La Damnation de Faust au sommet

Compte rendu concert. Toulouse. Halle-aux Grains, le 22 février 2019. Hector Berlioz. Laho. Koch. Relyea. Véronèse. Choeur et Orchestre National du Capitole.

Une Damnation de Faust Grandiose.

C’est la troisième fois que Tugan Sokhiev dirige cette oeuvre à la Halle-aux-Grains depuis 2010. Il aime la musique de Berlioz et cette Damnation tout particulièrement. Dans le cadre de cette première saison des Musicales Franco-Russes et pour en assurer l’ouverture « en grand », il nous était promis beaucoup. Et nous devons admettre que le pari fut tenu. Tugan Sokhiev a progressé encore dans sa compréhension de Berlioz. Il assume la richesse des parties orchestrées touffues, comme la délicatesse des moments magiques (les Sylphes). Le discours dramatique était déjà là en 2010 dans un souffle puissant. Il est ce soir plus nuancé et plus subtilement construit. Chaque numéro conserve une conception dramatique s’articulant précisément avec le précédent et le suivant. Le drame avance, l’humour est présent rendant plus pathétique la mélancolie de Faust puis le désespoir de Marguerite. L’orchestre du Capitole est royal. Les bois hallucinants de présence et de liberté ( la flûte de Sandrine Tilly ! ) , les cordes sublimes : altos ambrés (et quel solo de Dominique Mujica ), violons de lumière et violoncelles de mélancolie. Et le cor anglais de Gabrielle Zaneboni, double de l’âme de Marguerite, ne peut s’oublier. Le choeur du Capitole et la maitrise sont d’une présence dramatique parfaite avec une puissance enviable et de très belles nuances. Juste une diction plus audible aurait été appréciable. mais quelle présence dans chaque intervention ! La distribution, redoutable, est absolument parfaite.

Marc Laho est un Faust noble et élégant d’une ligne vocale princière. Le timbre est magnifique rond et chaud. La terrible tessiture ( dépassant le contre-ut ) ne se remarque pas , il est à l’aise sur tout son ambitus ! Et le texte est vécu avec beaucoup d’intensité et dit avec beaucoup d’intelligence. Méphistophélès est un rôle plus complexe encore car il a plusieurs facettes. Le canadien John Relyea a la présence attendue, et la voix parfaite. Longue tessiture et timbre riche en harmoniques sa voix se déploie sans effort et sa diction est également un régal; il campe un diable tour à tour moqueur, séduisant et inquiétant. Le rôle très court de Brander exige pourtant un chanteur-diseur hors pair. Julien Véronèse est parfait : voix sonore et texte clair. Sophie Koch que le public a eu la plaisir de retrouver n’était pas prévue et elle remplace la défaillance de sa consoeur.

Le public toulousain connaît bien et aime Sophie Koch qui a offert nombres personnages marquants au Capitole dont une Margaret du Roi d’Ys inoubliable, un Néron étonnant, un Octavian élégant et une Dorabella de rêve. Elle offre ce soir une extraordinaire Marguerite proche de la perfection. D’abord une présence illuminée de l’intérieur et une sorte de modestie caractéristique du personnage. La voix est superbe de timbre mais surtout projetée avec naturel et élégance. La diction est absolument limpide. L’art du chant est délicat mais sans effets et toujours d’une musicalité délicieuse. Le duo avec Marc Laho est une apothéose de naturel élégant. Son «d’amour l’ardente flamme» est phrasé merveilleusement, habité jusqu’au bout des phrases et Tugan Sokhiev sait animer avec art comme assouplir la pulsation. Un grand moment de musique comme suspendu hors du temps. Le final avec cette cavalcade diabolique, ces choeurs incroyablement puissants, est nuancé à souhait avec des contrastes terribles comme Berlioz les a souhaités. Avec une puissance incroyable Tugan Sokhiev maîtrise la construction saisissante dans un crescendo que rien ne retient et qui aboutit sur des coups de boutoir. Méphisto constate son échec avant cette apothéose céleste que le choeur de femmes puis la maîtrise du Capitole avec une lumière délicate nous offrent avec bonté et pureté. L’orchestration éthérée de Berlioz ainsi réalisée tient vraiment du miracle attendu
Chef inspiré, orchestre somptueux, choeurs puissants, et solistes aussi bons chanteurs que parfaits diseurs, le sacre de Berlioz promis a bien eu lieu. Quelle oeuvre somptueuse ! Vivat Berlioz, Vivat Toulouse, Vivat Sokhiev ! Cette saison Franco-Russe débute au firmament ! Et la suite est prometteuse.
Hubert Stoecklin

Compte rendu concert. Toulouse. Halle-aux Grains, le 22 février 2019. Hector Berlioz (1803-1869) : La Damnation de Faust, légende dramatique en 4 parties. Marc Laho, Faust ; Sophie Koch, Marguerite ; John Relyea, Méphistophélès ; Julien Véronèse, Brander ; Choeur et Maîtrise du Capitole, chef de choeur, Alfonso Caiani ; Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Tugan Sokhiev, direction.

Tugan Sokhiev Fan de Star Wars quel voyage !

STAR WARS à Toulouse grace à TUGAN SOKHIEV

Star Wars à la Halle aux Grains et Tugan Sokhiev nous fait décoller avec ses musiciens

écrit par Hubert Stoecklin

Compte-rendu concert.Toulouse. La Halle-aux-Grains,les 19 et 20 décembre 2018. John Williams (né en 1932) et Michael Giacchino (né en 1967): STAR WARS musique de la Saga de Georges Lucas. Orchestre National du Capitole de Toulouse. Tugan Sokhiev, direction.

Avec Tugan Sokhiev le public décolle dans l’univers de Star Wars

Deux concerts événements à Toulouse probablement uniques en France car entièrement consacré à la musique de Star Wars. John Williams est un immense compositeur dont la science et le génie dépassent la seule musique de film. La qualité des partitions écrites pour Star Wars lui a valu l’admiration du monde entier  et une célébrité intergalactique.

Onct Star Wars

Le jeune Michael Giacchino a emboité les pas de son ainé avec admiration et respect de son style mais pas avec le même génie mélodique ou rythmique dans Rogue One. Les concerts  ont donc été entièrement consacrés à la musique de Star Wars en passant par tous les opus ou presque. Il manquait en tout cas le 3 qui réclame très souvent des chœurs. Et ce sera ma demande devant le succès inouï et l’excellence du résultat. Que le prochain concert SW soit bientôt fait avec le chœur du Capitole. Car les partitions de John Williams avec  chœur, très spectaculaires dans l’épisode 3,  sont toutes également très belles. Le succès a été gigantesque, 2 concerts hors abonnement  à guichets fermés, dans la salle des générations mêlées, des petits enfant aux grands parents quatre générations de fans de Star Wars se sont régalés. Le public de la Halle-aux-grains a été rajeuni de 40 ans avec un grand nombre d’enfants tous attentifs parfois bouche bée. Et oui ce public nouveau pour l’orchestre est son avenir. Il ne sera pas possible à ce nouveau public d’oublier l’excellence de l’orchestre du Capitole et la passion avec laquelle ils l’ont jouée sous la direction miraculeuse de Tugan Sokhiev. La musique de John Williams encore plus émouvante et plus belle que dans les enregistrements enregistrés sous la baguette du compositeur.

John Williams

Pour en savoir d’avantage sur ces deux concerts l’émission d’Eric Duprix à la minute 27’20 » de son émission Mélomanie op.57 reviens sur eux, et j’y étais !<figure><iframe src= »https://www.radiopresence.com/embed-article49667.html » width= »100% » height= »330″></iframe></figure>

Radio Presence

Enfin pour en savoir plus sur la richesse du mythe et les personnages voici le lien vers le livre que j’ai co-écrit sur la Saga de Georges Lucas . Star Wars au risque de la psychanalyse: Dark Vador un adolescent mélancolique.

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Bonnes fêtes ! Que la force soit avec  chacun !

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Klaus Mäkelä à Toulouse

COMPTE RENDU, concert. TOULOUSE, le 8 déc 2018. Lopez. Korngold. Stravinski. Akiko Suwanai. Orch Nat du Capitole / K Mäkelä.

makela klaus maestro classiquenews concert review

COMPTE RENDU, concert. TOULOUSE, le 8 déc 2018. Lopez. Korngold. Stravinski. Akiko Suwanai. Orch Nat du Capitole / K Mäkelä. Parmi les chefs invités par l’Orchestre du Capitole, il y en a de toutes sortes. Ce n’est pas fréquent qu’un chef aussi jeune, 23 ans , fasse une impression aussi consensuelle et évidente sur d’autres qualités que la jeunesse. Le très jeune chef finlandais Klaus Mäkelä est déjà un très grand chef. Il est nommé à Oslo l’année prochaine, hélas pour le reste du monde car il sera très pris et a dû renoncer à des engagements (dont deux concerts à Toulouse prévus la saison  prochaine). Les génies de la baguette sont rares et les plus audacieux ont su se l’attacher. Qu’apporte ce chef de si génial ? Une autorité bienveillante et naturelle, des gestes très clairs et dont la souplesse révèle une belle musicalité. Cet artiste est également un violoncelliste de grand talent ! La précision de la mise en place, la clarté des plans sont sidérantes.

Klaus Mäkelä, jeune maestro superlatif
Le génie n’attend pas le nombre des années

Il encourage l’orchestre et ne le bride pas. Il faut dire que l’Orchestre du Capitole atteint un niveau d’excellence qui permet à un chef musicien d’atteindre de suite des sommets.

La première pièce du concert est une nouveauté pour le public comme pour l’orchestre, une pièce en forme de poème symphonique de Jimmy Lopez. La difficulté est comme un jeu entre le chef et l’orchestre qui dans une véritable flamboyance de chaque instant nous régale. Pourtant le propos du compositeur est polémique car il parle de l’esclavage qui a conduit les victimes à inventer des instruments et un style musical avec les moyens du bord. L’homme est incroyablement créatif dans l’adversité et la souffrance. Ainsi en fine suggestion plusieurs  instruments à percussion ont intégré ceux d’un grand orchestre symphonique gagnant ainsi leurs titres de noblesse. La mâchoire d’âne étant la plus singulière et la plus emblématique de ce génie humain dans le malheur. Magnifique œuvre mettant donc en valeur tous les pupitres de l’orchestre et la technique impeccable des musiciens et du chef. Les rythmes populaires intégrés permettant rubato et swing à l’envie.

suwanai akiko concert critique classiquenews 2018 2012

Soliste invitée,  la violoniste Akiko Suwanai, toute d’élégance féminine bleutée en une robe de ciel étoilé,  a auréolé la salle de son charme. Le violon dont elle joue a appartenu à un prince, un poète du violon, Jascha Heifetz. Elle retrouve les qualités esthétiques faites de pureté de son, de grain noble du timbre et d’un exquis moelleux des lignes,  comme  le maestro et ce fameux  « Dolphin » de 1714. L’interprétation du Concerto pour violon de Korngold est lumineuse, planante et délicatement phrasée. Tout coule et rien ne fait aspérité. Peut être un léger manque de contraste et d’émotion peuvent diminuer l’intense plaisir hédoniste que le jeu de la violoniste offre au public. En bis, la violoniste offre avec une déconcertante facilité, le final de la Sonate pour violon seul d’Ysaÿ  mêlant Bach et le Dies Irae.

Après l’entracte, le chef dirige avec un réel plaisir communicatif la pièce de Stravinski qu’il préfère, Petrouchka. Il faut reconnaître que son interprétation est marquée par une confiance absolue et une solidité remarquable. Rien ne vient ternir une énergie invincible. L’orchestre du Capitole répond comme un seul à cette direction précise et le résultat est particulièrement lumineux et même éclatant. Chaque instrumentiste est parfait. Il manque juste un peu de farce et d’humour à ce ballet facétieux et même mélancolique en second degré. Pour l’heure, le chef finlandais est tout à son admiration pour cette partition exubérante, haute en couleurs, et pour les qualités de l’orchestre du Capitole très à l’aise dans ce répertoire.
Avec le temps viendront le sens du théâtre et le burlesque que Stravinski a mis dans sa partition qui à l’origine est un ballet.

Un très beau concert qui révèle les qualités d’un véritable génie de la baguette et la confirmation de l’exceptionnelle virtuosité de la violoniste nippone. De son côté, notre Orchestre du Capitole poursuit son excellence comme partenaire idéal des plus grands musiciens.

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Compte rendu concert. Toulouse. Halle-aux-Grains, le 8 décembre 2018. Jimmy Lopez (né en 1978) : Peru Negro pour orchestre ; Erich Wolfgang Korngold ( 1897-1957) : concerto pour violon et orchestre en ré majeur op.45 ; Igor Stravinski (1882-1971) : Petrouchka, scènes burlesques en quatre tableaux ( version de 1947) ; Akiko Suwanai, violon ; Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Klaus Mäkelä, direction. Illustrations : DR, © Mäkelä by Heikki Tuuli

VISITEZ aussi le site officiel de KLAUS MAKELA :
https://www.klausmakela.com

makela klaus maestro classiquenews concert review

Le jeune maestro travaille avec le Turku Music Festival, le Tapiola Sinfonietta. Il est chef principal invité du Swedish Radio Symphony Orchestra, et deviendra à partir de la saison 2020 / 2021 (dès septembre 2020) : directeur musical du Philharmonique d’Oslo / Chief Conductor & Artistic Advisor: Oslo Philharmonic Orchestra – une personnalité désormais à suivre, héritier d’une déjà riche tradition de chef finnois. En particulier dans le cycle des symphonies de son compatriote Sibelius, immense génie symphoniste encore trop peu joué…

Posté sur Classiquenews.com par Hubert Stoecklin

Bach 4, 3, 2 Claviers Chez Erato par David Frey and friends

Le CD du Bonheur : Bach et ses concerti pour 4,3 et 2 claviers

écrit par Hubert Stoecklin 27 novembre 2018 10:38

Le dernier CD de David Fray est peut être son meilleur et certainement mon préféré !

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Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Concerto pour quatre pianos en la mineur BWV1065 ; Concerto pour trois pianos en ré mineur BWV 1063 ; Concerto pour deux pianos en ut mineur BWV 1062 ; Concerto pour deux pianos en ut majeur BWV 1061 ; Concerto pour deux pianos en ut mineur BBV 1060 ; David Fray, Jacques Rouvier (BWV 1065,1063,1061) ; Emmanuel Christien (BWV 1065,1063,1060) ; Audray Vigouroux (BWV 1065,1062) : piano ; Cordes de l’Orchestre National du Capitole de Toulouse. David Fray, direction.

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Enregistré durant l’été 2018 ce CD garde de cette saison la chaleur et la lumière. La beauté de la Chapelle des Carmélites aux plafonds peints resplendissants ont inspiré certainement nos artistes durant l’enregistrement. Car l’Italie est présente dans ce premier concerto pour quatre claviers adapté par Bach avec un génie merveilleux d’un concerto de Vivaldi pour quatre violons. Les pianos sonnent avec énergie, alacrité et un esprit de danse communicatif. La souplesse des cordes, leur allant et leur précision font merveille. C’est l’énergie de David Fray qui a fédéré ce projet de l’amitié et de la filiation. Nous savons l’admiration réciproque entre le maitre et l’élève. David Fray a gravé avec Jacques Rouvier un très bel enregistrement de la fantaisie de Schubert à quatre mains avec son maitre et professeur d’autrefois. Il avance plus loin dans son hommage à son maitre et à ce temps d’apprentissage si fécond au Conservatoire en invitant deux collègues et amis : Audray Vigouroux et Emmanuel Christien.

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Certes chaque artiste a son jeu, ses qualités intrinsèques et sa personnalité artistique mais un petit quelque chose fait lien entre eux. Oui la fine musicalité de Jacques Rouvier, une certaine tenue et une agréable élégance dans leurs jeux ainsi qu’un certain rapport plein de respect à leur instrument sont perceptibles. Il se partagent ensuite les autres concertos à 3 ou 2 pianos avec la même joie communicative et un toucher franc, clair et souple, des nuances délicates et des phrasés dansants. Les cordes de l’Orchestre du Capitole avec Daniel Rossignol en premier violon sont de parfaits chambristes. Précision et élégance sont au rendez vous. Ces œuvres sont jubilatoires et les mouvements lents sont des moments de suspension d’une plénitude réconfortante.

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Ces mêmes concertos ont été donnés en concert à la Halle-aux-Grains le 23 novembre 2018. Le succès remporté est grand et le même sentiment de bonheur se diffuse à la salle entière. Et quel spectacle que ces superbes Steinway en scène !

Les pianistes sont pleins de charme. Le jeu noble de Jacques Rouvier atteint une belle plénitude. Encore plus élégante de geste et ronde de son, Audray Vigouroux est une merveilleuse musicienne. Emmanuel Christien semble déguster particulièrement les échanges chambristes et bien évidemment le jeu de David Fray est brillant et emporte l’adhésion. Ses gestes de direction sont rares, il joue dans tous les concertos, ce sont plus des relances qu’une véritable direction car il est évident que les cordes et les pianistes savent prendre une direction commune, celle de la musique souple et dansée au soleil de la joie.

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Ce concert donné le 23 novembre au profit de la recherche pour le cancer en partenariat avec les Rotary Clubs de Midi-Pyrénées a été un moment de partage et de joie dans un monde inquiet. Mais les espoirs dans la recherche sont associés pleinement à cette joie musicale. Les deux se construisant sur l’excellence et un travail acharné.

Ce CD mérite une large diffusion pour tout le bien que son écoute procure.

Hubert Stoecklin


1 CD ERATO WARNER CLASSICS 0190295632281. TT : 69.10. Enregistré du 3 au 7 Juillet 2018. Chapelles des Carmélites, Toulouse, France.

Lien vers le making of 

et le dernier mvt du BWV 1065 à 4 Claviers !

Tugan Sokhiev Elisabeth Leonskaja une rencontre au sommet !

Compte rendu concert. Toulouse, le 6 Janvier 2018. Beethoven. Schubert.Leonskaja,Sokhiev

SOKHIEV Suprématie de la musicalité et du chant.

Tugan Sokhiev et Elisabeth Leonskaja développent saison après saison une complicité artistique qui fait merveille. Le public est conquis et les médias enregistrent tant en vidéo que dans le projet d’éditer une intégrale discographique des concertos pour piano de Beethoven.

Dès l’entrée, d’Elisabeth Leonskaja un frisson parcourt l’assemblée. La Halle-Aux–Grains pleine à craquer comme rarement (près de 2200 places) retient son souffle, les cameras et les micros sont présents à l’esprit de chacun et (Oh miracle !) les tousseurs se taisent !  Après les accords du piano d’une beauté galbée, l’introduction orchestrale est magnifique. Le Beethoven de Tugan Sokhiev nous ravit à nouveau avec cette évidence de fermeté généreuse et de simplicité. Le tempo est large, les phrasés développés avec  élégance mais sans recherche de séduction.

La direction à main nue du chef ossète, qui se tient au niveau du quatuor à cordes sans estrade, semble organiser une musique de chambre plus que diriger en imposant. Les mains parlent et d’elles naît la plus belle musique qui soit. Le piano de Leonskaja est ce soir particulièrement souverain avec une capacité à chanter hors du commun. Le deuxième mouvement si original avec cette plainte déchirante du piano et les réponses inflexibles de l’orchestre est le grand moment de drame attendu. Le début pianissimo par Leonskaja permet une montée progressive vers l’émotion la plus poignante. Dialogue orphique entre le chant du piano, ici pure prière, et les instruments à cordes grondant comme un Cerbère. L’enchainement vers le Rondo joyeux final est particulièrement réussi en raison de la connexion parfaite entre le chef, la pianiste et les musiciens de l’orchestre. Cette version du sublime concerto mérite bien un enregistrement qui fera date par sa perfection formelle certes mais surtout par une musicalité partagée magnifique. Fêtée par un public émerveillé Elisabeth Leonskaja dont l’interprétation avait été marquée par une recherche de legato et de chant offre en bis la version piano d’un sonnet de Pétrarque mis en musique par Liszt et qui en écrivit une mélodie au lyrisme aussi large que sublime.

Elisabeth leonskaja portrait

La grande Leonskaja en diva du piano nous emporte sur les ailes d’un chant souverain avec des nuances d’une subtilité sans limites.

En deuxième partie de programme l’orchestre s’étoffe pour la dernière symphonie de Schubert. Si cette oeuvre posthume a eu beaucoup de mal à gagner le succès public, elle est reconnue comme un monument par Schumann et Mendelssohn dès ses premières auditions. Sa longueur et sa densité n’en font pas encore aujourd’hui la symphonie préférée du public. Ce soir nous ne cacherons pas notre plaisir à cette interprétation marquée par une souplesse et une structuration claire qui permettent d’en déguster bien de richesses. L’avancée décidée dont fait preuve Tugan Sokhiev, la sérénité de son geste entraîne l’orchestre du Capitole dans un voyage grandiose et admirablement lumineux. Les zone d’ombres sont passagères et ce qui domine est cette solidité, parfois terrienne, mais toujours belle de la composition de Schubert en contrepoint de son mélancolique Voyage d’hiver. Ici la lumière, et même la joie la plus pure dans le final, s’exposent et nous entrainent. Les musiciens de l’orchestre sont tous engagés et développent des qualités d’écoute admirables. La beauté des couleurs et des nuances construit une riche palette que la direction du chef magnifie. Le chant se développe avec des cantilènes sublimes aux cors aux bois (le hautbois de Louis Seguin !) et aux cordes. Schubert en compositeur de Lieder adapte ces courtes formes de chant aux proportions gigantesques d’un orchestre large avec une science de l’écriture digne de Beethoven. Tugan Sokhiev encourage à chaque instant ses musiciens à chanter tout en tenant dans une main ferme un tempo plein d’assurance.Un grand et beau moment symphonique qui clôt ce concert marqué par une certaine idée du Bonheur.

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Compte rendu concert. Toulouse. Halle-aux-Grains, le 6 Janvier 2018. Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Concerto pour piano et orchestre n° 4 en sol majeur Op.58. Frantz Schubert (1797-1828) : Symphonie n° 9 en ut majeur «  La Grande » D.944. Elisabeth Leonskaja, piano. Orchestre National du Capitole de Toulouse. Tugan Sokhiev, direction.

Une entente musicale au sommet : Leonskaja et Sokhiev

Elisabeth Leonskaja Photo: Marco Borggreve
P. NIN

Tugan Sokhiev et Elisabeth Lejonskaja suprèmes musiciens

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Compte rendu concert. Toulouse, le 20 septembre 2017. Mozart. Beethoven. Chostakovitch. Elisabeth Leonskaja, Orch Nat du Capitole,T. Sokhiev.

En Partenariat avec Piano aux Jacobins l’ouverture de la saison symphonique de la Halle-aux-Grains, chaque année, représente un moment clef de la vie culturelle toulousaine. La conjonction d’un soliste de premier plan, de compositeurs choyés et de l’orchestre sous la direction de son chef tant aimé, a attiré un public nombreux. Plus une place de libre ce soir, dans la salle hexagonale où le public enserre « son » orchestre. Il est certain que la disposition de cette salle concourt à ce sentiment de partage total, entre musiciens et public.

Pour ce grand soir attendu par la foule, dès son entrée en scène, alerte et concentré, Tugan Sokhiev donne le ton. L’orchestre dans son rituel immuable s’était installé et accordé avec soin. Et dès la levée des bras du chef, l’orchestre a frissonné pour nous offrir une ouverture de Don Juan d’anthologie. C’est dans un même geste large de battements d’ailes puis de gauche et de droite qu’il a construit ce début d’accords si dramatiques. L’élégance et l’évidence de ce grand geste sculpte le son et l’amène jusqu’ au silence qui le suit. Cela permet à l’orchestre de déployer toute sa beauté sonore et son savoir faire : la présence de chaque timbre dans un ensemble grandiose. Cordes, flûte, hautbois, basson et cor entrent en scène avec d’avantage de présence pour la partie de balancement noble que Joseph Losey, si inspiré dans son Film -Don Giovanni- , avait situé sur la lagune de Venise. Tout s’enchaine ensuite avec panache mêlant à ce tragique début toute la gouaille du giocoso. La fête de ce mariage du Drama et du Giocoso est à son comble avec les entrés fuguées et les répétitions des motifs alertes. Tout l’orchestre semble exulter et Tugan Sokhiev d’une main sure et légère, donne toute la dramaturgie attendue à cette magnifique ouverture. Nous avons déjà hâte d’entendre de quelle façon, le chef dirigera un jour Don Giovanni à l’opéra avec sa manière si fine de comprendre le mélange complexe du drame existentiel et de la futilité de la vie, tels qu’ils sont contenus dans le chef d’œuvre mozartien.
Après un début si enchanteur, une fois le piano sorti de terre et l’arrivée souriante d’Elisabeth Leonskaja, la vaste introduction du troisième concerto de Beethoven a une nouvelle fois montré combien le Beethoven de Tugan Sokhiev est idéal. Tenue, grandeur sans pesanteur, élégance du phrasé, nuances ciselées et couleurs éclatantes. Avec toujours un rythme maitrisé et comme un rebondi qui anoblit les fins de phrases et les accords. La longue entrée orchestrale qui débute le Concerto met le pianiste soit dans une attente d’enfin jouer, soit lui permet de participer et d’inclure dans ces premières notes tout le long phrasé impulsé par le chef. Elisabeth Leonskaja, qui dit aimer beaucoup jouer avec Tugan Sokhiev, a semblé chanter avec l’orchestre. Son entrée est majestueuse et elle semble poursuivre avec l’orchestre ces grandes phrases. Le geste est souverain avec pourtant les petites scories habituelles. Jamais aucune dureté, et des nuances subtiles, des qualités de légèreté et des appuis pondérés sont un enchantement. Le premier mouvement est un dialogue de grande musicalité entre le chef, l’orchestre et la pianiste. L’écoute est permanente et le plaisir de jouer ensemble ne fait que grandir. La grande cadence montre Leonskaja, maîtresse de moyens phénoménaux avec une grande inventivité.
C’est bien évidemment le mouvement lent qui est le moment le plus émouvant du Concerto. Cette fois c’est la pianiste qui joue seule et donne le ton. C’est celui de la confidence, du bonheur, du partage. La délicatesse de l’orchestre sous la direction sensible de Tugan Sokhiev est un pur enchantement.

Le bonheur éperdu du trio flûte, basson, piano reposant sur un tapis de pizzicati de cordes, dans ces grandes phrases planantes, est un moment inoubliable. Sandrine Tilly à la flûte et Estelle Richard au basson sont les fées qui nuancent subtilement avec la reine de douceur au piano. Le balancement amoureux obtenu par la direction de Tugan Sokhiev est comme une invitation à laisser tout souci pour être parfaitement heureux le temps de ce mouvement suspendu.
Avec malice Elisabeth Leonskaja lance le final si spirituel qui permet à la soliste et à l’orchestre de caracoler avec ivresse. Le triomphe est total et c’est une salve d’applaudissement pour les musiciens. Elisabeth Leonskaja offre en bis une superbe interprétation de la première des trois Klavierstücke de Schubert, faisant la boucle avec son somptueux concert Schubert aux Jacobins il y a quelques jours.

Pour la deuxième partie du concert, le choix de la neuvième symphonie de Chostakovitch permet de rester dans l’éveil de l’esprit.  Cette symphonie écrite par Chostakovitch après la fin de la deuxième guerre mondiale est marquée par un coté certes festif, la guerre est finie, mais grinçant et provocateur, car quel prix terrible a du être payé. Au lieu de la grandiose fresque héroïque attendue par le pouvoir soviétique, Chostakovitch a choisi la désinvolture, refusant toute parenté avec la terrible symphonie Leningrad. Tugan Sokhiev n’insiste pas sur le coté grinçant mais permet l’expression d’un esprit de moquerie qui garde toujours une parfaite élégance. Les fanfares militaires raillées le sont plus avec esprit que méchanceté. Il n’y a rien de grandiose ni de vainqueur. C’est une grande chance de pouvoir entendre les symphonies de Chostakovitch défendues avec cette qualité. Tugan Sokhiev et son orchestre ont ce soir été merveilleux. Les instrumentistes sont tous magnifiques ; mentionnons surtout le picolo inénarrable de Claude Roubichou, le hautbois merveilleux de Chi Yuen Cheng, la clarinette si expressive de David Minetti, Sandrine Tilly à la flûte et, à nouveau le fabuleux basson d’Estelle Richard. Le solo de violon de Geneviève Laurenceau a également été très remarquable. Dans le deuxième mouvement si désolé, il y a un trio flûte, basson clarinette d’une incroyable beauté. Les cuivres ont une partie importante et toute la famille est à féliciter pour son implication sans faille d’une grandeur inquiétante. Mais c’est véritablement cette énergie mutualisée de tous les instrumentistes que Tugan Sokhiev semble chercher individuellement du regard dans sa direction si expressive qui fait la merveille de cette interprétation.

Lien vers ce beau concert sur Medici TV

Compte-rendu, concert. Toulouse. Halle-aux-grains, le 20 septembre 2017. Mozart. Beethoven. Chostakovitch. Elisabeth Leonskaja, piano. Orchestre National du Capitole de Toulouse. Tugan Sokhiev, direction.  Illustration :  Elisabeth Leonskaja (DR)

Tamestit et Sokhiev magnifient Berlioz

Un beau et rare programme de musique Française

Tugan Sokhiev est un chef qui sait respecter son public et aime son orchestre et son public. Et ce public a été heureux du programme d’un concert « tout français » et l’a prouvé par une salle pleine et des applaudissements nourris. Il est fondamental pour l’Orchestre National du Capitole de cultiver ses racines. Car ne l’oublions pas, la discographie laissée par Michel Plasson à sa tête et récemment rééditée en coffret chez EMI, ainsi que les nombreux concerts de musique française de par le monde depuis des décennies prouvent combien cet orchestre a tout ce qui en fait un orchestre français dans les meilleures qualités de couleurs et de fraîcheur. Ainsi ce soir a été un hommage au travail de longue date initié par Michel Plasson et une proposition d’œuvresrares au public toulousain, élargi ce soir à celui de MEDICI TV pour un deuxième concert en direct après un programme russo-germanique de haut vol. Mais c’est un peu au détriment de la gloire du chef, qui ne brille pas à son zénith dans un répertoire dont il ne maîtrise pas encore tous les enjeux. Mais c’est aussi cela le travail d’équipe, ne pas tirer la couverture à soi et permettre aux autres de s’exprimer et de les aider à briller. C’est un peu ce qui a eu lieu ce soir avec un chef généreux, prenant des risques. Déjà avec ce placement qui met les contrebasses au fond à gauche l’impact du soubassement grave est différent mais là ce sont même les timbres qui ont été comme rendus plus irréguliers avec des cordes pas toujours lisses (et même très agressives dans le final de Harold), des cuivres abruptes se laissant aller à tuber certains sons, même les cors ont eu un coté rustique. Un orchestre plein de romantisme sonore, en somme, évocateur de celui de Berlioz en 1834.

De la suite de Massenet, rien de vraiment inoubliable ne restera avec ce merveilleux de commande aux effets faciles. L’orchestre rutile et caracole et la vivacité l’emporte. La direction est amusée et distribue les cartes afin de construire un kaléidoscope à la fois pompier et irrésistiblement kitsch. Un hors d’œuvre riche en épices.

La symphonie de Bizet, unique et datant de sa fin de formation (il avait 17 ans !), garde un charme tout particulier tant la vivacité et la lumière en sont claires. Tugan Sokhiev accentue les tempi. Le premier mouvement est comme sage et sûr de lui, développant courbes et nuances à l’envie. Les pizzicati sont légers, les bois souplement articulés et les couleurs sont constamment tendres. Le rythme rebondit et avance sans arrêt intempestif ; même les appels des cors sont porteurs de mouvements allants. C’est le deuxième mouvement, au tempo étiré, qui offre la plage de rêverie attendue, bouleversante à un niveau bien plus haut que celui de la convention. Le hautbois est hallucinant de longueur de souffle et de poésie. Les autres mouvements passent agréablement sans toutefois atteindre un tel moment d’émotion. La rapidité du final sert la virtuosité de l’orchestre au détriment de la précision des détails. Mais l’humour et la tendresse sont bien présents dans la direction de Tugan Sokhiev et cette version de la symphonie de Bizet permet d’en découvrir des beautés encore ignorées.

Harold en Italie débute avec le premier mouvement évoquant Lord Byron en de sombres Abymes et ses cimes étincelantes. Antoine Tamestit est un altiste de grande sensibilité, à la musicalité délicate et passionnée. Son engagement physique dans cette partition bien plus subtile que virtuose est un régal. Les nuances sont adroitement amenées (la seconde exposition du thème semble un songe) et tout l’univers romantique se déploie sous ses envolées lyriques. Les sonorités fauves et chaudes de l’altiste sont un enchantement. Le deuxième mouvement est un peu trop sage et comme privé d’émotion, la marche des pèlerins manque ainsi un peu d’intériorité. La sérénade fait penser à quelque fête paysanne avec des sonorités et des phrasés un peu prosaïques du plus bel effet. Le final est tonitruant avec des brigands inquiétants et violents, une vraie orgie de monstres furieux ! Tugan Sokhiev se révèle grand coloriste. L’énergie ne manque jamais dans cette pièce au  romantisme échevelé, mais une forme depoésie est parfois oubliée à l’orchestre, alors qu’Antoine Tamestit est engagé dans une interprétation sensible et musicalement pleine de subtilités, toujours à l’écoute d’un orchestre dont il semble admirer les sonorités richement variées.

Fête est faite à Antoine Tamestit, un altiste si doué, qui dans un bis admirable de sonorité pleine et de phrasés subtils séduit un public enthousiaste autant que ses collègues de l’orchestre.

Une soirée festive toute à l’honneur de la musique française en sa variété et sa richesse, même si ce n’est pas le répertoire le plus à même de mettre en valeur toutes les qualités de Tugan Sokhiev.

Hubert Stoecklin

Toulouse. Halle-aux-Grains. 13 janvier 2012. Jules Massenet (1842-1912) : Suite n° 6 pour orchestre, Scènes de féerie. Georges Bizet (1838-1875) : Symphonie en ut. Hector Berlioz (1803-1869). Harold en Italie, symphonie avec alto obligé, op.16. Antoine Tamestit : Alto.

Orchestre National du Capitole de Toulouse. Direction : Tugan Sokhiev.

Photos : DR

Bruno Montovani au Novelum

Mantovani en chef et compositeur au Festival Novelum

écrit par Hubert Stoecklin 23 novembre 2011

Tugan Sokhiev a un répertoire bien vaste, mais il sait passer la main. Ainsi Bruno Mantovani, compositeur en résidence, a donc dirigé ce soir ce concert dans le cadre du festival Novelum.

Le début du concert a permis de déguster, dans un Allemand limpide, le très beau texte de Richard Dehmel. Le récitant, Thomas Niklos, a su avec tact et hauteur d’âme rendre cette poésie noble et bouleversante sans pathos superflu. La longue pièce lyrique de Schoenberg est ensuite le commentaire de ce poème à la gloire de l’amour dépassant le simple narcissisme pour s’ouvrir à accueillir la femme aimée et le fruit de son amour désespéré pour un autre. Pièce « facile » pour découvrir le monde de Schoenberg elle est une des plus connues du chef de file de l’école de Vienne. Tout y est lyrisme et ascension. La grande satisfaction vient de la belle sonorité de toutes les cordes, véritablement survoltées. Dans sa version pour grand orchestre à corde, ce sextuor prend une dimension cosmique. Les moments de subtile écoute entre les solistes du quatuor à corde et particulièrement les duos violon-alto, (ah la sonorité exquise de Geneviève Laurenceau !), ont été particulièrement séduisants. Ces passages entre grand orchestre et moments solistes ont été parfaitement dosés par Bruno Mantovani. Pourtant les références à Wagner et Mahler sont nombreuses dans ces pages. Rien que le début évoque le prologue de l’Or du Rhin, plus tard c’est Parsifal qui est imaginé ou le lyrisme de la deuxième symphonie de Mahler. Le parti pris de direction limpide et froide rend hommage à la perfection formelle qui rencontre la perfection instrumentale des cordes de l’orchestre du Capitole, sans l’émotion poétique attendue.

Le concerto pour Clarinette basse de Mantovani, daté de 2003, est créé à Toulouse en début de deuxième partie du concert. Cette partition veut rendre hommage à Schubert, plus exactement au piano des lieder de Schubert. Avouons que les références étaient bien cachées pour votre serviteur, amoureux de Schubert et ses lieder… pas plus la forme que l’esprit, ne nous ont rappelé le compositeur de lieder si prolixe… Cette partition virtuose demande des trésors d’intelligence musicale au soliste. L’orchestre lui, semble plus discrètement sollicité, même si les échanges entre le soliste et les groupes d’instruments sont parfois intéressants. Toutes les « modernités », datant pourtant des expérimentations du XX° siècle, sont utilisées. La capacité percussive des clefs, l’utilisation du souffle pour claquer les sons, les quarts de tons, l’utilisation des harmoniques. Le jeu d’Alain Billard est sidérant de calme et d’assurance entre toutes ces possibilités de l’instrument. Les sonorités variées sont fascinantes, mais l’impression générale est que la beauté du son noble et franc de l’instrument n’est pas suffisamment présente, alors que justement c’est probablement l’un des éléments les plus schubertiens. La violence et la dépression générale émanant de l’oeuvre n’est pas non plus une caractéristique de notre cher Frantz Schubert, qui dans les moments les plus sombres de son existence n’a cessé de faire bonne figure. Les moments les plus riches nous ont semblé ceux ou les harmoniques de la clarinette basse rencontraient celles d’autres familles de l’orchestre, tout particulièrement les cuivres.

Pour terminer le programme c’est une partition rarissime de Bartok que le public a pu découvrir. Ce prince de bois est une partition de ballet réduite ce soir en sa suite pour orchestre. Le souci du chef n’a jamais été de rendre à ces pages leur dimension théâtrale ou dansante. La mise en place a été impeccable, les nuances assourdissantes ou subtiles, mais jamais la moindre intention dans cette direction centrée sur la beauté du son. Mantovani n’est pas un chef au sens de celui qui raconte, donne la direction d’une œuvre. Il sait mettre en place une très belle alchimie de sons mais sans vraiment s’occuper du sens à leur donner. C’est donc une première découverte de cette riche partition qui sous une autre baguette (suivez mon regard) auraient su mêler cette perfection formelle au théâtre et à la danse, contenus dans cette musique faussement grotesque. Il y a du drame là-dedans, celui d’une époque de guerre tragique et d’un compositeur abattu, car la partition date de 1914 à 1916. L’orchestre a sonné merveilleusement et a été d’une virtuosité parfaite, les percussions tout particulièrement avec un tout jeune timbalier sidérant de vivacité. L’orchestre du Capitole a su assurer pleinement les exigences de la partition et se montre digne de son classement parmi les trois meilleurs orchestres Français paru dans Figaro. Reste en Bruno Mantovani, un chef en devenir et un compositeur déjà impressionnant. Le public a été généreux dans ses applaudissements prouvant sa capacité à  revoir cette musique, au final pas si moderne à ses oreilles.

Une cantatrice à l’immense sensibilité

Das Lied von der Erde tant attendu.

écrit par Hubert Stoecklin 14 novembre 2011

C’est un peu incroyable, mais ce Chant de la Terre, si aimée et si connu des discophiles n’aurait été donné qu’une fois à Toulouse et dans de mauvaises conditions. Je ne sais si cela valait la peine d’attendre mais à la fin de ce concert, sur les derniers Ewig, plus d’un aura eu, la gorgé serrée par l’émotion ou les larmes au bord des yeux, à la pensée qu’une si belle interprétation ne s’entend pas souvent dans une vie. Prenant le concert à rebours pour parler du meilleur disons que ce dernier Lied, dont les  ultimes vers sont de la plume de Mahler, est la pièce, parmi tant de confessions sublimes, la plus proche de l’état d’âme de Mahler avant sa mort. Lorsqu’il composa cet hymne à la vie, qui perdure bien au-delà d’une humaine existence, il se sait condamné et par un  extraordinaire travail de mélancolie l’accepte. Il faut des interprètes de tout premier plan pour rendre à ce chef-d’œuvre la part qui lui revient. Non seulement une voix profonde, généralement de femme, mais pas obligatoirement, quatre instrumentistes solistes au sommet, hautbois, flûte, cor et clarinette. Le chef doit discipliner un grand orchestre symphonique pour en faire un maelström de chambristes aguerris. L’orchestre du Capitole de Toulouse ne cesse de progresser mais a depuis longtemps compté une famille de bois de niveau international. Ainsi ce soir, les meilleurs solistes se sont retrouvés pour des moments de sublime harmonie. Sandrine Tilly à la flûte a dialogué avec la voix pour suggérer toute la délicatesse du chant des oiseaux. Le hautbois hyper lyrique et sensible de Christian Fougeroux a phrasé ses mélodies comme un ange. Le cor de Jacques Deleplancque a cette couleur si mélancolique et cette précision qui fait de ses appels des moments de grande poésie. La clarinette de David Minetti se coule avec bonheur dans les moindres interstices de la partition pour animer la langueur des courbes mahlériennes. Gong, celesta et mandoline apportant leurs couleurs originales, avec précision et délectation. Tous les instrumentistes ont participé, avec tact et efficacité, à ce moment de grande musicalité. La soliste vocale, Christiane Stotjin est une mezzo-soprano au timbre assez clair capable de mille colorations. Si le bas de la tessiture n’a pas l’ampleur de certains  contraltos, les phrases aigues ont une capacité à s’alléger et à planer vers les cieux comme peu savent le faire. Mais cette chanteuse est avant tout musicienne et des plus fines. La construction de sa très belle et personnelle interprétation repose sur un texte dit avec une admirable théâtralité. À la fois actrice et tragédienne, la beauté de son  visage éclairé par son chant inspiré, nous ont fait comprendre les moindres intentions des poèmes. Comme cet adieu mélancolique est fort, triste et beau à la fois. La vie humaine et si courte mais peut être si intense ! Cet Abschied, qui dure tant et ici sur un tempo très étiré, a été un moment de pur bonheur partagé. Une telle intensité et une telle sensibilité dans une voix si ductile est pure Poésie.

Cette apothéose qui a offert une émotion si précieuse s’intégrait dans un concert assez hétérogène. Le chef invité, Juanjo Mena, jeune baguette espagnole qui vient de prendre ses fonctions au BBC Philharmonic a fait jusqu’ici un parcours sans faute, gravissant les plus beaux échelons. Incontestablement il a des qualités de lyrisme et de coloriste enviables. Mais ne connaissant pas bien les pièges acoustiques de la Halle-aux Grains il a laissé bien souvent l’orchestre sonner trop fort. Cela a été fatal pour le ténor. Ainsi Das Trinklied avec sa frénétique entrée, a été trop brutale et n’a pas permis à Robert Dean Smith d’offrir tout l’airain de son timbre. Pourtant quel Empereur de la Femme sans Ombres il a été au Capitole et quel Chénier aussi ! Les spectateurs de côté ont certainement eu du mal à l’entendre malgré une projection admirable. Aigus aussi beaux que claironnants, graves sonores et medium coloré font de cette voix celle d’un vrai heldenténor stylé. Mais avec un tel déferlement orchestral il a fallu la délicatesse de Von der Jugend pour découvrir les qualités vocales de ce ténor si malmené. Avec ses qualités si humaines et sensibles, Christiane Stotjin a illuminé de sa présence ses deux autres Lied, dits avec un art de Liedersängerin accomplie.

Quand à vouloir offrir une première partie au Chant de la Terre, œuvre si riche, cela ne coule pas de source. Le choix de donner une lecture du seul mouvement complètement orchestré de sa dixième symphonie n’est pas une mauvaise idée car la mélancolie mahlerienne y coule de la même eau. Las le chef et l’orchestre ne se sont pas trouvés au-delà de beaux moments fragmentaires. Le sens du discours, la construction si moderne et les audaces sont ici absents… la gestion des nuances, la souplesse et l’ampleur des phrasés également… Dommage !

C’est toute l’intense beauté de l’Abschied qui laissera un souvenir ému inoubliable et pour longtemps.

Toulouse. Halle-aux-Grains . Le 11 novembre 2011. Gustave Mahler (1860-1911) :  Symphonie n° 10, Adagio ; Das Lied von der Erde. Christiane Stotjin, mezzo-soprano ; Robert Dean Smith, ténor ; Orchestre National du Capitole ; Direction : Juanjo Mana.

Concert ennuyeux dommage ….

La condition tragique du critique face à l’ennui !

écrit par Hubert Stoecklin 16 octobre 2011

VERONIQUE GENS  en récital au Capitole, c’est tragique !

Mais que se passe-t-il ce soir du 13 Octobre 2011 ? Les boussoles se sont-elles désaxées ? Il a fallu à votre serviteur un certain temps pour digérer et analyser l’effet produit par ce triste concert. Triste car il ne m’était jamais arrivé de m’ennuyer à ce point à un récital…

Luciano Berio a dit dans une interview une chose très juste en parlant des critiques : « Mais je me demande également si, à la longue, une profession de ce genre, toujours tournée vers le travail des autres, toujours sommée d’émettre un jugement sur ce que font les autres (ceux d’aujourd’hui et non ceux d’hier), ne finit pas par endommager la constitution intellectuelle et morale d’une personne ». Dire ce qu’en tant que critique je ressens, le comparer à l’impact sur le public du concert, penser aux répercussions pour les artistes à l’écrire est un exercice complexe. Pour éviter les situations trop difficiles, en choisissant bien mes concerts je peux généralement dire que j’ai aimé ce moment et pourquoi.

Il s’agissait donc d’un récital de Véronique Gens, pour sa première venue à Toulouse, auréolée de sa réussite mondiale et d’une discographie enviable. Comment résister à cette invitation pour un amateur de voix ? Christophe Rousset et Les Talens Lyriques sont d’éminents artistes. Un troisième CD d’une série « Tragédiennes » paraît chez Virgin Classics avec le même programme. Une diffusion médiatique à la manière du cinéma ; Comme dans la suite de films Alien 3 et suivants, promet les même délices et d’avantage encore à ceux qui ont aimé les volumes 1 et 2. L’association avec le grand spécialiste de la musique dite romantique française, Alexandre Dratwicki du Plazzeto Bru Zane, apporte une caution musicologique dans le programme remis au spectateur. Las rien ne tient, rien absolument rien. Tel un tapis de barbe à papa un flou brouillon, un manque de fermeté, s’empare de l’espace et du temps. Méhul, Gluck, Salieri, Gossec, Kreutzer, Meyerbeer, Berlioz, Cherubini et Verdi sont abordés de la même manière par le chef et la soprano. Tirant tout vers cette tragédie lyrique à la Lully dont sont issus nos interprètes, le fil est si abusivement tiré vers le XIXième siècle que l’ennui devient terrassant. Le mélodrame de Méhul (la cantatrice disant de sa voix parlée un texte sur un fond musical) qui débute le concert sert de carte de visite. Véronique Gens a comme qualité rare de pouvoir rendre compréhensible tout texte, y compris dans les aigus. Pour cela elle renonce à une projection lyrique de sa voix. Nous savons que dans le premier récital, Tragédiennes, elle comptait dire adieu aux rôles lullystes dans lesquels elle a excellé. Mais cette déclamation si sophistiquée fait partie de son art et se retrouve dans tout ce qu’elle chante. Diction au premier plan comme dans la Tragédie Française, soit. Mais lorsque les textes sont faibles ? voir indigents ?? Lorsque le rôle exige une caractérisation passionnée, Médée, Didon, Andromaque, cette diction versaillaise, polie et distante, devient un handicap rédhibitoire. Lorsque les compositeurs exhumés se révèlent sans originalité voir faibles ; que les Berlioz et Verdi sont ravalés au rang de ces compositeurs à oublier au plus vite, rien ne permet de se réjouir. Nommer ce récital «  Héroïnes romantiques » tient de l’escroquerie intellectuelle. Il n’y a rien eu de romantique dans cette soirée sage et ennuyeuse. Une Didon si fragile, et une Elisabeth de Verdi si modeste ne sont pas les héroïnes que leur théâtre romantique exige.
Autre grand malaise et sous la plume des prétendus spécialistes, Véronique Gens serait une mezzo-soprano, ou un genre de Falcon (peu d’aigus mais graves aisés avec medium sonore) ! Ainsi quelques mesures bien choisies dans le passage le plus aigu du rôle de Fidès du Prophète, en serait une preuve ?  Qui a entendu une seule note de Marylin Horne dans ce rôle comprendra la supercherie. Qui a entendu récemment la Didon berliozienne de Susan Graham saura que jamais Véronique Gens ne peut prétendre à chanter plus que ce court extrait de la scène finale et n’a absolument rien pour incarner la si douloureuse Reine de Carthage. Et je n’évoque pas les vrais mezzos d’autrefois, sopranisantes avec contre-ut, comme Shirley Verrett, Christa Ludwig ou Grace Bumbry qui a un moment de leur carrière ont associés rôles de Mezzo et Soprano. Ou encore Régine Crespin, Charlotte, Kundry et Carmen d’exception, Jessye Normann capable de chanter Aida ou le contralto de Urlicht chez Mahler et dans cet extrait de la mort de Didon(écoutez la diction romantique avec une pointe d’accent c’est vrai, mais quelle Reine). Voilà des voix à la Falcon !

Mais le moment le plus déplaisant concerne la grande scène d’Elisabeth du Don Carlos, en français, de Giuseppe Verdi. Nous y avons trouvé d’avantage une nymphe perdue dans un jardin d’Espagne trop vaste, qu’une reine lucide et noble, épouse de Philippe II. Comment l’un des plus beaux airs de Verdi peut-il ainsi être défiguré, et sur cette scène du Capitole, qui sait ce que chant verdien veut dire ?

L’orchestre des Talents Lyriques, comme la soprano, usurpe des moyens qu’il n’a pas. Les intonations sont floues, la justesse relative et les envolées romantiques ne décollent pas. Christophe Rousset qui nous a enchanté en de nombreux concerts, en récital de clavecin, en musicien de Chambre, et à Toulouse dans cette auguste salle du Capitole, avec son Couronnement de Poppée en 2006 qui a fait date, et son Retour d’Ulysse en sa partie tout autant en 2007 et encore d’avantage pour le brillant de l’orchestre dans son interprétation de Temistocle de Jean Chrétien Bach qui avait été une vraie découverte en 2005. Ce soir sa direction brutale et trop maniérée par moments, son refus du phrasé ample exigé par le souffle romantique, son excitation tenant lieu d’énergie, ses tempi inconfortables, mais surtout son avarice en nuances, ont gâché bien des pages. Berlioz et Verdi ont dû beaucoup, beaucoup souffrir en leur Nirvana, alors le désagrément subi par le critique est peu de choses car lui peut répondre à cette proposition interprétative et dire combien elle lui semble à contre-sens du Beau et du Drame.

L’écoute du CD, Tragédienne 3, est une épreuve qui a hélas confirmé les choses. Les problèmes de justesse et d’intonation de l’orchestre sont évités, ouf, mais la brutalité est encore plus présente. La voix est pauvre en harmoniques et claire. Les aigus sont parfois tirés et le médium quelconque. Quand aux graves de mezzo promis, surtout ne me demandez pas une seconde écoute pour les trouver. Ah non, pas question ! Je cours vers ma « Falcon » préférée : S. Verrett.

Vous l’aurez compris, ce CD est à éviter, par respect pour des artistes magnifiques dans d’autres répertoires et pour ne pas faire souffrir les Mânes des compositeurs romantiques.
Hubert Stoecklin

Tugan Sokhiev Star Star

Le Sacre de Tugan Sokhiev, en Tsar star !

écrit par Hubert Stoecklin 20 septembre 2011

Le Sacre de Tugan Sokhiev

Salle comble pour ce concert de rentrée de l’orchestre du Capitole en partenariat avec Piano aux Jacobins. Quel moment ! Un programme tout russe par des interprètes survoltés.

Une rareté que ce concerto de Khatchaturian ! Certes la partition est par moments  emphatique, et risquerait de tomber dans une certaine caricature, mais les talents conjugués du chef, du pianiste et de l’orchestre en font un moment stimulant et énergisant. Les mélodies vigoureuses ou tendres basées sur le folklore  caucasien ouvrent vers un orientalisme original. Les rythmes vigoureux et les empilements d‘instruments évoquent l’époque brutale de la fin des années 30 en Russie. La direction ludique et précise de Tugan Sokhiev, sa complicité avec les musiciens d’orchestre autant que le pianiste confère beaucoup d’aération à une partition un peu compacte. Le jeu délicat mais assumant une part de violence, en cas de nécessité, de Boris Beresovsky est en parfaite osmose avec cette direction si pleine de vie. Les instrumentistes rivalisent de finesse et de beauté sonore. Rien que dans le mouvement lent violoncelle, flûte et clarinette basse méritent un tendre hommage à leur musicalité rare en raison de nuances piano timbrées, d’un admirable effet. L’émotion est considérable et les regards entre musiciens, chef et soliste sont le gage de ce partage amical. La solidité technique de Boris Berezovsky est toujours intégrée à la plus rare musicalité. Jamais la moindre hégémonie virtuose ne tente ce pianiste inouï. En bis, il offre deux partitions très opposées de Khatchaturian, une berceuse legato mais assez vigoureuse pour nos oreilles sensibles, et une Toccata diabolique. Les dons de Boris Berezovsky explosent en ces deux extrêmes : il semble pouvoir faire tout ce qu’il veut d’un piano.

Orchestralement si le concerto réserve de beaux moments à l’orchestre ce sont les deux suites de ballet de Stravinski qui mettent les projecteurs sur absolument toutes les familles de musiciens. Nous aimerions parler de chacun tant à chaque instant des pépites ont brillé. Osant des nuances sur un fil le basson, ouvre le Sacre du Printemps avec une émotion rarement retrouvée dans cette pièce brillante. Si ce n’est pas la première fois que l’Orchestre toulousain interprète cette pièce jamais le public ne l’avait entendue si parfaitement. Gageons que l’enregistrement réalisé les jours précédents leur a permis d’en peaufiner les moindres strates, car vraiment il est bien rare d’entendre si clairement tout ce que cette partition diabolique contient. La qualité première du son de l’orchestre est la jeunesse et la lumière. La précision rythmique force ensuite l’admiration ainsi que l’énergie bouillonnante de chacun. De même que chaque pupitre mériterait une longue analyse de ses qualités, la direction de Tugan Sokhiev est d’une inventivité qui subjugue. Il semble avoirs mille yeux et mains, tant il est présent partout. La narrativité dramatique dont sa direction est gorgée irrigue ce ballet de moments théâtraux aveuglants que ce soit de l’éveil de la nature végétale comme animale, l’arrivée du patriarche ou  l‘envol de l’âme de l’élue sacrifiée. La souplesse des moments les plus archaïques leur donne une dimension mythique par des éléments de danse païenne omniprésente. Pièce hymnique, poème d’amour et de mort, ballet fulgurant, argument théâtral sans âge, toute se mêle jusqu’au vertige pour l’auditeur qui ressort abasourdi, vieilli de milliers d’années et rajeuni de bien plus encore, les oreilles et l’âme transportées par un moment rare. L’incandescence de cette interprétation passera-t-elle au disque ? Si c’est le cas préparons-nous à ce qu’il fasse le tour de la planète avec succès.

Ce n’est pas mésestimer la suite de l’Oiseau de feu que d’en parler en dernier alors que cette suite ouvrait le concert. Un seul mot peut résumer cette interprétation. La flamboyance est partout et si une seule pièce résume cet adjectif, c’est la berceuse tendre gonflant vers l’incendie du grandiose final. On reste sans voix devant une telle perfection. Le feu fait musique, on vous dit ! On ne peut d’avantage s’expliquer. Les mots sont trop pauvres…

Un concert de rentrée qui Sacre Tugan Sokhiev Tsar star à Toulouse. Longue vie à cette collaboration brûlante avec l’Orchestre du Capitole qui lui a tout donné avec générosité au point qu’aucun bis n’a pu être proposé. Tout avait été offert lors du concert !

Hubert Stoecklin

Toulouse. Halle aux Grains. 17 septembre 2011.

La neuvième à Orange sans orage

La neuvième symphonie de Beethoven protègerait de la pluie ?

écrit par Hubert Stoecklin 25 juillet 2011

Tugan Sokhiev et l’Orchestre National du Capitole ont terminé leurs 4 excellentes prestations lors du quarantième festival des Chorégies d’Orange avec un professionnalisme dont peu d’orchestres peuvent s’enorgueillir. Des gouttes de pluie néfastes pour les instruments ont failli faire renoncer à ce concert tant attendu. Mais après une courte interruption entre le premier et le deuxième mouvement le rêve a pu devenir réalité et le concert a été fameux !

Une Ode à la joie tant espérée !

Cette année l’Orchestre du Capitole de Toulouse a rayonné sur les 40e Chorégies d’Orange avec brio tant pour les deux représentations d’Aïda que le concert symphonique de musique Russe. À la symphonie avec chœur de Beethoven revenait le rôle de clore avec faste cette première partie des Chorégies avant la venue de l’Orchestre National de France  pour Rigoletto fin juillet.

Ces 4 concerts ont permis à l’orchestre et son jeune chef, Tugan Sokhiev, de séduire sur place un public ravi relayé par les chaînes de télévision pour une représentation d’Aida et le concert du 11 juillet.

Pour la Neuvième symphonie un public nombreux (plus de 4000 personnes) a donc partagé un grand moment d’angoisse puis un plaisir rare, aiguillonné par la peur de la pluie menaçante puis la conscience que la météo déréglée avait rendu les armes devant le chef d’œuvre de Beethoven ainsi interprété. Le confort des salles de concerts n’a pourtant été regretté par personne. Quelle belle salle de concert que cet amphithéâtre bi-millénaire ! Rien ne lui est comparable au monde car la précision des moindres murmures de l’orchestre (jusqu’à la respiration des instrumentistes) est sidérante et jamais aucune saturation n’est possible, le son pouvant se déployer à l’infini sous le vaste ciel. La clarté qui résulte de cette acoustique exceptionnelle permet de déguster la fine musicalité de cette version de la symphonie la plus connue au monde, du moins dans sa dernière partie, ce final choral visionnaire. Tugan Sokhiev a une relation passionnelle avec son orchestre qui explique en partie les risques acceptés par les instrumentistes lors des conditions météo connues à Orange ces jours ci. Signalons que le dernier acte d’Aida le 12 juillet n’a pu être donné à cause de la pluie. La conscience d’un danger semblable a fait changer l’ordre du programme qui a débuté par la IXe symphonie. Les premières mesures pianissimo ont permis de déguster la finesse des cordes et la délicatesse des cuivres et des bois. Le crescendo a ensuite été savamment construit pour subjuguer les oreilles les plus exigeantes. La précision des rythmes, la justesse des accords et l’énergie maîtrisée ont ensuite construit un premier mouvement urgent et excitant. La beauté des timbres, la variété des couleurs et surtout une précision chirurgicale des rythmes ont conduit vers une forme d’exaltation partagée par le public. Cette promesse d’une interprétation si originale a été détruite lorsque les instrumentistes, sous les assauts de la pluie, ont rangé leurs instruments et que des bâches ont été posées sur les contrebasses et les timbales. Renoncer ? Après une telle entrée en matière ?  L’hémicycle vide et le départ d’une partie des choristes le faisaient craindre …

Après quelques minutes infinies d’angoisse, le retour des musiciens et des choristes a soulevé des tonnerres d’applaudissements. Prendre de vrais risques pour les cordes surtout (pauvres violoncelles) n’est pas chose si banale. Il faut ici saluer l’engagement exceptionnel des musiciens. Le public ne s’en est pas privé, applaudissant très (trop ?) souvent.

La suite de l’interprétation a été à la hauteur des attentes avec de grands moments riches en émotions.

Le choeur a été au diapason et c’est donc lui qui a gagné le cœur du public, au point d’applaudir avant la fin une très belle interprétation pleine de feu et d’énergie. En deuxième partie c’est donc la 8e symphonie qui mobilisé un orchestre partiellement renouvelé au bois et cuivres. La filiation haydienne de cette partition qui souffre un peu du voisinage génial de la 7° et la 9° a été rendue par la belle direction du chef Ossète. La beauté des attaques, la souplesse des rythmes et l’élégance des phrasés ont rendu à merveille la délicatesse et même l’humour de la partition. Plus détendu l’orchestre a été étincelant et virtuose.

Un nouveau magnifique concert de cet Orchestre si généreux a fait des heureux dans ce beau théâtre romain, écrin merveilleux à l’acoustique digne des meilleures salles de concert.

Hubert  Stoecklin

La Saint Jean des Passions de Montauban : que d’émotions !

La passion selon St. Jean avec Jean-Marc Andrieu

écrit par Hubert Stoecklin 30 juillet 2011

Jeudi 28 juillet 2011 ; Montauban : Temple des Carmes.

Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Passion selon St. Jean, BWV 245. 

Solistes :  Soprano, Sophie Pattey ; Contre-ténor, Jean-Louis Comoretto ; Ténor, Sébastien Obrecht ; Baryton-basse, Jean-Manuel Candenot ; Basse, Stéphane Imboden. Chœur du stage choral de Montflanquin. Orchestre des Passions. Direction Jean-Marc Andrieu.

C’est une belle générosité qui conduit Jean-Marc Andrieu à diriger un stage choral à Monflanquin proposant à la soixantaine de choristes de travailler une si belle œuvre et de la donner pour deux concerts à Montauban et Monflanquin. Las le temps filant, Jean-Marc Andrieu ne renouvellera a pas ce projet l’an prochain afin de se consacrer a son ensemble des Passions en pleine période de festivals.

Ce premier concert à Montauban a été superbe en émotions diverses. Tout d’abord le plaisir de retrouver les musiciens des Passions les plus aimés comme Flavio Losco et Nirina Bougès aux violons et Etienne Mangot au violoncelle et à la viole. Ensuite des solistes de haut rang comme Sophie Pattey, Sébastian Obrecht et Stéphane Imboden solistes habituels des Passions. Le jeune ténor a ainsi pu étrenner son premier Evangeliste.

On peut prédire que Sébastian Obrecht sera vite redemandé dans ce si difficile exercice. L’évangéliste n’est en effet pas un rôle à  proprement parlé. Toujours entre le récitatif et l’arioso la tessiture est meurtrière. Le ténor ici la  maitrise  avec une lisibilité du texte parfaite. Son engagement est plein de sympathie pour les actions commentées.

Les nuances et les couleurs prises par la voix sont dignes d’un tableau  du Titien. D’avantage d’appropriation de la partition  lui permettra de l’ abandonner sous peu,  mais pour une « prise de rôle » l’exercice est absolument convaincant.

Sophie Pattey a su dépasser la longue attente exigée par sa partie, son air « Zerflisse, mein Herze, in Fluten der Zähren » de la deuxième partie a atteint au sublime. La musicalité conjuguée des flûtes et des hautbois da caccia associée à la maitrise sur le souffle d’une voix aussi délicate qu’émouvante en a conduit plus d’un au bord des larmes.

Les basses, Stéphane Imboden et Jean-Manuel Candenot ont aussi incarné  respectivement un Jésus  et un Pilate très présents. Dans l’air de la deuxième partie  Jean-Manuel Candenot a su danser avec les instruments dans un mouvement entêtant. Seuls Jean-Louis Comoretto a semblé en retrait, probable jour de méforme ou de surmenage.

Le chœur comprenant donc des choristes de toute la région rassemblés pour un stage de 15 jours à Montlflanquin a  formé un admirable ensemble dans les nombreux chorals. En peu de temps l’homogénéité obtenue est enviable, la précision du texte également. Pas de doutes avec encore quelques jours les nuances pour les grands chœurs auraient pu être obtenues.

L’engagement de chacun a été très porteur avec un sens du partage avec le public bien venu.

La direction de Jean-Marc Andrieu pleine d’élan et de souplesse a offert une version à la théatralité pondérée de cette Passion selon St. Jean. On le sentait très proche des instrumentistes comme du choeur. Ses Complices de l’orchestre l’ont secondé avec leur engagement coutumier. Le splendeur des violons et leur habileté à tisser les volutes si sensuelles de la partition a été merveilleuse.

Etienne Mangot a joué à la perfection de son tempérament pour offrir une continuo d’une efficacité de tous les instants au violoncelle, relaçant l’action, avant de jouer la partie de viole avec une sonorité d’une beauté renversante.

C’est Sébastien Obrecht qui au final a le plus impressionné car en plus de tenir admirablement le texte narratif il a chanté ses airs avec une facilité déconcertante et beaucoup d’émotion.

Ce concert gratuit,  au sommet de la musicalité et de la générosité, a été très apprécié. Jean-Marc Andrieu nous avait déjà régalé d’une passion selon St. Matthieu à la Halle aux Grains il y a peu. Heureux musicien qui sait partager si bien sa passion pour Bach ! Heureux public de Midi-Pyrénées !

Hubert Stoecklin

Le Requiem allemand par Tugan Sokhiev

Toulouse. Halle-aux-Grains. 28 mai 2011. Johannes Brahms (1833-1897) : Ein deutsches Requiem, op.45. Anastasia Kalagina,soprano ; Garry Magee, baryton ; Chœur de Orfeó Català chef de chœur, Josep Vila i Casanas ; Orchestre National du Capitole ; Direction : Tugan Sokhiev.

Un Requiem allemand bouleversant

Après un Samson et Dalila  décevant du point de vue des solistes, le prochain rendez vous de Tugan Sokhiev et de l’orchestre du Capitole était très attendu avec une œuvre emblématique du romantisme allemand.  Le Requiem de Brahms est si profond et d’une humanité si belle que les interprétations, plutôt rares, sont toujours des moments clefs des saisons de concerts. Les Toulousains ont été gâtés par des interprètes survoltés à la hauteur de la partition de Brahms et de son message de paix.

Dès les premières mesures nées du plus sombre murmure de l’orchestre et du chœur la direction à main nue du chef obtient une intériorité et une musicalité d’une finesse de camée.

En sculptant le son de ses mains, Tugan Sokhiev réalise une direction sensuelle et belle et d’une rare élégance musicale. Très vigilant à la structure et à l’équilibre des sons Tugan Sokhiev demande et obtient des nuances d’une vraie ampleur opératique. Mais jamais la moindre ostentation, le moindre effet facile ne viennent défigurer une interprétation à la clarté aveuglante. La structure très recherchée des divers moments de ce Requiem est si limpide que rien n’échappe à l’auditeur. Il naît de cette direction si belle et si lisible une musicalité bouleversante.

Photo : Patrice Nin

Les très beaux textes choisis par Brahms lui-même sont porteurs d’une telle hauteur d’humanisme débarrassé de toute religiosité rance que l‘humain en l’acceptation de sa finitude atteint au rang de héros mythique. Tugan Sokhiev qui semble converser avec l’au-delà, transcende la matérialité, agit en médium qui associe les énergies pour offrir aux auditeurs une interprétation de ce Requiem qui touche au plus profond. Il ne semble faire qu’un avec le superbe Chœur de Orfeó Català. La beauté des pupitres, leur parfait équilibrage confirme la réputation brillante de ce Chœur. Les nuances sont réalisées avec une facilité déconcertante, les timbres sont d’une beauté très équilibrée avec un timbre clair et jeune chef les barytons, une vigueur sans forçage chez les ténors, une solidité élégante chez lez alti et beaucoup de chair et d’âme chez les soprani. Il y des moments fulgurants ; d’autre si touchants dans les pianissimi que les larmes sont proches. Le texte est non seulement dit mais compris avec des regards  intelligents et un engagement total rares. Portées par de telles voix et des musiciens si fins les beautés du Requiem se déploient avec une évidence réconfortante. Les deux solistes font de leurs « airs » des moments de bonheur alliant sensibilité et art du chant. La voix de Garry Magee est plutôt claire et sa jeunesse séduit. La simplicité et la quasi modestie de l’interprète, qui refuse tout effet vocal, lui permettent de faire naître chez l’auditeur une identification immédiate à cette âme implorante qui recherche la paix de l’espérance. La soprano Anastasia Kalagina au timbre riche et fruité sait conduire une ligne de chant parfaite avec des piani dans toute la richesse du timbre très éloigné des voix blanches et planantes généralement associées à ce moment intime aérien. Ici le timbre si corsé incarne  la tristesse qui s’apaise. L’art du chant  est mis au service d’une intériorité de grande richesse.

Reste l’apport de l’orchestre qui est considérable pour la réussite de la soirée. Très concentré, très réactif aux demandes parfois très subtile et rapides du chef, l’orchestre agit comme une entité organique, prolongement du geste du chef très inspiré. Les cordes graves ont une texture soyeuse qui fait la base du son. Les bois sont diversement réactifs ; si le hautbois de Christian Fougeroux est fabuleux de subtilité et d’émotion, les flûtes sont un peu trop présentes et manquent de nuances piano. Les cors sont mélancoliques et les cuivres plus brillants arrivent à nuancer leurs interventions. Jamais Tugan Sokhiev ne laisse l’équilibre se décaler. Les plans sonores sont parfaitement agencés et à maintes reprises la précision rythmique, donne force et énergie à la partition, qui ainsi jamais ne paraît lourde, même dans les moments compacts. Les violons galvanisés par Geneviève Laurenceau planent et conduisent au sublime. Les interventions des harpes sont des instants de grand bonheur.

Le public conscient d’avoir vécu un intense moment d’émotion a fait une longue ovation aux interprètes.

Hubert Stoecklin

Toulouse. Halle-aux-Grains. 28 mai 2011. Johannes Brahms (1833-1897) : Ein deutsches Requiem, op.45. Anastasia Kalagina,soprano ; Garry Magee, baryton ; Chœur de Orfeó Català chef de chœur, Josep Vila i Casanas ; Orchestre National du Capitole ; Direction : Tugan Sokhiev.

Samnson et Dalila sans Samson

Samson et Dalila de Camille Saint-Saëns: flamboyant

écrit par Hubert Stoecklin 17 mai 2011

Les portes du Paradis, on les a vues,

elles ont failli être franchies , mais hélas le malin c’est manifesté. D’abord Olga Borodina souffrante a du  être remplacée in extremis. Ce fût l’occasion de découvrir une créature étonnante, cantatrice  mi vamp, mi énergie vocale brute d’une puissance rare. Sauvés !

Puis ce fût un très mauvais soir pour Ben Heppner, pas un aigu forte ne lui a été autorisé : damnation pour cet immense chanteur qui a osé et réussi tous les rôles de ténor les plus lourds. Ce soir il a craqué  tous ses aigus, même pas des contre-ut !

Et bien, c’est peu croyable mais j’ai entendu cet opéra que certains disent pompier et antiquisant comme jamais ! Une partition jeune et fougueuse, subtile et sensuelle puis grandiose et tonitruante mais surtout très dansante et pas seulement dans  les ballets parfaitement réussis comme on l’espérait après le Lac des Cygnes récent.

L’orchestre a été royal de timbres et nuances et le chœur ! Un vrai chœur d’oratorio, précis, équilibré, ductile et nuancé à la perfection. Impensable il y seulement deux ans! Quel beau travail a réalisé Alfonso Caiani le chef de chœur et ses choristes !  De la très belle ouvrage, patiente, évoluant très progressivement avec un magnifique palier ce soir.

Le maitre d’œuvre, Tugan Sokhiev, a dirigé à mains nues, il a dansé, sculpté les phrasés, demandé des nuances de l’infime aux plus fortes  avec une audace tranquille. Il a parfaitement compris les idées du compositeur.

Le deuxième concert dimanche n’a pu être qu’encore meilleur. Celui de Paris Salle Pleyel le sera encore d’avantage, pourvu que Dalila s’affine et Samson retrouve sa force. France Musique va diffuser le 11 juin une version qui va compter !

Hubert Stoecklin

Crédit Photo : Patrice Nin

Et la Harpe en soliste à la russe !

Comme Tugan Sokhiev et Geneviève Laurenceau nous avaient manqué! Quel retour!

écrit par Hubert Stoecklin 16 avril 2011

Le souffle de l’Esprit

Toulouse. Halle-Aux-Grains. 7 avril 2011.

Magnifiques instants de grâce avec le retour in loco de Tugan Sokhiev, insufflant à son orchestre une énergie généreuse porteuse d’absolu. Un concert récent nous avait proposé la suite pour orchestre  Shylock de Gabriel Fauré, belle et agréable mais toutefois inférieure à la sublime action poétique que représente celle de Pelléas et Mélisande. En cinq sections subtilement agencées Gabriel Fauré nous invite à un voyage dans l’univers poétique et délicat de cette histoire d’amour aussi pure qu’impossible. Dès les premières mesures, il est certain que l’évocation  de ce couple si touchant va nous faire défaillir. La direction engagée et souple de Tugan Sokhiev, une recherche de nuances les plus infimes et une précision rythmique d’une netteté rare nous subjugue. Ce son si français en sa clarté et son élégance est une vraie bénédiction pour cette musique qui y trouve un épanouissement complet. Héritage du grand Michel Plasson qui en a fait une carte de visite mondialement appréciée cette sonorité si belle, douce et acidulée à la fois s’est développée, l’orchestre y ajoutant à présent une précision rythmique frappante. Dirigée comme la plus subtile musique de chambre, les agencements de timbres, les subtiles nuances associées, les couleurs assumées et la légère retenue du phrasé offrent une interprétation idiomatique. La Sicilienne si délicate en sa mélancolie suggérée est parfaitement réussie avec une harpe et une flûte  inoubliables de délicatesse. La fin dramatique est portée par un souffle épique en ses larges phrases sculptées par un Tugan Sokhiev en état de grâce.

Le concerto pour Harpe de Boris Tishschenko est en totale opposition. Ce compositeur pratiquement inconnu en France a été prolixe et semble doué. Capable de diversité de composition tant dans le type de pièce, de la musique de Chambre à la symphonie comme en nombre également. Ce concerto pour Harpe est d’une écriture très personnelle, sorte de longue mélopée de la harpe soutenue, encouragée et  bousculée par l’orchestre traité en instruments solistes et par groupes. Pas de folles envolées de perles, ni de virtuosité romantique pour l’instrument préféré de Marie-Antoinette. Une apparente simplicité de petits motifs enfantins sont repris obsessionnellement. Passant du piano à la harpe et à l’étrange vibraphone les surprises sont nombreuses. En fait il y a deux harpes une plus petite, préparée « façon celtique » et une grande harpe. Les traits sont novateurs et exigent une virtuosité avant tout musicale qui refuse tout effet convenu. Le voyage extraterrestre, céleste et également abyssal est déroutant. Un court instant de sublime douceur est apporté par la voix légère et planante de la soprano Julia Wischniewski assise  dans l’orchestre à côté des flûtes, dont elle partage les couleurs mordorées. Appui rythmique solide, nuances creusées avec tact et soutient amoureux de la harpiste. Le jeu d’Irina Donskaya est royal. Cette création française, d’une œuvre qui mérite d’être connue, donne envie d’en savoir d’avantage sur le compositeur russe bien trop rare en nos salles.

La deuxième partie du programme offre de Ravel ses Valses nobles et sentimentales.   Cheval de bataille de l’orchestre sous l’ère de Michel Plasson, assumant un héritage magnifique Tugan Sokhiev affronte avec panache le souvenir de l’aîné et lui rend hommage. L’orchestre déploie ses plus belles qualités de timbre et de phrasé. Tugan Sokhiev, en état d’apesanteur demande des rubati chavirants, des accents d’humour noir décapants à la manière de la Famille Adams. Un Ravel malicieux, un peu sulfureux, dans des valses méphistophéliques chics.

Le final en forme d’apothéose  atteint au grandiose. L’orchestre est poussé dans ses derniers retranchements et donne tout. Au premier violon, Geneviève Laurenceau galvanise les pupitres des violons avec sa présence magnétique. Les cors, les bois, les percussions exultent en des moments extravertis splendides.

Le résultat est enthousiasmant. La direction de Tugan Sokhiev entretient une urgence qui tient tous les sens en éveil. La dramaturgie est transparente et la sauvagerie de ce mythe antique prend toute sa place dans une bacchanale terrifiante et jouissive. Les spectateurs ont fait un triomphe à leur orchestre et leur chef retrouvés en des sommets, jamais atteints cette saison. Que l’avenir s’annonce radieux en cette chaleur estivale ! Le souffle de l’Esprit de la musique nous a emporté bien loin.

Hubert Stoecklin.

Geneviève Laurenceau et Tugan Sokhiev musiciens complices

Geneviève Laurenceau et Tugan Sokhiev amoureux fabuleux de Prokofiev !

écrit par Hubert Stoecklin 2 mars 2011

Geneviève Laurenceau et Tugan Sokhiev amoureux fabuleux de Prokofiev !

On peut être enchanté du duo de choc que font les deux musiciens surdoués tant le résultat est magnifique et ce  depuis leur rencontre. Que ce soit au disque, récemment paru chez Naïve, en concert à Toulouse pour l’AIDA (les mécènes de l’orchestre) ou en région, voir même en tournée, le deuxième concerto de Prokofiev pour violon et orchestre est porté à l’incandescence par Geneviève et Tugan, en amoureux éperdus de la beauté et de la passion musicale. Dès les premières notes du concerto, a capella, par le violon, l‘auditeur sait qu’il a affaire à une violoniste rare. Le son plein, viscéral et rauque de son stradivarius aiguise notre écoute. L’accord entre le chef, la soliste et tout l’orchestre est ensuite vertigineux. Les gestes de partage le prouvent l’entente entre le chef et sa supersoliste est harmonieux.

La virtuosité de  Geneviève Laurenceau l’autoriserait à quitter l’orchestre et à entreprendre une pure carrière de soliste, ou de chambriste mais on sent l’admiration mutuelle qui lie nos deux génies musicaux, que Toulouse a la grande chance de compter dans ses murs. Un jour, ils partiront, enviés par la planète, mais, pour l’instant ils sont là, heureux et liés par une exigence musicale au sommet, des moyens inouïs et une générosité sans bornes. Le deuxième mouvement, cette cantilène si nostalgique et si belle est le sommet de la rencontre entre les musiciens, le chef et la violoniste ? Des pierres en pleureraient !

Ce deuxième concerto de Prokofiev est nostalgique et post romantique. Il permet au violon de s’épancher et de pleurer mais aussi de briller de mille feux. Geneviève Laurenceau est admirable de tenue, d’élégance et d’audace. Son interprétation égale celle des plus grands avec une simplicité qui séduit car elle fait oublier sa technique superbe. Aucune recherche de l’effet mais une proximité du texte dans l’esprit russe le plus troublant : La cantilène du deuxième mouvement ! L’orchestre est magique, tout particulièrement dans ce mouvement, léger et profond à la fois. Tous les  instruments rivalisent d’engagement dans ce concerto très exigeant pour l’orchestre. Les tempi de Tugan Sokhiev sont frappés par l’évidence. On sent son don si généreux et son écoute exigeante et émue de musiciens qui osent tout à sa demande.

Il ne fait pas de doutes que cette association de talents si rares à Toulouse, fait de la ville rose une capitale symphonique enviable.

Hubert Stoecklin pour culture31.com

Crédits photos : Gil Pressnitzer

Tugan Sokhiev et Truls Mørk

Tugan Sokhiev entre délicatesse et puissance

écrit par Hubert Stoecklin 2 mars 2011

Retrouvant « après une courte infidélité » son orchestre du Capitole, Tugan Sokhiev a prouvé une nouvelle fois quel grand chef il est.

En ouverture le poème symphonique de Richard Strauss, Till l’espiègle, a surtout été servi par une lecture précise et volontaire permettant à l’orchestre de briller après les quelques mesures de mise en place. L’Orchestre du Capitole comprend de beaux instrumentistes, tous admirablement mis en valeur dans cette œuvre. La lecture du chef est brillante et affirmée. On pourrait toutefois souhaiter d’avantage d’humour dans une partition aux effets parfois faciles. Mais comme mise en bouche, on ne peut rêver orchestration plus brillante que celle de Richard Strauss.

crédit photo: Stéphane de Bourgies

Crédit photo Stéphane de Bourgies

En invité de l’orchestre, Truls Mørk au violoncelle, a apporté une fine musicalité déjà très appréciée lors de sa précédente venue. Le violoncelliste norvégien a une grâce dans son jeu qui fait merveille dans tous les répertoires mais qui dans le délicat Concerto en ut de Haydn nous a subjugué. Le premier mouvement enlevé et apollinien permet aux musiciens de s’accorder sur la priorité donnée à la musicalité non à la virtuosité. Tugan Sokhiev obtient de l’orchestre de beaux phrasés et des nuances subtilement amenées. Le jeu de Truls Mørk est très à l’écoute de l’orchestre, avec des échanges de sourires fréquents. C’est le mouvement lent, Adagio, qui offre la plus pure émotion. L’écoute mutuelle permet des nuances infimes, qui amènent le violoncelliste au bord d’un murmure embrassant le silence. Dans la salle chacun a ainsi retenu sa respiration (et sa toux !). Le tempo hallucinant de vivacité du Final, permet à Truls Mørk un jeu tout en souplesse, sans force superflue, ni virtuosité ostentatoire. Il arbore une palette de couleurs incroyable.  Un grand moment de musique est ainsi offert dans ce concerto classique avec une complicité chambriste entre chef, musiciens et soliste. Le violoncelliste est ovationné tant par le public que l’orchestre. Il offre en bis une version a capella du Cant dels ocells de Pau Casals. La délicatesse de la sonorité, la pudeur des sentiments exprimés et l’aisance du geste souverain créent un moment musical rare comme en apesanteur, avec d’infimes nuances aux marges du silence.

En deuxième partie de concert, la quatrième symphonie de Brahms a permis à Tugan Sokhiev d’affirmer des choix inhabituels qu’il a défendu brillement. Si cette symphonie passe pour être automnale avec le coté larmoyant dévolu à cette saison, ce soir elle a été dirigée avec énergie et vigueur à la manière d’un Toscanini.

Le rythme est magnifié, les nuances parfois abruptes et les tempi engagés. Dès les premières mesures, la phrase des cordes est douce, mais vivifiée par Tugan Sokhiev et elle frôle le décalage. Puis tout se met en place et le chef reprend la main avec brio. Rien jamais ne sera alangui, ou épris de mélancolie. La force qui émane du premier mouvement brutalise un peu les oreilles habituées à plus de souplesse et de moelleux. Notons que l’acidité des violons sera d’ailleurs une caractéristique un peu trop française dans cette symphonie, avant tout germanique, mais apportant beaucoup de vie. La marche du deuxième mouvement est très bien dirigée par un Tugan Sokhiev grand ordonnateur d’un voyage quasi métaphysique. La pulsation qu’il donne, avance avec une puissance rare. Jamais de mièvre tentative de retard dans cet andante, dont le mouvement avant est irrépressible. Les nuances sont subtilement variées, et les divers groupes d’instruments, même les cuivres, font de beaux effets d’homogénéisation. Les pizzicati apportent un rebondi très dynamique. Puis le troisième mouvement dansant et plus joyeux, devient  très puissant sous la direction de Tugan Sokhiev. Il s’éloigne du ländler schubertien pour aller vers une expression de joie supérieure et virile. Les bois jouent magnifiquement le jeu avec audace et engagement. Et les contrastes dynamiques sont comme chauffés à blanc. Vraiment cette interprétation sort des sentiers battus. Mais c’est le final, avec ces extraordinaires variations sur une chacone à la fois hommage et dépassement des anciens maîtres comme Bach, qui va atteindre des sommets. La Cantate BWV 150, dont le final est une ciaccona, est un modèle presque pâle tant Tugan Sokhiev demande de puissance à son orchestre. La partie centrale de ce dernier mouvement, avec son superbe solo de flûte, atteint au sublime (François Laurent y est magnifique de timbre et de longueur de souffle). En des gestes généreux, le chef sans baguette, semble s’envoler en apesanteur. Ainsi le public ose s’abandonner complètement à la force de cette partition complexe, monument d’intelligence et de sensibilité. Les nuances si creusées et la construction d’un son dense puis aérien mettent en lumière les audaces de ces variations grandioses.

crédit photo:Patrice Nin

Ce choix interprétatif si surprenant, est porté à bout de bras par un très grand chef. Tugan Sokhiev offre de cette quatrième symphonie de Brahms une version à la puissance rare très originale, qui en renouvelle l’écoute de manière vivifiante.

Hubert Stoecklin

Toulouse. Halle aux Grains. Le 25 février 2011. Richard Strauss (1864-1949) : Till Eulenspiegel, op.28; Joseph Haydn (1732-1809) : Concerto pour violoncelle n°1 en ut majeur, Hob.VII b1; Johannes Brahms (1833-1897) Symphonie n° 4 en mi mineur, op.98 ; Truls Mørk: violoncelle ; Orchestre National du Capitole ; Direction musicale : Tugan Sokhiev.

La première Damnation de Faust de Tugan Sokhiev repond à toutes les attentes

Une damnation revigorante à souhait !

La Damnation de Faust est une œuvre belle et riche qui n’a pas, du moins en France, le succès qu’elle mérite. Il semble très difficile de monter de manière simplement satisfaisante cette œuvre hybride, réclamant un orchestre somptueux, un chef inspiré et des chanteurs aux qualités quasi introuvables. Par ailleurs les chœurs sont variés et difficiles et l’intervention finale des enfants doit être céleste. Des vœux même de Berlioz, toute  mise en scène ou même de mise en espace est nuisible tant la partition contient d’images et de rêves communicables facilement à l’auditeur.

Toulouse semble aimer cette œuvre avec passion, et Michel Plasson l’y a souvent dirigée avec grand succès.

Ce concert était donc très attendu au sein de la programmation de l’Orchestre du Capitole. Tout le monde se demandait comment leur jeune chef, Tugan Sokhiev allait affronter les souvenirs de concerts si prestigieux ?

Disons d’emblée qu’il a su proposer une lecture personnelle de la partition, une lecture plus carrée que démesurée, parfois un peu emphatique, mais en tous cas  passionnante car portée par un souffle dramatique constant. On peut toujours devant cette partition si excessive rêver de nuances plus subtiles, d’élégance plus distanciée, voir de plus de bruit en osant  les cymbales suspendues prévues par Berlioz dans la Marche Hongroise. Toutefois Tugan Sokhiev a proposé une immersion totalement réussie dans l’univers de cette Damnation selon le jeune Berlioz grâce à la cohérence de cette construction. On ne peut que l’encourager à poursuivre l’exploration des œuvres vocales de ce compositeur car des beaux moments ont rappelé le miracle de ses Nuits d’Eté données in loco avec Susan Graham en février 2009.

L’orchestre a offert sa virtuosité et sa sensibilité dans son interprétation se jetant à corps perdu dans cette partition qui exige parfois l’impossible, surtout avec les tempi demandés par Tugan Sokhiev. Les bois ont été merveilleux de timbre et de phrasé. La flûte a été capable de nuances proches de l’infime, le basson de couleurs inouïes, clarinette et hautbois ont une sonorité française idiomatique et le cor anglais admirablement sensible a été un partenaire idéal pour Marguerite. Les cuivres, cors et trompettes ont brillé à souhait, y compris de l’éclat sinistre attendu. La palme de la musicalité revient aux altos capables de phrasés subtilement amenés et le solo dans la ballade du roi de Thulé, (véritable dialogue avec la soprano) a obtenu une ovation méritée et les compliments d’Anna Catarina Antonacci judicieusement placée à côté des alti. Seuls les violons ont eu quelques soucis de phrasés surtout avec de tels altos pour collègues…

La distribution nous a paru idéale dominée par Anna-Caterina Antonnaci, dont les récentes Medea et Carmen à Toulouse ont laissé un extraordinaire souvenir. Élégante, hiératique elle a subjugué par la beauté totale qu’elle a, ce soir, semblé incarner. On sait quelle tragédienne elle peut être avec une capacité à sculpter les mots, quelle fine musicienne elle est dans chaque phrase. Elle a bénéficié ce soir d’une aura surnaturelle tant la voix a entièrement répondu à toutes ses nuances, ses plus  infimes inflexions, ses multiples colorations. La voix sans le moindre vibrato incontrôlé, dans une homogénéité de registre totalement retrouvée avait des harmoniques d’une richesse rare sur toute la tessiture. Vocalement ce rôle si délicat semble avoir trouvé en Antonacci une sorte d’idéal, avec ses lignes vocales, un sens du rythme dans les terribles syncopes d’ « amour l’ardente flamme » irrésistiblement troublant et cette mélancolie du timbre si envoûtant !!! Le portait de cette âme tourmentée a été complet dépassant le cadre de la Gretchen blonde pour laisser s’épanouir une figure féminine quasi universelle dès la ballade du roi de Thulé.

Face à elle, Stuart Neil en Faust, a été à sa hauteur. Tous deux font partie de ces trop rares artistes aussi attentifs au chant qu’aux mots.  Dès son entrée en scène il ne faut pas s’attacher à sa trop massive silhouette. Il incarne un Faust complexe et subtil. Vocalement le timbre est somptueux avec une projection digne d’un lyrico-spinto. Il a gardé toute l’élégance et la musicalité du ténor de grâce qu’il a été à ses débuts. Dans les premières parties les récitatifs et les airs sont parfaitement habités par un romantisme flamboyant mais c’est dans le duo avec Marguerite qu’il provoque des émotions rares. Sa parfaite maîtrise de la voix mixte et la plénitude de son timbre font croire que contre-ré et contre-ut sont faciles et musicalement évidents. Les deux artistes ont été bouleversants tant vocalement que dramatiquement dans ce duo réputé inchantable. 

Quand au Mephisto de Sir Willard White il a l’allure d’un grand seigneur   constamment élégant et un peu moqueur. Le texte est habité, parfaitement compris et très intelligemment restitué. La voix est un peu grave pour le rôle ce qui lui donne plus de mélancolie que de brillant avec un léger déséquilibre dans le trio par manque de puissance. Mais quel diable charmeur ! Il semble impossible de lui résister !

Le Wagner de René Schirrer, avec un texte bien compréhensible, une personnalité affirmée et une voix agréable parfaitement projetée a bien campé son personnage.

L’ Orfeo Donostiarra, fidèle à sa réputation de groupe choral le plus apprécié d’Espagne, a une grande homogénéité et un bel engagement, malheureusement le texte est un peu opaque. L’arrivée des chœurs d’enfants a apporté cette note de surnaturel confiant indispensable. Ce sont de très courtes interventions mais totalement marquantes quand elles sont comme ici rendues avec précision justesse et fraîcheur.

Les saluts ont réuni tous les artistes sous des bravos chaleureux, avec les trois chefs de chœurs.

Le niveau d’interprétation ce soir a démontré que c’est bien en version de concert que La Damnation peut prendre un envol irrésistible.

Hubert Stoecklin

Hector Berlioz (1803-1869)

La Damnation de Faust op.24

Légende dramatique en quatre parties

Faust, Stuart Neil

Marguerite, Anna-Caterina Antonacci

Mephisto, Sir Williard White

Brander, René Schirrer

Orfeo Donostiarra

(direction : Rosé Antonio Sainz Alfaro)

La Lauzeta, chœur d’enfants de Toulouse

(direction : Luc Terrieux)

Chœur variabilis de Condom

(direction : Victoria Digon)

Orchestre National du Capitole de Toulouse

Direction musicale et artistique, Tugan Sokhiev

Toulouse, Halle aux Grains, vendredi 15 janvier 2010

Chostakovitch Brahms et Elgar

Un merveilleux concert

Le chef d’orchestre Ossète Tugan Sokhiev, 32 ans, a le vent en poupe cet automne. Il retrouve son orchestre du Capitole de Toulouse, après avoir dirigé l’Orchestre National de France au Théâtre des Champs Elysées, et surtout l’orchestre Philharmonique de  Vienne au pied levé à  Séoul puis pour l’ouverture de la saison symphonique de Vienne. Chef invité et très apprécié il séduit les orchestres et les publics du monde entier tout en restant très fidèle à son port d’attache au bord de la Garonne. Directeur  musical de l’Orchestre National du Capitole depuis le premier septembre 2008 il ne cesse de faire progresser l’orchestre. La variété du concert de ce soir prouve son engagement dans bien des répertoires. Chostakovitch avant tout en ouverture festive, mais aussi Brahms (avec le concerto pour violon) sont des compositeurs qu’il affectionne et dirige régulièrement à Toulouse. La découverte du soir a été sa totale compréhension du style d’Edward Elgar avec des variations Enigma qui resteront dans les mémoires. 

 La notion de joie chez Chostakovitch.

Ce compositeur Russe qui a tant souffert d’un régime totalitaire incohérent capable de le porter au pinacle comme de le vouer aux gémonies n’a que trop rarement de mouvement de joie dans son œuvre. Cette ouverture de fête est donc un moment rare dans sa vie. Cette commande officielle de 1947 pour la célébration du trentième anniversaire de la révolution d’octobre sera oubliée car entre temps le rapport Jnadov avait mis Chostakovitch au rang des formalistes à abattre. Le sort fut clément à cette page de joie en lui permettant d’être créée en 1954 donc après la mort de Staline. On sait que la mort du tyran fut un jour de joie pour un grand nombre, on peut donc penser que secrètement Chostakovitch ne pouvait espérer jour plus radieux pour cette ouverture de fête. Cette très courte pièce est fulgurante. Elle a été prise dans un tempo d’enfer par un Tugan Sokhiev à la direction millimétrique. Tous les pupitres de l’orchestre ont brillé. Les sonneries des cuivres en ouverture sont rutilantes, les bois et tout particulièrement  les flûtes sont plein de fraîcheur et d’esprit. Les violons planent au plus haut et les percussions se jouent des diableries écrites pour elles. Tout fuse, éclate et explose de joie. Les clins d’œils de la partition sont soulignés avec esprit dans un équilibre bien dosé. Le public toulousain qui commence à bien connaître Chostakovitch, car Tugan Sokhiev le dirige souvent, a apprécié tout particulièrement les richesses de cette ouverture de concert enthousiasmante.

Concerto plutôt Beethovenien

Le concerto pour violon de Brahms a été composé pour son grand ami le violoniste Joseph Joachim et a été créé en 1879. Quasi contemporain de la deuxième symphonie, il bénéficie de la lumière et de l’énergie qu’un récent voyage en Italie a révélé à Brahms. L’aspect solaire et presque hédoniste de ce concerto, éloigné des affres d’un romantisme brumeux et sombre, rend cette œuvre assez singulière dans le corpus brahmsien. Une certaine tradition l’alourdit et  l’assombri oubliant qu’avant d’être un bedonnant barbu peu soigné, Brahms a été un jeune homme mélancolique et doux à la superbe chevelure dorée qui avait une allure de prince charmant.

La très belle Akiko Suwanaï semble incarner l’élégance. Cette japonaise, enfant prodige qui a remporté à  18 ans le si difficile concours Tchaikovski joue sur le dauphin, célèbre Stradivarius ayant appartenu à l’immense Jascha Heifetz. La sonorité en est veloutée et rayonnante sans la moindre agressivité. La jeune femme a un toucher de l’archet sur les cordes d’une grande délicatesse qui semble toujours laisser une marge confortable évitant toute saturation du son.

Tugan Sokhiev a su offrir des interprétations très engagées du deuxième concerto de Brahms avec Nelson Freire en 2008 ou Philippe Bianconi cette année. Dans une extraordinaire interprétation de la  deuxième symphonie, il a révélé aux toulousains, combien son orchestre pouvait trouver les couleurs du romantisme brahmsien. Ce soir respectant probablement le jeu retenu de la soliste, il a choisi de faire de ce concerto, le dernier concerto classique. Ainsi le premier mouvement est donné avec peu de nuances, un strict respect du rythme et un tempo très stable. Le jeu d’Akiko Suwanaï est très mesuré ne s’autorisant aucun épanchement. La précision des attaques égale celle du rythme. Après ce premier mouvement un peu trop respectueux du texte et emprunt d’un classicisme de trop bonne tenue, le deuxième mouvement a enfin permis à l’émotion de gagner du terrain. La superbe symphonie de bois et cors qui ouvre cet adagio délicatement bucolique a été nuancée et phrasée avec une grande délicatesse, dans une nuance pianissimo par un orchestre à l’écoute chambriste attentive et complice. Cette virtuosité non ostentatoire dit la qualité du pupitre des bois bien connue à Toulouse et la solidité des cors qui ne cesse de progresser. La sonorité pleine et soyeuse d’Akiko Suwanaï épouse les phrasés souples et les nuances délicates de l’orchestre. Ce mouvement restera comme une rencontre pleine de grâce mais un peu tardive et sans suite car le dernier mouvement redeviendra trop poli et à la limite d’une certaine sécheresse du coté de la soliste.  Elle ne semble pas comprendre l’aspect populaire et un peu rural de ce mouvement tzigane qui doit tendre vers le presque canaille pour faire tout son effet. Pourtant Tugan Sokhiev ressert le rythme afin de provoquer la danse mais ses intentions et la légèreté pleine  d’esprit de sa direction ne distraient pas la soliste de sa trop grande sagesse. La virtuosité est impressionnante, mais  cette version est comme entravée par la soliste. Cette interprétation n’obtient que des applaudissements polis car le public sait quelle intensité Tugan Sokhiev et son orchestre  peuvent mettre dans Brahms.

Le post romantisme leur va si bien

Les 14 variations Enigma d’Edward Elgar représentent la première partition pour grand orchestre qui donna toute sa notoriété de symphoniste à Elgar alors âgé de 42 ans. La structure complexe, l’habileté, l’originalité des couleurs et des rythmes font merveille et cette suite est très aimée du public, surtout Outre-Manche. Les portraits suggérés en forme de mystères sont un stimulant pour l’esprit. La richesse harmonique et les variétés d’orchestration se chargeant de séduire les sens. Très attaché à la structure tant dans le détail que dans l‘architecture générale de l’œuvre Tugan Sokhiev rend parfaitement lisible cette partition non exempte de faiblesses, voir de risque de grandiloquence. Quand un chef de cette trempe prend à bras le corps cette partition elle brille autant qu’elle émeut. L’orchestre retrouve enfin avec le chef l’harmonie d’une entente complète qui a un peu fait défaut dans Brahms. Tous les pupitres font assaut de virtuosité et de musicalité, les phrasés sont variés et les nuances profondément creusées et l’instant magnifique qui fait toute la séduction de la direction de Tugan Sokhiev arrive. Lui qui jamais dans cette musique post romantique n’abandonne la structure et la précision rythmique, rassuré par l’attention constante de tous ses musiciens, en tournant la page pose sa baguette et d’un geste ample élargi sa battue obtenant de tout l’orchestre un phrasé d’une liberté d’albatros dominant l’océan. Les gestes bras grands ouverts  donnent au phrasé  de l’adagio de la variation IX toute l’ampleur qu’elle réclame. Le sublime, comme approché dans cet adagio planant, reviendra dans la variation finale qui conclut ce cycle de manière grandiose.

Une nouvelle incursion dans un répertoire que l’orchestre et son chef défendent avec talent. On attend une quatrième symphonie de Mahler programmée cette saison avec l’espoir d’une suite et d’un abord prochain de l’œuvre de  Sibelius.

Toulouse. Halle aux Grains, vendredi 23 octobre 2009. Dimitri Chostakovitch (1906-1975), Ouverture de fête, op. 96 ; Johannes Brahms (1833-1897), Concerto pour violon en ré majeur, op.77 ; Edward Elgar (1857-1934), Variations Enigma, op.36 ; Orchestre National du Capitole de Toulouse, direction, Tugan Sokhiev ; Akiko Suwanaï, violon ;