité française (les cordes un peu vertes, les bois sublimes et jamais lourds, les cors aériens) et de rajouter force et puissance, rigueur rythmique et couleurs plus rutilantes. Cet enregistrement n’a qu’un défaut, la pingrerie du minutage. Lorsqu’un chef et un orchestre font de la musique ainsi et que la prise de son permet d’en déguster le tout et le détail avec cette précision, l’auditeur en voudrait bien d’avantage… 

Car si les excellentes versions de la cinquième symphonie de Tchaïkovski ne manquent pas, celle-ci est à mettre à part et mérite une écoute attentive. Dès les premières mesures du choral initial dans le grave des clarinettes soutenues par les cordes, le phrasé, les couleurs et la manière d’avancer comme dans un récitatif d’opéra aiguise l’oreille. Tout ira ensuite comme par évidence, les tempi semblent aveuglants, le poids exact de chaque section s’articule à l’ensemble pour une construction opératique pleine de poésie et de sentiments vrais. La Dame de Pique est évoquée avec la thématique du destin et de l’amour en lutte. L’orchestre partage avec le chef une vision idiomatique évoquant le Marinskii. Mais la fraîcheur si française de l’orchestre évite tout le pathos que des générations on cru devoir rajouter à cette partition pour la rendre plus virile. Tugan Sokhiev et l’Orchestre du Capitole rendent à Tchaïkovski sa poésie intrinsèque et sa sensibilité fine autant que sa violence. Les subtilités d’orchestration sont mises en lumières et les dynamiques sont savamment dosées avec des piani divins. Les couleurs de l’orchestre irradient et certains solistes sont magiques, le cor de Jacques Deleplancque fera défaillir plus d’un auditeur au début de l’Andante Cantabile et le relais du thème par le hautbois, la clarinette puis tout l’orchestre est un chant d’amour transfixiant (les violons qui s’en emparent avec les contre-chants des cuivres… ). La valse trouve avec Tugan Sokhiev son tempo exact et sa grâce poétique se déploie avec élégance sous cette battue souple et précise à la fois. Quelle leçon de rubato d’orchestre! Le final démarre avec le thème déclamé en scansion avant de se développer dans une forme toujours plus large. La construction est magistrale pour nous amener à percevoir le poids du destin ici plus sarcastique que tragique, et à l’accepter. 

Afin de ne pas nous laisser sur cette fin si dramatique Tugan Sokhiev nous offre un petit bijou comme Shostakovich pouvait en écrire, aussi brillant que malicieux, voire moqueur, en apparence facile et plein de subtilités d’orchestration. L’humour si particulier de Shostakovich dans cette ouverture festive trouve en Tugan Sokhiev et son Orchestre du Capitole des interprètes inspirés aussi virtuoses sur la forme que profonds dans la compréhension des dessous de cette fête imposée en une période si sombre. 
Un nouveau superbe enregistrement d’un chef et d’un orchestre en parfaite osmose pour notre plus grand bonheur. Quatrième opus chez Naïve de Tugan Sokhiev et son orchestre plus que prometteur. À partager sans modération. 

Hubert Stoecklin

1 CD Naïve. Durée: 51’32. Enregistré à Toulouse en juillet 2010. 

Publié le 04/01/2012 à 08:58, mis à jour le 26/01/2019 à 19:35.

Un sage déluge

Il Diluvio Universale

Michelangelo Falvetti

Oubliée depuis trois siècles cette partition bénéficie des soins attentifs d’une édition de qualité et d’une interprétation engagée et solide. Le festival d’Ambronay est tout à son affaire, fidèle à sa mission de diffusion d’œuvres rarissimes et de soutien de jeunes artistes. Le bouillonnant Leonardo Garcia Alarcon, qui a le vent en poupe, dynamise tous les artistes afin de défendre cette partition. L’orchestre est de petite taille mais suffisamment varié pour stimuler l’écoute. Les voix sont très belles pour la plupart avec une mention particulière pour Evelyn Ramirez Munoz, contralto au timbre profond et à l’autorité vigoureuse, qui en Justice Divine saisit l’auditeur dès sa première intervention. Les vocalises sont bien en place, pleines de vigueur dans son air de colère. Rad, la femme de Noé est une très agréable voix de soprano, fleurie et harmonieuse. Mariana Florez est un nom à suivre car elle sait utiliser sa belle voix avec sensibilité. Son duo avec Noé et l’introduction habile des percussions de Keyvan Chemirani est la plus belle page de la partition en sa tendresse aimable. Les autres chanteurs, dont trois sortis du chœur, sont efficaces. Le Chœur de Chambre de Namur est magnifique, mais ne bénéficie pas d’un grand moment choral digne de son talent et l’idée de faire crier certains chanteurs pour évoquer la terreur de la mort imminente n’est pas réussie. Mais la partition permet-elle une émotion en rapport avec le thème? Car en quoi ce Michanlegelo Falvetti mérite-il une résurrection pour son oratorio en forme de fable? La musique ne dépasse pas l’habileté et la dimension dramatique est peu compatible avec notre vision des catastrophes naturelles (Il ne s’agit pas moins de la destruction de l’humanité!) Ainsi la distanciation induite par une écriture dansante (la nature humaine a un air joyeux en acceptant la mort comme punition juste) exige une écoute dégagée du sens. On a le droit aujourd’hui, de ne plus croire en ce paradis promis, préférable à la vie réelle… Ni aux remerciements pour une «punition juste», quand il s’agit de la mort… 

Ainsi nous bénéficions d’une belle réalisation pour une œuvre agréable mais peu compatible dramatiquement avec une vision contemporaine, éloignée des fables religieuses. 
Cet enregistrement réalisé dans le centre culturel de Jujurieux, bénéficie d’une acoustique claire et d’une belle prise de son. 

Hubert Stoecklin

1 CD Ambronay Editions

Bruno Montovani au Novelum

Mantovani en chef et compositeur au Festival Novelum

écrit par Hubert Stoecklin 23 novembre 2011

Tugan Sokhiev a un répertoire bien vaste, mais il sait passer la main. Ainsi Bruno Mantovani, compositeur en résidence, a donc dirigé ce soir ce concert dans le cadre du festival Novelum.

Le début du concert a permis de déguster, dans un Allemand limpide, le très beau texte de Richard Dehmel. Le récitant, Thomas Niklos, a su avec tact et hauteur d’âme rendre cette poésie noble et bouleversante sans pathos superflu. La longue pièce lyrique de Schoenberg est ensuite le commentaire de ce poème à la gloire de l’amour dépassant le simple narcissisme pour s’ouvrir à accueillir la femme aimée et le fruit de son amour désespéré pour un autre. Pièce « facile » pour découvrir le monde de Schoenberg elle est une des plus connues du chef de file de l’école de Vienne. Tout y est lyrisme et ascension. La grande satisfaction vient de la belle sonorité de toutes les cordes, véritablement survoltées. Dans sa version pour grand orchestre à corde, ce sextuor prend une dimension cosmique. Les moments de subtile écoute entre les solistes du quatuor à corde et particulièrement les duos violon-alto, (ah la sonorité exquise de Geneviève Laurenceau !), ont été particulièrement séduisants. Ces passages entre grand orchestre et moments solistes ont été parfaitement dosés par Bruno Mantovani. Pourtant les références à Wagner et Mahler sont nombreuses dans ces pages. Rien que le début évoque le prologue de l’Or du Rhin, plus tard c’est Parsifal qui est imaginé ou le lyrisme de la deuxième symphonie de Mahler. Le parti pris de direction limpide et froide rend hommage à la perfection formelle qui rencontre la perfection instrumentale des cordes de l’orchestre du Capitole, sans l’émotion poétique attendue.

Le concerto pour Clarinette basse de Mantovani, daté de 2003, est créé à Toulouse en début de deuxième partie du concert. Cette partition veut rendre hommage à Schubert, plus exactement au piano des lieder de Schubert. Avouons que les références étaient bien cachées pour votre serviteur, amoureux de Schubert et ses lieder… pas plus la forme que l’esprit, ne nous ont rappelé le compositeur de lieder si prolixe… Cette partition virtuose demande des trésors d’intelligence musicale au soliste. L’orchestre lui, semble plus discrètement sollicité, même si les échanges entre le soliste et les groupes d’instruments sont parfois intéressants. Toutes les « modernités », datant pourtant des expérimentations du XX° siècle, sont utilisées. La capacité percussive des clefs, l’utilisation du souffle pour claquer les sons, les quarts de tons, l’utilisation des harmoniques. Le jeu d’Alain Billard est sidérant de calme et d’assurance entre toutes ces possibilités de l’instrument. Les sonorités variées sont fascinantes, mais l’impression générale est que la beauté du son noble et franc de l’instrument n’est pas suffisamment présente, alors que justement c’est probablement l’un des éléments les plus schubertiens. La violence et la dépression générale émanant de l’oeuvre n’est pas non plus une caractéristique de notre cher Frantz Schubert, qui dans les moments les plus sombres de son existence n’a cessé de faire bonne figure. Les moments les plus riches nous ont semblé ceux ou les harmoniques de la clarinette basse rencontraient celles d’autres familles de l’orchestre, tout particulièrement les cuivres.

Pour terminer le programme c’est une partition rarissime de Bartok que le public a pu découvrir. Ce prince de bois est une partition de ballet réduite ce soir en sa suite pour orchestre. Le souci du chef n’a jamais été de rendre à ces pages leur dimension théâtrale ou dansante. La mise en place a été impeccable, les nuances assourdissantes ou subtiles, mais jamais la moindre intention dans cette direction centrée sur la beauté du son. Mantovani n’est pas un chef au sens de celui qui raconte, donne la direction d’une œuvre. Il sait mettre en place une très belle alchimie de sons mais sans vraiment s’occuper du sens à leur donner. C’est donc une première découverte de cette riche partition qui sous une autre baguette (suivez mon regard) auraient su mêler cette perfection formelle au théâtre et à la danse, contenus dans cette musique faussement grotesque. Il y a du drame là-dedans, celui d’une époque de guerre tragique et d’un compositeur abattu, car la partition date de 1914 à 1916. L’orchestre a sonné merveilleusement et a été d’une virtuosité parfaite, les percussions tout particulièrement avec un tout jeune timbalier sidérant de vivacité. L’orchestre du Capitole a su assurer pleinement les exigences de la partition et se montre digne de son classement parmi les trois meilleurs orchestres Français paru dans Figaro. Reste en Bruno Mantovani, un chef en devenir et un compositeur déjà impressionnant. Le public a été généreux dans ses applaudissements prouvant sa capacité à  revoir cette musique, au final pas si moderne à ses oreilles.