Nelson Goerner le piano de l ‘élégance

CRITIQUE. FESTIVAL. 46ème festival PIANO AUX JACOBINS. Cloître des Jacobins, le 11 septembre 2025. CHOPIN ; SCHUMANN ; RAVEL ; LISZT ; NELSON GOERNER (piano)

La subtilité de Nelson Goerner est un enchantement

Nelson Goerner propose un concert d’une très belle conception. Il aborde la Fantaisie en fa mineur op. 49 de Chopin dans un tempo retenu. Le poids d’un son plein et riche permet une avancée lente dans cette page complexe et finalement peu interprétée en concert. D’emblée on est frappé par les couleurs multiples et les nuances savantes que le pianiste argentin met dans son jeu. Un certain poids semble habiter le jeu, un sérieux, une douleur sourde. Le contraste avec le chant plus aigu et plus lumineux est très intéressant. Le chant éperdu et étincelant en contraste constant avec le sombre tapis si riche harmoniquement. Le dialogue est savamment entretenu et l’œuvre avance assez douloureusement puis s’éclaire pour le final. Cette interprétation est très construite et complexe. Très éloignée de la version discographique de Bruno Rigutto que je connais bien et qui est plus solaire et équilibrée.  

Avec beaucoup de cohérence le grand pianiste poursuit avec la Fantaisie en do majeur op.17 de Schumann. Il construit une magnifique interprétation en structurant chacun des trois mouvements et la totalité de la Fantaisie. Les humeurs variées, la passion amoureuse, le désir puissant, la désolation, puis le retour de l’espoir tout est magnifiquement coloré et nuancé par ce poète-pianiste. Les phrasés sont absolument superbes sans rien céder à l’extraordinaire richesse harmonique. Cette interprétation semble livrer toutes les beautés et les richesses de l’œuvre. La puissance expressive de ce piano magnifique laisse un sentiment d’avoir rencontré la beauté absolue et une intelligence interprétative superlative.

Après l’entracte Nelson Goerner propose une lecture très analytique et très colorée des Valses nobles et sentimentales de Ravel. Le toucher change et les couleurs sont zénithales sans ombre portée. La précision rythmique et les phrasés élégants font mouche. La spécificité toute française de ces valses, leur capacité à s’encanailler presque donnent un chic fou au jeu de pianiste.  Et il n’est pas avare de moments d’un humour très délicat.

Puis il nous est proposé  trois pièces de Liszt correspondant à des danses de plus en plus virtuoses et rythmiquement complexes. La valse oubliée n°2 a un côté suranné et un quelque chose de décalé absolument savoureux. L’étude « la leggierezza » est vaporeuse à souhait puis la sixième Rhapsodie Hongroise a une puissance tellurique qui culmine sur une virtuosité apocalyptique avec tous ses plans superposés. La grandeur des moyens du pianistes nous submerge mais surtout la richesse musicale de ses interprétations toutes très abouties stylistiquement. C’est vraiment un art du piano suprême.

Nelson Goerner fait partie des plus grands pianistes du moments. Il a offert un somptueux récital à Piano aux Jacobins. Le public lui fait fête et avec un amour partagé de la musique il offre trois bis plus superbes les uns que les autres.  Voilà un très grand récital qui aurait mérité une diffusion radiophonique mais France Musique présente la veille avait déjà plié bagage, dommage vraiment.

Hubert Stoecklin

Photos : DR : H.SLien vers l’étude «  la leggierezza » de Liszt  

Ouverture de Piano Jacobins avec Fazil Say

Ouverture festive avec FAZIL SAY pour le 46 Festival Piano aux jacobins

écrit par Hubert Stoecklin 8 septembre 2025

CRITIQUE, festival. 46eme FESTIVAL PIANO AUX JACOBINS.  Cloître des Jacobins, le 4 septembre 2025.  Jean Sébastien BACH : Variations Golberg.  Fazil SAY: Yeni hayat (nouvelle vie),  4 balades Kara Toprak « terre noire». Variations Jazz; Fazil Say, piano. 

Une ouverture festive pour le 46ème Festival Piano aux Jacobins.

La 46ème édition du prestigieux Festival de piano a été confiée à Fazil Say qui reste un trublion dans le panorama du piano classique. En effet le pianiste turc reste un enfant terrible car il joue de moins en moins le répertoire, compose de plus en plus et joue ce qu’il compose.

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Ce soir il a construit pour Piano Jacobins un concert sans entracte nous faisant passer de l’Alpha à l’Omega du piano. A savoir que les Variations Goldberg de Bach sont l’une des œuvres les plus jouées et les plus enregistrées des œuvres pour clavier de Bach. Les pianistes se sont emparés de ce monument avec bonheur quand les clavecinistes ne le font pas moins. Pour un pianiste ces variations représentent un Himalaya qu’ils gravissent dès qu’ils le peuvent et enregistrent parfois très (trop) ?) tôt.  Fazil Say les a gravées en 2023. Il les a travaillées durant la période covid. Son enregistrement, très sérieusement fait, est très apprécié du public comme de la critique. Ce soir dès l’Aria nous remarquons qu’il a considérablement évolué en enrichissant de trilles et de grupetti la mélodie si pure de l’exposition. C’est très délicat et original. Ce qui frappe également dès cette exposition c’est l’extraordinaire dynamique des nuances qu’il tire de son piano. Le début est pianissimo mais à plusieurs reprises Fazil Say ira vers le fortissimo, réservant toutefois des nuances encore plus puissantes à la polyphonie majestueuse pour certaines variations. Chaque variation a sa personnalité et Fazil Say semble parler à quelqu’un. Ses gestes du bras ou de toute le corps dessinent des arabesques. Ces courbes souples sont dans son jeu. Le chant continu dans cette œuvre si variée est systématiquement magnifié par l’interprète. De même, les éléments dansants sont toujours souplement joués. Tout cela est très personnel et très beau. Par moments il y a comme une manière d’improviser les variations sur le chant. Cette liberté et cette souplesse qui irriguent l’interprétation de Fazil Say permettent de rêver en écoutant son interprétation très fouillée. Après cette œuvre baroque emblématique le compositeur virtuose va nous proposer des œuvres de sa composition. 

Ne prenant que quelques minutes Fazil Say enchaîne avec sa musique dans état de transe.

Fazil Say Sep25 (c)William Wartel

Yeni hayat (nouvelle vie) sonate pour piano op 99, est une pièce intense dans laquelle le pianiste compositeur utilise des effets sur les cordes à main nue comme un piano préparé. Cela évoque la cithare, le cymbalum. La richesse du jeu et la concentration extrême de l’interprète nous entrainent dans un monde musical intense.

Les 4 balades Kara Toprak « terre noire » sont bien plus dramatiques et effectivement par des effets sur les cordes à main nue, le tonnerre et des tremblements de terre s’invitent. Indéniablement le compositeur utilise toutes les possibilités de l’instrument et l’interprète est vraiment virtuose. Nous renouons en quelque sorte avec les virtuoses compositeurs comme Bach, Mozart, Beethoven, Liszt ou Rachmaninov. Et justement c’est le fameux thème de Paganini repris par Rachmaninov dans des subtiles variations qui servira de départ à la partie Jazz. C’est brillant, virtuose et on devine que Fazil Say improvise avec malice. Évidemment le charme de la mélodie de Summertime reste intact, et la Marche Turque de Mozart se déhanche et se contorsionne mais reste reconnaissable. C’est de la très belle musique et du grand piano que nous a proposés ce pianiste inclassable. La standing ovation du public dit bien l’impact de cet artiste.

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La 46ème saison de Piano aux Jacobins débute de manière festive et intense. Ce récital nous rappelle que le jazz a une belle place dans la programmation de Piano aux Jacobins. Ainsi d’autres belles soirées sont à venir que nous partagerons.

Hubert Stoecklin

Photos : William Wartel

Critique écrite pour Classsiquenews.com 

Fazil Say dans L’aria des variations

Rencontre Musicales de Nimes un final en beauté !

Critique. Concert. 4ème édition des Rencontres Musicales de Nîmes. Nîmes. Jardins de la Fontaine, le 30 août 2025. Philip Glass : Echorus ; Georg Philipp Telemann TWV 52 :G3: double concerto pour 2 altos ; Arvo Pärt : Tabula rasa,  Ludus ; Antonio Vivaldi : Double concerto pour 2 violoncelles, RV 531; Ralph Vaughan Williams : The Lark ascending pour violon et orchestre ; Wolfgang Amadeus Mozart : concerto pour piano n° 13,  K 415, Rondo allegro ; Vittorio Monti : Csardas pour violoncelle et orchestre ; David Popper : Fantaisie pour violoncelle sur des thèmes de la Petite Russie op.43 ; Ludwig Van Beethoven : Concerto pour piano et orchestre n°4, op.58, Andante con moto, Rondo vivace ; Alexandre Kantorow, Aurèle Marthan, piano ; Liya Petrova, Clémence de Forceville, Charlotte Juillard, violon ; Grégoire Vecchioni, Paul Zientara, alto ; Aurélien Pascal, Edgard Moreau, violoncelle ; Orchestre Consuelo.

Final des Rencontres Musicales de Nîmes en forme d’apothéose. 

Tout a été parfait ce soir, depuis la météo, enfin idéale, puis la construction d’un programme très original en forme d’apothéose et surtout par des artistes tous admirablement impliqués, doués et musiciens suprêmes. Le voyage musical concocté par les trois directeurs artistiques Alexandre Kantorow, Liya Petrova et Aurélien Pascal, fait des ricochets temporels entre Antonio Vivaldi à Philip Glass. Les instrumentistes sont tous mis en valeurs par des parties concertantes virtuoses. Le début plein de mystère et d’hypnose est dû à l’écriture répétitive de Philip Glass. Son duo pour 2 violons et cordes Echorus, est plein de charmes. Les deux violonistes Charlotte Juillard et Clémence de Forceville jouent avec délicatesse comme des fées. L’orchestre un peu défavorisé par la sonorisation est un tapis subtil mais un peu lointain. Le grand crescendo est bien amené puis le decrescendo permet un retour en douceur vers le silence. 

Après ce début magique ce sont deux altistes qui se présentent pour un concerto de Telemann. Grégoire Zitoni et Paul Zientara nous avaient enchantés les soirs précédents par leur présence forte dans les œuvres de musique de chambre. Avec une élégance de chaque instant ils peuvent jouer à rivaliser de virtuosité dans ce concerto très agréablement construit. C’est surtout la complicité malicieuse qui les unit qui nous charme, sans oublier la virtuosité tout à fait magnifique. 

La pièce suivante permet d’accueillir le piano. Mais un piano préparé. Aurèle Marthan s’y installe et nos deux fées violonistes reviennent. La partition Tabula rasa d’Arvo Pärt est complexe et offre des couleurs et des sons d’une grande originalité. Les violons doivent aller dans un suraigu incroyable, le piano gronde ou évoque des cloches. Tout les repères instrumentaux habituels sont bouleversés. Ce moment musical interroge plus qu’il ne propose de réponses. Les interprètes jouent avec conviction cette partition complexe. L’orchestre qui joue sans chef est d’une grande souplesse et l’écoute mutuelle totale qui préside à cette interprétation lui donne beaucoup de vie. 

Pour la suite c’est l’apparence facilité des concerti de Vivaldi qui nous permet de retrouver deux violoncellistes superbes. Ce double concerto est magnifique.  Il permet aux violoncelles de démontrer leur virtuosité. Le jeu de nos deux gentilshommes à « archet moucheté » leur permet avec humour de rivaliser de virtuosité et de musicalité tour à tour. Edgard Moreau lance les thèmes avec beaucoup de souplesse et Aurélien Pascal les attrape au vol et les fait tournoyer à sa manière. Cette virtuosité ludique est bien sympathique. Pris dans ce mouvement à travers le temps le public accueille avec enthousiasme chaque interprétation. 

Après l’entracte Liya Petrova nous offre son incomparable Alouette. The Lark ascending de Ralph Vaughan William est un concerto en un mouvement d’une grande liberté. Nous l’avions entendu le mois dernier à La Roque d’Anthéron . Le jeu aérien, suspendu, souple et subtilement nuancé de Liya Petrova est un véritable enchantement. Depuis La Roque Liya semble avoir écouté les oiseaux et beaucoup appris d’eux. Avec son violon elle construit un son plus pur, plus riche et arrive à des nuances plus ensorcelantes encore. Comme si une nouvelle liberté l’habitait, elle vole très haut. Les aigus sont de plus en plus délicats et plus riches en harmoniques. Elle gagne en liberté et en souplesse. Ce soir l’orchestre joue sans chef. Tout est écoute et partage, la souplesse de l’orchestre rencontre celle de la violoniste qui peut planer plus librement. Et le jardin de la fontaine est également un cadre magnifique à ciel découvert qui magnifie la poésie de l’interprétation.

Un Grand moment de pure grâce. 

Mozart ne pouvait pas être absent de ce palmarès. Le choix du rondo final du 13eme concerto est habile car avec peu de temps toute la palette expressive du piano mozartien est présente dans ce mouvement. La fraicheur, la rondeur du son, la grâce mais également une pointe de mélancolie dans la partie centrale.  Aurèle Marthan est très à son aise et nous entraine dans cette ronde de beauté avec élégance et précision. 

Pour les deux œuvres suivantes ce sont des pièces de genre par des compositeurs moins connu qui permettent à nos talentueux violoncelliste de s’engager dans un défi alternatif. Que ce soit la Csardas de Vottorio Monti interprétée par Edgard Moreau ou la Fantaisie sur un thème russe de David Popper interprétée par Aurélien Pascal nos deux artistes rivalisent de talents. Edgard Moreau plus mordant, plus taquin gagne la première manche mais Aurélien Pascal avec un son d’une beauté somptueuses joue avec l’hédonisme en grand seigneur et taquine également l’orchestre. Les deux sont des artistes incroyables lorsqu’ils jouent en nuançant sur les harmoniques avec une facilité déconcertante. C’est vraiment deux pièces qui permettent au violoncelle la plus grande virtuosité connue. Le public fait une aussi grande ovation à l’un comme à l’autre, impossible d’avoir un vainqueur avec ces qualités-là.

Pour le final Alexandre Kantorow rentre en scène et va interpréter de manière magistrale les deux derniers mouvements du 4ème concerto de Beethoven. L’Andante débute sur une phrase puissante de l’orchestre que le pianiste lance d’un geste puis c’est l’extraordinaire dialogue entre le piano orant et l’orchestre péremptoire : Orphée face aux portes de l’Enfer.  Le chant orphique du pianiste va convaincre l’orchestre et la douceur va se partager entre les deux pour un chant uni.

C’est d’une beauté sublime et le dialogue, le partage sont totalement vécus. Le final joyeux va gagner en puissance. Le mariage des timbres, les nuances accordées, les phrasés délicieux, tout fait de cette interprétation une splendeur.  Le public fait une standing ovation au génial pianiste et à l’orchestre si fabuleux. 

Puis les trois directeurs artistiques reviennent pour un bis : le mouvement lent du trio de Mendelssohn qu’ils avaient interprété en ouverture des Rencontres Musicales de Nîmes. Cette boucle de musique referme la très belle année 2025. Tous les musiciens viennent saluer dans des applaudissements euphoriques d’un public absolument conquis. Longue vie aux Rencontres Musicales de Nîmes. 

Hubert Stoecklin

il Trovatore de rêve à Orange grâce à La Netrebko !

Critique opéra. Orange : Chorégies 2025. Théâtre Antique, le 6 juillet 2025. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Il Trovatore. Version de concert spacialisée. Anna Netrebko, Leonora ; Marie-Nicole Lemieux, Azucena ; Yusif Eyvazov, Manrico ; Aleksei Isaev, Il Conte di Luna ; Grigori Shkarupa, Ferrando ; Claire De Monteil, Ines ; Vincenzo Di Nocero, Ruiz, un messagero ; Stefano Arnaude, un veccio gitano. Lumières : Vincent Cussey ; Chœurs des Chorégies d’Orange, des opéras d’Avignon et de Marseille, coordinateur des chœurs : Stefano Visconti ; Orchestre Philharmonique de Marseille ; Direction : Jader Bignamini. 

Le meilleur Trouvère du moment donné à Orange.

Les Chorégies d’Orange depuis mon adolescence donnent le tempo de l’été des Festivals. Cette année tout particulièrement ce Trouvère je l’attendais. Le concert de 2023 ici même m’avait fait comprendre qu’Anna Netrebko était la meilleure Léonora de l’époque et pouvait rivaliser avec les plus grandes de la discographie.  L’entourage de la Diva de cette production promettait beaucoup. Non seulement le pari d’une version de concert a rempli le théâtre mais nous avons été beaucoup à penser que nous avions là le meilleur Trouvère possible du moment. Les 4 meilleurs chanteurs du monde, un orchestre rutilant, un chef engagé et des chœurs superlatifs. Et je rajouterai : pas de mise en scène antimusicale et prétentieuse (La production de la Bastille avec pourtant Alagna m’avait beaucoup déçue). 

Le Trouvère idéal à Orange ce soir ?  oui, oui 

Par ordre d’entrée en scène le chœur est immensément satisfaisant dès ses premiers instants : Puissance, rondeur sonore, homogénéité, phrasés verdiens accomplis tout nous enchantera au long de la soirée. Les hommes avec Ferrando en entrée puis les dames nous y reviendrons. Justement une incroyable surprise nous a saisi. Le Ferrando de Grigory Shkarupa est surprenant de jeunesse, de beauté vocale et de précisons dans les vocalises. Un Phrasé souverain complète une chant Verdien post belcanto absolument accompli. Car on ne le dira jamais assez la partition de Verdi est pleine de moments belcantistes virtuoses pour tous les rôles et pas seulement pour Leonora. Une tradition détestable qui nous affublait de voix vieillies et peu souples pour le rôle de Ferrando aura vécu ce soir. Voici un rôle qui peut être passionnant. Grigory Shkarupa, basse russe au timbre somptueux a une technique belcantiste accomplie et un engagement scénique de premier ordre. Son Ferrando est idéal d’intelligence. Car après tout ce sont ses interventions qui feront condamner Azucena. 

L’entrée en scène d’Anna Netrebko en Leonora est magique. Sa silhouette amincie dans une robe d’un beau vert Véronèse est un enchantement. Elle occupe l’espace avec science et naturel.

Il n’y a pas besoin de d’avantage de mise en scène : le personnage noble, à l’âme romantique et passionnée est devant nous. De discrètes projections vidéo rajoutent à la poésie magique du Théâtre antique. Si le premier tableau représentait un château fort écrasant il se pare de forêts et ce vert de nature s’accorde à la robe de Leonora. C’est aussi simple que beau. Que dire du chant de Netrebko qui n’ai pas été dit ? Ce qui empoigne d’emblée est un timbre riche et homogène sur toute la tessiture avec un medium voluptueux et des graves moelleux. Parmi les plus grandes Leonora celle de Leontine Price souffrait de graves creux. Cette facilité vocale, ce confort sur toute la tessiture donnent beaucoup de noblesse à la Leonora de La Netrebko.   Le tempo modéré de son air d’entré permet à la poésie de se dégager, celle d’un chant soutenu et passionné. Les trilles sont beaux, les vocalises allégées précises et les piani aigus célestes. La cabaletta est donnée avec la reprise. Elle a dans cet air toutes les qualités des plus grandes Leonora :  Ponselle, Callas, Crespin, Price, Caballe… 

Au loin, projetant sa voix avec des sons très ouverts le Manrico de Yusif Eyvazov, est jeune, et passionné.

Le qui-pro-quo passé le trio permet aux chanteurs de s’accorder dans un tempo souple très bien négocié par le chef italien, Jader Bignamini. Nous sommes entrainés dans le premier ensemble du Trouvère avec enchantement. Le Conte de Luna du baryton russe Aleksei Isaev, n’a que de courtes interventions avant ce trio complexe. Il impose un personnage sombre et rongé par l’amour autant que la jalousie. Les vocalises doublées par une veloce trompette sont un peu floues. Si les hommes sont impeccables le soprano à la fois agile et au timbre si émouvant d’Anna Netrebko domine incontestablement.  La fin de l’acte I permet au public de faire un triomphe aux chanteurs. 

Après un chœur des gitans puissant et nuancé l’entrée en scène de l’Azucena de Marie-Nicole Lemieux fait sensation. Timbre mordant, légato suprême et vocalises ciselées, son Azucena est de haute tenue. Pas un accent vulgaire, pas une note trop poitrinée, beaucoup de nuances et un phrasé varié évoquent cette héritage du belcanto que Verdi garde en demandant de le dépasser. L’émotion que ce chant produit donne au personnage une folie, un pathos inconnus. C’est à la fois un chant élégant, racé et émotionnellement puissant. Le duo avec Manrico est riche en échanges et émotions partagées. Le ténor trouve des accents plus nobles, ose des messa di voce subtils. Les oppositions, les contrastes saisissants viennent de très belles nuances vocale et de couleurs variées chez la mezzo-soprano canadienne. Le personnage va acquérir une dimension nouvelle faite de folie plus que de manipulations volontaires. Le coté halluciné est prégnant. Marie-Nicole Lemieux est une Azucena historique.

 Nous allons maintenant détailler le Conte du baryton Aleksei Isaev. Son air amoureux, puis sa jalousie et son désir fulgurant pour Leonora permettent au baryton d’utiliser sa palette vocale et son art du chant pour camper un personnage complexe. Le beau timbre est en lui-même porteur d’une part de mélancolie.

Dans le Hollandais à Toulouse le mois dernier sa prise de rôle nous avait ébahi par une maturité inouïe. Il range le Conte parmi les méchants d’avantage maudits qu’uniquement pervers. La noirceur du personnage indéniable se teinte de tristesse. La ligne mélodique est avec cet artiste toujours précise, le texte habité, le drame magnifié. Dans le quintet qui termine la scène, Leonore sauvée par Manrico des griffes du conte, le drame s’étire et se distord ; le chef Jader Bignamini laisse aux chanteurs la souplesse nécessaire. Il tient son orchestre à leur disposition, ainsi le lyrisme prend le pouvoir. Pourtant dans les grands ensembles et la juxtaposition des chœurs (admirable choeur de nones) il structure solidement l’édifice. 

La grande scène suivant entre Azucena et les hommes du conte est entièrement dominée par une Marie-Nicole Lemieux absolument géniale. Son chant nuancé subtilement et très contrasté lui permet de camper un personnage complexe à la fois effrayant et lamentable. Son Azucena est absolument complète, comme je n’en connais pas d’autre, y compris aux disques. 

La suite de l’opéra confirme la perfection vocale des interprètes, leur sens du drame. La grande scène de la tour est le moment capital de la soirée. La Leonora d’Anna Netrebko est immense, complexe, complète. Vocalement, scéniquement elle incarne une jeune noble belle, fragile et puissante par la force de son amour.  Les trilles lents sont admirables, le legato ensorcelant, les nuances inouïes donnent au personnage une grandeur fascinante.

Le Miserere atteint au sublime espéré. Le Manrico au timbre clair de Yusif Eyvazov devient de plus en plus émouvant et se range au niveau exceptionnel de la soprano. Puis la scène terrible avec le conte offre aux deux superbes chanteurs une confrontation spectaculaire. Le tempo souple et retenu permet une superposition très dramatique. Lumière et noirceur se combattent comme rarement. La scène dans la prison d’Azucena et de Manrico arrachera des larmes, le ténor comme contaminé par tant de beau chant utilise des messa di voce d’un incroyable pouvoir émotionnel.

Le chant angélique et sacrificiel de Leonora ne peut être plus pur ni plus émouvant. Le final avec son abrupte fin laisse le dernier mot à Azucena victime elle-même de sa vengeance. Le public abasourdi exulte rapidement dans des applaudissements nourris. 

Claire De Monteil est une  Ines compatissante à la voix solide ; Vincenzo Di Nocero est Ruiz et un messager de manière très convaincante son intervention devant la tour est dramatiquement très juste ; Stefano Arnaude est un vieux gitan sonore. Pas de doutes que ces jeunes chanteurs de petits rôles se souviendront d’avoir participer habilement à ce Trouvère historique ! 

L’orchestre philharmonique de Marseille tout le long de la soirée a été magnifique avec timbales extrêmement dramatiques, cuivres exacts et bois émouvants. Le chef Jader Bignamini est de toute évidence amoureux du chant et soigne admirablement la souplesse tout en gardant fermement la structure dans les ensembles. Le voir applaudir les chanteurs en même temps que le public en dit long. Seuls ceux qui rêvent encore des chefs à la Toscanini, cauchemar des chanteurs, ne l’apprécieront pas.  J’ai été charmé par la souplesse, les nuances et les couleurs que sa direction a obtenus.  L’admirable travail du coordinateur des chœurs, Stefano Visconti permet au chœurs de se distinguer par une perfection rare. 

Quel drame ! Quel chant ! Quelle soirée ! Le public très nombreux à Orange ce soir n’a apparemment pas souffert de l’absence de mise en scène. Le chant verdien au sommet par des artistes tous au sommet d’un art parfait, le drame qui en est né, ont conduit le public à l’extase. Avec une température très clémente, le ciel couvert s’est éclairci en cours de soirée et la lune a resplendit. Rendez-vous est donné pour la Force du Destin toujours de l’immense Verdi, dans de même conditions scéniques le 20 juillet. 

Les très belles photos sont de C. Gromelles à Orange

Hubert Stoecklin 

Adrienne Lecouvreur à Toulouse : Magique !

Adrienne Lecouvreur magnifiquement représentée à Toulouse.

Seul opéra connu de Francesco Cilea, Adrienne Lecouvreur, possède des airs immensément célèbres et pourtant ce chef d’œuvre n’est pas représenté bien souvent. Il faut dire qu’il contient des éléments théâtraux exigeant une mise en scène précise et 5 rôles principaux demandant des chanteurs hors normes. L’orchestration riche et subtile exige un grand orchestre et un chef capable d’équilibrer symphonisme, lyrisme et dramaturgie.

Cette production n’a pas pris une ride. Transposée par le metteur en scène Ivan Stefannuti dans les années datant de la création (1902) elle respecte toutes les didascalies. L’ambiance de troupe de théâtre si indispensable est très réussie. Ivan Stefannuti réalise également décors et costumes dans une grande cohérence. Les costumes en noir et blanc sont élégants. Les décors également malgré une certaine lourdeur. Son hommage au cinéma naissant est porteur de poésie. Très admirée en Italie cette production reste d’une grande séduction et à son tour le public toulousain a été conquis.  

La direction d’acteurs est très précise, elle semble d’un grand naturel.  La mise en abyme du théâtre dans le théâtre offre un mystère troublant entre rêve et réalité.

Par ordre d’entrée en scène le Michonnet de Nicola Alaimo est un homme encore jeune et sa bonté est émouvante. Vocalement la plénitude de timbre est magnifique lui permettant vraiment de chanter admirablement tout du long. Son jeu délicat d’amoureux impossible et d’ami fidèle est très juste. Le Prince de Roberto Scandiuzzi est dès son entrée en scène d’une évidence incontestable. Il est royal de port et de timbre. Il ne fait qu’une bouchée d’un rôle qui lui convient à la perfection. Il EST le Prince de Bouillon.

Cilea réserve à chaque rôle principal un air de présentation ; celui d’Adrienne est un véritable bijou. « Io son l’umile ancella » est distillé avec puissance et engagement par la soprano Lianna Haroutounian. Timbre riche, chant legato supérieur et présence scénique forte, elle campe une Adrienne originale.

Plus solide vocalement que d’aucune, elle aborde la partition avec un engagement vocal total. C’est moins subtil peut être mais cet engagement est bien celui de l’actrice historique qui révolutionna le jeu. Cette voix puissante et ronde convient bien à une actrice au sommet de ses moyens et qui sera fauchée en pleine gloire. Tout le rôle sera habité avec passion, jeu et chant seront au sommet durant tout l’opéra. Avec une mort terriblement émouvante. Maurice également a un air d’entrée irrésistible.  Dans « La Dolcissima effigie », le ténor Vincenzo Constanzo, en Maurice de Saxe impose un personnage à la séduction immédiate, puissante et insolente. La voix est riche de timbre et ductile, il phrase à merveille et la séduction inerrante au rôle est totale. José Cura initialement prévu ayant dû renoncer pour raison de santé, il s’agit bien mieux qu’un sauvetage. Le ténor italien est un Maurice irrésistible et très assorti vocalement à l’Adrienne de la soprano arménienne.

Le dernier grand rôle est celui de la Princesse de Bouillon, la rivale cruelle d’Adrienne. Dès son premier air elle se révèle extrêmement passionnée. Grande figure de la jalousie, il faut une voix et une actrice engagée. La mezzo Judit Kutasi a la puissance vocale requise et son jeu est sans nuances : c’est une femme passionnée et qui perd toute mesure. Elle est absolument terrifiante quand elle devine son amour menacé. Les confrontations, des deux rivales sont des moments très impressionnants. La main qu’elle met autoritairement sur Maurice en signe de possession devant Adrienne défaite, termine avec terreur l’acte trois.

L’Abbé de Choiseul de Pierre Derhet est d’une belle présence. La voix de ténor sensible épouse à la perfection les compliments grâcieux du courtisan et peut se métalliser pour les moments plus politiques. C’est au dernier acte, le plus intimiste, que les 4 acteurs amis d’Adrienne venus la soutenir trouvent après les turbulences des premier actes une véritable présence émouvante. Vocalement Cristina Giannelli et Marie-Ange Todorovich ont des timbres très assortis. Damien Bigourdan et Yuri Kissin ont de belles voix également et leur jeu sensible convainc, surtout dans le bel ensemble du dernier acte. La plénitude vocale aura été un fil rouge tout le long de la soirée et chacun, petit ou grand rôle, y aura parfaitement participé.

Les chœurs du Capitole admirablement préparés par Gabriel Bourgoin ont également participé merveilleusement à cette fête vocale somptueuse. Le court ballet, hommage au Faune de Nijinski, est également très réussi par le Ballet du capitole.

L’orchestre du Capitole est admirable de plénitude sonore, de musicalité et de nuances. Les soli de violon, de violoncelle sont d’une puissance expressive totale.

La direction de Giampaolo Bisanti est parfaite. L’équilibre exigé par une partition riche et complexe est merveilleusement réalisé. Le drame se développe et nous étreint au dernier acte. Tout avance avec panache au travers d’ambiances contrastées vers le dénouement fatal. Le public enthousiaste fait un triomphe aux artistes avec de nombreux rappels. La saison capitoline se termine avec un succès retentissant.

Photos: Mirco Magliocca.

Leviathan regard lucide sur la justice

Critique. Théâtre. ThéâtredelaCité. Toulouse, le 5 mars 2025. LEVIATHAN. Texte de Guillaume Poix. Conception et mise en scène de Lorraine de Sagazan/La Brèche. 

LEVIATHAN Festival d Avignon Texte Guillaume Poix Collaboration au texte Lorraine de Sagazan Conception et mise en scene Lorraine de Sagazan Dramaturgie Agathe Charnet, Julien Vella Choregraphie Anna Chirescu Musique Pierre-Yves Mace Son Lucas Lelievre Scenographie Anouk Maugein Lumiere Claire Gondrexon Video Jeremie Bernaert Costumes Anna Carraud, Marnie Langlois, Mirabelle Perot Masques Loic Nebreda Perruques Mityl Brimeur Assistanat a la mise en scene Antoine Hirel Avec Jeanne Favre, Felipe Fonseca Nobre, Jisca Kalvanda, Antonin Meyer-Esquerre, Mathieu Perotto, Victoria Quesnel, Eric Verdin

Cette pièce est concue comme un reportage télé didactique. Le sujet est brulant, dérangeant et inquiétant. La comparution immédiate après une garde à vue est étudiée à travers plusieurs mois passés à la 23 ième chambre du tribunal de Paris. Le texte ne peut donc pas être sujet à caution, il est la vérité.  Tout ce qui peut être discuté est le choix des exemples choisis.

Le sens de la pièce est déplié dans ses moindres détails :  la Justice poussée à l’extrême par cette procédure peut devenir une figure du Léviathan, ce monstre formidable de puissance.

Le dispositif scénique est complexe et la virtuosité du jeu d’acteur est sidérante. Se font face une salle d’attente et une longue table derrière laquelle se tient la Présidente du Tribunal et ses innombrables dossiers. Un grand écran au fond projette le Leviathan ou les visages des accusés. Le jeu de la Présidente est celui d’une poupée mécanique avec un mélange de ridicule, de charme et d’effroi. Le procureur reste debout ou en retrait avant une prise de parole très attendue et ses mots sont toujours déshumanisants. Les avocats sont avec les accusés ou font les cent pas dans la salle. Les personnes jugées ont le visage recouvert d’un bas. Cela écrase leurs traits.

Le public est mis dans la même difficulté que la Présidente du Tribunal. Des grands moments de musique/bruits à la limite du supportable nous empêchent de penser. Le désordre peut envahir la scène et la salle de laquelle les comédiens sont arrivés ou ils partent s’y cacher. La plafond du décor sorte de voiles de mousse rose évoquant plus un boudoir qu’un tribunal et va même respirer lors du moment le plus terrible. Il y a quelque chose de l’incestuel dans celle justice minimaliste.

Car les histoires de vie des accusés sont complexes et remplies de malheurs et sont presque tous des cas psychiatriques. Il n’y a pas de temps pour les déplier. C’est comme si dans cette complexité le juge ne pouvait se raccrocher qu’au code et donc suivre celui qui n’est perturbé par rien : le Procureur. Cette justice déshumanisée et froide préserve la forme à tout prix en oubliant le fond.

Les peines sont lourdes et semblent abusives pour les profanes. La présence d’un cheval sur scène apporte quelque chose d’une chaleur animale qui fait si cruellement défaut. Mise en scène, scénographie, jeu d’acteurs tout est parfait et cette somme crée un spectacle intense, puissant, hyper précis voir virtuose. Il n’a qu’un défaut, il est trop didactique et par trop manichéen. Toutefois la pensée en sortant de la pièce nous « travaille » plusieurs jours. Les questions sans réponses nous habitent … Cela fait partie du théâtre après tout ! 

Hubert Stoecklin

Lien vers les informations sur le spectacle

Tarmo Peltokoski et Sol Gabetta en osmose

CRITIQUE, concert, TOULOUSE. Halle-aux-grains, le 27 février 2025.DEBUSSY/BLOCH/MAHLER. Sol Gabetta (violoncelle), ONCT, Tarmo Peltokovski (direction). 

Une tournée triomphale annoncée 

Tarmo Peltokovski et son Orchestre national du Capitole de Toulouse ont présenté ce soir au public le programme qu’ils vont bientôt jouer en tournée à Paris et en Allemagne. 

Le Prélude à l’après-midi d’un Faune de Claude Debussy est une courte pièce magique que l’orchestre du Capitole pourrait jouer les yeux fermés. Tant de belles baguettes l’ont dirigé dans cette salle, Michel Plasson et Tugan Sokhiev tout particulièrement. Ce soir Tarmo Peltokovski impose sa marque. Il donne beaucoup de liberté à l’orchestre tout en lui demandant des nuances très piano. Cette version est aérienne, subtilement rêveuse. Tarmo Peltokovski évite toute force et toute idée de bacchanale. La beauté orchestrale, la tendresse des nuances, la souplesse de la texture donnent un coté vaporeux qui fait penser à certaines toiles impressionnistes. 

Sol Gabetta entre en scène pour la deuxième œuvre au programme. La Rhapsodie Schelomo d’Ernest Bloch permet à la violoncelliste originaire d’Argentine un jeu d’une subtile émotion. Tout particulièrement dans les moments de grande mélancolie évoquant les pensées profondes du Roi Salomon. Les sonorités chaleureuses du violoncelle entretiennent avec l ‘orchestre un dialogue d’une parfaite osmose. Tarmo Peltokovski soigne les ambiances, fait éclater les couleurs, il est toujours très attentif à la soliste. Les instrumentistes de l’orchestre sont tous magnifiques. Le final grandiose sonne comme une apothéose rappelant le Grand Roi que fut Salomon avant de reprendre les pensées très sombres du monarque portées par le violoncelle très émouvant de Sol Gabetta. 

Devant le succès l’orchestre et la soliste offrent un bis douloureusement mélancolique : une prière d’ Ernest Bloch dans sa version pour violoncelle et orchestre. Sol Gabetta trouve un vibrato large et une profondeur de ton admirable. La fine musicalité de la soliste, du chef et des musiciens de l’orchestre permet une fusion parfaite. Assurément un beau lien existe déjà que la tournée va encore renforcer. 

En deuxième partie de programme l’orchestre s’étoffe pour interpréter la symphonie Titan de Mahler. Tarmo Peltokovski et son Orchestre du Capitole ont déjà joué cette œuvre au Concertgebouw d’Amsterdam avec grand succès, ils semblaient ravis de la présenter à leur public toulousain. Là également les choix de Tarmo Peltokovski sont assumés et sa manière est très personnelle. Loin de chercher à révéler l’hétérogénéité de la partition il cherche partout la beauté, l’élégance et le bonheur qu’elle contient.

Sa direction très engagée entretient un dialogue constamment renouvelé avec les musiciens. Que ce soient les cuivres, les bois, les cordes ou les percussions chaque musicien donne le meilleur possible et le résultat est renversant. Les mouvements les plus réussis sont le premier et le dernier. Ceux qui correspondent exactement à la direction de Tarmo Peltokovski. La beauté du réveil de la nature est somptueuse. L‘ énergie du final est d’une puissance vertigineuse. L‘humour du deuxième mouvement aurait pu être davantage joué.

C’est avec une énergie toujours renouvelée que Tarmo Peltokovski donne une grande puissance à ce mouvement. Pour le troisième mouvement l’absence de grotesque laisse de coté une part de l’art mahlérien certes encore balbutiante dans sa première symphonie mais bien présente. La beauté de chaque intervention instrumentale est appréciable, de même que les phrasés élégants et les nuances subtiles. Cela donne un caractère particulièrement juvénile à ce mouvement, d’autant que de très nombreux jeunes musiciens sont présents ce soir sur scène.

La grandeur du final fait exulter le public. Une Halle-aux-grains pleine à craquer qui applaudit à tout rompre signe toujours un grand moment. 

Ce concert évènement annonce une belle aventure entre ce chef si charismatique et l’excellent Orchestre du Capitole de Toulouse. 

Hubert Stoecklin 

Photos : Alcaraz

Nouvel AN : la 9 ime de Beethoven de Toulouse est enthousiasmante

CRITIQUE, concert, TOULOUSE. Halle-aux-grains, le 2 janvier 2025. BEETHOVEN. 9ieme symphonie. Orchestre du Capitole. Tarmo Peltokovski.

Fabuleux concert du Nouvel An à Toulouse.

Les concerts du Nouvel An depuis Vienne sont une institution. Plus récemment à Toulouse également. Cette année devant un succès inouï il y a eu trois concerts à Toulouse le 31 décembre 2024, le 1 et le 2 janvier 2025.

Loin de la légèreté viennoise ou de la fantaisie le jeune chef Tarmo Peltokovski a choisi une œuvre symbolique forte, un chef d’œuvre absolu : La Neuvième symphonie de Beethoven qui termine avec sa célébrissime Ode à la joie. La Halle-aux-grains a été comble chaque fois. Le jeune chef de 24 ans dirige comme souvent par cœur.  Dès les premières notes un peu mystérieuses, une émotion intense nous saisit. Le son de l’orchestre est plein et somptueux. Certes la disposition de l’orchestre à la viennoise change l’acoustique. Les violons 1 et 2 sont de part et d’autre de l’estrade, les violoncelles et les alti au centre et les contrebasses à gauche au fond. Mais il n’y a pas que cela qui change le son et lui donne de l’ampleur. Cela deviendra de plus en plus évident lors du déroulement de la symphonie : Tarmo Peltokovski transcende l’orchestre.  D’excellent il devient magnifique. Le premier mouvement, sorte d’éveil et d’une construction très progressive, nous fait entendre tous les détails de l’orchestration, toutes les nuances dans des phrasés amples et un tempo très confortable. Le scherzo est musclé et très nuancé. Il avance avec une force invincible. Tarmo Peltokovski dirige avec des gestes de félin. Pour obtenir la nuance piano qu’il désire il ira jusqu’à s’accroupir. Son énergie dans les crescendi est sidérante. La puissance qu’il peut obtenir de l’orchestre nous était inconnue.  La joie de la danse est magnifiée par cette interprétation si précise. Cela avance sans retour en arrière possible. Les instrumentistes sont comme galvanisés. C’est à la fois, beau, sensible et puissant. La direction de Tarmo Peltokovski est incroyable de précision, il s’occupe de chacun comme de la construction d’ensemble. Il a les yeux partout, il donne tous les départs avec lisibilité.

L’émotion qui nous submerge au début de l’andante n’a pas d’équivalent. La beauté de la nuance piano de départ, la maîtrise absolue d’un phrasé de rêve, la tendresse qui diffuse,  cet ensemble de qualités nous fait quitter le monde terrestre. Après les deux premiers mouvements si telluriques cet andante est en apesanteur, il appelle le ciel, apporte le calme et la sérénité. Les instrumentistes offrent des sons d’une beauté totale. Tout est exactement à sa place dans un univers de sérénité. Plus aucun nuage, plus de peines, plus d’angoisses. Ce mouvement est le plus difficile à réaliser parfaitement même par de très grands chefs. Une musique si sublime et si parfaitement comprise par ce chef de 24 ans ferait pleurer de bonheur. Ce soir les cors sont magnifiques de présence, les bois chantent éperdus, les alti sont magiques et les violons font de la dentelle. Et surtout la construction est parfaitement lisible.

Sans transition Tarmo Peltokovski enchaine le fabuleux final. C’est l’apothéose attendue voir plus.  Le phrasé dramatique des contrebasses et des violoncelles, celui sur lequel la basse solo mettra des mots, permet un dialogue saisissant avec le reste de l’orchestre. Puis des détails subtils s’offrent à nous. Des nuances inconnues sont comme des révélations. Le thème de l’ode à la joie donné pianissimo par les violoncelles et les contrebasses est un moment si poignant que la salle entière retient son souffle (et enfin ses toux) tandis que les musiciens au bord du silence construisent un son unique par sa fragilité assumée. La puissance rhétorique orchestrale sera magnifiée par l’entrée de la basse.

Albert Dohmen a une voix profonde et avant tout une diction superlative. C’est la voix d’un Sprecher, celui qui porte la parole sacrée. Le chœur lui répond avec entrain. Une autre surprise nous saisit à présent c’est la lumière qui se dégage du chœur. L’association des Chœurs du Capitole et de Montpellier en une fusion admirable permet une puissance sans dureté, une énergie sans limite dans des couleurs des plus brillantes.  Tarmo Peltokovski ne quitte pas des yeux  les choristes et murmure toutes les paroles.  Le quatuor vocal de solistes est parfaitement équilibré. La soprano Elsa Dressig plane avec aisance, la mezzo Tuomas Katajala a une présence harmonique solide, le ténor Tuja Knihtla avec une grande facilité domine sa terrible tessiture.

Que ce soit la fanfare avec les percussions goguenardes ou l’extraordinaire fugue, chaque instant est ciselé par Tarmo Peltokovski. Lorsque le thème de la joie est entonné par le chœur et le tutti orchestral, le chef se change en démon et insuffle une énergie inimaginable à ses troupes. Le final est de plus en plus grandiose et se termine en une véritable apothéose. Plus d’un aura voulu chanter en chœur après avoir entendu un moment si enthousiasmant.

Ce qui parait remarquable également est la capacité de Tarmo Peltokovski d’installer des moments de mystère voire de suspens dans la partition. Toulouse a bénéficié d’un concert du nouvel an plein de sens, symboliquement fort, loin du facile et du léger. Il a emporté un public ravi sur les cimes de la beauté de la cohésion humaine.

Ces 3 concerts resteront dans les mémoires. Le succès a été total et ce génial chef d’orchestre n’a pas fini d’étonner le monde, lui qui à 24 ans sait si bien comprendre le chef d’œuvre de Beethoven. L’orchestre du Capitole ainsi galvanisé ne peut que nous enthousiasmer. L’avenir musical s’annonce radieux à Toulouse. Nous en avons besoin car 2025 sera une année difficile voire dure. Vive la musique !

Photos Romain Alcaraz

Hubert Stoecklin

Qui som ? les propositions poétiques de Baro d’ Evel sont superbes

Critique Théâtre. Théatredelacité. Toulouse, le 11/12/24. QUI SOM ? De Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias / Baro d’evel. Avec : Lucia Bocanegra, Noëmie Bouissou, Camille Decourtye, Miguel Fiol, Dimitri Jourde, Chen-Wei Lee, Blaï Mateu Trias, Yolanda Sey, Julian Sicard, Marti Soler, Maria Carolina Vieira et Guillermo Weickert. Spectacle accompagné par le ThéâtredelaCité et présenté avec le théâtre Garonne.

Baro d’evel avec QUI SOM ? frappe un grand coup.

Le style Baro d’evel nous ravit depuis « La » et « Falaise », jouant avec le noir et le blanc. la Cachette du post covid débutait un travail avec la poterie. Les deux créateurs du Baro d’evel, Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias s’associent pour cet opus à de nombreux artistes, comédiens, danseurs, acrobates, plasticiens, clowns, céramistes et tous musiciens.  

Tout ce qu’un corps humain peut faire nous est offert ce soir. La virtuosité de la chorégraphie est sidérante, millimetrée et pourtant comme improvisée tant c’est vivant. Les chutes sont absolument virtuoses mais pas sans danger car une artiste participe sur un traineau en portant un plâtre à la jambe. Le trio désarticulé propose un moment de poésie burlesque. C’est vraiment la complexité des mouvements des corps humains qui est magnifiée par tous les arts possibles. Le sens de ce spectacle est de chercher ce qui nous fait humain depuis les origines afin de mieux appréhender le présent et croire en un avenir possible. Ici les hommes naissants couvrent leur tête d’un pot en terre encore souple. Sourds et aveugles ils titubent avant de trouer la terre souple pour entendre et voir.

Puis ils se créent un masque plus ou moins grotesque ou inquiétant. Toutes les formes d’humanité finalement sont belles. Il n’y pas de hiérarchie. Cela nous rappelle également que bibliquement nous venons de la glaise.  L’évolution de la civilisation est rapide avec la saleté et la pollution et les malheurs de l’anthropocène.  

Ainsi le continent de plastique va sortir d’une mer d’abord présentée verticalement avec des naufragés suspendus jouant avec la pesanteur. L’humour toujours présent, l’énergie invincible et une forme de militantisme heureux et bienveillant irrigue toute la pièce. Il est impossible de tout détailler tant ce spectacle est riche. La musique y a une place prépondérante, le chant également. Tous les artistes présents sur scène sont musiciens et participent. En donnant à la fin beaucoup d’importance à la présence d’une enfant qui semble inquiète de rentrer dans le théâtre fou d’un monde qu’elle ne comprend pas, la question de l’avenir prend une autre dimension. C’est son geste de lancer au loin une bouteille plastique qui mettra en marche le « grand nettoyage » salvateur.

Tout se termine dans une fanfare irrésistible qui se poursuit dans tout le théâtre après la « fin officielle » de la pièce. Le message de Baro d’evel est enthousiasmant :  il faut avancer ensemble, partager la meilleure énergie et ne pas céder au découragement ou au pessimisme, tout en gardant les yeux et les oreilles bien ouverts. Malheureusement trop d’humains sont restés au stade du pot fermés sur leur tête. Ne pas voir, ne pas entendre reste un choix bien trop fréquent. 

En tout cas Baro d’evel nous réveille. Il n’est que de constater l’enthousiasme qui nait dans la salle, puis dans tout le théâtre. Ce spectacle tisse les trois brins de l’imaginaire, du réel et du symbolique avec virtuosité. C’est très complexe et tout à fait évident. Les messages sont compréhensibles par tous les âges. QUI SOM ? est une œuvre magnifique qui promet à Baro d’evel un long avenir, nous suivrons ces artistes attachants sans faute. 

Hubert Stoecklin

Le dernier CD d’Alexandre KANTOROW: Passionnant evidemment

Critique.CD. J. BRAHMS. F. SCHUBERT. Alexandre KANTOROROW. 

Alexandre Kantorow est un artiste qui compose avec grand soin le programme de ses concerts et de ses enregistrements.

Après la troisième et la deuxième sonate de Brahms il aborde celle qui porte le numéro 1. Brahms a composé ses trois uniques sonates en deux ans. La première n’est pas la plus précoce. Il frappe un grand coup, semble mener le genre à son extrême et n’y reviendra plus.

Alexandre Kantorow marie cette première sonate avec la Wanderer fantaisie de Schubert. Même virtuosité, même fougue dans le premier mouvement. Certes bien des grands pianistes rapprochent d’avantage cette sonate de la Hammeklavier de Beethoven. Ainsi Richter fait de la première sonate de Brahms une sonate virtuose, orchestrale et d’une grandeur athlétique. Kantorow en cherchant du coté de Schubert trouve des trésors de mélodie et de déclamation. Il propose donc une interprétation narrative. C’est passionnant et tout à fait probant. Cela change notre écoute de cette sonate souvent tournée vers la pure virtuosité. Le vainqueur du concours Tchaïkovski de 2019 n’a rien à envier du côté de la virtuosité ! Avec évidence il la met au service de la musicalité la plus délicate. 

Les cinq Lieder de Schubert revisités par Frantz Liszt qui suivent la sonate avec un legato magique accentuent la beauté du chant que Kantorow nous offre avec son piano.  Les arabesques de Liszt sont réalisées avec une élégance souveraine.

Dans la Wanderer fantaisie l’interprétation d’Alexandre Kantorow est tournée vers la recherche de chant et de déclamation. La même narrativité nous enchante, les nuances sont subtiles, les couleurs variées et les phrasés larges. 

Avec ce parti pris passionnant Alexandre Kantorow renouvelle l’écoute de ces œuvres immenses et mises en miroir dans ce programme.

La prise de son est confortable et permet de déguster la variété de ce très beau piano. Le grand Steinway D joué par Alexandre Kantorow est merveilleusement présent. Sa fidélité au Label suédois Bis se comprend facilement devant ce beau travail de prise de son en SACD. 

CRITIQUE. Enregistrement CD. Durée 72’44’’. 1 CD Bis-2660. Code barre : 7 318599926605. Johannes Brahms (1833-1897) : Sonate pour piano n° 1 en do majeur Op.1 ; Frantz Schubert (1797-1828) /Frantz Liszt (1811-1886) : Der Wanderer, Der Müller an der Bach, Frühlingsglaube, Die Stadt, Am Meer ; Frantz Schubert : Fantaisie en do majeur ‘ « Wanderer » D.760. Alexandre KANTOROW, Piano. 

Sonya Yoncheva et William Christie une belle fidelité

Yoncheva / Marie Antoinette et Christie :  le parfait accord.

Ce concert proposé par les Grands Interprètes permet au public toulousain ce soir de se pencher sur un pan de l’histoire assez fascinant. La grande histoire d’abord où une Reine de France au destin tragique a toujours voulu être une musicienne voire une artiste. Le théâtre de la Reine à Versailles, construit pour Marie Antoinette en est la preuve. L’histoire de la musique ensuite car la querelle des bouffons opposant les partisans de l’opéra italien et français fait rage à cette époque. Ce soir c’est la musique française qui gagne.

Les Arts Florissants

William Christie honore la musique française depuis plus de 40 ans. Il est le plus à même de guider Sonya Yoncheva dans ce répertoire péri révolutionnaire.  Le résultat est fascinant car cette musique est difficile vocalement et stylistiquement. L’association de leurs talents en donne une interprétation à la fois informée et vocalement parfaite.

Si Sonya Yoncheva n’a pas un tempérament de tragédienne, elle arrive à rendre ses accents touchants et l’émotion nait de la plastique vocale et de sa diction. La soprano qui aborde actuellement les rôles spinto les plus lourds a encore la possibilité d’alléger sa voix pour ce répertoire. La beauté des phrasés qui répondent à ceux de l’orchestre, la subtilité des nuances, la grande beauté des graves et du medium offrent un panorama vocal fascinant.  La seule petite scorie vocale concerne un vibrato un peu large dans les aigus. Une grande part de la séduction de La Yoncheva est sa superbe diction française langue qu’elle parle parfaitement.

Sonya Yoncheva
 Sonya Yoncheva

Les pages orchestrales sont également somptueuses. Avec une grande fougue, William Christie impulse une belle énergie à ses Arts Florissants, tout en gardant une élégance aristocratique. Les musiciens sont tous de superbes virtuoses, la harpe remplace le clavecin ce qui apporte un supplément d’élégance au continuo. Les cors naturels sont magiques, les cordes ont un son plein et des phrasés de rêve. La flute dans le solo des ombres heureuses apporte sa part de magie.  Les Arts Florissants sont un des plus beaux orchestres de musique ancienne. La danse des furies est même encore plus impressionnante que lors du ballet Gluck présenté au Capitole il y a peu, dirigé par Jordi Savall et son Concert des Nations. Il faut dire que l’acoustique de la Halle au Grain permet au son de mieux se développer que dans la fosse du Capitole. C’est une chance sur une pièce si emblématique à quelques jours d’intervalle d’entendre ces deux versions superlatives.

Les Grands Interprètes ont offert une belle soirée dans laquelle l’entente entre le chef et la soliste semble parfaite. Le jeu de séduction dans la deuxième partie entre Yoncheva/Marie Antoinette et le Maestro dépasse la simple convenance théâtrale, une profonde estime teintée de tendresse existe entre la diva et le vieux Maestro.  Ils se connaissent depuis leur rencontre pour le Jardin des Voix en 2006.

Le public a obtenu trois bis tant il a applaudi les artistes, les musiciens de l’orchestre y compris.

Hubert Stoecklin

Critique. Concert, Toulouse, le 5 novembre 2024. Wolfgang Amadeus MOZART : Ouverture de la Finta giardiniera ; Extrait du Ballet d’Idomeneo – Larghetto pour Madame Hartig ; Extrait du Ballet d’Idomeneo – Passacaille pour Monsieur Antoine ; Extrait de La Clemenza di Tito « Ecco il punto, o Vitellia ! … Non più di fiori ». Christoph Willibald GLUCK : Alceste : Air d’Alceste « Divinités du Styx » ; Orfeo ed Euridice, Ballet des Ombres heureuses et Danse des Furies ; Iphigenie en Aulide « Oh malheureuse Iphigénie » ; Armide, Chaconne ; Air d’Armide « Ah! Si la liberté me doit être ravie » ; Luigi CHERUBINI : Medée « Vous voyez de vos fils la mère infortunée » ; Demophoon « Ah ! Peut-être mes dieux ! ». Nicolo PICCINI : Didon (Acte III, scène 1) « Non, ce n’est plus pour moi. Louis Claude Armand CHARDIN ; « C’est mon ami » (accompagnement à la harpe) ; Johan Paul Aegidius MARTINI : Plaisir d’amour, romance (orchestration d’Hector Berlioz). Sonya Yoncheva, soprano ; Les Arts Florissants ; Direction : William Christie.

Critique écrite pour classiquenews.com

Sonya Yoncheva

La rencontre de Sonya Yoncheva et William Christie dans son Jardin des voix ou elle a fait grande impression déjà!

Première saison de Beate Vollack à Toulouse

Cette belle soirée de ballet avec une unité musicale parfaite est à marquer d’une pierre blanche dont la directrice du ballet du Capitole Beate Vollack peut s’enorgueillir. La présence de Jordi Savall à la direction de son orchestre Le Concert des Nations apporte un lustre particulier à la soirée. La chef Catalan sur qui les ans passent sans altérer sa vigoureuse passion musicale nous offre une lecture magnifique des trois partitions de Christoph Willibald Gluck. La construction musicale de la soirée va crescendo. D’abord rideau fermé la suite d’orchestre tirée d’Iphigénie en Aulide permet de déguster un orchestre brillant mené avec fougue. Tout cela est véritablement jubilatoire. Lorsque le rideau se lève pour le Ballet Sémiramis, la beauté simple des danseurs cachés sous une grande voile sombre et émergeant petit à petit crée une dramaturgie intéressante. Dans un deuxième temps par un jeu de lumière qui ne cessera de faire évoluer l’espace , la toile de fond apparait. Le mélange d’éléments verts et marron crée une ambiance lumineuse et assez chaude. La beauté de cette toile de fond ne cessera d’évoluer au fur et à mesure de la chorégraphie. L’élégance est à tous les niveaux. Le décor, les costumes, les lumières et la chorégraphie. Avec des gestes toujours grâcieux, le corps de ballet qui intervient par petits groupes, démontre la qualité de la troupe. La durée courte de la partition (25’) ne permet pas au chorégraphe de développer une dramaturgie avec des personnages. Angel Rodriguez fait le choix judicieux de proposer une chorégraphie symbolique mettant en vedette les femmes. Le ballet s’achève sur l’avènement d’une élue. S’est simple et beau et cela fonctionne très bien grâce à la cohérence visuelle et sonore.

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Pour Don Juan le chorégraphe Edward Clug dispose d’une partition plus développée et d’un personnage mythique. Le choix d’une personnification est donc bienvenue. Trois personnages vont évoluer : Sganarelle, Don Juan et Elvire. Les trois étoiles dans une chorégraphie virtuose débordent de qualité. Alexandre De Olivera Ferreira est un Don Juan sensuel et séducteur.

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Marlen Fuerte Castro est une Elvire tragique. les pas de deux avec Don Juan sont teintés d’un bel érotisme

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Le Sganarelle de Philipe Solano a une drôlerie irrésistible.

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L’absence de décors le choix descostumes simples ainsi que des lumières souples permettent d’apprécier la qualité de la chorégraphie. Le final est grandiose avec la musique des Furies que nous connaissons dans Orphée. La puissance musicale et théâtrale de ce final nous laisse sans voix. Le public fait une belle ovation à ce spectacle. Cette coproduction avec le Liceu de Barcelone où elle sera représentée en mars 2025 et avec l’Opéra Comique qui la verra en mai 2025, confirmera l’excellence du Ballet du Capitole.

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Hubert Stoecklin

Critique. Ballet Toulouse. Théâtre du Capitole, le 30 octobre 2024. Christoph Willibald Gluck (1714-1787) : Iphigénie en Aulide, suite d’orchestre ; Sémiramis, ballet ; Don Juan, Ballet. Sémiramis : Chorégraphe, Angel Rodriguez ; Scénographie, Curt Allen Wilmer et Laeticia Ganan ; Costumes, Rosa Ana Chanza Hernandez ; Lumières, Nicolas Fischtel ; Assistant maitre de ballet, Erico Montes ; Don Juan : Chorégraphie, Edward Clug ; Scénographie, Marko Japelj ; Costumes, Leo Kulas ; Lumières, Tomaz Premzel ; Assistant maitre de ballet, Gabor Kapin. Ballet de l’Opéra national du Capitole, les étoiles, les solistes et le Corps de ballet. Direction de la danse, Beate Vollack ; Orchestre Le Concert des nations ; Direction : Jordi Savall.

Toutes les Photos sont de David Herrero

Ouverture de Saison au Capitole avec NABUCCO

CRITIQUE. Opéra. TOULOUSE. THEATRE DU CAPITOLE, le 4 octobre 2024. GIUSEPPE VERDI.  NABUCCO. S. PODA. G. MYSHKETA. Y. AUYANET. G. SAGRIPANTI.

Flamboyante ouverture de saison au Capitole

Nabucco créé à La Scala en 1842 est l’opéra qui a lancé la carrière de Verdi sur des sommets. Cet opéra, aimé du public pour son chœur des esclaves hébreux, est célébrissime mais il y a également dans le livret de Temistocle Solera tous les ingrédients d’un drame flamboyant comme Verdi les aimait. Amour, religion, politique, famille. Les quatre éléments sont intriqués savamment dans Nabucco.

La mise en scène met beaucoup de monde sur le plateau. En plus des nombreux choristes il y a des danseurs et parfois c’est confus devant l’encombrement de la scène. Des beaux costumes déterminent les peuples. Blancs pour les hébreux, rouge pour les assyriens et noirs pour les gens de pouvoir. La scénographie est lisible et les rapports entre les personnages sont efficaces. Je suis plus réservé sur les décors symboliques certes, mais lourds dans leurs manipulations. C’est Stefano Poda qui s’est occupé de tout : mise en scène, décors, costumes, lumières, chorégraphie. Côté musical la fête est complète. Dès l’ouverture Giacomo Sagripanti nous en offre une lecture énergique, contrastée et nuancée. Cette ouverture en forme de pot-pourri des grands thèmes de l’ouvrage trouve une belle cohérence dans cette interprétation bien construite.

Nabucco © Mirco Magliocca

Dès l’entrée du chœur l’ivresse des oreilles se poursuit. Belle homogénéité des pupitres, nuances subtiles et phrasés larges : le chœur d’entrée est splendide.

Les solistes ont été choisis avec soin dans un équilibre proche de la perfection. Jean-François Borras est un Ismaele de luxe. Voix splendide subtilement conduite et jeu sincère, il donne une belle envergure à son personnage. Sa bien-aimée la princesse assyrienne Fenena est incarnée par Irina Sherazadishvili. Voix corsée et longue d’une extraordinaire puissance dans les ensembles elle aussi, par un rang vocal supérieur donne beaucoup d’ampleur à son rôle. Zaccaria est incarné par Nicolas Courjal. Cet artiste est un très bon acteur, il a une voix très particulière. Une noirceur un peu métallique et une projection très incisive qui assoient son autorité mais il y a un manque de moelleux pour être une basse verdienne complète.

Nabucco © Mirco Magliocca 5

L’Abigaille de Yolanda Auyanet est admirable. Solidité des sauts de voix, tessiture homogène et legato superbe. Vocalises incisives ou chant élégiaque, elle excelle dans toutes les terribles exigences de la partition.

Le rôle-titre est tenu par Gezim Myshketa. Très en retrait dans ses premières scènes on ne l’entend pas dans les ensembles. Stress, voix endormie, économie ? Le mystère demeure car à partir de la deuxième partie la voix s’impose dans les ensembles et le timbre se réchauffe permettant à l’interprète de trouver des accents émouvants dans sa scène de folie et son repentir.

Nabucco © Mirco Magliocca 4

Cette belle distribution particulièrement homogène fait honneur à Verdi. L’orchestre aux couleurs subtiles et la direction dramatique du chef Giacomo Sagripanti offrent un parfait écrin aux chanteurs. Le chœur admirable également participe de la fête.

Cette co-production avec l’opéra de Lausanne a fait grand effet sur le public toulousain qui a applaudi généreusement.

Hubert Stoecklin.

Critique. Opéra. Toulouse. Théâtre du Capitole le 4 octobre. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Nabucco, opéra en quatre actes, livret de Temistocle Solera, créé le 9 mars 1842 à la Scala de Milan. Mise en scène, décors, lumières, costumes, chorégraphie : Stefano Poda ; Collaboration artistique : Paolo Giani ; Distribution : Nabucco, Gezim Myshketa ; Abigaille, Yolanda Auyanet ; Ismaele, Jean-François Borras ; Zaccaria, Nicolas Courjal ; Fenena, Irina Sherazadishvili ; Le grand prêtre, Blaise Malaba ; Anna, Cristina Giannelli ; Abdallo, Emmanuel Hasler. Chœur et orchestre du Capitole de Toulouse. Direction : Giacomo Sagripanti.

PHOTOS: Mirco Magliocca


La Cendrillon mise en scène par Joël Pommerat est mélancolique

CRITIQUE. Théâtre. TOULOUSE. ThéâtredelaCité, le 23 mars 2024. Cendrillon. Création théâtrale de Joël POMMERAT.

Il s’agit de la reprise d’une pièce écrite pour Bruxelles en 2011. Elle a été remontée cette saison .

Il s’agit de la dernière pièce d’un triptyque de textes fondateurs de l’enfance après Le Petit Chaperon rouge en 2006 et Pinocchio en 2008. Avec justesse la pièce est déconseillée aux moins de 10 ans. Il ne s’agit pas d’une illustration du conte mais bien d’un véritable regard lucide sur le travail de deuil retardé, voir refusé et les conséquences fatales qui en résultent. 

 La Cendrillon de Joël Pommerat devient « la très jeune fille » et le prince charmant devient « le très jeune prince ». Les autres personnages sont plus classiquement nommés : le père de la très jeune fille, la belle-mère, les sœurs, la fée. Il y a également une voix narrative qui nous permet de rrevenir au temps de l’enfance quand on nous lisait des histoires. Le travail de Joël Pommerat sera de nous permettre de pénétrer dans l’histoire un peu au travers d’un grand livre. Le dispositif scénique est un cube sur les faces duquel sont projetées des images, des formes ou des paysages. Au fond il y a également des mots lumineux qui sont projetés. Un acteur chorégraphie plus qu’il ne signe le texte. Ainsi le livre de conte est suggéré.

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Les lumières très subtiles sculptent dans le noir. C’est très beau et très inquiétant. Ce travail sur le noir, associé à la mélancolie de Cendrillon et le transparent qui lui est associé à la fatuité et au vide intérieur de la belle mère et ses filles. Du livre Joël Pommerat nous pousse vers le théâtre. par le jeu des acteurs d’abord très fouillé, avec une évolution de Cendrillon et une dégradation de la belle-mère. Caroline Donnelly incarne à la fois la seconde sœur et le prince par un jeu complètement différent et une prosodie presque opposée. Ainsi elle arrive à camper avec une grande justesse les deux personnages. Noémie Carcaux est aussi crédible que méconnaissable en grande sœur qu’en Fée…

Appartenant à la fois au livre et au théâtre il y la polysémie des mots ; leur virtuosité, leur perversités signifiantes multiples nous troublent. Ainsi Joël Pommerat dans sa pièce utilise le pouvoir des mots pour explorer les mécanismes complexes de la souffrance de l’héroïne. Si Sandra (c’est le prénom de Cendrillon) se roule à ce point dans la culpabilité porteuse de mauvais traitements, c’est parce que sa mère en mourant n’a pas pu se faire entendre de sa fille. Et cette dernière a inventé une mission intenable :  Ne pas oublier de penser à sa mère durant plus de 5 minutes.  Cette enfant ne peut donc pas traverser l’épreuve du deuil et s’enferme dans une punition éternelle car elle a failli à sa mission impossible. Du coup l’enfer que lui fait vivre la belle-mère elle le recherche. Une chambre sans fenêtre dans une cave, les corvées les plus dégradantes etc… font dire à l’enfant « je sens que cela (ce mal, ces choses dégelasses à faire) va me faire du bien ».

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 Le masochisme est installé   jusqu’à un corset qui enferme l’enfant consentante la gênant terriblement pour marcher. Ce conte devient donc particulièrement cruel. La vis sans fin de la culpabilité s’enfonçant dans le masochisme pourrait tourner à vide éternellement dans la cave noire s’il n’y avait enfin la fée qui intervienne. Ce personnage également gagne en complexité et en profondeur. La Fée, souffrant de son immortalité rate tout ce qu’elle entreprend ou presque afin de se sentir vivante. Cela crée un grand comique de détente qui nous est ainsi offert après la plongée dans la souffrance de Sandra. La Fée est bien celle qui apporte espoir et changement.

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De manière théâtrale par la parole qui va ouvrir le deuil. C’est la fée qui va obtenir de l’enfant qu’elle reconnaisse qu’en parlant tout le temps de sa mère « elle énerve les gens ». C’est avec la Fée que Sandra apprend à s’amuser, à retrouver un comportement enfantin. Le moment inénarrable est celui ou la fée dans sa machine magique lui confectionne un costume de mouton. C’est la fée qui lui dira les mots pour sortir de sa prison de deuil. « On ne te demande pas de ne plus penser à ta mère mais seulement d’y penser de temps en temps ». Comme dans le conte c’est grâce à la Fée que Cendrillon va au bal. Chez Pommerat il y a redondance et au final il y aura deux bals.  Et La très jeune fille et le très jeune prince dans leur dialogue vrai arrêterons de se raconter des histoires et accepterons que leurs mères sont mortes. Il y aura comme dans le conte une  chaussure… mais ce sera celle du prince…. Il se crée entre les jeunes gens une relation d’amour qui les fait grandir. La musique les rassemble et les libèrent. Chanson du prince, danses des jeunes gens.

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Mais loin du conte ce sera une amitié amoureuse et ils partiront chacun de leur côté. La fin heureuse est plus ouverte que le fameux, « ils se marièrent, vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Léa Millet en Sandra  arrive dans son jeu expressif à passer par tous ces moments de la Cendrillon de Joël Pommerat. Elle nous rend très proche ce personnage révolté, intransigeant et courageux.

Nous parlerons rapidement des autres personnages. La Belle-mère est une figure de la modernité et du narcissisme vide comme sa maison hyper moderne et transparente, elle est adepte de la chirurgie esthétique, de l’auto persuasion, du coaching et a des idéaux de midinettes qu’elle ne veut pas reconnaitre.

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 Elle est volontaire, elle a un comportement opératoire, elle devient folle de son amour pour elle-même. Catherine Mestoussis est aussi terrible que drôle, avec une voix de stentor, c’est du grand art ! Les 2 filles, émanations du narcissisme maternel ne sont que des faire-valoir et sont d’une petite méchanceté sadique. Chacune se révèle plus extraordinaire encore dans son deuxième rôle :  Fée pour la grande, Prince pour la petite.

Alfredo Canavas est doublement lâche que ce soit en père de la très jeune fille ou en Roi. Ces deux personnages sont la faiblesse masculine incarnée. C’est cette lâcheté de la recherche de calme qui ne permet pas aux enfants de grandir. Car nul ne peut grandir sans aucun conflit jamais. Damien Ricaud qui signe et danse est le narrateur plein d’énergie.  Le voix mélodieuse et italienne de Marcella Carrara est particulièrement présente en étant pourtant off. Les très belles projections murales, les lumières subtilement sculptées, les costumes stylisés et les effets spéciaux garantissent une magie théâtrale parfaite. Très rares sont les hommes de théâtre qui savent si bien comprendre l’enfance et ses douleurs, et réveiller en nous l’enfant endormi. Joël Pommerat a écrit et monté une très belle pièce, courageuse et nécessaire qui nous élève à plus de lucidité sur la perte, la mort et aussi la beauté des relations d’amour et d’amitié. Nous avions beaucoup aimé ses Contes et légendes, sa Cendrillon en préparait les profondes audaces.

Hubert Stoecklin

Photos de Cici Olsson

Critique. Théâtre. Toulouse. ThéâtredelaCité, le 23mars 2024. CENDRILLON de Joël POMMERAT. Scénographie et lumières, Eric Soyer ; Assistant Lumières, Gwendal Malard ; Costumes, Isabelle Delfin ; Son, François Leymarie ; Création musicale, Antonin Leymarie ; Vidéo, Renaud Rubiano ; Avec : Alfredo Canavate, le père de la très jeune fille/ Le Roi ; Noémie Carcaud, la fée et la sœur ; Caroline Donelly, la seconde sœur et le Prince ; Catherine Mestoussis, la belle-mère ; Damien Ricau, le narrateur ; Julien Desmet, le vigil ; Marcella Carrara, la voix off ; Création 2011 Théâtre National de Wallonie-Bruxelles ; Reprise en 2022 par la Compagnie Louis Brouillard.

Tugan Sokhiev dirige enfin la septième de Chostakovitch à Toulouse

CRITIQUE. Concert. TOULOUSE. Halle-aux-Grains, le 12 mars 2024. CHOSTAKOVITCH. Orchestre National du Capitole. Tugan Sokhiev.

La revanche de Tugan Sokhiev

Ce concert a permis à la Halle-aux-Grains, vraiment pleine à craquer, de retrouver comme au bon vieux temps l’orchestre du Capitole en majesté avec Tugan Sokhiev.

Sans polémiquer rappelons que le chef Ossète avait démissionné de son mandat en 2022 et que cela l’avait empêché de diriger cette partition au tout début de la Guerre en Ukraine. C’est un retour triomphal, sa réponse implacable de musicien aux politiques. Comment mieux dire sa haine de la guerre qu‘en donnant vie à la vaste partition de Chostakovitch. Aujourd’hui cette symphonie qui a été écrite sous les bombardements nazis en 1942 en Russie, dit la haine de toute guerre et condamne de fait toute guerre, quelle qu’elle soit.

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L’amour entre Tugan Sokhiev et son orchestre de Toulouse (dirigé durant 16  ans) n’a pas été terni par les évènements. C’est simplement le public qui n’a eu cette année qu’un seul concert pour le constater (en décembre 2023, malade, Tugan Sokhiev avait annulé ses engagements et sa venue à Toulouse) mais quel concert. Celui qui en vaut peut-être vingt !

Jamais l’orchestre n’avait débordé ainsi de la scène envahissant les marches vers les spectateurs ; rarement la salle aura été si pleine. Tugan Sokhiev arrive avec énergie et se fraye un passage pour gagner l’estrade. Les applaudissements crépitent, il salue puis Il se concentre. Il dirige sans baguette et à mains nues, signe de grande confiance en lui et en l’orchestre.

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Le début de « l’allegretto » est une sorte de portique fait de puissance et d’arrogance : les hommes sont certains de maîtriser leur vie en paix. Le son est compact et riche. Puis les bois apportent des éléments bucoliques et tendres, la vie en paix est bien agréable ainsi décrite. La texture de l’orchestre s’allège comme par magie, la lumière devient douce, cela chante et danse. Puis insensiblement la caisse claire presque inaudible arrive. A partir de là un mouvement digne du Boléro de Ravel se construit.  Tout l’orchestre va amplifier le thème simple et la caisse claire solo va embarquer avec elle deux puis trois collègues pour se faire entendre quand l’orchestre fait retentir des cuivres si dramatiquement. Ce passage d’un implacable tragique est un mélange de terreur et de jouissance. Le trouble est déstabilisant. Cette splendeur de son, cette direction magnifique, cet engagement des musiciens, tout est merveilleux et décrit pourtant la folie guerrière qui monte et ne s’arrête que sur la désolation de la destruction quasi totale.

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A ce moment la plainte désolée de la flûte est si déchirante qu’elle rappelle que les premières flutes ont été fabriquées dans des os creusés et percés. Sandrine Tilly est merveilleuse et sera poignante à chaque intervention. La description précise des autres mouvements serait fort longue. Je vais donc insister sur la forte affinité qui existe entre Tugan Sokhiev et cette partition. Dans sa direction, à main nue et quasi chorégraphique, Il en met en valeur les audacieuses beautés orchestrales, la riche harmonie, les couleurs saturées ou diaphanes ; les phrasés sont creusés, les nuances sont extrêmes, la structure également est mise en valeur et la construction d’ensemble est lumineuse. La maturité est belle chez ce musicien d’exception ! Les musiciens de l’orchestre sont des solistes magnifiques quand cela est demandé et le jeu collectif, l’écoute mutuelle sont d’un très, très grand orchestre.

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La fin si savamment construite si étourdissante laisse une partie du public comme hébétée. Les applaudissements finissent par devenir tonitruants. Tugan Sokhiev radieux fait saluer ses amis de l’orchestre un à un pour les solistes rudement mis à l’épreuve et qui nous ont tout donné. Les cordes ont été hallucinantes de souplesse, les violons larges et poignants, les altos ont trouvé des couleurs dramatiques, les violoncelles ont su être tragiques et les contrebasses (10) d’une rigueur implacable.

Le message pour la paix a été partagé par tous.

Le lendemain à la Philharmonie de Paris, dans une acoustique bien plus adaptée, parions que le succès aura également été colossal. Espérons que la Warner qui avait envisagé une intégrale des symphonies de Chostakovitch avec ce chef et cet orchestre aura posé ses micros pour éterniser cette merveilleuse interprétation en ce moment historique.

Hubert Stoecklin

CRITIQUE. Concert. TOULOUSE. Halle-aux-Grains, le 12 mars 2024. Dimitri Chostakovitch (1906-1975) :Symphonie N° 7 en ut majeur « Leningrad », Op.60. Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Tugan Sokhiev, direction.

Photos : Romain Alcazar.

Mozart Jeune homme et heureux

CRITIQUE. Concert. TOULOUSE. Halle-aux-Grains, le 6 mars 2024.Mozart. A.Tharaud. Orch. Nat. Capitole. F.Biondi.

La joie du jeune Mozart

Ce concert, particulièrement festif, entre dans une programmation généreuse de la Maison Capitole qui cette saison fête Mozart avec opéra, récitals, concerts et conférences.

L’orchestre du Capitole, avec régularité invite des chefs « baroques » pour faire miel de leurs propositions. Le Requiem de Mozart dirigé par Ton Koopman en octobre 23 avait été une belle réussite. Ce concert dirigé par Fabio Biondi l’est tout autant. Ce concert comporte des œuvres d’un Mozart âgé de 14 à 21ans. On ne peut pas parler d’œuvres de jeunesse tant leur forme est accomplie, la musique belle et élégante avec une vitalité et un bonheur de vivre rarissime.

L’ouverture de Lucio Silla est en trois partie comme une véritable mini symphonie pleine d’élan et de finesses. La direction de Fabio Biondi est fougueuse et généreuse. On devine l’orchestre aux anges. Puis Alexandre Tharaud rentre en scène, souriant et bondissant pour le concerto « Jeunehomme » de Mozart. Concerto festif, très aimé des musiciens comme du public. C’est déjà un très grand concerto avec un mouvement lent dramatique qui annonce le Sturm und Drang. Mozart a déjà 21 ans lorsqu’il compose cette partition dans le laquelle le piano est fougueux et bavard. Alexandre Tharaud a un toucher d’une grande délicatesse, il nuance subtilement et phrase élégamment. Il ne cache pas son bonheur. Les musiciens également. Fabio Biondi est précis et semble également déguster la ductilité des instrumentistes qui avec un naturel consommé semblent avoir une vraie prédilection pour cette musique si belle qu’ils jouent sans effort.

Ce concerto es un grand succès pour le pianiste français. Son actualité toujours en marge du classique est cinématographique. Ce soir sortait en salle le film Boléro d’Anne Fontaine dans lequel il joue un rôle (un critique) et offre ses doigts à Ravel dans certaines prises de vue.  Cet artiste inclassable est ce soir un parfait mozartien.

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En deuxième partie de programme Fabio Biondi range sa baguette et dirige du violon. C’est vraiment très beau de voir cette simplicité, ce partage entre musiciens qui permet à la musique de couler, de danser et toujours avec cette énergie et cette joie du jeune Mozart. Les trois symphonies avancent avec une évidence comme une facilité réconfortantes. La salle de la Halle-aux-Grains pleine à craquer exulte et fait un joli triomphe aux musiciens.

En petit effectif et sans une direction trop appuyée les musiciens de l’orchestre du Capitole ont trouvé avec Fabio Biondi un partenariat fécond.

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Un concert plein de bonheur partagé a enchanté chacune et chacun !

Hubert Stoecklin pour Classsiquenews.com

CRITIQUE. Concert. TOULOUSE. Halle-aux-Grains, le 6 mars 2024. Wolfgang-Amadeus-Mozart (1756-1791) : Ouverture de de Lucio Silla K.135 ; Concerto pour piano n°9 « Jeunehomme » en mi bémol majeur K.271 ; Symphonies : n°11 en ré majeur K.84, N°30 en ré majeur K.202, N°13 en fa majeur K.112. Alexandre Tharaud, piano ; Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Fabio Biondi, direction. Photos : HS

A. Kantorow le Rhapsodique divin

CRITIQUE. Concert. TOULOUSE. Halle-aux-Grains, le 28 février 2024. Ting-cheung, Rachmaninov. A.Kantorov. Hong Kong Phil. J.V Sweden.

Alexandre le Magnifique et Hong Kong.

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Dans une tournée de l’orchestre de Hong-Kong qui donne le vertige Alexandre Kantorow fait le tour du monde en soliste magnifique. Ce soir à Toulouse le pianiste français revenait un peu à la maison. Que dire de son allure un peu plus pesante, de son sourire devenu sérieux si ce n’est que quelque chose change, la maturité et un brin de lassitude peut être ?

Une fois au piano nous retrouvons la fougue et la passion, la délicatesse de son toucher aérien, la force tellurique d’accords tonitruants. Cet été nous l’avions entendu dans le premier concerto de Rachmaninov à La Roque d’Anthéron et je crois pouvoir dire que je trouve qu’il est encore plus extraordinaire ce soir. La forme plus libre et inventive de cette Rhapsodie sur un thème de Paganini lui convient absolument. C’est incroyablement varié comme piano, c’est planant, dansant, révolté, rêveur, amoureux. Tout y est d’une vie pleine de sens. Le Hong-Kong Philharmonic très bien dirigé par Jaap Van Zweden sont des partenaires inventifs, nuancés et brillants. Cette pièce centrale dans le programme en est le point d’orgue, le sommet.

Alexandre Kantorow

Le pianiste flamboyant est tout sourire et très détendu offre un bis chantant, paraphrase de l’air Mon Cœur s’ouvre à ta voix de l’opéra Samson et Dalila de Camille Saint-Saëns. Ce long légato associé aux ribambelles de notes perlées est un moment magique. Le public lui rend un vibrant hommage. Les applaudissements sont enthousiastes. Les marques de respect pour cet artiste à la carrière si considérable en dépit de son âge sont générales. Il vient d’être distingué une nouvelle fois aux Victoires de la Musique Classique. C’est en tout cas son rapport simple et directe au public comme à la musique qui fait la qualité la plus rare de ce musicien de l’absolu que nous avons tant de plaisir à écouter.  Cette année semble consacrée à sa carrière de concertiste, il y excelle…

C’est probablement en concertiste que nous le retrouverons ici même à Toulouse en mai… toujours avec les Grands Interprètes. N’oublions pas le chambriste généreux qu’il est également et la qualité si envoutante de ses récitals de piano…

En introduction le concert avait débuté par une courte pièce du compositeur Hong-Kongais Daniel Lo Ting-cheung. Pièce dans un style plaisant, sorte d’hommage à Prokofiev et Stravinski peut être. C’est brillant, agréable, presque facile. L’orchestre sous la direction avisée de Jaap Van Zweden brille de tous ces ors.

En deuxième partie de programme la première symphonie de Mahler a été offerte en toute magnificence par les interprètes du soleil levant. C’est un Mahler encore retenu dans l’expression des névroses du compositeur. Cette interprétation est presque entièrement solaire. L’orchestre avec vaillance s’engage dans cette symphonie exigeante et relève tous les défis. Tous sont impeccable de beauté sonore et de ductilité. Le chef reste hédoniste, soignant les équilibres, les nuances et livrant milles couleurs. A d’autres les vertiges d’humour noirs, les sarcasmes naissants et les troubles sous nageant. Ce beau concert a ravi le public. Si l’orchestre a brillé, c’est bien Alexandre Kantorow qui nous a fait chavirer le public.

Hubert Stoecklin

CRITIQUE. Concert. TOULOUSE. Halle-aux-Grains, le 28 février 2024. Daniel Lo Ting-cheung (né en 1986) : Asterismal Dance ; Serge Rachmaninov (1873-1943) : Rhapsodie sur un thème de Paganini, Op. 43 ; Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonie n°1 « Titan » ; Alexandre Kantorow, piano ; Hong-Kong Philharmonic Orchestra ; Jaap Van Zweden, direction.

TARTUFFE TOUJOURS JEUNE !

CRITIQUE.THEÂTTE. Toulouse, ThéâtredelaCité. Le Cub, le 24 Janvier 2024. MOLIERE : Le Tartuffe. Conception et mise en scène : Guillaume Séverac -Schmitz.

Toute la modernité de Molière dans ce Tartuffe de la jeunesse

Guillaume Séverac-Schmitz à la demande du ThéâtredelaCité a monté une très admirable production du Tartuffe de Molière avec uniquement de très jeunes artistes presque tous dans l’Atelier Cité, dispositif d’insertion du ThéâtredelaCité – CDN Toulouse Occitanie. Cet atout de jeunesse aurait pu, devant des rôles si puissants, et les attendus du public, être un handicap. Par la rigueur d’un jeu d’acteur très maitrisé, et dans un dispositif évidant, Guillaume Séverac-Schmitz dépasse toutes les embuches. Avec une distribution resserrée (un acteur et une actrice jouent chacun deux rôles), un dispositif scénique minimaliste et une quasi absence de décors, des effets musicaux et visuels réjouissants, cet ensemble  nous plonges dans cette famille en crise.  Le public qui doit participer à l’histoire pour en saisir sa puissance est face à face. Chaque gradin regarde l’autre lorsqu’il regarde la scène et se rappelle qu’il est dans le spectacle. Ce dispositif en bi-frontal est très habile. Les acteurs viennent de partout partent de même. L’énergie est généreusement dépensée. La force des personnages s’exprime pleinement. Le texte exulte, les corps participent du discours. Le pari de recentrer la pièce sur une crise familiale que Tartuffe révèle devient limpide. Oui personne de sait exprimer ses sentiments amoureux dans cette famille. En ouverture une sorte de scène de fête dansée avec outrance confond toutes les générations.

La scène d’ouverture si cruciale permet peu à peu de comprendre qui est qui. Cette confusion des générations est renforcée par l’âge des acteurs et actrices. Nos repères dans cette pièce si bien connue tombent et chaque personnage parle donc depuis la jeunesse de son âme. Angie Mercier joue deux rôles et son jeu leur trouve un point commun inattendu. Ainsi Mme Pernelle est plus maladroite qu’autoritaire sur ses talons instables et Damis le fils peu équilibré s’empêtre bien misérablement avant de se faire chasser. Le comique est présent et toujours léger.

 C’est le rôle d’ Orgon (Fabien Rasplus) qui gagne le plus en n’ayant jamais l’âge comme excuse. Car finalement sa passion pour Tartuffe a tout d’un premier amour ou de la force invincible d’un idéal de jeunesse qui se laisse aveugler. Ses colères infantiles en tapant du pied en deviennent tragiques et perdent tout ridicule. Et la fraternité d’âge avec Tartuffe permet cette amitié absolue et aveugle. La critique de cette autorité paternelle absolue change également de visage. Orgon devient moins formidable et la soumission de sa fille Marianne (Christelle Simonin) est plus trouble car plus assumée et moins évidemment liée à l’autorité de l’âge. Cléante (Mathieu Carle) gagne également en ce que sa parole sage lui est plus personnelle et donc est encore plus puissante.

Dorine (Jeanne Godard) ne rentre pas dans la cohorte des servantes impertinente si chères à Molière. Sa parole libre et fine est pleine de séduction. Le jeu plein d’élégance. Las, elle n’influe pas sur Orgon et bien peu sur le jeune couple. Les rapports du couple Mariane-Valère sont très subtilement interprétés. Cette incapacité à s’engager en s’opposant montre clairement l’impossible de ces deux jeunes gens à se dire simplement ses sentiments. C’est un très beau moment que cette incommunicabilité de l’amour alors que  leur corps pourtant nous le fait ressentir. L’Elmire de Fannie Lineros est absolument magnifique. Sa féminité épanouie séduit. Sa grande scène avec Tartuffe est impayable et la séduction sur la table avec Orgon dessous est à la fois très sobre et d’une puissance incroyable : le viol est quasi consommé.

On l’aura compris sans jamais brutaliser vraiment personne cette mise en scène dévoile parfaitement la violence dramatique qui est à l’œuvre partout. Le Tartuffe de Quentin Rivet est particulièrement élégant et homme bien fait. L’allure et le jeu millimétré rendent le personnage odieux avec un petit attrait invincible.

La question de la séduction sur Orgon devient particulièrement trouble. L’emprise est à la fois intellectuelle, psychique, physique et sensuelle. Les mortifications à la ceinture auto affligée rajoutent encore à la dimension perverse du personnage de Tartuffe. Le travail théâtral de Guillaume Séverac-Schmitz est complexe et complet. Son Tartuffe nous réveille l’amour pour ce texte immortel et nous apprend de nouvelles saveurs. C’est un moment délectable.  Et notre société plus qu’aucune autre est concernée par cette question de la famille à l’épreuve des idéaux. Idéaux propres à chaque âgée qui veut rêver. Tous ces rêves éveillés sont alimentés par des influenceurs malveillants des plus dangereux. Gare, gare à nous…. Après les pères à l’autorité abusives, voici les pères narcissiques en quête d’admirateurs.  Si les premiers faisaient peur les autres ne sont pas rassurants et chutent autant….

Hubert Stoecklin

CRITIQUE.THEÂTTE. Toulouse, ThéâtredelaCité. Le Cub, le 24 Janvier 2024. MOLIERE : Le Tartuffe. Conception et mise en scène : Guillaume Séverac -Schmitz. Avec : Mathieu Carle, Cléante et Valère ; Jeanne Godard, Dorine ; Fannie Lineros, Elmire ; Ange Mercier, Damis et Madame Pernelle ; Fabien Rasplus, Orgon ; Quentin Rivet, Tartuffe, Christelle Simonin, Marianne et Monsieur Loyal ; Voix off, Eddy Letexier ; Scénographie, Guillaume Séverac-Schmitz avec la collaboration de D’ Emmanuelle Clolus ; Lumières, Michel Le Borgne ; Son, Géraldine Belin ; Costumes, Nathalie Trouvé et les ateliers duThéâtredelaCité ; Décors, Michaël Labart dans les ateliers du ThéâtredelaCité ; Production ThéâtredelaCité-CND Toulouse Occitanie, Compagnie  (Eudaimonia).

Photos : Erik Damiano.

RadioRadio + : Un Catus à L’entrace

Hommage à Nicholas Angelich

CRITIQUE. Enregistrements. 1 coffret ERATO de 7 CD. Bach, Beethoven, Haydn, Brahms, Bartok, Liszt, Moussorgsky, Rachmaninov, Ravel, etc… NICHOLAS ANGELICH: Piano. Enregistrements live de 1995 à 2019. Coffret ERATO numéro : 5054197676185.

Ce coffret en forme d’hommage permet de compléter la discographie officielle de Nicholas Angelich. Le répertoire en est élargi au-delà de son compositeur de prédilection. Ainsi Brahms dont un magnifique coffret chez Erato permet de déguster la beauté en piano seul et en musique de chambre est-il juste évoqué avec de somptueuses variations sur un thème de Haendel. Bien des œuvres de son répertoire en concert n’ont pas été enregistrées. Il est vrai que l’allure sage et pondérée du grand musicien ne laissait pas deviner une audace aussi incroyable dans ses récitals. La charge émotionnelle de son piano ne se révélait jamais autant qu’en concerts.

Une lumineuse suite anglaise de Bach nous révèle un interprète superbe. Mais ce sont surtout ses variations Goldberg enregistrées au Théâtre des Champs Élysées qui sont remarquables de clarté, d’élégance et d’esprit dansant. Les quelques pages de Liszt qui ouvrent le coffret permettent de confirmer une puissance technique supérieure, un sens du légato royal et une musicalité envoutante.  Son Ravel est d’une grande modernité, sculpté au scalpel et rempli d’une poésie de couleurs et de texture envoutante. La musique de chambre est présente avec des artistes exceptionnels comme le quatuor Ébène pour le quintet de Franck ou Martha Argerich dans la sonate pour deux pianos et percussion de Bartok. De grands chefs et orchestres l’accompagnent dans du Rachmaninov. L’Orchestre de Radio France et Myung-Wung Chung dans le Troisième concerto et Tugan Sokhiev et l’Orchestre National du Capitole dans les variations Paganini.

  Les choix sont intelligents et rendent compte de la fulgurante carrière qu’il a mené. Les amitiés musicales qu’il à crées sont nombreuses et surtout la spontanéité des applaudissements témoigne du lien indéfectible avec son public. Pour ma part j’ai toujours été sensible en concert à la qualité de sa concentration, son absolu respect des compositeurs et l’intelligence fulgurante de ses propositions interprétatives. Je me souviens bien des concerts avec orchestre et Tugan Sokhiev à Toulouse et de ses récitals Beethoven à La Roque d’Anthéron en 2020.  Dans ces divers récitals de ce coffret on retrouve une technique parfaite, un toucher très varié qui peut susurrer un langage perlé comme devenir tonitruant, des couleurs irradiantes et des phrasés subtils. Ce grand musicien, cet ami fidèle, ce professeur admiré,  nous manque.

La présence du public est palpable, les audaces que cette complicité lui permettait sont très belles.  Ce coffret nous console un peu et nous offre des moments captés à l’éternité. Ce coffret est irremplaçable. Les prises de son sont variées car dans des salles très diverses mais toujours de grande qualité.

Hubert Stoecklin

MARIZA Diva du Fado à Toulouse

Critique. Concert. Toulouse, Halle-aux-grains, le 4 décembre 2023. MARIZA :  Fado et cie…

Les grands interprètes ont invité la diva du Fado pour un récital somptueux.

Belle dans sa robe fourreau de paillettes aux couleurs changeante, se déplaçant avec grâce sur toute la scène, bras orants et offrants Mariza à régner sur un public conquis.  Au fond de scène, à cour et à jardin cinq musiciens l’accompagnaient. Le fond de scène représentait ses initiales au milieu de fleurs stylisées.

Des lumières de face permettaient de jouer sur la profondeur et parfois d’éblouir le public. Les couleurs changeaient, l’intensité lumineuse variait. Un grand cercle lumineux mettait en valeur corps, visages et mains de la diva. Dans la plénitude de magnificence de sa maturité la femme était solaire ou lunaire, mais toujours rayonnante.

Mariza semble implorer le public, lui offrir son cœur c’est simple et d’une beauté foudroyante. Mariza c’est également une Voix, et quelle voix ! Capable de tonner, d’implorer, de pleurer, de rire même un peu. Une fois elle chante sans micro et sans peine sa voix rempli toute le vaste Halle-aux-Grains. Ses infimes variations de couleurs, ses nuances fulgurantes la font passer du murmure aux cris. Toute la palette d’émotions dont elle est capable sidère. Ainsi cette femme si belle, métis d’une mère du Mozambique et d’un père Portugais a dans son corps tous les rythmes de l’Afrique et de l’Amérique du sud. Elle bouge sensuellement en toute simplicité. Comme un oiseau ses deux bras ouvrent des ailes.

Et sa voix vole dans des styles variés. Bien sûr le Fado domine mais les Îles du Cap verts, l’ Afrique et le Brésil l’inspirent. Et sa longue cantilène A Capella avec des percussions et les battements de mains du public fait revivre une Sybille antique. Voyageant dans les styles, les rythmes et le temps, son chant atteint une plénitude incomparable. Les trois guitaristes, l’accordéon et les percussions sont des compagnons de musique très inspirés. Ces grands musiciens dialoguent avec la chanteuse qui en toute confiance peut se lancer dans des variations magiques. La complicité qu’ils partagent est pleine de chaleur.

Emmaillant ses chansons de paroles en français, en anglais et en portugais sur sa carrière, sa vie, le temps qui passe, Mariza se dévoile fragile et pleine de doutes. Sa seule certitude c’est bien la profondeur de l’amour et dans ses amours, la musique et le public sont au sommet. Mariza envoute son public qui lui fait fête. Les adieux se prolongent avec plusieurs bis. Mariza est une grande artiste qui transcende le Fado, chante la beauté du Portugal et sa langue si chantante. Elle chante aussi le monde, l’Afrique, le Cap Vert et le Brésil. Une grande dame nous accueilli dans son mode de musique et de beauté. Merci belle Mariza !  

Critique. Concert.Toulouse. Halle-aux-Grains, le 4 décembre 2023. Fado et musique du monde. MARIZA, voix ; Luis Guerreiro, guitare portugaise ; Phelipe Ferreira, guitare acoustique ; Adriano Alves-Dinga, guitare basse ; Joao Freitas, percussions ; Joao Frade, accordéon.  Photos : Hubert Stoecklin le 4 Décembre 2023

Elle sera à Lyon le 11 décembre après elle sera à Lisbonne le 31 décembre et puis recommencera son tour du monde.

Bis lors du Concert du 4 Décembre à Toulouse

Tarmor Pelotokoski et l’ ONCT quel destin les réuni ! !

CRITIQUE. Concert. TOULOUSE. Halle-aux-Grains le 2 Décembre 2023. SCHOENBERG, STRAUSS ; WAGNER, Orch. Nat. Capitole, R. Capuçon, T. Peltokoski.

Premier concert de Tarmo Peltokoski avec son orchestre du Capitole

Pour ce concert historique des huiles politiques et culturelles étaient dans la salle. Toutes les places avaient été vendues et on a refusé du monde. Tarmo Peltokoski faisait incontestablement l’événement.  Ce jeune chef qui dirigera l’orchestre du Capitole dès septembre 2024 en tant que directeur artistique est effectivement un génie de la baguette. Avant de savoir que le destin allait lier ce jeune chef et l’Orchestre de Toulouse j’avais été ébloui en 2022 dans un concert qui peut toujours se regarder sur Medici TV.  Aujourd’hui c’est un rêve qui se réalise. Renouveler un coup de foudre entre un chef et l’Orchestre de Toulouse, après la magnifique histoire avec Tugan Sokhiev, était bien improbable. Ce concert a été incroyablement enthousiasmant et a tenu ses promesses . En première partie le chef avant choisi le terrifiant concerto pour violon d’Arnold Schoenberg. Il a d’ailleurs remercié le public dans un français exquis d’avoir écouté ce concerto. Œuvre difficile pour les musiciens comme pour le public, étendard du dodécaphonisme elle se veut sans aucune séduction dans son intransigeance. Renaud Capuçon a été concentré et très solide techniquement. Cette virtuosité inouïe il l’a totalement maitrisée. Très engagé son jeu a été très articulé et précis. Le chef a su garder une tension assez terrifiante tout du long. Seul le second mouvement a permis comme une détente. Très applaudi, Renaud Capuçon a donné en bis une étude sur Daphnée de Richard Strauss. Habile choix qui a permis un lyrisme bien venu après tant de sècheresse et a préparé la suite du concert.    

Après l’entracte l’orchestre s’étant élargi, nous avons pu vivre intensément le poème symphonique Ainsi parlait Zarathoustra de Richard Strauss. Le début est bien connu et sert d’ouverture dans le film culte, 2001 Odyssée de l’espace de Kubrick. Je n’ai jamais eu de tels frissons dans cette page grandiose. Ce soir Tarmo Peltokoski obtient des contrebasses un bruissement tellurique impressionnant puis des cuivres une brillance aveuglante. C’est grandiose et également très précis et rigoureux. Le grand crescendo est conduit de main de maitre et l’accord fortissimo qui se termine sur l’orgue est précis, sans déborder comme c’est parfois le cas. Puis la partie de quatuor à cordes chante avec une subtilité incroyable. Il n’est pas nécessaire ensuite de parler de la perfection instrumentale de l’orchestre, chacun joue comme si sa vie en dépendait. Une urgence absolue se dégage de cette interprétation. Tarmo Peltokoski associe un geste fougueux et fédérateur à une précision parfaite. Les nuances sont exacerbées.

Les crescendi nous clouent sur place. Ce qui pourtant est le plus émouvant est cette construction dramatique, cette capacité à raconter la musique. Ce jeune chef a une forme d’intuition qui fait que les musiciens comme le public adhèrent sans discussion à sa vision. Le public déguste la fin subtile et le long silence sur lequel se termine le poème symphonique, avant d’applaudir à tout rompre : Succès total pour l’orchestre et le chef !

En fin de programme l’ouverture des Maitres Chanteur de Wagner nous est offerte avec une lumière qui permet de déguster la riche construction contrapuntique ; c’est limpide et charpenté. C’est allant sans jamais aucune lourdeur, car le tactus est savamment conduit. Les couleurs rutilent et les nuances sont très creusées. L’enthousiasme communicatif du chef envahi le public qui applaudi avec frénésie. Cela confirme une union que l’on devine très intime entre ce jeune chef visionnaire et l’Orchestre du Capitole et le public. De bien beaux moments sont promis aux toulousains ce soir. Medici TV a filmé et diffusé le concert en directe, nous espérons une rediffusion prochaine.

Les années Peltokoski sont attendues avec impatience à Toulouse après ce concert d’une telle intensité !

Hubert Stoecklin

Critique. Concert. Toulouse. Halle-aux-Grains, le 2 décembre 2023. Arnold Schoenberg (1874-1951) : Concerto pour violon, op.36 ; Richard Strauss (1846-1949) : Ainsi parlait Zarathoustra, poème symphonique, op. 30 ; Richard Wagner (1813-1883) : les Maîtres chanteurs de Nuremberg, ouverture ; Renaud Capuçon, violon ; Orchestre national du Capitole de Toulouse ; Direction, Tarmo Peltokoski. Photos Romain Alcazar et Peter Rigaud ( dans le bandeau)

Le Beethoven de Nemanja Radulovic ensorcèle

CRITIQUE. CD WARNER CLASSICS. L.V. BEETHOVEN. NEMANJA RADULOVIC.DOUBLE SENS. Cto Violon. Sonate à Kreutzer.

La générosité de Nemanja Radulovic s’épanouit totalement dans son Beethoven  

Il est gonflé Nemanja Radulovic. S’attaquer ainsi au concerto pour violon de Beethoven dont tant de belles versions existent ! N’était-ce-pas un peu vain ? Et de manière iconoclaste réécrire la sonate à Kreutzer pour un orchestre à corde en lieu et place du piano ?

En mettant le CD sur ma platiné j’étais un peu sceptique. J’ai été saisi et conquis.

Son orchestre Double Sens qu’il dirige du violon est simplement magique. D’abord ce qui frappe c’est cet allant, cette énergie indomptable qui s’imposent. Des instrumentistes saisissants de précision et de beauté sonore.  Des phrasés d’une grande subtilité et des nuances incroyables. Et le violon de Nemanja Radulovic est bouleversant. Tant de de plénitude sonore, tant de phrasés amples et généreux.  Ces nuances infimes, et des fins de phrases mourantes. C’est très personnel et si « beethovénien ».

Passion, larmes, joie passent dans le jeu intense du violoniste. Voilà une très belle version de ce concerto roi. Les dialogues chambristes avec les instruments de l’orchestre sont bouleversants d’amitié perceptible. Une version qui compte parmi celle des plus grands.

Et la surprise des cordes dans la sonate à Kreutzer ! L’abandon du piano !!  L’audace repose en fait sur un sens musical absolument génial du jeune violoniste. Cette sonate-combat devient un deuxième concerto avec des moments d’intense douleur et de paix diaphane. Comme si le cadre trop large pour une simple sonate qui avait valu tant de critiques du vivant de Beethoven trouvait le vaste espace nécessaire dans l’adaptation de Nemanja Radulovic. Il y a des choses que je n’avais jamais remarquées, des rythmes que les cordes intensifient, et un coté tzigane quasi délirant.

Ce diable de violoniste poursuit son chemin hors des sentiers battus tout en tutoyant les sommets de la musicalité. Il se range à côté des violonistes historiques les plus extraordinaires dans la discographie pourtant superlative du concerto.  Voilà un très grand disque.

Hubert Stoecklin

Critique CD. Nemanja Radulovic et Ensemble Double Sens.  Ludwig Van Beethoven (1770 -1827) : Concerto pour violon Op 61 ; Sonate pour violon n°9 “ à Kreutzer », arrangement pour orchestre à cordes de Nemanja Radulovic. CD 5 054 197 743399. Warner Classics. Durée 83’41’. Enregistré en 2023.