Charmes de l’ espace Florans

Compte rendu concert. Quarantième Festival International de Piano. La Roque d’Anthéron. Parc du château de Florans, le 8 Aout 2020. Intégrale des 32 sonates de Ludwig Van BEETHOVEN (1770-1827). Nour Ayadi ; Claire Désert ; Kojiro Okada ; Jean-Efflam Bavouzet ; François-Frédéric Guy.

Quatrième concert : Espace Florans, 17 h.

Sonates 23 ;24 ; 25 ; 26 ;27 ; 28.  Les grandes sonates titrées

A nouveau le public retrouve les charmes de l’Espace Florans avec cette vue si belle sur l’allée de platanes faisant comme une nef. La toute jeune pianiste marocaine de 21ans  se lance dans une très belle interprétation de la sonate « Appassionata ». Le jeu est élégant, la virtuosité assumée et le sentiment d‘urgence du premier mouvement tout à fait intéressant. La tension retombe dans l’apaisement de l’andante et le chant se déploie avec liberté. Le final avec ses salves est énergique à souhait dans une belle maitrise du tempo. Cette jeune pianiste a des choses à dire et sait trouver facilement le contact avec le public.

Nour Ayadi 1 © Christophe Grémiot 2020
Nour Ayadi , photo de C. GREMIOT

Claire Désert va nous transporter dans les univers très différents de deux sonates que nous pourrions évoquer comme plus sentimentales. « A Thérèse » et surtout « Les adieux ». Sonates respectivement numérotées 24 et 26.  Le jeu délicat de Claire Désert est un régal de poésie en musique. La technique est toujours mise au service de l’expression et le voyage dans les humeurs variées beethoveniennes est très prenant. Claire Désert sait dire sa vision de ces sonates si connues et avec sa personnalité sensible sait tenir son public en haleine.

Claire Désert 1 © Christophe Grémiot 2020
Claire Désert, photo de C.GREMIOT

La sonate 25 revient au jeune Kojiro Okada qui l’aborde avec élégance et souplesse. Le « presto alla tedesca » avance avec facilité de manière mozartienne toute en délicatesse et les nuances sont très bien réalisées. La touche de mélancolie de l’andante est très agréablement nuancée par Kojiro Okada. Il sait mettre la technique nécessaire dans le final sans en faire trop, gardant toujours une suprême élégance. C’est bien ce qui caractérise le jeu de ce jeune homme, l’élégance et la mesure.

Kojiro Okada 2 © Christophe Grémiot 2020
Kojiro Okada, photo de C. GREMIOT

La sonate 27 porte les titres des mouvements en allemand et pourrait bien parler d’une histoire d’amour dont la fin ne serait pas malheureuse. François-Frédéric Guy sait nous y entrainer avec un sens aigu de la rhétorique et une noblesse de ton, une musicalité toujours émouvante. La beauté du son, sa profondeur font de ces belles mélodies un vrai bonheur. La toute fin pianissimo et s’évaporant est d’une délicatesse exquise.

La sonate 28 malgré des indications de « ma non troppo », qui reviennent deux fois, deviennent une scène de théâtre pleine d’excès sous les doigts de Jean-Efflam Bavouzet. Est-ce cette pondération, cette élégance et cette noblesse des interprètes précédents qui nous ayant charmé nous gâche les effets de Jean-Efflam Bavouzet ou est-ce vraiment ce jeu extraverti, pourtant efficace, qui ne nous plait pas ?

Jean Efflam Bavouzet 6 © Christophe Grémiot
Jean Efflam Bavouzet, photo de C.GREMIOT

Le cadre noble et émouvant de la cathédrale de platanes est peut-être pour quelque chose dans ce inadéquation ressentie à l’écoute du jeu de Jean-Efflam Bavouzet.  Car le charme de ce coin de parc est très prenant comme un lieu de musique quasi improvisé, propices aux confidences plus qu’aux effusions bruyantes.

Hubert Stoecklin

La Roque : Intégrale Beethoven suite…

Compte rendu concert. Quarantième Festival International de Piano. La Roque d’Anthéron. Parc du château de Florans, le 8 Août 2020.

Intégrale des 32 sonates de Ludwig Van BEETHOVEN (1770-1827).

Claire Désert ; Jean-Efflam Bavouzet ; François-Frédéric Guy ; Nicholas Angelich.

Quatrième concert : Auditorium du Parc 10 h.

Sonates 17 ;18 ;19 ; 20 ; 21 ; 22 : des chefs d’œuvres naissent.

A nouveau au matin l’Auditorium s’ensoleille petit à petit. Le public tient bon devant le risque d‘insolation. Mais cette intégrale est si passionnante, c’est si extraordinaire de pouvoir suivre l’évolution de Beethoven, les pianistes sont si investis que la passion fait tenir la plus grande partie du public même en plein soleil. Beethoven virtuose d’abord, expérimentant les possibilités du pianiste. Puis déplaçant les formes, en inventant de nouvelles, essayant là une fin tonitruante, ici une autre à la pointe des doigts, cherchant des résolutions harmoniques nouvelles, attendues, retardées, déplacées, s’appuyant sur des danses, nobles ou parfois populaires. De deux à cinq mouvements. Il y a tant et tant de choses dans ces sonates au fur et à mesure de l’évolution de son génie ! Au lieu de penser qu’il y a des petites sonates et des grandes nous avons compris hier que chacune est importante, aucune n’est négligeable.

A présent Claire Désert nous propose sa version de la dix-septième sonate, la sonate « La Tempête ». Débutant délicatement comme à son accoutumée, c’est toute en sensibilité que la musicienne va aborder cette tempête qui sera toute intérieure. Pas de rugissements terribles, rien n’est au premier degré tout est plus subtilement suggéré. Souvent le premier mouvement éclipse les suivants. Il n’en est rien avec Claire Désert, elle nous fait comprendre toute la sonate comme une construction parfaite avec la perception de l’âme au travail avec ses multiples sentiments contradictoires. Les nuances sont subtilement construites sur des pianissimi impalpables. Dans les emportements pianistiques elle sait garder une mesure humaine très émouvante.

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Claire Désert Photo Christophe GREMIOT

Tout est à l’opposé avec Jean-Efflam Bavouzet. Son jeu extraverti attendu lui fait jouer fort, vite et cette dix-huitième sonate a tout d’une chasse à courre royale. On cherchera en vain le gracioso dans le menuet. Par contre le fuoco du presto brûle comme le soleil qui darde, ce final passe en force avec effets de manche et de mèche.

François-Frédéric Guy enchaîne sobrement les deux sonates dix-neuf et vingt chacune en deux mouvements. Le jeu du musicien est élégant et porteur d’une belle capacité de réthorique dans ces deux sonates assez ingrates.

Nicholas Angelich en remplacement d’Emmanuel Strosser qui avait joué la veille au soir nous régale d’une Waldstein d’anthologie. Cette sonate vingt-et-une est magistralement construite et Nicholas Angelich à sa manière la dissèque pour nous la rendre limpide. La beauté du son, la richesse des harmoniques, la subtilité des nuances et une capacité à mobiliser notre imagination sont un pur bonheur. La musique irradie des doigts agiles de Nicholas Angelich, comme en état de grâce. Nous vivons avec lui un très grand moment.

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N.Angelich, photo de C. Gremiot

La pauvre vingt-deuxième sonate semble superfétatoire sous les doigts guerriers de Jean-Efflam Bavouzet après ce grand moment de La Waldstein. C’est le seul moment où le découpage des concerts est discutable.

Le public est heureux mais reste sous l’impression profonde faite par la Waldstein.

Hubert Stoecklin

La nuit magique à La Roque

Compte rendu concert. Quarantième Festival International de Piano. La Roque d’Anthéron. Parc du château de Florans, le 7 Août 2020.

Intégrale des 32 sonates de Ludwig Van BEETHOVEN (1770-1827).

Nicholas Angelich ; Emmanuel Strosser ; Jean-Efflam  Bavouzet.; Yiheng Wang.

Troisième concert Auditorium du Parc 21 h. Sonates 12 ; 13 ; 14 ; 15 ; 16.

L’expérimentation de la forme et du fond.

Le soir la magie de La Roque opère en plein. L’air est doux, les cigales se font plus discrètes, la nuit tombe délicieusement sous les larges frondaisons.

Nicholas Angelich, de sa démarche si particulière entre en scène et calmement, posément se lance dans la douzième sonate qui débute avec un andante et variations. Il semble se délecter de les déplier tour à tour, sans se presser comme s’il expérimentait lui même le procédé. C’est ainsi que devient pour moi l’évidence de cette écoute chronologique des sonates. Beethoven expérimente la forme et s‘autorise des essais très variés. Ainsi de ces variations, mais également la marche funèbre du troisième mouvement. Sonate expérimentale qui semble faire les délices de Nicholas Angelich.

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Nicholas Angelich : photo de Christophe GREMIOT

L’arrivée de Jean-Efflam Bavouzet est bien différente. Le fringant pianiste semble décidé à nous convaincre de sa fougue et se lance dans une interprétation fulgurante de la treizième sonate. C’est spectaculaire, très rapide ou très lent, très fort ou très doux. Il peut tout faire mais c’est la manière qui devient prévisible. Tout sert à démontrer sa virtuosité. Ce jeu brillant plait à une partie du public.

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Jean-Efflam  Bavouzet : Photo de Christophe GREMIOT

L’arrivée du pianiste chinois Yiheng Wang est remarquable. Souple et lourd comme un sumo il prend tout son temps pour saluer et s’installer au piano. Très concentré il débute la fameuse sonate « Au clair de lune » que bien des amateurs peuvent jouer. Le legato est bien conduit, le son est rond, les nuances bien dosées. Tout est bien réalisé. L’allegretto avance avec facilité, le jeu est fluide. Et le final, qu’aucun amateur ne peut jouer, fuse sous ses doigts agiles. Le jeu de ce jeune homme de 24 ans est spectaculaire. L’ expression de  sentiments et l’évocation lunaire, c’est autre chose.

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Yiheng Wang : Photo de Christophe GREMIOT

Emmanuel Strosser n’a pas de mal à nous convaincre qu’il est le plus merveilleux ce soir. Avec la quinzième sonate dite « la pastorale » puis la seizième appelée « la boîteuse » en France, il brosse un portrait complet du génie pianistique de Beethoven. Sérieux et profond puis d’un humour inhabituel mais savoureux. Le jeu est apollinien, il semble faire ce qu’il veut de son instrument, le son est puissant sans dureté. Les couleurs sont variées et toutes superbes. Son jeu est d’une grande évidence. La soirée se termine sur ce délicieux sentiment d’écouter la plus belle interprétation qui soit, dans un lieu idéal.

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Emmanuel STROSSER : Photo de Christophe GREMIOT

Nous sommes en une journée et trois concerts au mitan du marathon.

Hubert Stoecklin

Intégrale Beethoven La Roque deuxième journée

Compte rendu concert. Quarantième Festival International de Piano. La Roque d’ Anthéron. Parc du château de Florans, le 7 Août 2020.Intégrale des 32 sonates de Ludwig Van BEETHOVEN (1770-1827).Deuxième concert. Parc du Château, Espace Florans 17 h .Sonates 6 ; 7 ; 8 ; 9 ; 10 ; 11. La virtuosité se complexifie.Claire Désert. Emmanuel Strosser. François-Frédéric Guy. Manuel Viellard. Jean-Efflam  Bavouzet.Pour se prémunir de la chaleur, le concert de 17 h se déroule au fond du parc dans un espace où le soleil ne darde jamais. Une scène est comme improvisée face à une superbe allée de platanes. Il est difficile de voir le pianiste car il n’y a pas de gradins, une petite sonorisation discrète aide l’oreille pour les spectateurs du fond du parc. L’air est doux, la lumière superbe. Claire Désert avec discrétion et pudeur s’engage dans la sixième sonate, œuvre pas vraiment géniale mais explorant une forme en trois mouvements au lieu de quatre. Les phrasés sont souples, l’élégance est de mise avec cette interprète sensible.Puis Emmanuel Strosser dans la septième sonate nous séduit par un équilibre sonore parfait. Le legato dans le largo est somptueux. La virtuosité du rondo final exulte.C’est François Frédéric Guy qui se lance dans la sonate faisant partie des plus célèbres, la huitième, nommée « Pathétique ».  Et les trois mouvements se déroulent avec beaucoup d’émotion. François-Frédéric Guy vient de graver une intégrale des sonates de Beethoven remarquable et a fait une tournée de concert avec l’intégrale de ces sonates. Il a un sens du discours beethovénien qui semble évident, il donne à cette sonate la dimension exacte, celle du génie mais qui a encore de la marge. Ainsi il est capable de nuances bien organisées, le tempo est mesuré, les couleurs superbes. Il phrase avec générosité, respire et donne à comprendre toute la structure. C’est un piano limpide, franc, généreux et simple.Emmanuel Strosser revient pour la neuvième sonate dans une interprétation équilibrée, sans surprise, confortable. Le temps s’écoule avec facilité en si bonne compagnie.François Frédéric Guy revient pour la dixième sonate, avec sérénité et calme, il pondère une interprétation somptueuse.Terminer le concert revient au jeune Manuel Vieillard avec la onzième sonate. Il joue avec une très belle fluidité et son piano chante. Le bel canto est aussi présent dans le piano de Beethoven ! Ce jeune homme nous le rappelle avec art. Il équilibre parfaitement son interprétation entre virtuosité et sentiment. Il n’est pas évident pour un jeune pianiste de faire sa place si bellement après les trois « grands » de l’après-midi. Il convainc le public qui l’applaudit chaleureusement. Manuel Vieillard est un artiste à suivre assurément !Hubert Stoecklin

Claire Désert 3 © Christophe Grémiot 2020

Claire Désert © Christophe Grémiot 2020

Journe Beethoven P2 C Christophe GREMIOT 07082020 8 F.F. Guy, photo de Christophe GREMIOT

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E. Strosser, photo de Christophe GREMIOT

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Manuel Vieillard, Photo de Christophe GREMIOT

Les 40 ans du festival de la Roque d’ Anthéron

Compte rendu concert. Quarantième Festival International de Piano. La Roque d’Anthéron. Parc du château de Florans, le 7 Août 2020.

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Intégrale des 32 sonates de L. V. BEETHOVEN (1770-1827).

Premier concert Auditorium du Parc 10 h. Sonates 1 ; 2 ; 3 ; 4 ; 5. Kojiro Okada. Nicholas Angelich. Jean-Efflam  Bavouzet. Claire Désert.

Le virtuose compose : les cinq premières sonates.

Le jeune pianiste Kojiro Okada né à Bordeaux ouvre donc ce marathon qui va nous permettre d’écouter sur deux jours en 6 concerts les 32 sonates de Beethoven. Ce qui est particulier dans cette intégrale c’est que chaque sonate est interprétée par un pianiste différent. Bien des « grands spécialistes » de Beethoven sont présents et ils vont jouer plusieurs sonates. Chaque « grand » a proposé un jeune pianiste de sa connaissance, un de ses élèves, pour participer à ce challenge. Je crois qu’il y a 20 ans le même challenge avait été proposé ici avec en plus Franck Braley. Et le « jeunes » se seraient  partagé les sonates de ce pianiste absent.

Notre écoute sera donc passionnante. Découvrir le mouvement dans lequel Beethoven, tout au long de sa vie, a composé pour l’instrument en construction passant du clavicorde, pour aller vers le piano-forte et le début du piano actuel. Il est peu de dire que Beethoven dans ses sonates a anticipé les possibilités de cet instrument roi. Nous allons pouvoir aussi comparer les choix interprétatifs, le son propre à chaque pianiste. Car l’instrument est le même et a été choisi pour tous. Un match à égalité en somme. Même acoustique, même instrument, à armes égales pour des interprétations très contrastées. Il fallait donc du cran à ce jeune homme pour se lancer dans l’ouverture de ce marathon avec la sonate numéro un qui n’est pas la plus facile pour faire état de ses talents. Le jeune pianiste de 21 ans s’en sort admirablement ; il a bien des qualités pianistiques et il est passionnant de se dire que ce jeune homme nous donne envie de l’entendre et dans d’autres programmes et dans d’autres sonates de Beethoven. Il a un toucher franc, une grande lisibilité au niveau de la structure et un très bel équilibrage du son, une belle rondeur et de belles nuances. Il sait admirablement développer les phrasés et nuancer son propos afin de nous faire découvrir les beautés de cette première sonate de Beethoven.

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K. Okado © C. GREMIOT

Pour la sonate numéro deux c’est le grand Nicholas Angelich qui est venu nous régaler car dans un équilibre parfait des dons du ciel il peut à la fois être d’une grande délicatesse et d’une grande puissance sans jamais utiliser ce que je nommerai ailleurs de la force. C’est cela la puissance interprétative : avoir la capacité à nous émouvoir par des moments de grande délicatesse des doigts qui provoque un véritable perlé de notes, ou une force de démiurge qui peut nous impressionner. Mais toujours avec une grande souplesse et une science des équilibres, des phrasés développés largement et une conscience de la structure de la sonate entière comme de chaque mouvement. Nicholas Angelich ou l’équilibre parfait des dons du piano. Nous avons déjà eu deux sonates ce jour la deux et la cinq et aurons d’autres fois l’occasion de commenter le jeu de ce géant de délicatesse.

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N. Angelich © C. GREMIOT

Le troisième pianiste ce matin est Jean-Efflam Bavouzet. Il nous a ouvert un autre monde, a présenté un autre visage de Beethoven. Il a un jeu puissamment théâtral fait de contrastes marqués, parfois abrupts en termes de nuance et même de phrasé. Le son est magnifique, les nuances extrêmes. C’est du grand et beau piano mais cela convient-il à la troisième sonate ? Voilà un parti pris authentique et réalisé avec des moyens conséquents. Jean-Efflam Bavouzet va certainement nous révéler d’autres aspects dans les sonates plus tardives.

Claire Désert est à l’opposé toute de délicatesse et de subtilité. Son jeu est intériorisé, habité. Elle respecte la partition, en révèle bien des beautés sans vouloir la pousser vers ce que donneront les inventions de Beethoven plus tard dans les prochaines sonates. La fragilité assumée est un atout. La quête et le sens de la rhétorique installent un beau dialogue avec l’auditeur qui se laisse entraîner dans cette poésie musicale. C’est avec plaisir que nous écouterons d’autres sonates par Claire Désert. Pour ce premier concert dans l’auditorium petit à petit dardé de soleil, les conditions « extrêmes » pour le public sont un peu particulières. Mais il est passionnant d’écouter ces premières sonates souvent dédaignées. Elles sont d’un Beethoven qui développe une virtuosité importante dès la deuxième sonate. Il était à l’époque lui-même un virtuose admiré, explorant les possibilités digitales de l’interprète et sonores de l’instrument.

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C. Désert © C. GREMIOT

Hubert Stoecklin

Pour le détail des sonates je propose de lire sur le site du festival pour les indications exactes. Je garderai le numéro tout simplement, pour la lisibilité du texte.

A Salon des musiciens au sommet

XXVIII iéme édition du Festival de SALON DE PROVENCE. Lundi 3 Août 2020. Salon de Provence, Château de l’EMPERI. Wolfgang Amadeus MOZART (1756-1791) : Sonate pour deux pianos en ré majeur KV 448/375a ; Frantz SCHUBERT (1797-1828) : Fantaisie pour quatre mains en fa mineur ; Bohuslav MARTINU (1890-1959) : Quatuor H.139 ; Ralph Vaughan WILLIAMS ( 1872-1958) : Quintette fantaisie ; Nino Rota (1911-1979) : Piccola Offerta Musicale ; Albert GUINOVART (né en 1962) : Les Aventures de monsieur Jules Vernes ; Natalia Lomeiko et Daishin Kashimoto, violon ; Joachim Riquelme Garcia et Yuri Zhislin, alto ; Claudio Bohorquez et Aurélien Pascal, violoncelle ; Emmanuel Pahud, flûte ; Paul Meyer, clarinette ; François Meyer, hautbois ; Gilbert Audin, basson ; Benoit de Barsony, cor ; Emmanuel Curt, caisse claire ; Éric Lesage, Marie-Josèphe Jude et Albert Guinovart, piano.

Hommage à Maria Curcio

Les grands artistes ne cachent pas ce qu’ils doivent à de grands maitres. Leur rendre hommage est un acte à la fois de fierté et de modestie. Avoir été accompagné par Maria Curcio n’est pas donné à tout le monde et rester humble par rapport à cette grande musicienne permet à son tour de donner à la génération suivante quelque chose de cet héritage. Ce quelque chose d’unique serait la détermination et de ne rien lâcher sur la recherche de beauté. Ce sont peut-être les qualités premières qu’elle a transmises. Son maitre à elle dès l’enfance a été l’immense Arthur Schnabel et parmi ses élèves Radu Lupu est le plus inclassable génie. Nos trois pianistes de ce soir ont également été ses élèves et savent ce qu’ils lui doivent en organisant ce très bel hommage.

Nous avons donc pu nous délecter de duos de piano sublimes pour débuter ce programme.

Marie-Josèphe Jude et Éric Lesage dans la somptueuse sonate pour deux pianos de Mozart ont phrasé admirablement, dans une délicatesse de toucher ravissante. La douceur de Marie-Josèphe Jude a été contagieuse et le jeu des deux pianistes c’est complètement harmonisé.

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Puis Éric Lesage et Albert Guinovart à quatre mains se sont lancés dans la Fantaisie en fa mineur de Schubert. Rien que ces deux œuvres ouvrent les portes de la félicité. D’ailleurs le CD qui reprend ce Mozart à deux pianos et ce Schubert à quatre mains avec Radu Lupu et Murray Perahia est un de mes disques de chevet. Toute interprétation met en lumière un aspect de cette sublime fantaisie. Éric Lesage et Albert Guinovart ont choisi la douceur et l’élégance. Plus de caractère me convainc d’avantage, mais les deux pianistes ont su préserver à chaque moment une beauté de son et une délicatesse des plus rares.

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Le quatuor de Martinu qui rassemble clarinette, violoncelle, cor et caisse claire change complètement l’ambiance. Ce ne sont pas seulement les siècles mais tout une vision qui sépare ces mondes musicaux. La beauté des pianos reste dans nos oreilles quand la caisse claire fait un effet à la fois vaguement inquiétant et grotesque. Rapidement la virtuosité impressionne ainsi que la charge émotionnelle violente que dégage cette partition. Même l’andante est porteur de peur sans apporter de vrai répit. Le final devient presque féroce. Les musiciens très engagés ont offert une interprétation saisissante. Le fort mistral, qui ce soir ne décolérait pas, a ajouté comme de l’inquiétude à cette musique si particulière.

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Le Quintette fantaisie de Ralph Vaughan Williams avec deux altos est une page pleine de profondeur parfois douloureuse. L’alto avec sa voix chaude le débute et aura encore de beaux moments mais c’est le premier violon qui plane haut et atteint au sublime. Il faut reconnaitre bien des qualités rares à la violoniste russe.  Natalia Lomeiko a un son très élégant, d’une grande beauté. Les aigus dans un pianissimo riche et chaud sont particulièrement émouvants. Et son tempérament de feu donne beaucoup d’énergie autours d’elle. Cette fantaisie est habilement construite et la variété des ambiances, la répartition des instruments, le choix de faire taire le violoncelle puis de lui donner des phrases en solo, cet ensemble subtilement agencé, créée une œuvre qui passe sans notion de temps. Nous avons été emportés dans un voyage sans repères. Un beau moment suspendu.

La délicate Piccola  Offerta Musicale de Nino Rota en forme d’hommage à son professeur nous permet de retrouver la flûte magique d’Emmanuel Pahud et son extraordinaire partage avec ses camarades souffleurs. L’esprit est partout, dans chaque note, chaque respiration. Un véritable délice, une sorte de bonbon délicatement acidulé.

Pour finir le concert le pianiste-compositeur catalan Albert Guinovart revient et avec un ensemble de vents et tous interprètent trois extraits de sa composition « Les Aventures de Monsieur Jules vernes ». Cette orchestration pour le Festival met en valeur chacun mais le piano se taille la part du lion. Cette musique est vive, facile, évocatrice elle plait beaucoup au public qui pour la première fois cette année demande et obtient un bis. Ça y est le public ose redevenir exubérant. Il a fallu toutes ces magnifiques énergies musicales, toute cette générosité des instrumentistes pour retrouver l’exubérance de la joie de la musique partagée. Longue vie au festival de salon !

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Hubert Stoecklin

Quelle belle énergie à salon

XXVIII iéme édition du Festival de SALON DE PROVENCE. Dimanche 2 Août 2020. Salon de Provence, Château de l ‘EMPERI.  Nino Rota (1911-1979) : Trio pour clarinette, violoncelle et piano ; Leo SMIT (1900-1943) : Sextuor ; Witold LUTOSLAWSKI (1913-1994) : Variations sur un thème de Paganini pour deux pianos ; Karol BEFFA né en 1973 : Double REED Loop, création ; Camille SAINT SAENS (1835-1921) : Le Carnaval des Animaux, Grande fresque zoologique, texte de Francis Blanche. Natacha Reignier, récitante ;   Daishin Kashimoto, Maja Avramovic, violon ; Emmanuel Pahud, flûte ; Paul Meyer, clarinette ; François Meyer, hautbois ; Gilbert Audin, basson ; Benoit de Barsony, cor ; Claudio Bohorquez et Aurélien Pascal, violoncelle ; Olivier Thiery, contrebasse ; Emmanuel Curt, xylophone ; Éric Lesage, Lucille Chang et Alessio Bax, piano ;

L’ Humour en musique dans tous ses états

Le concert de dimanche soir a été coloré par l’humour de bout en bout. Dès le début du trio de Nino Rota son style si impertinent et très aimé par Fellini a fait merveille. C’est surtout Paul Meyer à la Clarinette qui a porté la partition tant dans les moments joyeux que dans la mélancolie inattendue de l’andante. Couleurs variées, nuances généreuses et phrasés éblouissants de verve ou de profondeur, Paul Meyer a été particulièrement inspiré soutenu par des partenaires plus prudents.

Le Sextuor de Leo Smit est une véritable découverte et une vraie merveille sauvée de la guerre et de l’oubli. Sous une apparence de légèreté et même de musique de variété, s‘entend un compositeur très sensible à son époque (Les années 30) avec une vraie personnalité. La solution finale nazie a éliminé un artiste doué et sensible. Éliminé physiquement comme tant d’autres mais immortel par sa musique….  Ce Sextuor de sa période heureuse est un bijou. Un grand merci tant pour cette découverte que pour une interprétation particulièrement brillante. Le gang des vents de Salon de Provence est inénarrable dans cette surenchère d’humour et de perfection instrumentale.

 Le couple glamour au piano comme à la ville : Lucie Chang et Alessio Bax a été totalement éblouissant dans les variations de Lutoslawski sur le thème de Paganini déjà utilisé par Rachmaninov. Cette très rare partition, une des seules sauvées de Lutoslawski, a été ardemment défendue par ce duo énergique et aux moyens phénoménaux.

La création de Karol Beffa pour clarinette et basson est toute pleine d’humour et de saveur délicatement piquante. Paul Meyer et Gilbert Audin ne cachent pas leur plaisir à ce duel d’anches à fleuret moucheté.

Le final avec tous les musiciens, augmentés de la contrebasse et du xylophone va nous entraîner dans un voyage plein d’humour et d’émotions. La partition de Saint-Saëns est virtuose, scintillante, d’une inventivité constante. Le charme de Natacha Reignier a éclairé le texte de Francis Blanche et a participé au succès de ce final. Chacun jouant des possibilités de son instrument brillamment utilisées par Saint-Saëns pour évoquer ces animaux si humains.

Impossible de retenir un moment plus qu’un autre, tout a été absolument parfait. Un bonheur absolu. Oui les meilleurs solistes sont à Salon mais surtout de grands musiciens tous en pleine forme.

Hubert Stoecklin

Salon 2020 : premier concert

XXVIII iéme édition du Festival de SALON DE PROVENCE. Salon de Provence, Samedi premier Août 2020. Château de l ‘EMPERI.  Camille SAINT SAENS (1835-1921) :Tarentelle en la mineur ;  Gioachino Rossini (1792-1868) : Sonata a quattro n°1 en sol majeur (Arrangement pour quatuor à vents) ; Ludwig van Beethoven ( 1770-1827) Trio en sol majeur WoO 37 ; Quintette en mi bémol majeur op.16 ; Johannes Brahms (1822-1897) : Trio op.40 ; Daishin Kashimoto , violon ; Emmanuel Pahud, flûte ; Paul Meyer, clarinette ; François Meyer, hautbois ; Gilbert Audin, basson ; Benoit de Barsony, cor ; Éric Lesage et  Alessio Bax, piano.

Faire fi de l’orage pour la Musique !

Pour son ouverture en grand dans la cour du Château de l’Empéri, le Festival de Salon a montré sa détermination et sa confiance dans l’avenir. Comme annoncé, en maintenant le projet du Festival aux pires heures de confusion en disant tout simplement : les Artistes seront là !

Et les autorisations sont arrivées permettant à la programmation, presque identique aux prévisions, de trouver son public. Hélas la peur excessive autant que le manque de vacanciers ne permet pas de faire le plein de la cour du Château de l’Empéri à chaque concert. C’est bien dommage car la programmation est de grande qualité et les artistes tous survoltés.

Ce concert d’ouverture en grand a été menacé par un orage qui a tourné autour de Salon mais personne n’a rien lâché et le concert a pu se dérouler avec cette sensation d’urgence sublimée par des interprétations très engagées. Ordre du programme parfait qui a été en progression constante vers un final éblouissant avec le trio pour cor, violon et piano de Brahms, musique nocturne sublime. Une interprétation plus tonique et moins embrumée que celle qui fait référence dans ma discothèque. Alessio Bax est au piano très présent, phrasant large et capable de nuances très subtiles.  Un toucher franc qui met en lumière sa partie et offre un très beau support tant au violon qu’au cor. Le cor de Benoît de Barsony est lui aussi large et puissant, plus affirmé et lumineux que d’habitude. Au violon Daishin Kashimoto tient sa partie afin de suivre sur leurs hauteurs ses deux collègues.

Ce point d’orgue du concert ne saura pas nous faire oublier le reste du programme. La grande souplesse et l’amabilité, la beauté des lignes et la richesse des accords de sonorités prodiguées par les vents dans cette adaptation de la sonate n°1. de Rossini ont fait merveille. La recherche du même velours par la flûte d’Emmanuel Pahud et la clarinette de Paul Meyer est d’une grande subtilité. La présence chaude du basson de Gilbert Audin et la rondeur de son du Cor de Benoît de Barsony rendent cette interprétation particulièrement savoureuse. L’œuvre qui a donné son titre à la soirée est « la tarentelle pour flûte, clarinette et piano », œuvre rare et pleine de charme. Le piano d’Éric Lesage tient un tempo inflexible sur lequel les deux bois rivalisent de charme. Très belle œuvre, pleine de bonheur, que les trois fondateurs du festival ont su faire briller de mille feux. Le plaisir de faire de la musique ensemble reste intact après 28 années de Festival ! Le Trio en sol majeur de Beethoven, œuvre de jeunesse, rend hommage à Mozart jusque dans le choix des instruments. Emmanuel Pahud est mozartien jusqu’au bout des doigts, Alessio Bax a un jeu très clair et précis et Gilbert Audin au basson apporte des touches d’humour irrésistibles. Le quintette de Beethoven pour clarinette, hautbois, basson, cor et piano, est un hommage à Mozart, qui a écrit pour la même formation mais assurément le ton est beethovenien. La complicité entre les musiciens est totale, pour une interprétation passionnante.

Ce concert gagné contre les menaces de pluie et contre la peur du Coronavirus, a été très applaudi par un public ému d’être, après une trop longue « diète », en présence d’artistes si doués et généreux.

Hubert Stoecklin

Le Festival de salon renaît

XXVIII iéme édition du Festival de SALON DE PROVENCE. Vendredi 31 JUILLET 2020. Abbaye de Sainte Croix.  Camille SAINT SAENS (1835-1921) : Odelette op.162 ; Romance op. 37 ; César CUI (1835-1918) : 5 petites pièces op.56 ; Frantz SCHUBERT (1797-1828) : Sonate pour arpeggione et piano en la mineur D. 821  (arrangement Emmanuel Pahud)  ; Maja Avramovic, violon ; Emmanuel Pahud, flûte ; Alessio Bax, piano.

Le retour à la VRAIE VIE

Ça y est l’été a enfin débuté. Comment imaginer un été sans musique et sans festival ? La Provence sans musique en été ça n’existe pas. C’est pourtant ce que l’épidémie de coronavirus a failli obtenir…  Car sans le festival d’Avignon et sans les Chorégies d’Orange le début d’été a été bien triste. Et sans bien d’autres  festivals ou  concerts, tous annulés. C’est conscient de cette fatalité désolante pour les artistes réduits au silence et le public privé de spectacle vivant, que l’émotion m’a gagné en arrivant dans la délicate Chapelle de Sainte-Croix à Salon de Provence. Tout nous prête à la prise de hauteur en ce lieu majestueux. Le promontoire d’où peuvent se contempler les cultures en verger et la nature encore préservée de la plaine de Salon, le soleil qui y cogne dure partout et ici ce sable blanc qui avec détermination nous enfarine les chaussures. La délicate chapelle accueille ce jour un public très réduit et la porte est  restée grande ouverte durant le concert invitant le chant rythmé des sympathiques cigales. Les consignes sanitaires sont ainsi respectées, le masque est porté par tout le public et les distances permettent de limiter les contacts.  Happy few, but very happy, sous nos masques…

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Emmanuel Pahud : Crédit photo, Denis Felix

Lorsque Emmanuel Pahud entre sur scène avec son complice Alessio Bax l’émotion est perceptible dans la salle. Oui ce n’est pas un rêve les artistes sont véritablement là, comme promis. Jamais probablement la délicieuse Odellette de Saint-Sains n’a fait un tel effet. Les larmes sont monté aux yeux de plus d’un tant la beauté de cette musique a semblé bouleversante. Emmanuel Pahud détendu, concentré et olympien a trouvé un son d’un velours délicat, tandis que le jeu très présent d’Alessio Bax donne un relief concertant à sa partie, bien loin d’être un simple accompagnateur. Ce jeu partagé, cette écoute admirative de part et d’autre nous offre un duo au sommet de la musicalité. Plus émouvante encore sera la Romance op. 37, pleine de mélancolie et de charmes permettant un délicat équilibre entre le chant éperdu de la flûte et la profondeur harmonique du piano. Nos deux complices rivalisent de finesse et de beauté de sonorité. Dans des phrasés éperdus ils donnent beaucoup de puissance d’évocation à cette trop courte pièce. Entre ces deux belles partitions de Saint-Saëns les cinq petites pièces de César Cui pour violon, flûte et piano sont une totale découverte. César Cui parfait contemporain de Saint-Saëns est connu pour avoir écrite le manifeste du Groupe des cinq. Ces 5 pièces de charme sont agréables et très variées, faussement simples et faciles.  Elles sont très bien écrites en équilibrant très agréablement les trois instruments offrant à chacun des moments dans lesquels briller. Les trois musiciens dans une complicité de chaque instant se régalent et nous régalent. La troisième pièce est peut-être la plus « Russe » avec cette mélodie mélancolique offerte au violon et les commentaires légers de la flûte, tandis que le piano tient dans une danse lente et triste tout l’ensemble. La musicalité et l’écoute des trois musiciens permet d’atteindre un équilibre délicat. Le violon sensible à la sonorité pleine et riche de Maja Avramovic  fait merveille , le piano toujours juste sachant capter chaque variation de caractère d’Alessio Bax donne beaucoup de force à la partition, tandis qu‘Emmanuel Pahud avec une aisance souveraine semble surfer avec une totale liberté, tout heureux de ce partage entre fins musiciens. Le public accueille très chaleureusement ces cinq pièces rares.

Car ce que j’aime aussi beaucoup à Salon c’est la qualité de la programmation avec chaque année son lot de découvertes et de raretés. César Cui sort ainsi des livres d’histoires de la musique et a repris vie ce midi à Salon.

La partition emblématique qui termine le concert vaut à elle seule le déplacement. La sonate arpeggione de Schubert est une véritable merveille et la version à la flûte est particulièrement séduisante.

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Alessio Bax: Crédit photo, Marco Borggreve

La complicité entre Alessio Bax et Emmanuel Pahud nous offre une interprétation très équilibrée entre les deux instruments; très mobile et vivante. La souplesse des tempi apporte beaucoup de vie et même de truculence. Comme souvent la danse s’invite dans le jeu du flutiste et la même capacité se retrouve dans le jeu de Bax. Le final gagne ainsi en vie et en liberté. C’est vraiment ainsi que nous imaginons Schubert, capable d’aimer la vie en toute simplicité dans les moments de détresse, lui qui écrivit cette incroyable partition pour un instrument mort-né : l’arpeggione. La mélancolie la plus délicate rencontre une sorte de liberté simple capable d’humour potache. Les rubati esquissé dans les premiers mouvements sont irrésistibles dans le final. Emmanuel Pahud et Alessio Bax partagent une capacité d’inventions et d’audaces qui fait la vraie originalité des interprètes : par exemple, les phrasés plus profondément creusés, les nuances plus appuyées, la danse plus physiquement présente.  C’est cela qui fait le prix des concerts. Ce sont des rencontres qui permettent de bouger les lignes d’interprétations certes merveilleuses mais figées au disque. La musique vit et nous donne de la vie. Le public plus sage qu’à l’accoutumée, c’est un effet du post confinement je pense, a applaudi copieusement les interprètes. Le festival de Salon démarre bien. L’été est ( enfin) là !

Hubert Stoecklin

FESTIVAL DE SALON

Le Schubert absolu d’ Adam Laloum

COMPTE-RENDU, Concert. PARIS, THEATRE DES CHAMPS ELYSEES, le 5 fév. 2020. SCHUBERT. LALOUM.



Adam Laloum est un immense schubertien 

Adam Laloum, longue silhouette fragile avec son allure de statue de Giacometti, se glisse vers le piano sur la large scène du Théâtre des Champs Elysées dans une lumière tamisée avec derrière lui l’or chaud du rideau de scène. Il ne faut pas se fier à la vue car la puissance du pianiste n’est pas un vain mot quand on pense au programme titanesque qui attend le jeune musicien trentenaire. En effet les trois dernières sonates de Schubert dans un programme de plus de deux heures mettent à nue l’interprète.

Adam Laloum © Harald Hoffmann
Adam Laloum © Harald Hoffmann

D’autres pianistes s’y sont risqués, techniquement impeccables mais malhabiles à tenir sur toute cette longueur la richesse des images de Schubert, son besoin d’émotions perpétuellement changeantes et une capacité à tenir en haleine le public sur un temps si long. Adam Laloum ce soir a gravi plusieurs marches, non seulement celle de la qualité pianistique d’un jeu résistant mais surtout celle d’un interprète d’une poésie rare et d’une profondeur insondable. La sonate D. 958 je l’avais déjà entendue sous ses doigts à La Roque d’Anthéron en 2017. L’évolution de son interprétation dans ce vaste cycle va vers davantage de contrastes et des nuances plus subtiles encore. Les grands emportements sont maitrisés et la fantasmagorie par moment inquiétante n’est pas tragique, l’humour pointe son nez dans le scherzo et surtout dans le final qui malgré sa longueur passe trop vite dans un étourdissement délicieux. Ainsi la sonate en do mineur ouvre déjà un pan entier de romantisme passant de la violence à la tendresse la plus émue. Mais c’est dans la D.959 que le musicien avance encore vers davantage d’émotions. Cette extraordinaire capacité à habiter les silences émeut, il ose varier des tempi mouvants comme la vie.

À Piano aux Jacobins cette année il avait déjà joué cette sonate avec des qualités rares, l’évolution est pourtant là et il se rapproche encore davantage de Schubert. Un Schubert qui, à deux mois de sa mort ose une partition de près d’une heure, y dit tout son amour de la vie comme ses angoisses face à la mort. Mais d’une manière que seule Mozart savait, avec une élégance et une politesse d’âme d’enfant. La légèreté des doigts de la main droite d’Adam Laloum évoque des papillons pour la grâce et un colibri pour la précision. Les contrastes sont saisissants et les phrasés amples et plein de profondeur. Le voyage musical est amical, généreux et enthousiasmant. Le deuxième mouvement si extraordinaire devient une ode à la joie de vivre consciente de sa fragilité et menacée par la sauvagerie du moment central. La reprise en est encore plus émouvante dans des nuances toujours plus subtiles. J’avais évoqué le chant pianissimo ineffable de la regrettée Montserrat Caballé avec son extraordinaire plénitude de timbre et c’est à nouveau ce qui m’a ravi. Un chant éploré mais toujours élégant dans une concentration de timbre rare. Par rapport au Cloître des Jacobins il ose dans l’acoustique plus vaste du Théâtre des Champs Elysées des nuances piano encore plus ténues, provoquant chez le public une écoute totale, un silence rare et probablement beaucoup de souffles retenus. L’avancée à travers les paysages de Schubert semble d’une ouverture constante vers des horizons nouveaux et une variété d’états d’âme infinis. On retrouve les qualités des plus grands interprètes de Schubert de tous les temps. La troisième sonate, la D.960 encore plus longue, demande un renouvellement du propos qu’Adam Laloum organise avec une grande intelligence. Le voyage ouvre d’autres espaces, les couleurs sont plus riches et l’harmonie va vers des contrées du futur. La puissance du jeu d’Adam Laloum est de tenir ainsi la public en haleine, de lui révéler Schubert avec un sentiment de proximité rarissime.

La puissance pianistique n’étant qu’un moyen pas un but. Cette émotion au bord des larmes, cet amour de la vie et cette remémoration  consciente du temps  de l’enfance si caractéristique des grands poètes sont de la pure magie. Le pari fou de jouer ainsi les trois dernières sonates de Schubert est gagné haut la main par Adam Laloum, Primus inter pares au firmament des interprètes de Schubert. Un Grand concert dans un cadre prestigieux a révélé de manière incontestable la maturité artistique d’Adam Laloum.  Son dernier CD est dédié à Schubert. Il est de toute beauté avec la D.894 et la D. 958. Toutes ses qualités sont là mais l’émotion du concert, cette capacité à capter l’attention du public, rajoute à la beauté de l’interprétation. Espérons qu’il enregistrera les deux dernières sonates de Schubert avec son nouveau Label car vraiment il s’agit d’un immense interprète de Schubert que le monde entier doit saluer.


Hubert Stoecklin pour Classiquenews.com

Compte-rendu concert. Paris Théâtre des Champs Elysées, le 5 février 2020. Frantz Schubert (1797-1828) : Sonates pour piano n° 21 en ut mineur D.958, n° 22 en la majeur D.959, n° 23 en si bémol majeur D. 960 ; Adam Laloum, piano.

La Lionne Skaja et Beethoven à Piano Jacobins

COMPTE-RENDU, concert. Festival Piano aux Jacobins. Cloître, le 25 septembre 2019. BEETHOVEN. E. LEONSKAJA.

LA LIONNE-SKAJA FACE À BEETHOVEN EN SON HIMALAYA

Nous avons eu la chance cette année de pouvoir écouter plusieurs grands pianistes capables de se lancer dans une intégrale des sonates de Beethoven au concert, en plus d’admirables versions isolées bien entendu. Mais ce soir ce qui vient à l’esprit de plus d’un, est de savoir comment la grande Elisabeth Leonskaja va s’y prendre  pour jouer en un concert les trois dernières sonates de Beethoven. Les banalités fusent dans le milieu du piano classique comme celle de dire qu’à cet Himalaya du piano est dû un respect admiratif qui frise la dévotion.

Disons le tout de go : la Leonskaja se transforme en Lionne-Sakja et ne fait qu’une bouchée de cet Himalaya. Daniel Barenboim a une tout autre attitude lui qui, à la Philharmonie de Paris, nous a régalés dans d’autres sonates par un patient travail sur le style, les couleurs et le toucher exact entre classicisme et romantisme. François Frédéric Guy à La Roque d’Anthéron est tout entier au service du message beethovenien, si humain et émouvant par la lutte qu’il a mené pour vivre en sa dignité de génie mutilé. Elisabeth Leonskaja arrive en majesté sur la scène du Cloitre des Jacobins. Elle demandera au public une concentration extrême en jouant d’affilée les trois dernières sonates sans entracte. Le choc a été atomique. En Lionne affamée elle se jette sur les sonates et avec voracité ose les malmener pour en extraire une musique cosmique. Comme une lionne qui le soir après la chasse, après s’être repue et s’être désaltérée au fleuve, regarde le ciel et tutoie les étoiles dans un geste de défi inouï. La grandeur de la vie avec sa finitude qui exulte face à l’immanence ! De ce combat il n’est pas possible de dire grand chose comme d’habitude ; décrire des mouvements, des thèmes, des détails d’interprétation en terme de nuances, couleurs, touchers, phrasés.… Si une intégrale en disques se fait dans cette condition d’urgence il sera possible d’analyser à loisir. Pour moi ce soir est un défit lancé par la Grande Musicienne au public et à la critique : osez seulement dire quelque chose après ça ! Oui Madame j’ose dire que votre grande carrière est couronnée par cette audace interprétative. Nous avons beaucoup aimé vos concertos de Beethoven avec Tugan Sokhiev les années précédentes et attendons l’intégrale promise en CD. Nous savons que vous enregistrez beaucoup et en même temps pas assez pour vos nombreux admirateurs. Nous avions eu la chance de nous entretenir avec vous et vous nous aviez dit que pour vous la plus grande qualité de l’interprète est de savoir donner sans compter tout au long de sa carrière.

Ce soir vous avez donné sans retenue, sans prudence, sans le garde-fou de la recherche d’exactitude stylistique. Ce concert a été hors normes. Vous avez prouvé une nouvelle fois  que Sviatoslav Richter, qui vous a admirée dès vos débuts, avait vu juste. Il savait que vous aviez cette indomptabilité totale tout comme lui.

Le tempo, les nuances, la pâte sonore, la texture harmonique, vous avez tout bousculé, tout agrandi, tout magnifié et Beethoven en sort titanesque et non plus simplement humain. Une musique des sphères, d’au-delà de notre système d’entendement et pourtant jouée par deux mains de femme et composée par les deux mains d’un simple mortel. Ce fût un choc pour le public, un choc salvateur pour sortir d’une écoute élégante, polie et qui endort les angoisses de l’âme. Ce soir, de cette salvatrice bousculade émotionnelle vous pouvez être fière. Vous avez tutoyé le cosmos et nous avons essayé de vous suivre. Bravo Sacrée LIONNE-SKAJA.

Hubert Stoecklin

Compte-rendu concert. Toulouse. 40 ème Festival Piano aux Jacobins. Cloître des Jacobins, le 25 septembre 2019. Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Sonate pour piano n° 30 en mi majeur, Op.109 ; Sonate pour piano n° 31 en la bémol majeur, Op.110 ; Sonate pour piano n° 32 en ut mineur Op.111 ; Elisabeth Leonskaja, piano.

Adam Laloum en poète du piano

Compte-rendu concert. Toulouse. 40iéme Festival Piano aux Jacobins. Cloître des Jacobins, le 19 septembre 2019. Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Sonate n°28 en la bémol majeur,Op.101 ; Robert Schumann (1810-1856) : Grande Humoresque en si bémol majeur ; Frantz Schubert (1797-1828) : Sonate n°22 en la majeur, D.959 ; Adam Laloum, piano.

Adam Laloum en poète sensible habité par la musique.

Adam Laloum © Harald Hoffmann
Adam Laloum © Harald Hoffmann

Pour ce Quarantième festival de Piano aux Jacobins les grands pianistes se succèdent à un rythme soutenu et même en choisissant avec soin, la splendeur continuellement renouvelée, ( cf. nos quatre chroniques précédentes), semble un miracle de stabilité dans notre monde en folie : une différente sorte d’excellence chaque soir ! De telles soirées aident à supporter les journées ….

Adam Laloum est peut-être parmi ces immenses artistes celui qui se tient à une place à part, celle du cœur. Du moins pour moi ce concert l’aura été. Je connais bien la musicalité fine de ce pianiste depuis bientôt dix ans et je sais comment chaque fois j’en suis émerveillé. Que ce soit en soliste, en chambriste, en concertiste. Le récent festival de Lagrasse le montre en délicat chambriste, son récent concert de concertos de Mozart à la Roque d’Anthéron en a ébloui plus d’un par sa musicalité mozartienne épanouie, (concert à la réécoute sur France Musique). Ce soir dans l’auguste Cloître des Jacobins après tant de somptueux artistes, Adam Laloum a offert un concert parfaitement construit, dans un répertoire qui lui convient à la perfection. Ce concert est frère de celui de Silvacane en 2017, (voir notre compte rendu) entre Beethoven et Schubert. La sonate n° 28 de Beethoven est une grande sonate, une œuvre de la maturité de toute beauté. Le grand final en forme de fugue est une véritable apothéose. Adam Laloum en domine parfaitement toutes les fulgurances en rajoutant une qualité de nuances et de couleurs d’une infinie variété. Le Beethoven de Laloum a toujours la primauté du sens sans rien lâcher sur la forme. Il cisèle chaque phrase et l’enchâsse dans le mouvement puis dans la sonate entière. Cette conscience de la structure sur tous ces niveaux, la lisibilité qu’il apporte au public, sont des qualités bien rares. À présent la pâte sonore d’Adam Laloum a gagné en richesse. La beauté des sons sur tout l’ambitus est proprement incroyable. La rondeur des graves, leur puissance sans aucune violence fait penser à l’orgue. Après cet hommage au véritable père de la Sonate pour piano, la Grande Humoresque de Schumann ouvre un pan entier au romantisme le plus sublime. Le début dans une nuance piano aérienne nous fait entrer dans la magnifique vie imaginaire de Schumann. Le bonheur, la paix puis la fougue, la passion malheureuse.

Adam Laloum

Pièce rarement jouée en concert, elle met en valeur les extraordinaires qualités d’Adam Laloum. Il en avait déjà offert une belle version au disque mais ce soir l’évolution de l’interprétation est majeure. Capable de nous livrer et la structure quadripartite de l’œuvre et sa fantaisie débridée nécessitant beaucoup d’invention dans le jeu pianistique. Les partis pris du jeune musicien tombent chaque fois à propos avec une beauté à couper le souffle. Un vrai engagement d’interprète et une virtuosité totalement maitrisée rendent l’instant sublime. Mais ce qui va véritablement faire chavirer le public est son interprétation unique de l’avant dernière sonate de Schubert. La D.959 est jouée avec une fougue et une tendresse incroyables. Schubert, qui dans le deuxième mouvement chante le bonheur à porté de main mais qui s’enfuit, trouve dans le jeu d’Adam Laloum une deuxième vie. Les nuances sont subtilement dosées et le cantabile se déploie comme le faisait Montserrat Caballe avec ses phrases de pianissimi sublimes dans Bellini et Donizetti. Car les pianissimi sont d’une couleur suave certes mais surtout d’une plénitude incroyable. Jamais de dureté ou d’acidité. Toujours une onctuosité belcantiste. Ce deuxième mouvement Andantino, l’un des plus beaux de Schubert, avec sa terrible tempête centrale, est un pur moment de magie sous les mains si expertes d’Adam Laloum. Le Scherzo nous entraine dans quelques danses qui deviennent véritablement fougueuses et heureuses à force de tournoyer sur elles même dans des variations que l’on aimerait perpétuelles tant elles sont belles. Le long rondo final n’est que tourbillon de gaieté et d’envie de vivre. Tout coule, avance et les nuances pleinement assumées, les phrasés variés à l’envie en font une vraie musique du bonheur que quelques modulations assombrissent un court instant. Le bonheur de Schubert est aussi vaste que sa mélancolie. Adam Laloum est probablement le plus émouvant interprète de Schubert contemporain. Un vrai compagnon d’âme du Frantz Schubert que ses amis aimaient tant lors des shubertiades.

Dans les rappels du public qui se terminent en standing ovation il revient à Schubert. Un vrai bonheur partagé !

Hubert Stoecklin


Compte-rendu concert. Toulouse. 40iéme Festival Piano aux Jacobins. Cloître des Jacobins, le 19 septembre 2019. Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Sonate n°28 en la bémol majeur,Op.101 ; Robert Schumann (1810-1856) : Grande Humoresque en si bémol majeur ; Frantz Schubert (1797-1828) : Sonate n°22 en la majeur, D.959 ; Adam Laloum, piano.

Hubert Stoecklin pour Classiquenews.com

Tugan Sokhiev Star Star

Le Sacre de Tugan Sokhiev, en Tsar star !

écrit par Hubert Stoecklin 20 septembre 2011

Le Sacre de Tugan Sokhiev

Salle comble pour ce concert de rentrée de l’orchestre du Capitole en partenariat avec Piano aux Jacobins. Quel moment ! Un programme tout russe par des interprètes survoltés.

Une rareté que ce concerto de Khatchaturian ! Certes la partition est par moments  emphatique, et risquerait de tomber dans une certaine caricature, mais les talents conjugués du chef, du pianiste et de l’orchestre en font un moment stimulant et énergisant. Les mélodies vigoureuses ou tendres basées sur le folklore  caucasien ouvrent vers un orientalisme original. Les rythmes vigoureux et les empilements d‘instruments évoquent l’époque brutale de la fin des années 30 en Russie. La direction ludique et précise de Tugan Sokhiev, sa complicité avec les musiciens d’orchestre autant que le pianiste confère beaucoup d’aération à une partition un peu compacte. Le jeu délicat mais assumant une part de violence, en cas de nécessité, de Boris Beresovsky est en parfaite osmose avec cette direction si pleine de vie. Les instrumentistes rivalisent de finesse et de beauté sonore. Rien que dans le mouvement lent violoncelle, flûte et clarinette basse méritent un tendre hommage à leur musicalité rare en raison de nuances piano timbrées, d’un admirable effet. L’émotion est considérable et les regards entre musiciens, chef et soliste sont le gage de ce partage amical. La solidité technique de Boris Berezovsky est toujours intégrée à la plus rare musicalité. Jamais la moindre hégémonie virtuose ne tente ce pianiste inouï. En bis, il offre deux partitions très opposées de Khatchaturian, une berceuse legato mais assez vigoureuse pour nos oreilles sensibles, et une Toccata diabolique. Les dons de Boris Berezovsky explosent en ces deux extrêmes : il semble pouvoir faire tout ce qu’il veut d’un piano.

Orchestralement si le concerto réserve de beaux moments à l’orchestre ce sont les deux suites de ballet de Stravinski qui mettent les projecteurs sur absolument toutes les familles de musiciens. Nous aimerions parler de chacun tant à chaque instant des pépites ont brillé. Osant des nuances sur un fil le basson, ouvre le Sacre du Printemps avec une émotion rarement retrouvée dans cette pièce brillante. Si ce n’est pas la première fois que l’Orchestre toulousain interprète cette pièce jamais le public ne l’avait entendue si parfaitement. Gageons que l’enregistrement réalisé les jours précédents leur a permis d’en peaufiner les moindres strates, car vraiment il est bien rare d’entendre si clairement tout ce que cette partition diabolique contient. La qualité première du son de l’orchestre est la jeunesse et la lumière. La précision rythmique force ensuite l’admiration ainsi que l’énergie bouillonnante de chacun. De même que chaque pupitre mériterait une longue analyse de ses qualités, la direction de Tugan Sokhiev est d’une inventivité qui subjugue. Il semble avoirs mille yeux et mains, tant il est présent partout. La narrativité dramatique dont sa direction est gorgée irrigue ce ballet de moments théâtraux aveuglants que ce soit de l’éveil de la nature végétale comme animale, l’arrivée du patriarche ou  l‘envol de l’âme de l’élue sacrifiée. La souplesse des moments les plus archaïques leur donne une dimension mythique par des éléments de danse païenne omniprésente. Pièce hymnique, poème d’amour et de mort, ballet fulgurant, argument théâtral sans âge, toute se mêle jusqu’au vertige pour l’auditeur qui ressort abasourdi, vieilli de milliers d’années et rajeuni de bien plus encore, les oreilles et l’âme transportées par un moment rare. L’incandescence de cette interprétation passera-t-elle au disque ? Si c’est le cas préparons-nous à ce qu’il fasse le tour de la planète avec succès.

Ce n’est pas mésestimer la suite de l’Oiseau de feu que d’en parler en dernier alors que cette suite ouvrait le concert. Un seul mot peut résumer cette interprétation. La flamboyance est partout et si une seule pièce résume cet adjectif, c’est la berceuse tendre gonflant vers l’incendie du grandiose final. On reste sans voix devant une telle perfection. Le feu fait musique, on vous dit ! On ne peut d’avantage s’expliquer. Les mots sont trop pauvres…

Un concert de rentrée qui Sacre Tugan Sokhiev Tsar star à Toulouse. Longue vie à cette collaboration brûlante avec l’Orchestre du Capitole qui lui a tout donné avec générosité au point qu’aucun bis n’a pu être proposé. Tout avait été offert lors du concert !

Hubert Stoecklin

Toulouse. Halle aux Grains. 17 septembre 2011.