Baro d’ Evel cherche ( et trouve) Qui Som ?

CRITIQUE. THEATRE. Toulouse, théâtre de la Cité, le 3 octobre 2026. QUI SOM ? Baro d’Evel. Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias. 

Plus que jamais indispensable d’espérer avec Baro d’Evel.

On se sait que dire de plus que nous n’ayons déjà écrit en décembre 2024.  Il convient pourtant de témoigner. Témoigner, hurler, chanter, danser, agir et croire en des possibles. Car c’est de cela qu’il s’agit.

Baro d’Evel éveille en ses spectateurs une puissance de vie qui s’appuie sur la conscience de sa propre débilité au sens de sa fragilité de naissance. L’homme nait immature et le demeure toujours. Il ne cesse de chuter et de se relever. C’est cela, ce relèvement permanant, qui fait sa grandeur et non les pics qu’il gravit.

Dès le début du spectacle un grand échalas (Blaï Mateu Trias) brise un vase et cherche à cacher sa faute. Tout part donc de la relecture symbolique de la faute originelle, puis des chutes toujours renouvelées qui font l’essence de la vie. L’homme nait la tête dans un pot…

Il doit trouver le moyen de s’ouvrir pour communiquer. Puis cherche la beauté, la poésie, la musique, la danse et en arrive à polluer le monde symbolisé ici par la mer. Là aussi sans se sentir concerné par le sujet, ce sont deux enfants (en 2024 il n’y en avait qu’une) qui vont avec des regards profonds et réprobateurs amener les « adultes » à nettoyer.

Ce chant d’espoir à faire collectivement de petites choses pour lutter contre la grisaille du monde et son effondrement est le précieux cadeau de la troupe de Baro d’Evel.

Tous sont des artistes complets : acteurs, chanteurs, danseurs, circassiens, céramiste, tous musiciens. Ils semblent pouvoir tout faire de leurs corps. Jamais ils ne restent à terre définitivement.

Tous les arts sont convoqués, le cirque n’est pas en reste. Dans  les mémoires restent gravées ces trois femmes déhanchées et désarticulées qui pourtant avancent, le chant planant dans la chute de Camille Decourtye sur le Cum Dederit de Vivaldi (une pure magie), le naufragé qui accouche de l’eau, les « empotés » qui parlent avant d’écouter, le petit chien qui semble tout comprendre.

C’est très fort visuellement et surtout  riche symboliquement.

Cette forme de résistance à la peur, à l’angoisse, à la panique et à la colère est indispensable plus que jamais. L’effondrement du monde n’est pas installé, on peut agir.

QUI SOM ?
au Festival d Avignon


En 3 ans tout s’est aggravé. Tout dans le monde. Partout ! Le spectacle lui aussi a pris de l’ampleur. Il est plus aiguisé, plus soigné. Le succès est total dans chaque théâtre dans lequel Qui Som passe. Chaque soirée affiche complet. C’est un spectacle riche et salutaire. Nous sommes à la veille d’un découragement électoral profond, il faut tenir bon, résister à la peur et à l’accablement. Il faut agir et non subir. Agir de petites choses individuellement et collectivement.

Le public toulousain pour cette dernière représentation (la dixième) s’est levé comme un seul homme.  La musique a résonné, tout le monde s’est levé et a suivi dans le hall du théâtre les musiciens galvanisés. C’est la fête de la résistance, de l’intelligence et de la sensibilité.  

C’est le plus beau discours politique car il est tissé de poésie, de beauté, de lucidité et de responsabilité.

Et ça décoiffe !

Hubert Stoecklin

Photos : DR

Qui Som ? de Camille Deourtye et Blaï Matuel Trias/Baro d’ Evel .

Avec Sabienka Bencsik, Lucia Bocanegra, Martina, Calvo, Camille Decourtye, Cecilia Figueiredo, Mahamat Fofana, Greta garcia, Blai Mateu Trias, Marti Soler, Guillermo Weickert et Swasen Yousfi/Lucien Arguer-Compayré. Céramiste : Sébastien De Groot.

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Hildegard Von Bingen comme jamais

 Critique.CD. Di van-e-Shohud- The book of vision.  Hildegard VON BINGEN : Symphonia harmoniae caelestium revelationum. Eugénie De Mey. Liselot De Wilde. Christos Barbas. Nabil Naïr. Nathan Daems. Illuminans Tenebras. Tristan Driessens.  1 CD La Ramée : RAM 2411. Enregistré du 9 au 11/12/24. Durée : 58’08’’. 

La spiritualité de Hildegard von Bingen en musique 

Il est bien possible que Hildegard von Bingen soit la femme la plus connue du Moyen Age, hors personnes royales. Cette abbesse qui fût canonisée, aurait pu avoir plusieurs vies tant ses dons sont nombreux. Comme herboriste avant la lettre, elle a décrit les plantes et leurs vertus. Elle avait à sa disposition une pharmacopée enviable et très reconnue.  

Musicienne subtile, ses compositions aux notations étranges sont jouées et reconstruites régulièrement par divers ensembles ; sa discographie devient importante. Sa foi inébranlable, chargée de visions complexes, ses voyages sous leur emprise, ses écrits monastiques, ne sont pas oubliés et sont régulièrement réédités. Poétesse, peintre et musicienne. On ne peut imaginer plus grande érudition. Et c’est encore plus exceptionnel pour une femme au Moyen Age.

 Que nous apporte l’enregistrement présent ? C’est à la fois simple et complexe. Le ressenti à l’écoute est un véritable voyage dans le temps et l’espace. Le Moyen Age et l’Orient se fusionnent. Tristan Driessens qui dirige le groupe Illuminans Tenebrans a fait des choix très étonnants et qui se révèlent géniaux.  Les monodies vocales sont accompagnées par des instruments venus du fond des temps. Le Ney, flûte fragile en roseau, et le Oud ancêtre du Luth. Passant de l’orient à l’occident ses deux instruments peuvent encore nous séduire et nous émouvoir grandement aujourd’hui. Utilisant le Ney parfois comme une percussion, le Oud en mélopée et les voix seuls ou à deux, toutes sortes de couleurs sont produites. Les voix féminines, une grave, une aigue, sont au bord du timbre et ne sont jamais projetées. Elles flottent, s’élèvent dans l’air avec une grande pureté.  Il ressort de l’écoute une paix, une élévation bienheureuse.  Comme si une sorte de magie bienfaisante agissait. Dans cette étrange écoute il est possible de percevoir quelque chose de la spiritualité profonde de Sainte Hildegarde. L’orient apporté par les instruments élève cette spiritualité qui dépasse le catholicisme.

Ici la beauté du monde est célébrée sans limites. Nous avons urgemment besoin de cette sorte de musique en ces temps si incertains et obscurs.

La prise de son est très proche des voix et des instruments. Le peu de réverbération rend les interprètes très amicaux. Une sorte d’apesanteur se dégage de la prise de son, rien ne pèse, rien ne force l’écoute.

Le livret qui accompagne le CD est généreux en illustrations et le texte traduit en français apporte beaucoup sur le contexte de l’enregistrement et le projet artistique. La traduction des chants est passionnante.

Cet enregistrement apporte une vison très singulière de la musique de Hildegard von Bingen, pleine de beauté et de bonté. Voilà un très bel hommage à la spiritualité musicale de la Sainte.

Hubert Stoecklin

Pour en savoir plus

Ceremony par Emmanuel Pahud

Critique.CD. CEREMONY. Emmanuel PAHUD, flûte. Sergei PROKOFIEV : Sonate pour flûte Op.94. Christopher ROUSSE : Concerto pour flûte. Toschio HOSOKAWA : Ceremony pour flûte et orchestre. Dresdner Philharmonie. Dir. Jonathan Stockhamer. Enregistré du 25 au 28.II.2025. Durée 72’44’’. 1 CD Warner Classics 082756019905.

La flûte dans tous ses états

Quel chemin pour le plus viel instrument du monde. Seules les percussions peuvent prétendre précéder la flûte. La simple flûte de roseau ou celle faite d’un os percé a bien évolué. Depuis Boehm qui lui adonné ses mécanismes et depuis les alliages de métaux qui la composent aujourd’hui, rien ne reste du frêle instrument que la capacité à sonner avec une grande délicatesse.

Dès les premières notes du CD posé sur la platine cette magie de la délicatesse du son nous enveloppe. Emmanuel Pahud peut tout avec son instrument, nous le savons. Dans cet enregistrement il dresse un panorama de la flûte du XXe et XXIe siècle. La version de la sonate de Prokofiev est merveilleuse. Stephan Koncz a réécrit cette œuvre à l’origine pour piano et flûte. Sa version pour un orchestre symphonique est très réussie. Le résultat est très convainquant tant les spécificités de l’orchestre de Prokofiev sont présentes. Après un premier mouvement d’un calme presque surnaturel le tempo s’envole pour le scherzo qui a une vivacité de flamme au grand vent. La sonate devenue concerto avance dans des ambiances variées, des couleurs somptueuses et de très belles nuances. Dans l’allegro final l’orchestre sonne tout à fait Prokofiev.

Le concerto pour Rousse est cinématographique. C’est vaste et grand comme en cinémascope. Dans la tendresse du début, puis la furie du alla marca et surtout dans diabolique Scherzo, Emmanuel Pahud est un véritable sorcier charmeur. Souvent on se prend à penser qu’il ne peut exister plus belle sonorité de flûte, tout spécialement dans le troisième mouvement Elegia.

La troisième partition du programme est du compositeur Japonais Toschio Hosokawa, elle date de 2022. Elle donne à la flûte un rôle de chaman. Emmanuel Pahud y est idéal. Son charisme personnel est en parfaite adéquation avec les attentes du compositeur. Cette Ceremony qui donne son titre au CD est une bien belle découverte. Le langage très moderne demande au flutiste des sons inhabituels, des coups de langues spécifiques, des bruits de bouche. La composition est très soignée et les effets sont millimétrés. Emmanuel Pahud au sommet de son art semble dans une forme somptueuse. Il domine toutes les facettes du jeu kaléidoscopique demandé.

On l’aura deviné cet enregistrement a une grande profondeur et magnifie l’instrument comme l’interprète. C’est une très bel enregistrement qui fait passer l’auditeur par toutes sortes d’états émotionnels.

La prise de son est somptueuse, ainsi la richesse des timbres et des nuances est magnifique. L’image spatiale est très convaincante.  Cela pourrait bien être le plus beau CD de la riche discographie d’Emmanuel Pahud.

Hubert Stoecklin

Nicolas Stavy à Piano Jacobins

CRITIQUE, festival. 47ème Festival « Piano aux Jacobins ». TOULOUSE, Salle capitulaire du cloître, le 25 septembre 2026. Récital de Nicolas Stavy.   

Nicolas Stavy convainc le public de Piano Jacobins.

Il offre un récital d’une grande originalité axé sur la modernité des œuvres. Il existe des pièces de Frantz Liszt très peu connues et très peu jouées. Il en va ainsi de son étonnant « Du berceau jusqu’à la tombe ». Il s’agit d’une de ses toutes dernières œuvres, empreinte d’un dépouillement que l’on n’imagine pas a priori chez ce pianiste qui fut un être de flammes. Tout est doux, en camaïeux de tons pastel et de nuances subtiles. Ce piano épuré, à la limite de la tonalité annonce l’avenir.

Puis la musique d’Alfred Schnittke est à l’inverse d’une modernité toujours renouvelée. Ses 5 aphorismes sont des pièces assez complexes et inhomogènes. Elles présentent des éclats incisifs et des silences subits, c’est une musique avec des angles aigus et des temps comme suspendus qui créent une atmosphère de tension permanente. Les silences semblent faire partie de la musique et sont toujours chargés d’émotion. Le jeu de Nicolas Stavy met en valeur les contrastes saisissants de la partition. Les nuances sont extrêmes avec des fortissimi telluriques et des pianissimi éthérés. L’écoute de ces pièces n’est pas si facile tant l’angoisse qu’elles contiennent est contagieuse.  Nicolas Stavy qui enregistre beaucoup l’œuvre pour piano solo de Schnittke semble particulièrement à l’aise chez ce compositeur. Il semble avoir un projet d’enregistrement intégral qui devrait devenir une référence. Puis une autre partition de Frantz Liszt, plus conforme aux attendus de romantisme du beau pianiste virtuose, nous est proposée.

Ce « Saint François de Paule marchant sur les eaux » est un moment très théâtral que Nicolas Stavy joue avec beaucoup de facilités malgré une grande difficulté technique. Puis le pianiste s’engage dans la deuxième sonate de Schnittke. Œuvre de 1990 elle garde un parfum de grande modernité avec des nuances cataclysmiques, des accords improbables à l’oreille, des violences incroyables et des silences assourdissants d’angoisse. C’est une œuvre très difficile d’accès pour l’auditeur. Nicolas Stavy sait nous en montrer les beautés et les richesses. C’est vraiment un interprète qui se sent fortement concerné par ce compositeur et nous en rapproche. Il faudra au public un peu de temps pour apprécier plus facilement ce compositeur si les pianistes le mettent à l’honneur comme Nicolas Stavy.

Pour terminer ce concert vertigineux Nicolas Stavy a choisi une œuvre emblématique. La Chacone de la deuxième partita pour violon seul de Bach. C’est un véritable un défi pour les violonistes qui doivent donner l’impression de jouer plusieurs instruments. Les difficultés pour les violonistes les plus doués demeurent extrêmes. Bach offre au violon ses lettres de noblesse lui permettant d’atteindre des sommets d’émotion et de perfection. Brahms a su rendre hommage à cette audace incroyable de Bach en adaptant la Chacone au piano. Afin de garder quelque chose des difficultés incroyables demandées au violon, Brahms demande au pianiste de ne jouer que de la main gauche. Après tout la main gauche du violoniste fait toutes les notes avec ses cinq doigts ! Brahms atteint au même sommet d’émotion que Bach. C’est absolument génial.

Nicolas Stavy s’empare de la Chacone avec une énergie intense et dans un tempo assez allant, il trouve des nuances, des couleurs et des phrasés de toute beauté. C’est totalement électrisant et le public exulte.

Afin de remercier son public qui semble conquis, Nicolas Stravy offre un nocturne de Chopin particulièrement lumineux. Nous avons vécu un bien beau concert dans ce merveilleux cloître des Jacobins. Le responsable des lumières a su trouver des colorations variées qui ont illuminé le cloître, ses vitraux, ses colonnes et son plafond avec art. Ainsi la magie du lieu a rencontré la magie de la musique comme rarement.

Hubert Stoecklin

Photos : HS

Piano Jacobins accueille pour la première fois en France, Anna Petrova-Forster

CRITIQUE, festival. 47ème Festival « Piano aux Jacobins ». TOULOUSE, Salle capitulaire du cloître, le 17 septembre 2026. Récital d’Anna PETROVA-FORSTER.   

Schubert l’unique sous les doigts d’Anna Petrova-Forster

Anna Petrova-Forster est une pianiste-musicologue russe dont la spécialité est de défendre tout un répertoire oublié. Ainsi elle construit son programme en deux temps d’abord elle nous fait découvrir un certain Jan Václav Voříšek.

Ce musicien qui a eu beaucoup de succès et a connu Schubert, a le premier nommé Impromptu des pièces pour piano.

Dans un français parfait avec forces détails, Anna Petrova-Forster nous a détaillé les éléments musicaux qui font le lien entre Voříšek et Schubert dont on sait avec quel génie il s’est emparé de ce mot d’Impromptu.

Nous avons ensuite écouté

C’est un piano bien écrit à la manière d’un Haydn tout jeune. Le jeu de question-réponse qui aimablement devient vite ennuyeux. Tout à l’opposé de Schubert qui invente forme et fond, dans les Impromptus  Voříšek est prévisible et rien ne surprend jamais. Le jeu d’Anna Petrova-Forester est toujours très égal. La main gauche est magnifique et tient le tempo avec rigueur. La virtuosité qui peut s’exprimer dans les Rhapsodies est bien agréable. Malgré les qualités indiscutables de la pianiste, la première partie du concert entièrement consacrée à ce compositeur s’étire sans passion. Pour nous il restera celui qui a inventé le mot Impromptu sans en avoir trouvé la transcription musicale. C’est Schubert qui a fait de ses huit Impromptus quelque chose de tout à fait génial, on ne se lasse pas de les réécouter dans de nombreuses versions de qualité.

La deuxième partie consacrée à la sonate en la mineur D845 de Frantz Schubert, passe presque trop vite. Après l’ennui poli de cette première partie viennoise qui se voulait chic, Schubert propose une musique de génie. Cette sonate en la mineur est une merveille. Elle passe pour être la plus aboutie des grandes dernières sonates avec une forme quasi parfaite. Anna Petrova-Forster nous régale de la mise en lumière de la forme avec une majestueuse construction des plans, des nuances très maitrisées et des couleurs changeantes. L’interprétation est sage et confiante. Les guirlandes sont brillantes, les accords profonds et les reprises variées. C’est du très beau piano que rien ne met en difficulté. Anna Petrova-Forster pour son premier récital en France a conquis le public par son sérieux et sa passion pour partager des compositeurs oubliés.

Très applaudie la pianiste propose en bis une courte partition qui ne déparait pas après ce génial Schubert. C’est une rare étude n°15 de Joseph Woelfl compositeur de belle envergure.  Anna Petrova-Forster est autant musicologue que pianiste mais elle n’a pas réussi ce soir à réhabiliter ce pauvre Jan Václav Voříšek. Nous avons été intéressés par la découverte d’un compositeur oublié, toutefois Schubert reste bien un génie unique indétrônable.

Hubert Stoecklin

Photos HS

Vadym Kholodenko à Piano Jacobins

CRITIQUE. Concert. 47em Festival Piano Jacobins. Toulouse. Salle capitulaire du cloître, le 11 septembre 2026. Beethoven. Lyatoshinsky. Liszt. VADYM KHOLODENKO, piano.

Le piano brillant de Vadym Kholodenko.

Le pianiste ukrainien Vadym Kholodenko a proposé pour son récital à Piano Jacobins un programme construit sur une augmentation de brillance. La sonate Hammerklavier de Beethoven qui a ouvert le récital n’a pas permis de mettre vraiment en valeur les qualités du jeune pianiste. En effet sa lecture puissante en contrastes abruptes de nuances n’était pas très phrasée. Aucune rhétorique n’émaillait le propos. Ce piano riche en couleurs trop saturées et en textures toujours fortement charpentées n’a pas offert tous les trésors de la partition. Car dans cette œuvre Beethoven pousse l’instrument dans ses retranchements et demande à l’interprète d’aller dans le sens de la recherche et de l’expérimentation bien d’avantage que dans la seule puissance sonore. D’autres interprètes y mettent plus de subtilité et de variétés de toucher.

Après cette première partie qui a laissé sur sa faim une partie du public, la suite du récital était très attendue. La bonne surprise est venue des trois préludes de Boris Lyatoshinsky. Ce compositeur ukrainien a eu beaucoup de succès du temps de l’union soviétique. Sans être très avant-gardistes ces compositions de 1942 sont très intéressantes et agréables. Le jeu de Kholodenko gagne en subtilité et le toucher devient très varié. C’est comme si le pianiste était particulièrement intéressé par la musique de son compatriote et trouvait beaucoup de chose à en dire. Les nuances sont superbement conduites, les lignes de chant se tissent et les rythmes se vivifient. Le troisième prélude est carrément sensationnel sous des doigts si inspirés. Ainsi l’ostinato de la main gauche devient particulièrement violent dans son insistance. Le crescendo est savamment construit puis la désinence habilement amenée. C’est un grand moment de musique et une belle surprise.

Puis comme galvanisé Vadym Kholodenko va se lancer avec panache dans les six études d’exécution transcendantes d’après Paganini composées par Frantz Liszt. Les qualités extraordinaires du pianiste sont mises en valeur avec la complexité extrême de ces pages. Voila un répertoire qui avec la virtuosité en hommage au violon de Paganini et avec l’inventivité pianistique de Liszt ouvre grand les cieux. Avec un véritable génie, Vadym Kholodenko nous en propose une interprétation lumineuse et même aveuglante de beauté pianistique. Ce jeu grisant électrise le public et c’est avec beaucoup d’intelligence que le pianiste a proposé un bis tout de calme et de volupté.

Le concert qui avait débuté en fanfare avec un Beethoven insatisfaisant c’est terminé avec un éclat bien plus précieux.

La musique virtuose de Liszt et juste avant celle originale de Lyatoshinsky conviennent admirablement au piano exceptionnel de Vadym Kholodenko. Ce soir la Hammerklavier de Beethoven ne lui a pas permis d’atteindre ce niveau.

Hubert Stoecklin

Photo HS

Turandot à Verone : un livre de conte animé

Critique. Opéra. Festival de Vérone 2026. Arènes de Vérone, le 3 septembre 2026. Giacomo PUCCINI. TURANDOT. Franco ZEFFIRELLI/ Andrea BATTISTONI. Anna PIROZZI. Maria AGRESTA. Yusif EYVASOV. Gezim MYSHKETA. Matheo MACCHIONI. Severio FIORE. Michele PERTUSI.  Carlo BOSI. Orchestro, Coro, ballo et technici di Fondazi  Arena di Verona. 

TURANDOT à Vérone ! Belle comme dans un livre de contes.

L’hommage à Franco Zeffirelli se poursuit. Après sa somptueuse Aida c’est au tour d’une autre production phare de retrouver le public. Avec Turandot, Zeffirelli offre une vision grandiose et efficace du chef d’œuvre ultime de Puccini. En cette année du centenaire de sa création (le 25 avril 1926). Les Arènes de Vérone rendent hommage à cette création historique en ressortant une production qui a fait date en 2012 à sa création. Les décors sont superbes. Au deuxième acte le public applaudit à tout rompre lorsqu’est dévoilée une cité impériale toute faite d’or. C’est grandiose et magnifique. Et comme les lumières sont habiles ! Les costumes également, créés par Emi Wada sont inoubliables. Tout particulièrement ceux de la princesse et ceux des trois masques Ping, Pong et Pang. Une chine de rêves et de légendes est comme inventée plus vraie que l’historique. En fait la beauté de cette production ressemble à un livre de contes ouverts devant nos yeux et qui s’anime. La grande maîtrise du placement des masses chorales est toujours une des grandes qualités des mises en scène de Franco Zifferelli. La discrimination entre menu peuple maltraité, soldats, gardes et nobles est très lisible. La direction d’acteur est efficace et chaque personnage est bien campé. Les chœurs sont puissants, parfois un peu extrêmes dans les forte aigus. Les nuances sont belles. La versatilité du peuple est bien rendue. L’orchestre volumineux (dix contrebasses, quatre harpes et de très nombreuses percussions) rend hommage à Puccini qui dans cette œuvre va beaucoup plus loin avec des audaces inouïes. La direction d’Andrea Battistoni est solide et sans subtilité. 

La distribution dans son ensemble est homogène et très satisfaisante. Dès leur rencontre Timur, Liu et Calaf sont très présents et incarnent leurs personnages de manière très crédible. La voix de Michele Pertusi est noble et sonore. Il donne beaucoup de charisme à son personnage. A la mort de Liu ses imprécations sont puissantes.

La Liu de Maria Agresta est très charnelle. Son jeu est physique et vocalement la voix sonore et riche en harmoniques donne beaucoup de présence.

Sa Liu n’est pas fade et au contraire a beaucoup d’autorité. Le chant est généreux, le vibrato bien maitrisé et les nuances superbement amenées. Cette Liu fait vraiment le poids face à la princesse Turandot rendant leurs conceptions diamétralement opposées de l’amour très convaincantes. Le Calaf de Yusif Eyvasov est passionné et vaillant.

La tendresse pour Liu est modeste et sa folie amoureuse pour Turandot l’habite vite et avec une grande force. Vocalement la voix est jeune, vibrante et son timbre sait être très émouvant. La tendance très ténorisante de tenir ses aigus (superbes au demeurant) est un peu excessive et lui vaut de très longs applaudissements après son « vincero ».

Sa voix claire et lumineuse s’harmonise très bien avec celle de sa Turandot.

Car la grande voix d’Anna Pirozzi est également jeune, claire et lumineuse. L’autorité est incontestable. La jeunesse du personnage est très intéressante.  Les longues phrases souvent couronnées par des aigus assassins sont superbement phrasées. Les aigus sont dardés et lorsque la voix d’Anna Pirozzi se mêle à celle de Yusif Eyvasov l’effet est magnifique. Le duo final si éprouvant ne la fait pas frémir. La vaillance est totalement assumée. Le revirement assez soudain est crédible.

Les trois masques Ping, Gezim Myshketa, Pong Matheo Macchioni et Pang  Severio Fiore sont très inventifs. Leur jeu est habile, le passage du lyrisme particulièrement émouvant au comique de leurs analyses est un enchantement. C’est théâtral et vocal à la fois.

Carlo Brosi en Empereur et Ankhbayar Enkhbold en Mandarin, Eder Vincesi en Prince de Perse sont efficaces. 

Cette très belle production de Franco Zeffirelli dans une distribution très homogène est une bien belle manière de fêter le centenaire de la création de Turandot.

Il est évidant que le plein air et la vaste scène des arènes de Vérone en font un lieu idéal. Il faut cette immensité pour rendre hommage à cet opéra disproportionné. Il est bien souvent à l’étroit dans de classiques salles à l’Italienne. Le magnifique travail de Zeffirelli pour Vérone semble être fait pour durer.  La manière dont les équipes techniques chouchoutent les décors est très émouvante. Démontés le soir même de la représentation ils sont soigneusement rangés. Et en une matinée ils sont à nouveau installés. Par un hasard de calendrier, le matin suivant Turandot, la production d’Aida était remobilisée à peine celle de Turandot rangée. Ces deux productions de Zeffirelli sont vraiment historiques et indémodables.

Hubert Stoecklin

Photos : DR

Aida à Verone : Le rêve éveillé

Critique. Opéra. Festival de Vérone 2026. Arènes de Vérone, le 30 août 2026. Giuseppe VERDI : AIDA. Franco ZEFFIRELLI/Francesco OMMASSINI. Anna Netrebko. Clémentine Margaine. Yusif Eyvasov. Ludovic Tézier. Orchestro, Coro, ballo et technici di Fondazione Arena di Verona. 

Aida comme dans un rêve.

Retrouver un soir l’opéra comme on en a rêvé depuis longtemps, la rareté du moment mérite bien un hommage particulier. Ce soir avec une lune presqu’ encore pleine, une nuit d’été à la température idéale et toute la magie de l’Opéra qui se déroule sans accrocs cela n’arrive pas souvent. Les planètes étaient alignées en cette année d’éclipse totale de soleil, vraiment les astres ont été généreux !   

Aida à Vérone est une longue histoire glorieuse. Franco Zeffirelli a tout osé dans ses différentes mises en scène d’Aida de par le monde. De l’intime aux éléphants vivants sur scène ! Cette mise en scène de 2002 est un monument d’intelligence, une apothéose. L’accord avec les costumes d’Anna Anni est parfait. Et les lumières de Paolo Mazzon donnent au nycthémère sa véracité que ce soit le soleil de la scène du triomphe comme la nuit au bord du Nil, la noirceur du tombeau ou les vapeurs d’encens des temples. Le travail de Paolo Panizza chargé de redonner vie à la mise en scène est une grande réussite. On dirait que ce spectacle vient d’être créé. Un mot également sur le ballet expressif et symboliquement toujours juste par le chorégraphe Vladimir Vasiliev. Les trois premiers danseurs, Tea Bajc, Virna Toppi et Nicola Del Freo ont été à juste titre très applaudis.

Que nous montre Zeffirelli ? D’abord une énorme pyramide multiface qui peut tourner sur elle-même rapidement et silencieusement changeant de symboliques. Des statues de dieux, de pharaons et des sphinx. C’est grandiose et cela fait revivre toute la mythologie égyptienne et ses mystères. Les costumes également sont étudiés pour évoquer la somptuosité des dessins sur les parois des tombes. Sans être de la véritable copie c’est une réinterprétation très convaincante et très détaillée. Les lumières sont somptueuses pour magnifier décors et costumes. Il y a également une grande lisibilité dans les masses chorales multiples toujours très repérables.  Enfin la direction d’acteurs est très convaincante, nous y reviendrons en détail avec les personnages. Les chœurs sont très présents scéniquement et vocalement. La splendeur des chœurs mixtes ou séparés, leur puissance et leurs nuances sont magnifiques. L’orchestre dirigé par Francesco Ommassini sonne admirablement. La direction est assez conventionnelle et prudente avec une certaine emphase.

La distribution est en tous points admirable et parfaitement équilibrée. Dans son entrée en scène Yusif Eyvazov en Radamès est peu aidé par le chef. Ils mettent du temps à trouver le tempo qui permet au ténor de s’épanouir enfin. Durant toute la représentation on sentira un regard constant du ténor vers le chef. La voix claire et sonore du ténor convient bien à ce rôle de jeune chef de guerre et d’amant éperdu. Son « celeste Aida » est bien négocié et l’aigu final beau et sonore sera diminué avec art pour évoquer cette voix morendo demandée par Verdi et si difficile à réaliser. Dans les affrontements avec Amneris il sera pugnace, il sera puissant avec Ramfis au temple et superbe dans la scène du triomphe.  Avec Aida nait la tendresse et dans le duo final une grande complicité permettra un trésor de nuances et de couleurs avec une Anna Netrebko sublime.

En Ramfis, Gianluca Buratto est parfait ainsi que le roi de Mariano Buccino. Il faut reconnaître que les costumes très élégants d’Anna Anni leur donnent toute la majesté et la pompe de leurs fonctions. Le messager de Carlo Bosi crée l’éffroi attendu et la Grande Prêtresse de Francesca Maionchi sort avec mystère du temple.

L’Amnéris de Clémentine Margaine est puissante et sonore. Le jeu est un peu abrupt : c’est une très jeune femme que son désir pour Radamès pousse trop loin et trop vite. D’autres sont plus subtiles, plus vipérines. Son personnage est assez direct. La voix d’une très belle homogénéité est sonore sur toute la tessiture. Clémentine Margaine s’appuie beaucoup sur cette puissance sonore enviable pour assoir l’autorité du personnage. Ainsi sa scène du dernier acte fait grand effet par l’ampleur de la voix.

L’Amonastro de Ludovic Tezier est luxueux de timbre et a une présence charismatique. C’est un roi autoritaire plus qu’un père. Le duo avec Aida est « musclé » et l’affrontement fait trembler.

Que dire de l’Aida d’Anna Netrebko ? Peut-on éviter de parler de perfection car qui peut trouver à redire à un chant verdien absolument accompli et un jeu de scène d’une si grande subtilité ? La modestie des déplacements pieds nus et du port est celle d’une esclave ou mieux  celle de qui se fait passer pour telle. La voix splendide est celle d’une prima donna qui est toujours repérable jusque dans les ensembles les plus bruyants. Cette large voix plane sur les masses chorales avec facilité et élégance. Dans son chant les phrasés sont d’une délicatesse et d’une subtilité de souveraine. Jamais aucun aigu tendu, aucune phrase trop appuyée, ce chant élégiaque et flottant est magique. L’air du Nil avec la lune presque pleine en arrière-plan, les lumières subtiles sur la pyramide créent un moment de pure poésie. Le fameux et si périlleux Ut est inclus dans la plus belle phrase qui se puisse imaginer, le souffle infini que la Diva utilise est un miracle. Quelle délicatesse dans une puissance complètement maitrisée, un chant sur un souffle semblant infini. C’est dans l’affrontement avec son père, l’Amonastro si sonore de Ludovic Tezier, qu’elle va utiliser la puissance tellurique de sa voix. Avec Radamès la subtilité des couleurs vocales et du jeu donne beaucoup de profondeur au personnage. Bien évidemment le duo final avec abandon et notes flottantes dans des phrasés sublimes donne des frissons. Peut-on entendre plus belle et complète  Aida aujourd’hui ? Je ne le pense pas. Le chant verdien d’Anna Netrebko est adapté à chaque rôle avec ses spécificités. Elle a tout d’Aida.

Avec l’équilibre parfait entre grandeur et intime, entre la splendeur du chant verdien et l’intelligence de la mise en scène, on peut bien parler d’Aida de rêve. Nous avons partagé à près de 30000 spectateurs cette soirée magique comme Vérone en a connu quelques-unes dans son glorieux passé et comme l’opéra en connaît si peu. Ce sont des soirées comme celles-ci qui donnent sa justification à cet art si hybride qu’est l’opéra. Tout a été magnifique ce soir. Les applaudissements ont souvent interrompu le spectacle et les saluts au final ont été jusqu’à la standing ovation.

Le lendemain matin il a été possible de voir les décors démontés dans les rues environnant les Arènes. Ce décor d’Aida est incroyablement modeste et se démonte en petits éléments. La pyramide faite de tubes creux est en fait toute de légèreté. De jour se révèle cet incroyable travail des techniciens qui montent, démontent, stockent et chérissent les décors de plusieurs productions. Ils enchaînent avec virtuosité les opéras.

Magnifique travail d’équipe : que de belles énergies mutualisées !

Hubert Stoecklin

Photos : DR

RENCONTRES MUSICALES DE NÎMES TROISIÈME CONCERT

Que d’émotions !

Critique. Concert Festival. Rencontres musicales de Nîmes 2026. Centre des congrès H2, le 28 août 2026. L. Boccherini. A. Vivaldi. O. Respighi. G. Sollima. F. Liszt. G. Puccini. M. Castelnovo-Tedesco. Liya Petrova, Charlotte Saluste-Bridou, Clémence de Forceville, Shuichi Okada, Philippe Bernhard, violon ; Grégoire Vecchioni, Paul Zientara, alto ; Aurélien Pascal, Victor Julien-Laferrière, Edgard Moreau, violoncelle ; Théo Fouchenneret, Adam Laloum, piano.

Émotions à leur comble pour ce troisième concert à Nîmes.

Une première surprise nous attend, les instrumentistes débutent depuis les coulisses et arrivent sur scène mystérieusement utilisant leurs instruments de manière peu habituelle. Des violoncelles tenus comme des guitares, violon et l’alto idem. Le quintette à cordes « La musica notturna delle strade di Madrid » est une œuvre qui brise toutes les conventions pour véritablement faire entendre les bruits de la rue. Luigi Boccherini y ose bien des choses. Ainsi nous auront des talons qui claquent, des animaux qui bruissent, des danses, des cris, des pleurs. Toute la vie en somme. Les difficultés techniques sont nombreuses.  Ainsi les battements de mains sont d’une grande virtuosité et d’une efficacité redoutable. Que dire sinon que la joie qui émane de l’interprétation des cinq musiciens gagne depuis la scène tout le public, qui exulte. Clémence de Forceville, Shuichi Okada, Paul Zintara, Edgard Moreau et Victor Julien Laferrière sont de joyeux drilles en plus d’être des musiciens d’exception. Puis dans des concerto de Vivaldi c’est une jubilation virtuose qui a suivi. Charlotte Saluste-Bridoux dans le concerto de l’été et Edgard Moreau dans un concerto pour violoncelle.

Troisième soirée de concert de l’édition 2026 des Rencontres Musicales de Nimes, au H2 Palais des Congrès. Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes

Avec un instrumentiste par voix ces partitions données en version chambriste gagnent en précision. Les contre-chants, les basses continues tout y est éclairé par le jeu brillantissime des solistes dont la virtuosité égale celle de l’instrument roi du concerto.

Troisième soirée de concert de l’édition 2026 des Rencontres Musicales de Nimes, au H2 Palais des Congrès. Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes

Car les « accompagnants » n’étaient entre autres rien moins que Liya Petrova et Victor Julien Lafferière…

Après tant de joie et de facéties est venu le moment de l’émotion romantique bouleversante avec le deuxième mouvement de de la sonate pour violon et piano d’Ottorino Respighi.

Troisième soirée de concert de l’édition 2026 des Rencontres Musicales de Nimes, au H2 Palais des Congrès. Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes

Adam Laloum et Liya Petrova dont la complicité extrême n’est pas à rappeler ont su mêler des sonorités de rêve, des nuances exquises et une même émotion pure dans ce mouvement incroyable.

Leur interprétation au disque dans le « Momementum 1 » déjà nous avait saisie.

Ce soir dans cette admirable acoustique le rêve est comme devenu réalité. Oui deux âmes s’entretiennent en musique et partagent ce moment de grâce avec un public qui retient son souffle. La beauté du violon de Liya gagne toujours en profondeur, cette artiste semble pouvoir approfondir la beauté de sa sonorité comme peu le peuvent. L’alchimie entre l’instrument et l’artiste tient du miracle. Adam Laloum de son côté ne cesse de trouver l’équilibre exact avec chaque partenaire. Ce talent est bien rare et apporte une émotion toute particulière.

Se remettre de tant de beauté aurait été difficile mais c’était sans compter sur les trois violoncellistes de chocs qui ont suivi. Aurélien Pascal, Victor Julien-Lafferière et Edgard Moreau. A nouveau les trois artistes ont osé nous proposer une partition inénarrable de Giovanni Sollima né en 1962 pour trois violoncelle.

Troisième soirée de concert de l’édition 2026 des Rencontres Musicales de Nimes, au H2 Palais des Congrès. Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes

A égalité de splendeur sonores, de virtuosité et d’humour ils ont porté jusqu’à la transe une partition d’une folle originalité datant de 2003.  La première partie du concert c’est donc achevé sous de applaudissements nourris et dans les sourires partout sur scène comme dans la salle.

Pour la deuxième partie ce mélange d’émotions a encore gagné en intensité.

Théo Fouchenneret a interprété avec beaucoup d’intériorité le Sonnet de Pétrarque « Pace non trovo » extrait des années de pèlerinage de Frantz Liszt. Cette musique sublime a trouvé avec Théo un interprète talentueux qui utile la virtuosité pour transmettre l’émotion du poète. A nouveau un moment de grâce suspendu nous est offert.

Puis c’est une autre surprise : La venue sur scène de Philippe Bernhard qui a été premier violon du Quatuor Modigliani durant 15 années et ce dès sa création.

Troisième soirée de concert de l’édition 2026 des Rencontres Musicales de Nimes, au H2 Palais des Congrès. Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes

Avec ses complices il joue le mouvement de quatuor écrit par Puccini à la mort d’un ami avec des thèmes bouleversants qu’il utilisera dans Manon Lescaut. Il a retrouvé son violon à la demande de ses amis pour ce mouvement de quatuor si intense. Dire que l’entendre a été bouleversant est peu, après toutes ces années. Le voir échanger des regards et trouver des nuances infimes avec Liya Petrova en deuxième violon et ses amis, a été un moment très précieux.

Troisième soirée de concert de l’édition 2026 des Rencontres Musicales de Nimes, au H2 Palais des Congrès. Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes

Incroyable instant de temps suspendu et ouvert sur un avenir radieux. L’amour de la musique est bien ce qui lie les artistes et leur public à Nîmes.

Pour terminer sur une pièce des plus originales nous a été proposé le très rare quintette avec piano de Mario Castelnovo-Tedesco (1895-1968). Adam Laloum a retrouvé le piano avec au violon Clémence de Forceville et Charlotte Saluste-Bridoux, Grégoire Vecchioni à l’alto et Aurélien Pascal au violoncelle.

Troisième soirée de concert de l’édition 2026 des Rencontres Musicales de Nimes, au H2 Palais des Congrès. Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes

L’entente a été au sommet pour rendre vie à cette partition brillante. Le concert c’est donc terminé sur un enthousiasme partagé. Un bien beau concert avec un public venu nombreux et en avance. La vaste salle de congrès H2 était pleine.

On peut dire que le festival a trouvé son public et ce soir sa salle car l’acoustique exceptionnelle du lieu, sa vastitude, son confort, sa climatisation en font une salle de concert proche de l’idéal. Vivement l’édition 6 en Aout 2027 ! Et que vivent les rencontres Musicales de Nîmes ! La formule est validée totalement par la fidélité d’un vaste public et nous y serons fidèlement.

Hubert Stoecklin 

Magique ouverture des Rencontres Musicales de Nîmes

Critique. Concert Festival. Rencontre musicales de Nîmes 2026. Première soirée au Temple de l’Oratoire . R. Schumann. D. Chostakovitch. R. Hahn. G. Fauré. Liya Petrova, Charlotte Saluste-Bridou, Shuichi Okada, violon ; Grégoire Vecchioi, Paul Zientara, alto ; Aurélian Pascal, Victor Julien-Laferrière, violoncelle ; Théo Fouchenneret, Adam Laloum, piano.

Ouverture magique

Pour sa cinquième édition les Rencontres Musicales de Nîmes ont affiché complet. Le public est fidèle et la famille des musiciens s’agrandi comme s’est pris à le souligner Philippe Bernhart dans son discours introductif. La riche programmation a débuté avec quatre œuvres magnifiques. Pour débuter Adam Laloum nous a offert ses scènes d’enfant de Schumann. Sa version est particulièrement poétique et délicate. Toute de simplicité et de modestie sa musicalité touche par une infinie poésie. Tout ce que Schumann veut nous montrer de la magie de l’enfance est simplement évident sous des doigts si inspirés. Pas de nuances excessives, de phrasés complexes ou de couleurs trop originales. Le naturel qui se dégage est l’évidence même de l’enfance dans son innocence. Le public est particulièrement sensible à toute cette poésie.

Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes

Puis arrivent les cinq musiciens qui vont interpréter le quintet de Chostakovitch. Cette œuvre si exceptionnelle réuni Théo Foucheneret au piano, Shuichi Okada et Charlotte Saluste-Bridoux au violon, Grégoire Vecchioni à l’alto et Victor Julien-Laferrière au violoncelle.  L’énergie commune dégagée rend cette partition particulièrement cinglante. Les deux premiers mouvements s’enchainent comme un prélude et fugue en hommage à Bach. C’est brillant jusque dans la manière de sonner russe tout en étant fidèle à Bach. Chostakovitch aura les honneurs du pouvoir pour ce quintet alors que la référence à ce que la musique occidentale a de plus complexe est évidant. La suite du Quintet permet une envolée vers la modernité qui décolle. Les moments de puissance, d’humour, de sarcasme ou de mélancolie sont tous admirablement tissés les uns aux autres. Les timbres se répondent, les nuances sont très belles. L’œuvre si complexe est admirablement offerte par les cinq musiciens amis. Le public leur fait une très belle ovation.

Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes

Pour la deuxième partie du concert c’est l’aimable Reynaldo Hahn qui va nous enchanter sous les doigts délicats de Théo Fouchenneret. Les quatre peintres choisis par Marcel Proust seront illustrés délicatement par Reynaldo Hahn. La lecture des poèmes de Marcel Proust juste avant permet de déguster les associations très réussies. Théo Fouchenneret semble réaliser avec gourmandise cette aimable dialogue entre les sens. 

Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes

Pour terminer le concert une très belle œuvre va nous être proposée. Le quatuor de Fauré est absolument splendide. La brochette de superbes musiciens qui va s’y plonger va enchanter le public. Adam Laloum au piano, Liya Petrova au violon, Paul Zientara à l’alto et Aurélian Pascal au violoncelle. L’équilibre parfait immédiatement trouvé entre eux est admirable. On sait les grande qualités chambristes d’Adam Laloum qui trouve un équilibre magique avec les cordes dès les premiers instants. Liya Petrova avec un son d’une beauté sidérante plane haut et chante à perdre haleine. Paul Zintara avec un son d’une belle gourmandise apporte beaucoup lors de ses interventions. Aurélien Pascal avec son geste magnanime et la rondeur d’un son très chaud est irrésistible.

Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes

Le piano de Laloum est caléidoscopique amical au début puis primesautier, enfin mélancolique et dans le final facétieux. Il est certain que l’amitié qui lie les musiciens apportent beaucoup à la fusion qu’ils arrivent à trouver.

Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes

Ce premier concert du festival a enchanté le public quina ovationner les musiciens. Et tous de venir pour la salut final. Un bien beau moment de partage absolu ce soir !

Lewis JOLY / Rencontres Musicales de Nimes

Hubert Stoecklin

Photos : Lewis Joly

Alexandre Katorow enflamme La Roque avec un magnifique récital

CRITIQUE.CONCERT. 46ème Festival International de Piano de la Roque d’Anthéron. Parc du Château de Florans, le 4 août 2026. Bach/Liszt. Medtner. Chopin. Alkan. Scriabine. Beethoven. Alexandre Kantorow, piano.

L’amour en partage

Il se dégage chaque soir des concerts à La Roque d’Anthéron une ambiance toute particulière. La foule qui entoure le jeune prodige français est plus vaste que dans les concerts classiques. Dès l’entrée en scène d’Alexandre, tout sourire et allure décontractée, le public fait bloc pour accueillir sa musique. Dans un silence que seules les cigales habitent, Alexandre Kantorow débute un concert très habilement construit et fait d’œuvres étonnantes ainsi que de la dernière sonate de Beethoven. Le jeune musicien, tout auréolé de succès, ne cherche pas la facilité des programmes convenus. Il accompagne son public dans la découverte d’œuvres rares et magnifiques. Il débute ainsi avec une pièce exceptionnelle et assez austère.

La paraphrase de Liszt surla cantate Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen de Bach n’est pas une œuvre « aimable » : dès les premiers accords telluriques, Alexandre installe un impressionnant sérieux de recteur de cathédrale, puis déploie admirablement toutes les lignes tourmentées du Kantor. Liszt réalise une véritable réinterprétation de la signification de la cantate. La recherche de la lumière est à la fois douloureuse, angoissante et héroïque. « Larmes, lamentations, tourments et plaintes » : le piano se fait orgue, hautbois, violons et utilise tous ses moyens pour donner sens à cette quête existentielle. Indiscutablement, la musique de Liszt convient parfaitement à Alexandre Kantorow et la connexion entre l’interprète et les deux compositeurs est complète. Liszt donne aux doigts qui en sont capables des possibilités expressives inouïes et Bach le sens de la quête spirituelle. Chez Alexandre Kantorow, on admire autant la technique, la profondeur du son et la mise en valeur de l‘harmonie, que la belle organisation des plans et surtout son sens de la rhétorique. C’est véritablement renversant, abolissant le temps, et même l’espace. Et quand le choral arrive en toute majesté et en des sonorités victorieuses, le public est comme galvanisé. C’est lumineux, beau, très émouvant.

Le public est tout ouvert à découvrir la puissance expressive de la Sonate en fa mineur op. 5 de Nicolas Medtner. Cette sonate n’offre rien de particulièrement nouveau en termes d’effets de piano. Bien des ressources de l’instrument connues en 1895 sont en tous cas utilisées. Quatre mouvements s’enchainent avec de beaux contrastes. La construction complexe avec une sensation d’urgence et d’avancées constamment entravées retrouve cette idée de lutte dans la quête de sens. Les idées musicales s’enchaînent, s’opposent. Alexandre Kantorow maîtrise toute la technique exigée et garde une capacité de rhétorique étonnante. Il raconte, questionne, explique. Le thème principal est donné dans des variations expressives infinies. C’est très exceptionnel, cette manière d’entrer dans la partition pour en extraire le sens. Il y a des envolées lyriques faites d’absolu, des moments de chutes vertigineuses, des luttes vitales, de rares moments de paix intérieure. Bien plus que les exigences techniques, je retiens de cette sonate les beautés rhétoriques et les possibilités expressives qu’Alexandre Kantorow y trouve. Les applaudissements fusent à la fin de la première partie si magnifique.

Pour la suite l’interprète va enchainer trois pièces extraordinairement appariées dans la recherche de possibilités nouvelles pour l’instrument roi. 

Le Prélude en ut dièse mineur op. 45 de Frederic Chopin est un chant éperdu, exigeant un legato de diva romantique. Alexandre Kantorow chante autant que cela se peut. C’est absolument magnifique. Puis, sans rupture, il enchaine sur la pièce de Charles-Valentin Alkan. Cela produit un effet théatral absolument saisissant.

La Chanson de la folle au bord de la mer op.30 n° 8 est un petit bijou théâtral absolument terrifiant dont l’issue fatale est certaine dès les premières notes. Kantorow installe un climat d’horreur avec les basses de la main gauche qui roulent comme une houle mauvaise. La petite mélodie toute simple plane fragile et délicate avant de s’immerger dans le flot fatal. C’est bouleversant.

Puis vient Vers la flamme op. 72 d’Alexandre Scriabine. Avec un ostinato oppressant, cette flamme métaphysique crépite sous les doigts d’acier d’Alexandre Kantorow. La technique somptueuse est mise au service de cette vison d’apocalypse rédemptrice. Quels moyens techniques fabuleux, c’est indescriptible ! L’effet est étincelant, sidérant. Le plus bel hommage à l’interprète est peut-être de lui dire que, durant son interprétation, j’ai eu en mémoire les mots prophétiques de Scriabine : « le feu, les flammes cosmiques sont-ils des vibrations, semblables à celles des sons et des couleurs, destinées à se rencontrer, à se fondre dans l’embrasement final de l’univers ? ». Il va sans dire combien le public subjugué a acclamé Alexandre Kantorow. Après une brève sortie de scène voilà notre interprète galvanisé qui nous offre sa vison de la dernière sonate de Beethoven opus 111 n°32.

D’emblée, ce qui est remarquable est l’énergie généreuse qui le porte. La puissance du jeu nous emporte et les tempi sont vifs. Aucun obstacle technique ne viendra retenir cette avancée. Dans la violence des fortes, il garde une maîtrise absolue qui lui permet immédiatement de reprendre pianissimo. La manière dont la main gauche se maitrise petit à petit avec des gestes dont l’amplitude est calculée au millimètre est incroyable. Ce sont des moyens pianistiques qui semblent inépuisables. Le premier mouvement passe telle une énergique envolée. Puis c’est le deuxième mouvement, cette admirable cantilène de variations incroyablement travaillées par le maître de Bonn. Le chant prévaut au début, avec un thème admirablement phrasé, puis le rythme petit à petit s’installe pour prendre plus de place. C’est d’une constante beauté et cela avance avec puissance sans aucune violence. La beauté continue du son et l’équilibre parfait sont un délice inépuisable. Arrive alors la variation qui annonce le jazz qu’Alexandre fait swinguer comme peu l’osent. Ce mélange d’audace et de respect emporte complètement l’auditoire enthousiaste. La fin va atteindre un sommet de délicatesse avec des trilles aigües d’une clarté aveuglante et d’une précision incroyable. Et la petite mélodie qui s’installe dans l’aigu rappelle celle de la folle au bord de la mer d’Alkan. La profondeur du discours rappelle le Bach du début, le chant éperdu celui de Chopin. La cohérence parfaite du programme apparait dans une lisibilité aveuglante. Beethoven, aède parfait, a tout compris sur le passé comme sur l’avenir de la musique. Le chef d’œuvre absolu de Beethoven, son adieu à la forme sonate et surtout sa propulsion dans l’avenir est offerte au public dans une interprétation incroyablement vivante.

Quelle puissance de vie anime Alexandre Kantorow pour tenir un programme si audacieux jusqu’à la dernière note ! Il donne de son énergie au public qui exulte dans des applaudissements éperdus. Souriant, avec une grande gentillesse, Alexandre offre un somptueux bis : la mort d’Isolde de Wagner revue par Frantz Liszt.  Grand moment de puissante beauté qui ne fait pas regretter la voix tant le pianiste chante avec âme.

Incroyable interprète qui peut tout jouer et se jouer de tout, Alexandre Kantorow crée avec son public une relation intense. Nous le suivrons dans toutes ses propositions musicales sans hésiter. Bravo et merci pour un tel engagement si communicatif ! 

Photos : Franck Denis

Nelson Goerner nous offre son extraordinaire Iberia d’ Albéniz

CRITIQUE.CONCERT. 46ème Festival International de Piano de la Roque d’Anthéron. Parc du Château de Florans, le 3 août 2026. Isaac Albéniz : Iberia.  Nelson Goerner, piano.

Nelson Goerner le Grand

Il est des récitals qui semblent plus rares que les autres. Ce soir Nelson Goerner n’a peut-être pas rempli toute la jauge du festival. Dommage pour les absents car ce concert a été particulièrement exceptionnel. France Musique l’a enregistré fort judicieusement. L’exception vient du fond comme de la forme. Iberia est le chef d’œuvre ultime d’Isaac Albéniz. Cette composition est diaboliquement complexe. Elle exige une virtuosité parfaite par un interprète totalement inspiré afin que le public puisse entrer dans ce monde fascinant mais assez difficile. Nelson Goerner a déjà enregistré magnifiquement Iberia. L’entendre en concert nous offre sa vision du chef d’œuvre d’Albéniz ; partager cette œuvre si sensuelle, intelligente et pleine d’humour, sous le ciel du midi avec lui est un privilège. Dès les premières notes de Evocacion, nous sommes dans un univers onirique, confus et délicieux. Les sons semblent imprécis, les rythmes flous et les nuances molles. Cela tangue et vire. Puis, très vite, nous arrivons au port en plein soleil et nous commençons un merveilleux voyage.

Car Nelson Goerner va garder un jeu incroyablement lumineux, franc et précis. Le toucher admirable du pianiste argentin est l’un des plus beaux du moment.  C’est du très beau piano mais également de la musique pure. Toutes les complexités de la partition sont maîtrisées par le fabuleux musicien. Nous sommes enthousiasmés par le jeu si clair capable de mettre en lumière toutes les complexités. Les plans sont magnifiquement étagés. Les rythmes habilement assouplis sans réduire la précision. L’humour est présent, le mystère également. Dans la deuxième partie du programme avec les Cahiers 3 et 4 Nelson Goerner, comme libéré des enjeux terribles, adopte un jeu encore plus libre et plus passionné. Il termine comme en transe.

 Ce voyage en Espagne n’est pas celui des mantilles, des talons tapés, des éventails, des chorizos ou des yeux fardés. C’est un voyage dans une Espagne de rêves, de chaleur, de passion et de grande modernité. Cette partition, terminée l’année de la mort du compositeur est son testament et son chef d’œuvre. Les audaces d’écritures sont des hommages au piano le plus moderne de France. Ainsi Ravel et Debussy sont assimilés :  Albéniz les a écoutés, admirés mais pas copiés. Il est allé plus loin que Debussy dans les audaces harmoniques et aussi loin que Ravel dans les rythmes diaboliques. Iberia est un hommage à l’Espagne immortelle depuis la France où Albéniz résidait et qu’il aimait profondément.

Nelson Goerner en comprend tous les enjeux et nous les offre dans une interprétation lumineuse. Cet immense musicien est un vrai grand pianiste. Il met sa fabuleuse technique au service de la composition. Les applaudissements généreux du public ont obtenu un bis suspendu, féérique avec le Nocturne Opus Posthume de Chopin dont il est également un interprète très inspiré. Sa modestie dût-elle en souffrir Nelson Goerner est un très grand parmi les grands.

Photos :  Franck DENIS

Une Femme sans ombre lumineuse

CRITIQUE, festival. 78ème Festival d’Art lyrique d’AIX-EN-PROVENCE, Grand Théâtre de Provence, le 6 juillet 2026. R. STRAUSS : La femme sans ombre. B.Kosky/K.Mäkelä. M.Spyres. V.Mikneviciuté. N.Stemme. B. Mulligan. A. Braid. Orch. de Paris et Chœur.

Lumineuse femme sans ombre à Aix

Quel succès !  La salle entière du Grand Théâtre de Provence qui se lève pour acclamer Klaus Mäkelä lors de sa montée sur scène à la fin de la représentation historique de La femme sans ombre de Richard Strauss et Hugo von Hofmannsthal. Car ce chef d’œuvre si exigeant a été remarquablement dirigé par Klaus Mäkelä. L’audace du jeune maestro est connue. Mais faire sa première direction d’opéra avec cette œuvre incroyablement complexe n’allait pas de soi. Le chef finlandais a ébloui par l’équilibre parfait qu’il a mis en place entre fosse et plateau. L’attention portée aux chanteurs en particulier a été constante. Et quand il s’agit de faire sonner l’orchestre de Strauss nous savions de quoi il est capable et nous n’avons pas été déçus. Direction dramatique, urgente et rutilante à la Solti. L’ouvrage avance sans temps morts. L’orchestre de Paris a été admirable en tous points que ce soit les couleurs et les nuances d’ensemble comme les solo divinement phrasés. Les cuivres graves ont été insolents et les percussions ont osé aller jusqu’au diaphane le plus magique. Les plus exigeants ont été satisfaits. Le jeune maestro est un vrai chef de théâtre et après ce coup d’éclat nous avons hâte de l’entendre dans d’autres opéras.

La distribution est également superlative. Chacun a des moyens exceptionnels et est capable d’équilibrer sa puissante voix avec ses collègues. Les airs sont somptueux mais les terribles ensembles dans lesquels il est difficile d’éviter la surenchère ne l’ont pas été moins.  Par ordre d’entrée en scène la Nourrice de Nina Stemme a d’emblée mis la barre très, très haut. La grande diva wagnérienne est aujourd’hui capable avec son homogénéité de timbre de chanter des vrais rôles graves comme celui-ci. La voix est toujours aussi superbe sur toute la tessiture. L’incarnation du personnage est grandiose : gestes, regards, déplacements tout est cohérent. Le personnage méphistophélique entre terreur et séduction est révélé dans toute sa complexité.

Michael Spyres offre à l’Empereur son timbre si particulier à la fois barytonnant et ténor de lumière.  Dans un chant châtié, élégant et des phrasés amples il est parfait. Le confort vocal permet une grande aisance d’écoute. En coloriste il sait assombrir sa voix lorsque ses émotions le traversent dans le dernier acte.

Vida Mikneviciuté en Impératrice est rayonnante. Avec un timbre clair et vibrant elle incarne un personnage de lumière féérique. Comme si la voix irisée et sa robe noire signaient son essence divine. La douceur ou la puissance sont parfaitement dosées dans son chant avec de superbes notes piano.

Les trois frères de Barak, Jean-Sebastien Bou, Tomasz Kumiega et Daniel Miroslaw sont riches de timbres complémentaires et chacun est très présent. Ils interviendront encore dans d’autres moments solo avec brio.

La Teinturière est la soprano canadienne Ambur Braid. Voix incroyablement puissante et très expressive. C’est une découverte enthousiasmante. En effet le jeu de l’actrice est d’une précision inhabituelle, tout en finesse. Le chant et le jeu s’équilibrent comme rarement dans ce rôle très difficile. La profondeur du personnage est révélée comme rarement. Barak est le baryton americano-irlandais Brain Mulligan. Timbre riche, chant phrasé avec art, texte limpide et jeu naturel, tout concourt à faire de lui un Barak mémorable. Et quelles possibilités de douceur comme de puissance !

Souvent faites depuis la salle, toutes les interventions surnaturelles sont magnifiquement réussies. Robert Lewis est un faucon inhabituellement puissant. Et Héloïse Mas une voix d’en haut mystérieuse à souhait. Les chœurs de l’Orchestre de Paris et le chœur d’enfants sont tous deux somptueux.

Barrie Kosky propose une mise en scène d’une apparente simplicité. Rien ne vient surcharger cet opéra symbolique si riche et pourtant les didascalies sont pour la plupart respectées. La scénographie de Michael Levine est limpide. Les costumes de Victoria Behr sont très habiles et marquent bien les différences de classe qui s’effacent petit à petit. Ils prennent très bien les lumières et semblent confortables.

Les lumières de Franck Evin sont très réussies. C’est la gageure de cet opéra et le résultat est admirable. Les changements d’univers sont crédibles grâce à la magie des lumières.

Le dispositif scénique est particulièrement intelligent comme une boite noire centrale qui révèle les univers avec peu de moyens. Ainsi c’est sur une petite estrade qu’apparait le monde merveilleux d’en haut.

Un rocking-chair épouse la pulsation de la partition et donne à la fois une idée du confort d’un certain luxe et renforce le sentiment d’urgence de la situation qui ne laisse que trois jours à l’Impératrice pour trouver son ombre. Sur son cheval à bascule au sabots de hachoir l’empereur a une position symbolique de domination sociale et de mort de son gibier. C’est également la mise en abyme de la dimension infantile de son personnage trop auto centré. Au dernier acte, le cube blanc de toute la scène est éblouissant, il sert de prison paradoxale par sa vastitude, puis il deviendra un lieu divin, c’est une belle idée.

Les déambulations comme dans un labyrinthe sans se voir de Barak et sa femme sont très émouvants. La confrontation très physique de l’Impératrice et son père est particulièrement dramatique. La magie est présente avec élégance et humour. Les femmes en robe noire pailletée et sans têtes ont des gestes de mains particulièrement expressif, l’étrangeté de leur allure est sensationnelle.

Cette magie fonctionne parfaitement également avec le jeune homme qui séduit la Teinturière, un danseur en collant scintillant. Très admirable prestation entre danse et gymnastique toujours pleine de sensualité de Prince Mihai.

Le décor le plus complexe est celui du monde humain. Une super structure en barreaux métalliques sur trois étages est révélée par la boite noire. Les lumières donnent profondeur ou mystère au besoin. De nombreux chiffons apportent des couleurs. Cela permet également un jeu subtil entre les personnages. Cette tour va tourner sur elle-même dans les moments de magie pour casser les repères et donner également ce sentiment d’urgence si présent dans l’action.

La direction d’acteur très exigeante est d’une précision admirable. Chaque personnage est très réussi et les relations entre eux sont très fouillées. La Teinturière évite toute caricature et son humanité est émouvante même dans ses colères. La Nourrice est à la fois mystérieuse, terrifiante et bonne. C’est Barak qui a le jeu le plus varié et offre donc une dimension très complexe au personnage de l’Homme presque parfait. L’intelligence des dispositifs scéniques rend hommage au texte si complexe de Von Hofmannsthal sans l’alourdir.  La mise en scène du directeur du Komische Oper Berlin qui a mis en scène avec grand succès une Flûte Enchantée qui fait le tour du monde a réussi le pari de réaliser un pendant magnifique avec cette Femme sans Ombre. Sa mise en scène va faire date. La production de la Flûte Enchantée de cet été à Aix et qui nous a grandement déçus, ( voir la critique de mon collègue Emmanuel Andrieux) ne parait après cette soirée magique que plus ratée encore…

Par un travail très abouti, Barrie Kosky a su rendre hommage avec brio à ce chef d’œuvre associant si singulièrement un Hugo Von Hoffmansthal d’une profondeur rare et un Richard Strauss magicien de l’orchestre et créateur de mélodies sublimes. Un Grand Chef d’œuvre a été mis en valeur dans toutes ses splendeurs par cette production aixoise cette année. Union musique et théâtre totalement réussie : le tandem Mäkelä et Kosky est prodigieux.  Cette Co-production avec La Monnaie/Munt et le Greek National Opera va être filmée par Arte. Et sera diffusée sur France Musiques. Le public enthousiaste d’Aix a eu la chance de découvrir une très grande production qui fera date. La vidéo sur Arte.TV l’immortalisera.

 Hubert Stoecklin

Crédit photographique © Monika Rittershaus

















Requiem de Mozart en majesté

CRITIQUE, festival. 78ème Festival d’Art lyrique d’AIX-EN-PROVENCE, Théâtre de l’Archevêché, le 4 juillet 2026. MOZART : Requiem ; Pygmalion orchestre et chœur. Roméo Castellucci/Raphaël Pichon 

La mélancolie de la vie : extinction de tout ou presque

Cet extraordinaire moment théâtral est le spectacle hybride et novateur voulu par Pierre Audi lors de sa première saison comme directeur du festival d’Aix en Provence à l’été 2019. Cette reprise l’année de sa mort est un bien bel hommage. L’intelligence et la beauté du spectacle conçu par Roméo Catsellucci et Raphaël Pichon restent d’une acuité diabolique et dérangeante. Les quelques rares huées aux saluts prouvent hélas que tout peut s’éteindre, sauf la volonté de sensure.

Quatre brins tissent le fil rouge de la soirée.

1 La mort imminente d’une vieille femme qui revit les moments marquants de sa vie.

2 Le mur du fond sur lequel apparait une liste d’extinctions groupées par thèmes. L’anthropocène est terriblement sidérante car entre 2019 et 2026 elle s’est trop rapidement aggravée. Ces mots lumineux qui défilent sont accablants.

 3 La fraternité et l’énergie que le groupe humain apporte. C’est ainsi que quelques figurants et tous les choristes dansent et jouent toute la soirée.

4 Dans la fosse Raphael Pichon et son orchestre Pygmalion jouent si divinement que la beauté de la direction et la richesse des coloris orchestraux créent un enveloppement de magie à l’ensemble. La partition est celle complétée par Sussmayer qui est connue du plus grand nombre. Raphael Pichon y a inséré des parties grégoriennes et des oeuvres de Mozart adaptées. C’est absolument magnifique et plein de sens.

Ces quatre fils se croisent et s’enrichissent mutuellement et il en ressort la compréhension d’une humanité touchante, dolente et précieuse, si présente dans cette partition merveilleuse.  

Difficile de rendre compte de tous les détails subtils de cette soirée. Nous retiendrons que la poésie irrigue le spectacle, la beauté, la tristesse et également l’énergie de la vie que le collectif permet. L’homme seul n’existe pas. Le bébé seul sur scène qui clôt le spectacle est bouleversant dans son dénuement. Oui chacun est seul face à la vie et à la mort peut être ! Mais entre-temps la vie en groupe permet la joie. Et c’est le chœur Pygmalion qui est exceptionnel de beauté, avec des corps qui dansent et un chant libéré des partitions. Cela donne une vigueur rythmique inimaginable. Nous avions été éblouis par ce Requiem en concert par Pygmalion en 2018.

Ce spectacle va encore plus loin: c’est l’implication exceptionnelle du chœur. Ainsi un chœur en majesté avec un orchestre si riche donne à la musique de Mozart une place de choix.

Les quatre solistes sont à la hauteur avec en basse un Axel Rosen tout à fait émouvant. L’air qu’il interprète en solo supplémentaire permet à sa somptueuse voix et son art du chant de se développer. Le ténor Duke Kim a un timbre magnifique et ses très courtes interventions sont remarquables. L’alto de Beth Tailor est absolument exceptionnel. Dans le solo après l’Agnus Dei elle arrache des larmes. La soprano Melissa Petit a également une très belle présence. Le dernier chanteur que je citerai est un tout jeune garçon qui d’une voix diaphane bouleverse l’âme lors de chaque intervention. 

En alternance avec Ramy Lazreq, César Bogdanas est ce soir absolument merveilleux. Cette fragilité humaine qui au demeurant tient d’une sorte de miracle est bien notre lot. Visuellement le spectacle est puissant avec des moyens d’une incroyable simplicité. Les lumières sont subtiles et très vivantes, les éléments visuels sont toujours intelligemment présentés sans jamais alourdir le propos. Le plateau final monte et s’incline tranquillement laissant glisser tout ce qu’il contient, évocation signifiante des pertes matérielles,  sens de la vie ? La sorte de planète dessinée qui se révèle in fine avec sa queue comme une comète évoque la question métaphysique de notre place dans l’univers qui avance on ne sait pourquoi, ni vers quoi. Le bébé seul sur scène termine de nous rappeler notre extrême fragilité initiale et finale.

Ce très, très beau spectacle ressuscité avec art ce soir est incroyablement intelligent dans sa lucidité aveuglante. Ont été rajouté depuis 2019 dans les pertes écrites sur le mur bien des lieux du Liban et de la bande de Gaza sans oublier l’Ukraine. Car la destruction qui fait rage autour de nous finira par nous atteindre. Même le théâtre de l’Archevêché qui vibre la nuit avec la musique de Mozart est peut-être menacé… Cette bulle est si fragile.

Soirée rare, véritable tour de force parfaitement réalisé par Romeo Castellucci et Raphael Pichon en parfaite harmonie, elle restera dans la mémoire de nos cœurs comme un souvenir précieux. In memoriam Pierre Audi.

Credit Photos : Monika Rittershaus

Michel Plasson revient diriger l’Orchestre du Capitole qu’il a créé

Michel Plasson le retour : toute la poésie de la musique française

CRITIQUE. Concert. TOULOUSE. Halle-aux-Grains, le 2 juillet 2026. Debussy. Ravel. Roussel. Orchestre national du Capitole de Toulouse. MICHEL PLASSON, Direction.

Le Festival de Toulouse s’est ouvert sur un concert historique. Le retour du grand Michel Plasson du haut de ses 93 ans dans La halle aux Grains a mobilisé un vaste public. Cette salle, écrin de l’orchestre du Capitole, a été voulue et inaugurée par Michel Plasson en 1974. Le chef, toulousain d’adoption a dirigé son orchestre durant plus de 34 ans. Il a porté les musiciens à un niveau d’excellence. La discographie immense fait honneur à la musique française et il a enregistré de nombreux disques d’opéras français dont Werther, Faust, Roméo et Juliette et Carmen qui restent des versions de référence. Tugan Sokhiev à sa suite, a développé le répertoire russe et viennois et on attend beaucoup de l’actuel directeur Tarmo Peltokoski.

Ce soir c’est le grand bonheur de retrouvailles avec le public toulousain et un orchestre renouvelé. En grand connaisseur Michel Plasson n’a pas manqué d’entendre les changements et les immanences. Les bois restent la merveille absolue avec un son riche et élégant. Mais depuis les violons ont gagné en richesse et en subtilité et les contrebasses ont gagné en puissance et en précision. Le chef n’a pas manqué de les féliciter personnellement aux saluts.

Il a également offert son bouquet de fleurs à Mélisande Daudet, l’extraordinaire flûte solo. Le concert consacré a de la musique française permet de constater comment cet orchestre et ce chef interprètent ce répertoire si délicat à la perfection.

Le Prélude à l’après midi d’une faune a ouvert le concert avec une poésie extraordinaire dans une subtilité incroyable de la palette de couleurs et de textures diaphanes. Rien que de la poésie et toute la beauté de la nature. Puis avec une suite de Ma mère l’oie de Ravel c’est la magie, le merveilleux et l’humour qui nous subjuguent. Des nuances subtiles et des couleurs irisées nous ont fait fondre. On ne peut rêver plus belle interprétation tant chaque instant est à la fois magique et facile. Avec la suite de Bacchus et Ariane de Roussel c’est tout le théâtre qui s’invite et la danse aussi.  La puissance de cette musique exulte sous les doigts magiques de Michel Plasson. Les applaudissements fusent pour cette première partie de concert. Le retour de l’orchestre et du chef va faire se lever le public ravi. Il faut reconnaitre que la 2me suite de Daphnis et Chloé de Maurice Ravel va être un moment d’anthologie. Tout y est délicat et poétique. Les couleurs sont magnifiques depuis les murmures du réveil de la nature jusqu’à l’exultation festive de la danse générale qui termine dans un fortissimo enthousiasmant. Michel Plasson est un magicien et reste à 93 ans un chef gourmand à la direction expressive.

Toute la salle de la Halle-aux-Grains s’est levée pour remercier le maestro. Très ému, heureux le chef a proposé 5 bis dont nous retiendrons une marche hongroise de Berlioz diabolique, une valse triste bouleversante de Sibelius en hommage à Tarmo Peltokoski, une ouverture de Carmen lumineuse et énergique et un fox-trot de Sati très coquin.

Le retour de Michel Plasson a été un très grand moment de partage musical et d’émotions. Il n’y a rien de mieux pour fêter l’arrivée d’un magnifique été de festivals.

Photos : Hubert Stoecklin

Nelson Goerner au sommet de son art

Critique.CD. HANDEL : Chaconne en Sol Majeur. SCHUMANN : Davidsbündlertäntze. SHULZ-ELVER : Arabesque sur le Beau Danube bleu. NELSON GOERNER, piano. Enregistrement Live de 2024 à Liège. 1CDAlpha-classics Alpha 1134. Durée : 60’33’’.


Nelson Goerner le magnifique
!

Le dernier enregistrement de Nelson Goerner a été fait durant une série de concert à la philharmonie de Liège en juin et juillet 2024.

Trois œuvres et une durée modeste, pourtant la richesse de son jeu nous abasourdi. Le début avec la Chaconne de Haendel en Sol majeur est une sorte de portique qui nous fait renter avec naturel et grande élégance dans un vaste domaine de toute beauté. On ne sait qu’admirer le plus du fond ou de la forme car le piano de Goerner est d’une beauté à coupe r le souffle. Ainsi dans Haendel il joue ferme et grand. C’est finement articulé, phrasé parfaitement. Un grand soleil nous illumine.

Puis avec Schumann la profondeur de l’interprétation est d’une nature surnaturelle tant les émotions arrivent et passent vite, se succèdent se répondent. Le jeu du piano semble gagner en contrastes et en couleurs. C’est incroyable tant Nelson Goerner fait ce qu’il veut avec son instrument. Il tonne, il murmure, il ébloui, il émeut. On sait que les Davidsbündlertäntze sont un grand caléidoscope Nelson Goerner en offre une interprétation qui semble la perfection. Le jeu est souverain, toujours respectueux des intentions de Schumann dont il semble comprendre chaque changement d’humeur. Et l’association de ce piano si beau et de cette interprétation si profonde nous fait ressentir que bien peu ont su ainsi magnifier cette longue pièce.

Pour finir avec un humour presque potache, si la partition n’était si complexe, Nelson Goerner semble s’amuser comme un diable avec cette transcription surnaturelle de la Valse si connue « Le beau Danube bleu » de Johann Stauss. Ce piano extraverti et lumineux est magnifique. C’est drôle, chic et brillant. Nelson Goerner dans la plénitude de son art semble être le plus grand pianistes du monde. Quel artiste !
La prise de son excellente permet de déguster le plus beau piano qui soit.
Un CD indispensable.


Hubert Stoecklin

Alexandre Kantorow musicien suprème

CRITIQUE, concert. TOULOUSE, Halle aux grains, le 30 mai 2026. BEETHOVEN/MAHLER. Alexandre Kantorow, piano. Orchestre national du Capitole de Toulouse, Tarmo Peltokoski (direction)

Alexandre Kantorow le magnifique

Ce soir Toulouse a vécu un incroyable concert donné devant une salle pleine et qui a suscité un grand enthousiasme. Alexandre Kantorow reste le sublime interprète de la soirée que le public sait trouver à chaque concert.

Nous attendions le quatrième concerto de Beethoven depuis les Journées Musicales de Nîmes à l’été 2025. Lors du concert final le pianiste nous avait gratifié de la fin du concerto avec un mouvement lent de rêve et un final flamboyant. Il aborde ce quatrième concerto avec imagination et fantaisie, un jeu souverain, des couleurs somptueuses et des nuance superbes. Les traits peuvent être à la fois virtuoses et malicieux. La beauté de ses sonorités est un véritable feu d’artifice. L’évidence du propos prouve sa compréhension intime de Beethoven.

Le deuxième mouvement est joué avec une simplicité déroutante : il amene un orchestre d’une rare brutalité à le rejoindre dans la musique la plus pure. A lui tout seul il donne à ce mouvement sa dimension mythique : Orphée attendrissant cerbère.

Le final qui peut caracoler et dans une facétie partagée faire dialoguer soliste, chef et musiciens n’a pas été le bouquet final attendu. Une question demeurera tout du long. Comment ce rendez-vous de deux jeunes musiciens a-t-il pu être si peu abouti ? Tarmo Peltokoski a gardé une battue brutale et peu nuancée et n’a pas dialogué malicieusement avec le pianiste. Le forte a été la nuance presque unique de l’orchestre. Le public a été enthousiasmé par le jeu souverain et généreux d’Alexandre Kantorow et lui a fait une très longue ovation.

Le bis que le jeune pianiste prodige nous a proposé restera dans les mémoires. Cette paraphrase absolument sidérante de la fin de Tristan débutant avec des accords d’une rare noirceur. Puis il nous a fait gagner la lumière spatiale de la transfiguration d’Isolde comme avec la plus belle cantatrice. La chant éperdu de Kantorow, la profondeur des accords, la puissance de sa main gauche nous ont offert un orchestre et un chant wagnérien sublimes. Et quelles couleurs sous le doigts du pianiste ! Les qualités musicale inouïes ont complètement sidéré le public comme les musiciens de l’orchestre. Jamais un entracte n’aura été aussi nécessaire pour redescendre sur terre. 

Car la deuxième partie du concert comprenait la sixième symphonie de Mahler qui ouvre un univers très éloigné. Cette symphonie est plus difficile qu’il n’y parait et le jeune maestro s’y est un peu fourvoyé. Il nous a proposé une version très enthousiaste, peu maitrisée parfois confuse. L’orchestre du Capitole a été d’une splendeur sonore inouïe. Le cor solo a été de toute beauté. Les cuivres ont été rutilants et les gros cuivres très impressionnants. Le Celesta particulièrement expressif. Évidemment les bois si subtils de l’orchestre du Capitole ont été merveilleux. Les cordes pourtant en nombre et vaillantes ont quelquefois été couvertes par les cuivres. L’enthousiasme de Tarmo Peltokoski est grand, il a des gestes démonstratifs et ne cache pas son plaisir à diriger un orchestre si conséquent.

Plus d’un a regretté un propos peu mahlérien. En effet si la grandeur a été présente ce sont les moments de tendresse et de sarcasme qui ont manqué. Les couleurs rutilantes de l’orchestre ont été impressionnantes, les forte ont été à la limite de la saturation, mais nous avons eu à côté bien peu de nuances, pas de mystère ni de couleurs subtiles. Le public a acclamé un superbe orchestre bien mis en valeur mais les subtilités de la sixième symphonie surtitrée « Tragique » n’ont pas été interprétées ce soir. Un peu comme une répétition générale… Le concert à Paris à La Philharmonie le 2 juin, est lui également affiché complet, espérons qu’il sera plus abouti.

Photo : R.Alcaraz  

Pretty Yende Reine de coeur à Toulouse

CRITIQUE, Concert. TOULOUSE, Halle-aux-Grains, le 28 mai 2026. Pretty Yende, soprano. Anna Marchwinska, piano. Mozart. Verdi. Puccini. Charpentier. Gounod. Strauss.

Le charme de Pretty Yende a ébloui les Toulousains.

La soprano sud-américaine Pretty Yende fait une très belle carrière. Elle va bientôt à nouveau enflammer la scène de la Bastille avec sa Violetta. Elle fait sensation dans chaque rôle abordé avec prudence. Soprano coloratura à la technique parfaite, elle chante avec une déconcertante facilité les rôles les plus difficiles comme Lucia, Rosine ou Violetta. Elle aborde petit à petit des rôles plus lyriques et même la Leonora du Trouvère. Son récital à Toulouse fait un peu une étape dans son parcours. Elle débute son récital avec le deuxième air de la Comtesse des Noces de Figaro « Dove sono ». Le récitatif est mesuré et bien théâtralisé. L’air en lui-même semble un peu lourd. Le phrasé est admirable mais le timbre très épais manque de lumière. On ne retrouve pas la magie qu’elle a su mettre dans sa Pamina. La chanson du saule de l’Otello de Verdi et son Ave Maria ne mettent pas non plus en valeur la voix de la soprano. Un manque de variété de couleurs et de nuances nuit à la qualité de l’expression, même si l’émotion dans la prière finit par nous toucher. C’est dans l’air de Magda de la Rondine de Puccini que le legato de la soprano est un enchantement. La pureté des aigus et leur facilité, les envolées lyriques tout est merveilleux. Les irisations du timbre illuminent son propos. On devine bien des qualités de sa Mimi. Elle termine la première partie de son récital avec le grand air de Violetta, « sempre libera ». Là il est évident qu’elle est entièrement dans un de ses meilleurs rôles. L’abatage est considérable, l’expression est juste, le personnage déchiré est très émouvant. La facilité des vocalises, leur absolue précision, l’enthousiasme porté à son comble et la fêlure lors de la naissance de l’amour font vivre le personnage devant nous.  Pretty Yende a tout d’une immense Traviata. 

Photo William Wartel

La deuxième partie du programme met en valeur toutes les qualités de la soprano. Tant l’air de Louise, « depuis le jour » que l’air des bijoux de Faust offrent une diction française très agréable comme une facilité vocale déconcertante. Ce répertoire français lui convient à la perfection. Les trois lieder de Richard Strauss sont également superbes de timbre, de ligne et de sentiment. C’est vraiment très, très beau. Seul petit faux pas un Debussy qui ressemble à du Wagner. Le dernier air la « Czardas » de Rosalinde dans la Chauve-Souris est une véritable pépite. L’humour et le brio comme l’émotion feinte sont succulents.

Photo : H.S.

L’aisance scénique de la jeune femme aura illuminé toute la soirée et sera portée à son apogée dans cette Czardas irrésistible. En Bis elle offre le grand air de Rosine « una voce pocco fa » dans une éblouissante version pyrotechnique qui met la salle à ses pieds.

Photo : H.S.

En véritable partenaire très complice la pianiste polonaise Anna Marchwinska est tout à fait admirable. Son piano est très beau, capable d’évoquer tout l’orchestre. La virtuosité dans les Richard Strauss est admirable.

Photo : William Wartel

Avec ce beau récital Pretty Yende a touché le public toulousain tant par une voix retrouvée, brillante et sensible, que par une présence chaleureuse et très gracieuse, un visage très expressif et une grande élégance. On devine une bien belle personne dans ce chant généreux. Les Grands Interprètes terminent leur magnifique quarantième saison sur un bien joli triomphe.

Photo : H.S.

La Salomé de Matthias Goerne à Toulouse est enthousiasmante

CRITIQUE OPERA. Toulouse, Théâtre du Capitole les 22 et 26 mais 2026. Richard Strauss : Salomé. Opéra en un acte, livret du compositeur d’après Oscard Wilde. Mise en scène, Matthias Goerne ; Décors, Hernan Penuela ; Costumes, Christof Cremer ; Lumières, Vinicio Cheli ; Chorégraphie, Beate Vollack. Distribution : Nicole Chevalier, Salomé ; Jerôme Boutillier, Jochanaan ; Nikolai Schukoff, Hérode ; Sophie Koch, Herodias ; Fabien Hyon, Narraboth ; Floriane Hassler, un page ; Orchestre national du Capitole ; Direction musicale, Frank Beermann.

La Salomé de Matthias Goerne ébouissante à Toulouse

Voilà une production qui était très attendue dès qu’elle a été annoncée. Le résultat dépasse les espérances les plus folles. Ce spectacle total et exemplaire d’une collaboration d’équipe parfaite aura eu un succès retentissant au-delà du Capitole. Tout ce que compte de amateurs d’opéra était présent ce soir de première. Pour rien au monde je n’aurai voulu manquer cet évènement. Mathias Goerne est un chanteur exemplaire à la carrière parfaite tant en tant que chanteur d’opéra que de Liedersänger. Sa première mise en scène ce soir prouve une nouvel fois son génie. Oser Salomé comme début est sacrément audacieux et le pari est totalement réussi. Sa mise en scène est si intéressante qu’elle mériterait une longue analyse. Alors que vocalement et musicalement le spectacle est également passionnant.

Le parti pris de Matthias Goerne est d’éviter tout orientalisme de pacotille. C’est intemporel avec un grand escalier qui monte vers la salle de banquet et l’intérieur du palais. Cette sorte de cour à ciel ouvert permet de voir la lune. Jochanaan est sous terre et monte dans un ascenseur de verre dont il est prisonnier. Il a un costume tout blanc et monte dans une lumière blanche aveuglante. Le décor est habile, simple et dystopique. Comme à chaque fois Vinicio Cheli nous gratifie de lumière superbes et organiques. Elles donnent beaucoup de vie au drame inexorable. Les costumes sont chargés et luxueux, et sont également dystopiques avec beaucoup d’or pour le couple royal y compris Salomé. L’action se resserre donc, et le jeu scénique l’amplifie, est avant tout un drame familial. Salomé est bien cette enfant si mal aimée. Trop aimée comme femme par son beau-père et sans amour ou soutien de sa mère. La complicité d’Hérodias concernant le lien œdipien est manifeste. Elle ne dira rien lorsque sa fille se fera violer.

Les autres costumes sont tout aussi signifiants avec un degré de symbolisation intéressant pour les militaires, les Juifs et les Nazaréens. La grande lune qui sur la fin écrase la scène est une très belle réussite et la aussi symbole et esthétique se rejoignent. Le jeu d’acteur est puissant, très physique et très exigeant pour tous les chanteurs.

Sophie Koch et Nikolai Schukoff sont épatants en couple diabolique. Vocalement ils sont surdimensionnés pour notre plus grand plaisir. Ils sont particulièrement à l’aise scéniquement donnant une grand présence à leur personnage.

Le couple Narraboth et le page est traité avec beaucoup de finesse. Le jeu des acteurs est émouvant et la mort de Narraboth sur l’escalier est douloureuse pour le public. Fabien Hyon est un Narraboth élégant scéniquement et sa voix est splendide. Le legato qu’il met dans son chant est d’une grande délicatesse.

Floriane Hassler en page est bouleversante. Cette jeune chanteuse est elle aussi surdimensionnée dans ce petit rôle mais elle en fait quelque chose de très émouvant. Et la voix cuivrée et souple est un véritable baume dans cet univers si noir. Ce sont les deux lumières dans cet univers si morbide.  Les juifs, Nazareens et soldats sont tous parfaits beaux acteurs et chanteurs impeccables. Il est plus difficile de les distinguer. Vocalement.  Leur jeu étant avant tout collectif est parfaitement maitrisé. Et Vocalement c’est la même perfection.

On peut une nouvelle fois féliciter la direction pour cette somptueuse distribution jusque dans les plus petites phrases.  Elle a bien failli être totalement française. Marie Adeline Henry qui devait faire sa prise de rôle dans Salomé ne l’a pas réalisée. C’est donc en catastrophe que Christophe Ghristi a dû trouver deux Salomé pour les 5 représentations. La mise en scène particulièrement exigeante a dû mettre les mettre en difficultés. La cantatrice américaine Nicole Chevalier a ainsi sauvé la production. Engagée sur la période pour la Traviata outre Rhin elle a fait un miracle en chantant Salomé à Toulouse et la veille Traviata… Jamais on ne pouvait croire qu’elle a pris la production en route.

Son personnage de vierge ébranlée par son propre désir est tout simplement admirable. Elle joue l’impatience du rôle, son ardente séduction qui ne peut rien vis à vis du saint homme chaste. On sent le dépit et la colère colorer ce désir intense qui s’impose à elle. Le face à face avec Jochanaan est intense car jamais ils ne se touchent se tournant autours. La tension qui monte ainsi est terrible.

Lors de la danse des sept voiles tout exotisme est évacué et le ballet se transforme en une tournante, si habituelle dans les armées. Salomé est rudoyée sous les yeux d’Hérode et d’Hérodias. Dans la scène finale c’est le corps entier du prophète qu’elle berce et enlace. C’est très beau c’est très fort.

L’image est terrifiante et belle à la fois. Vocalement Nicole Chevalier est une torche vivante, une furie, une colombe de douceur. Elle ose des nuances piano indicibles et ses forte sont ahurissants. Le personnage est complet perdu et complètement terrifiant. Jérôme Boutillier est admirable de noblesse de port et de timbre ; c’est un véritable prophète. Le personnage est saisissant de jeunesse et de fougue. La voix est somptueuse. C’est un très grand Jochanaan.

Avec de tels artistes le drame avance inexorablement. D’autant que dans la fosse l’orchestre du Capitole exulte également. Débordant dans les avant loges la puissance dont l’orchestre est capable est incroyable. Chaque intervention soliste est impeccable. Les nuances sont diaboliques comme attendu. Les couleurs sont rutilantes. La direction de Franck Beermann est admirable en tous points. Le moindre détail est mis en valeur et le drame avance sans difficulté. Quel orchestre et quel chef ! L’entente est totale.

Il parait bien artificiel de détailler ainsi cette production tant le tout est une réussite absolue. Le moindre détail est pensé et organisé. Chacun est parfait et rien n’est laissé au hasard. Une distribution à couper le souffle, un orchestre fabuleux et un vrai metteur en scène respectueux de la partitions et en proposant une lecture personnelle et musicale. Matthias Goerne a trouvé au Capitole les conditions idéales pour ses premiers pas de mise en scène.  

Je garde pour la toute fin le ballet de Béate Vollack réalisé pour le danse des 7 voiles. C’est un andacieux tour de force, une incroyable mise en abyme de la vilolence faite aux femmes de toute éternité.. Salomé débute timidement sa danse et, très rapidement des militaires la malmène sous le regard d’ Hérode et Hérodias. La Reine s’éloigne mais le Tetrach encourage ses hommes à dépasser les bornes et nous assistons à une tournante ou un viol collectif. C’est incroyablement efficace, révoltant et signe bien que la folie de Salomé vient de cette perversion familiale qui l’entoure. Quand elle git au sol choquée et presque nue, un militaire la recouvre de sa veste. Elle l’enfile et finira la scène en habit militaire, reniant sa fatale beauté.

Bravo au grand homme, Matthias Goerne si bine entouré au Capitole, musicien et homme de théâtre tout à la fois. Le succès colossal chaque soir était bien mérité.

Bravo à tutti

Lien pour la distribution, tous sont admirables.  

Photos de Mirco Magliocca

La folie de Salomé

Le XXe siècle ou la mise en scène de l’inconscient

Si on demandait à un psychiatre quel a été le trouble mental vedette de la fin du XIXe siècle, il est plus que probable qu’il répondrait : l’hystérie. C’était à l’époque « la grande névrose », celle dont tout le monde parlait et dont toute la communauté scientifique essayait, par les voies les plus diverses, de déchiffrer les énigmes. À la Salpêtrière, Charcot, qui venait d’ouvrir, presque à lui seul, l’immense chapitre de la neurologie, y consacrait désormais tout son temps et toute son énergie. À Nancy, Bernheim élucidait patiemment, pour en percer les secrets, les mystères de la relation hypnotique. À Vienne, Freud commençait, en écoutant ses belles compatriotes, à élaborer progressivement les premières hypothèses de ce qui allait devenir la psychanalyse.

L’hystérie n’était pourtant pas une maladie nouvelle puisqu’un papyrus égyptien en fait mention plus d’un millénaire avant notre ère. Elle tire son nom d’utérus parce que les médecins égyptiens, et après eux Platon et Hippocrate, attribuaient ses symptômes aux pérégrinations intempestives de l’utérus dans le corps de la femme. En se rapprochant du diaphragme, l’utérus provoquait, pensaient-ils, des accès de suffocation ou des attaques d’angoisse et, en touchant d’autres organes, des crises qui ressemblaient à l’épilepsie mais en différaient sur bien des points.

Si bizarre que cela nous paraisse aujourd’hui, ces conceptions furent acceptées et propagées par la médecine officielle jusqu’à une époque relativement récente.

Au XVIIIe siècle, l’hystérie prit la forme de « vapeurs ». Elles se traduisaient par des pertes de conscience incomplètes mais spectaculaires ou des troubles divers qui apparaissaient et disparaissaient sans qu’on puisse en découvrir les causes. Toutes les femmes, tout au moins celles des classes sociales les plus élevées, avaient des vapeurs que l’on guérissait en leur donnant « des sels ». Dans Les noces de Figaro, Suzanne vient dire au Comte : « Votre épouse à ses vapeurs et demande le flacon de sels. » « Prenez-le », dit le Comte. Comme elle veut le rapporter, celui-ci, galant, lui dit : « Gardez-le pour vous. » « Pour moi ? répond Suzanne, mais ce ne sont pas des malaises pour les femmes de ma condition ! »

Au XIXe siècle, les vapeurs disparaissent et l’hystérie lui succède sous son nom avec une ampleur qu’elle n’avait jamais connue jusque-là : à la moindre contrariété et en tous lieux, pourvu qu’ils soient publics, on voyait des femmes perdre connaissance, se rouler par terre, s’agiter en tout sens et se contorsionner de façon suggestive, en imitant de manière caricaturale les différentes phases de la crise d’épilepsie.

De façon plus discrète, mais tout aussi mystérieuse, les médecins observaient, également chez des femmes, de curieuses paralysies, qui ne correspondaient à aucune distribution nerveuse connue, et des troubles bizarres de la parole ou de la vue, qu’aucune lésion ne permettait d’expliquer. L’hystérie, qui sévissait à peu près également dans tous les milieux, laissait perplexes les médecins et les psychiatres désemparés.

Prenant la tête du service des hystériques à la Salpêtrière, Charcot émit l’hypothèse qu’elle devait être une maladie neurologique de même nature que celles qu’il venait de découvrir, comme la sclérose latérale amyotrophique, par exemple, qui porte son nom et qu’il suffirait d’en décrire avec soin les différentes phases pour en trouver l’origine dans une région particulière du cerveau. Lors de ses célèbres leçons du mardi, il hypnotisait des femmes qui se livraient sans retenue et de façon stéréotypée, devant un public mondain et fasciné, à des contorsions bizarres et des attitudes érotiques, que la décence de l’époque n’aurait certainement pas tolérées en dehors d’une enceinte médicale. On sut plus tard que les hystériques de Charcot étaient, avant « d’entrer en scène », dûment chapitrées par des assistants complaisants qui leur apprenaient comment il fallait se comporter devant le Maître !

À Nancy, Bernheim, qui s’intéressait également à l’hypnose et à l’hystérie, était d’un avis opposé à celui de Charcot et pensait que l’hystérie n’avait pas d’origine neurologique. Une querelle mémorable s’éleva entre les deux Écoles et l’hystérie de la Salpêtrière fut qualifiée par Bernheim «d’hystérie de culture ».

Malgré des descriptions cliniques très précises, « l’hystérie à la Charcot » ne fit jamais la preuve de son origine organique et les hypothèses organicistes du Maître furent abandonnées par ses élèves. L’un d’eux, Babinski, exaspéré sans doute par la résistance de l’hystérie à se ranger dans les rayons de la neurologie, décida de la rayer de la carte des maladies véritables et la débaptisa sous le nom de « pithiatisme ». Il avait forgé le terme à partir du verbe grec peithaô, qui signifie suggérer, parce que, disait-il, « les troubles hystériques apparaissent et disparaissent sous l’effet de la suggestion », c’est-à-dire, dans son esprit, qu’ils étaient factices et que l’hystérie n’était qu’une fausse maladie, inventée par des simulatrices.

On pouvait donc penser que le pithiatisme de Babinski avait, une fois pour toutes, sonné le glas de l’hystérie mais c’était sans compter sur sa plasticité et son génie de la métamorphose. Cette étrange névrose a, en effet, la curieuse faculté de toujours renaître de ses cendres et d’imiter toutes les maladies, à condition que celles-ci soient nouvelles et intriguent les médecins.

Instruit par l’échec de Charcot, dont il avait été l’élève admiratif, et fort de la méthode hypnotique, dont il était venu apprendre la technique à Nancy, Freud releva malgré tout le défi quand il comprit que, si l’on voulait percer les secrets de l’hystérie, il fallait s’engager dans une voie toute différente. Il avait observé à Vienne des hystériques, qui ne différaient guère de celles de Paris, et avait constaté que beaucoup d’entre elles refusaient ses suggestions hypnotiques en le priant de les laisser parler et dire ce qu’elles voulaient.

Ce qu’il fit et il constata avec étonnement que ce qu’elles évoquaient tournait régulièrement autour du sexe, des relations ambiguës qu’elles avaient eues dans leur enfance avec leur père, de la jalousie qu’elles nourrissaient envers leur mère ou de la haine plus ou moins voilée qu’elles entretenaient à l’égard de leurs frères ou de leurs sœurs. Freud se dit qu’il fallait peut-être accorder de l’importance à toutes ces choses bizarres parce qu’elles paraissaient venir d’un étrange continent, « jusque-là caché à la conscience des hommes ». Les hystériques venaient d’apprendre à Freud ce qu’était l’inconscient.

Enthousiasmé par sa découverte, il proposa, dès 1895, pour expliquer leurs troubles, une théorie qui lui paraissait plausible. «Elles souffraient, affirmait-il, de réminiscences », c’est-à-dire de souvenirs enfouis mais toujours actifs. Elles avaient été traumatisées dans leur enfance par des relations sexuelles incestueuses et portaient à leur insu de lourds secrets, dont elles ignoraient la signification mais qui pouvaient être dévoilés et éliminés par la nouvelle méthode d’analyse du psychisme qu’il venait d’inventer.

C’était aller un peu vite, et Freud dut plus tard changer son hypothèse et lui en substituer une autre plus complexe et plus exacte. Ce qui ne changea pas, en revanche, c’est le regard nouveau qu’il avait porté sur l’hystérie, regard qui enthousiasma, outre beaucoup de psychiatres à Vienne et dans le monde, des artistes et des écrivains qui s’emparèrent de ses théories pour les appliquer à la littérature, au théâtre, à la peinture et au cinéma.

L’opéra ne pouvait rester à l’écart de cette mode naissante et, à partir de 1900, « la névrose fin de siècle » commença à s’incarner dans des figures emblématiques telles que Salomé, Elektra, ou Lulu. L’hystérie, revue et corrigée par la psychanalyse, se mit à envahir les scènes lyriques et fut transfigurée par les stridences de la musique moderne et les vocalises des sopranos. Laissons donc maintenant chanter les héroïnes de cette folie nouvelle.

Salomé, une hystérie biblique

Richard Strauss (1864-1949) a tiré Salomé d’une pièce d’Oscar Wilde, qui lui-même s’était inspiré d’un épisode des Évangiles, dont le récit, pourtant assez bref, a eu un impact considérable dans tous les domaines de l’art, en particulier dans celui de la peinture.

Deux évangélistes seulement, Matthieu et Marc, relatent l’histoire de Salomé et le font en quelques lignes : Jean, dit le Baptiste (dans l’opéra Iokanaan), tenu par le peuple pour le dernier des prophètes, se répandait en imprécations contre le roi Hérode parce qu’il l’accusait d’inceste pour avoir pris pour épouse Hérodiade (dans l’opéra, Hérodias), la femme de son frère. Il avait gardé ce frère douze ans en prison, l’avait finalement fait mettre à mort et avait épousé sa femme avec qui il vivait désormais une relation, jugée à l’époque incestueuse.

Jean avait dénoncé cet inceste au cours de prêches enflammés et, pour cette raison, croupissait maintenant dans une prison citerne, creusée dans le roc sous le palais d’Hérode. Celui-ci ne se décidait pas à le faire exécuter car il l’admirait secrètement et le craignait, parce que Jean annonçait la venue imminente d’un autre prophète, plus grand et plus puissant que lui, qui avait le pouvoir de ressusciter les morts. Cette perspective terrorisait Hérode, qui tremblait à l’idée de voir un jour son frère assassiné revenir lui demander des comptes !

C’est dans ces circonstances, poursuivent les évangélistes, qu’à quelque temps de là, fut donné un banquet en l’honneur de l’anniversaire du tétrarque (son titre officiel). Hérode, sans doute éméché par de trop fortes libations, avait demandé à Salomé (dont le nom nous est connu par l’historien juif Flavius Josèphe), la fille d’Hérodiade et de son frère, de danser devant lui, en lui promettant, si elle acceptait, de lui donner en récompense tout ce qu’elle voudrait, « fut-ce la moitié de son royaume ».

Après une danse lascive, au cours de laquelle, selon la légende, elle avait enlevé successivement ses sept voiles, et influencée par sa mère qui ne pardonnait pas au prophète de l’accuser d’inceste, Salomé avait demandé, pour prix de sa danse, « qu’on lui apporte, sur un plateau d’argent, la tête de Jean ». Contrarié et effrayé par ce désir insolite, Hérode avait tenté de résister en offrant à la danseuse toutes sortes d’objets précieux mais, devant ses refus et lié par son serment, il avait finalement, avec beaucoup de réticence, envoyé le bourreau décapiter le prophète, « dont la tête, écrit Matthieu, fut apportée sur un plat et donnée à la jeune fille, qui la porta à sa mère ».

Cette phrase, où se mêlent sadisme et beauté, a frappé pour des siècles l’imagination des peintres et l’on ne compte plus aujourd’hui le nombre de tableaux représentant la scène. C’est pourquoi Jean, dit le Baptiste, reste, avec Louis XVI, le décapité le plus célèbre de l’histoire. Il est considéré par les évangélistes comme le premier martyr de la chrétienté et la responsabilité de son meurtre est entièrement rejetée par eux sur Hérodiade. Salomé, en revanche, n’est mentionnée que comme un instrument dans les mains de sa mère.

Malgré la sécheresse de la description des évangélistes, l’image, unique dans l’histoire, de la tête d’un homme, portée en récompense sur un plateau d’argent à une jeune danseuse a, outre les peintres, inspiré les écrivains qui tous, pour Salomé, ont eu les yeux d’Hérode. Des œuvres nombreuses, qui ont pris pour thème la fin tragique de Jean Baptiste, la pièce d’Oscar Wilde est sans doute la plus intéressante, tant par ses qualités littéraires que parce qu’elle a inspiré le livret de l’opéra de Richard Strauss. La transposition musicale d’un des épisodes les plus spectaculaires du Nouveau Testament comble autant les croyants que les mélomanes en livrant à leur admiration la plus pathétique des scènes de folie à l’opéra.

Tout est donc parti d’une pièce d’Oscar Wilde, que celui-ci a écrit directement en français, à Paris, en novembre 1891. Tenant peu compte de la vérité évangélique, il a profondément modifié le déroulement de l’histoire. Pour des raisons qui tiennent à la fois à son sens personnel de l’esthétique et aux modes de son temps, il a inversé les rôles d’Hérodiade et de Salomé : alors que pour les évangélistes, c’est Hérodiade qui est enflammée de haine pour Jean et seule responsable de sa mort, pour Oscar Wilde, c’est Salomé la seule et vraie coupable. Contre toute vraisemblance, il la suppose amoureuse du prophète et la transforme, ainsi, en unique responsable du drame.

Dès qu’elle entend la voix de Jean, sortant de la « citerne » où il est tenu prisonnier, Salomé est transportée, séduite, et elle s’engage sur la pente folle d’un amour impossible qui, par degrés successifs, va la conduire, elle et tout son entourage, à la catastrophe. C’est sur son amour fou que repose le déroulement du drame et c’est lui seul qui sera à l’origine du meurtre de Jean. Dans la pièce de Oscar Wilde, Hérodiade ne joue plus qu’un rôle secondaire, voire modérateur, lorsqu’elle essaye en vain d’éviter à Hérode les pièges d’une tentation dont elle ne devine que trop les conséquences fatales. De grande responsable, elle devient victime.

Jean, en revanche, garde son statut de prophète visionnaire, fanatique et intransigeant. Wilde situe son personnage emblématique à la jonction de deux mondes, celui de l’Ancien Testament, qui disparaît, celui du Nouveau Testament, en train de naître. Le message, que Jean ne se lasse pas de clamer, oscille ainsi entre les imprécations inspirées par le Dieu cruel de l’Ancien Testament et les appels à la compassion, qui annoncent déjà la rédemption et le pardon de celui au nom duquel il parle. Dans cet entre-deux délicat, il fait figure de victime désignée car sa vision prophétique appartient au monde qui vient et son regard sur ce qui l’entoure, déjà au passé. En prédisant la venue de temps nouveaux où régneront la paix et la concorde, il ne voit plus autour de lui que mal et destruction.

Jean, la future victime, sera toutefois précédé dans la mort par une victime plus humble, annonciatrice du drame qui se prépare. Narraboth, l’obscur officier syrien, en garde devant la prison de Jean, ébloui par la beauté de Salomé, en est tombé sur-le-champ éperdument amoureux et quand la Princesse lui demande de libérer Jean, parce qu’elle veut contempler le corps de celui dont elle ne connaît que la voix, il ne résiste pas, trahit tous ses devoirs et ouvre la porte de la prison. Son amour insolite n’est là que pour témoigner de la puissance maléfique de la séduction de Salomé. Quand Narraboth comprend, mais trop tard, que la jeune vierge s’est seulement servi de lui, il se suicide sans que personne ou presque n’y prête attention.

Oscar Wilde a parfaitement compris et montré les causes psychologiques, sinon freudiennes, de la folie meurtrière de Salomé et sa pièce est une excellente illustration de la « névrose fin de siècle » telle que l’ont vue les psychiatres et les psychanalystes. Mais elle appartient aussi au contexte littéraire d’une époque dont Wilde partageait les goûts et subissait les influences. Or, à la fin du XIXe siècle, la mode était à la « décadence ».

Le terme était apparu pour la première fois dans un recueil de poèmes de Paul Verlaine, Jadis et Naguère, et avait été adopté par une revue qui avait paru de façon éphémère de 1886 à 1889. Le Décadent, c’était son titre, regroupait, outre Verlaine, d’autres poètes comme Laurent Taillade, Georges Rodenbach, Jean Moréas qui, sous ce vocable provocant, entendaient s’opposer au romantisme déclinant. C’est en France que le mouvement avait pris le plus d’ampleur mais les références et les admirations des « décadents » dépassaient largement les frontières. Ils se réclamaient de Schopenhauer en philosophie, de Wagner en musique, de Baudelaire en poésie, de Gustave Moreau et d’Odilon Redon en peinture.

Villiers de l’Isle Adam, Stéphane Mallarmé, Tristan Corbière avaient appartenu au mouvement mais c’est Huysmans qui en a laissé la meilleure incarnation littéraire avec son roman À rebours. Son personnage principal, Des Esseintes, est un démarquage romanesque de l’excentrique Robert de Montesquiou, et reste encore aujourd’hui le modèle le plus achevé du raffiné décadent vu par cette époque, pour qui le but suprême et unique de la vie est de tirer de tous ses sens un plaisir maximum. Salomé, pour laquelle Des Esseintes avait une passion particulière, était considérée par lui comme ayant touché au sommet de l’esthétisme en mêlant beauté du corps et obsession de la mort.

De façon générale, les décadents cherchaient à s’évader de la trivialité bourgeoise en affirmant leur goût exclusif pour le raffiné et l’artificiel, les thèmes morbides et pessimistes, les néologismes étranges et précieux. Ils se situaient d’eux-mêmes et volontairement à la limite du pathologique, soit en utilisant, comme le Sâr Péladan, un style affecté et ampoulé, illisible aujourd’hui, soit en créant, comme Alfred Jarry, des personnages proches de la psychiatrie, comme le père Ubu et son immortelle mère Ubu.

Le décadentisme disparut cependant assez rapidement de la scène littéraire en se diluant dans le symbolisme dont l’avenir fut assuré par des œuvres de plus grande qualité.

Sans appartenir officiellement au mouvement, Oscar Wilde y avait été très lié et il comptait parmi les décadents de nombreux amis. Il est donc tout à fait naturel que ce contexte culturel l’ait influencé dans le choix de ses personnages et l’ait incité à porter à la scène une figure de vierge criminelle qui avait séduit les artistes de toute une époque. Ce qui frappe dans les tableaux c’est que Salomé y est régulièrement représentée dans des attitudes passionnelles, qui évoquent d’assez près celles de l’hystérie telle que l’iconographie photographique rassemblée à la Salpêtrière par les élèves de Charcot nous l’a transmise. Il n’est donc pas interdit de penser qu’ils ont pu peut-être s’en inspirer.

Cela dit, en écrivant sa pièce, Oscar Wilde ne s’est pas contenté de subir des influences picturales et littéraires. Il a délibérément cherché à donner à ses dialogues une dimension musicale en choisissant des mots aux sonorités étranges et en privilégiant des phrases courtes et incisives, inspirées souvent de l’Hérodiade de Flaubert, dont les affèteries de style préfigurent le mouvement décadent.

Wilde a écrit sa pièce directement en français et, écrit Georges Pucher, « il consultait fréquemment, en écrivant les dialogues, un manuel de français élémentaire, qu’il portait toujours sur lui ». Ce détail avait dû être connu d’un critique du Times qui lui avait fait le reproche « d’écrire une langue proche des phrases d’exercice d’un manuel à l’usage des étrangers ». Reproche qui devait s’avérer une qualité, quand il s’est agi de transposer la pièce en livret d’opéra. C’est, en effet, la richesse des images et le rythme répétitif des phrases qui ont permis à Strauss de donner à sa musique et aux partitions du chant une dynamique qui va crescendo du début à la fin de l’opéra sans que des coupures ou des temps morts viennent ralentir la tragique ascension du drame.

Au moment où Strauss composa son opéra, Wilde était déjà mort. Il n’a donc pas connu l’œuvre du compositeur mais il est plus que probable qu’il l’aurait approuvée avec enthousiasme car la musique de Strauss et les partitions vocales des personnages suivent fidèlement ses intentions premières tout en les amplifiant et en les multipliant par des techniques que seul l’opéra peut mettre en œuvre.

C’est sur la version française de la pièce de Wilde que Richard Strauss a composé, en 1905, une première partition, en se faisant aider, dit-on, par son ami Romain Rolland pour les passages grammaticaux difficiles et les sonorités d’une langue qu’il connaissait mal. Mais, peu satisfait sans doute des intonations trop plates de la langue française, il composa ultérieurement une deuxième version, cette fois sur un livret en allemand, écrit par Hedwig Lachmann. Lorsque l’œuvre est à l’affiche, un peu partout dans le monde, c’est cette version allemande qui est toujours représentée.

Strauss rapporte en confidence que ce qui l’a décidé à composer un opéra à partir de la pièce d’Oscar Wilde c’est la phrase : « Wie schön ist die Princessin Salomé heute abend » (Que la princesse Salomé est belle ce soir) ! Il considéra comme un défi de traduire musicalement ce qui n’était au départ qu’une vision de peintre et une esthétique du regard, vision encore accentuée par l’omniprésence de la lune qui baigne la scène de sa clarté blafarde. C’est la lune que Salomé vient contempler et interpeller lorsque, au début de l’opéra, elle sort fatiguée du banquet où elle s’ennuie. Et c’est la lune qui donne à sa beauté son aspect irréel.

Catherine Clément pense que la présence de l’astre sélène a plus qu’un aspect esthétique, elle l’interprète comme un lien symbolique entre Salomé et Jean : « Tous les deux sont chastes, écrit-elle, gémeaux, consacrés à la lune… Ils sont vierges et, comme elle, ignorent tout de l’amour et du sexe. » La lune, c’est Diane, la déesse chasseresse qui fuit les hommes et refuse de les rencontrer, et Salomé c’est Diane rencontrant pour la première fois un homme… En attendant, elle rencontre déjà Narraboth, le jeune officier syrien. Strauss a conservé l’épisode de son suicide qui ouvre l’opéra sur une première innocente victime.

Pour Philippe Godefroid, l’opéra tout entier est basé sur une tragédie du regard ; Narraboth meurt d’avoir trop regardé Salomé malgré les mises en garde du petit page qui le couve, lui, d’un regard « Wildien » : « Tu la regardes trop. Il est dangereux de regarder les gens de cette façon… Il peut arriver un malheur. » Hérode, lui aussi, regarde trop et court ainsi à sa perte. Il ne peut détacher ses yeux de Salomé, attiré par le charme de la jeune fille, comme un papillon par la lumière. Hérodias a saisi le regard lubrique d’Hérode et, comme le petit page pour Narraboth, elle tente de le mettre en garde : « Pourquoi la regardes-tu sans cesse ? » Hérodias pressent la catastrophe qui menace Hérode car elle sent que le violent désir, que dévoile un tel regard, ne peut être que porteur de mort.

Mais le plus pernicieux, le plus étrange, le plus tragique des regards, c’est celui que Salomé porte sur Iokanaan (dans l’opéra Jean a repris son nom biblique). Lorsqu’elle voit le prophète sortir de sa citerne, si beau, si pur, si blanc, « que l’ivoire même en serait jaloux », elle ne se contient plus, ne se contrôle plus, ne se maîtrise plus. Elle détaille avec obscénité toutes les parties d’un corps dont elle ne se lasse pas de décrire les beautés, dans une sorte de délire poétique qui évoque le cantique des cantiques et les raffinements de langage des « décadents ».

Iokanaan, lui, ne la regarde pas, ne veut rien voir ; il ferme volontairement les yeux sur un monde auquel il n’appartient déjà plus. Il n’a plus de regard. Il n’est qu’une voix, ne se veut qu’une voix et ne veut plus rien accorder à son corps. Il se veut pur esprit, tourné vers le futur. Depuis qu’il a commencé sa prédication, il « clame dans le désert » et annonce une bonne nouvelle que personne ne veut entendre. Dans l’opéra, on entend ses imprécations de baryton, bien avant de savoir qui est l’imprécateur. La voix de Iokanaan dérange, insulte, maudit. « Fais-le taire, implore Hérodias. Cet homme vomit des injures contre moi ! » « C’est un très grand prophète », répond Hérode qui a peur de lui et craint ses anathèmes.

Depuis qu’un jour, sur les bords du Jourdain, il a rencontré celui qui l’a ébloui, subjugué, émerveillé, rien ne peut empêcher Iokanaan de parler et d’annoncer l’aube de jours nouveaux, de temps futurs qui seraient déjà en marche. Il parle de celui qui est plus grand que lui et qui viendra changer le monde : « Un jour viendra où le soleil s’obscurcira comme un drap noir. Et la lune deviendra comme du sang, et les étoiles tomberont sur la terre comme les figues vertes tombent du figuier. Un jour viendra où les rois de la terre trembleront. » Hérode, qui est roi, tremble en entendant de telles paroles.

Quand on l’extrait de sa citerne, Iokanaan n’est pas impressionné par la lumière. Il ne chante pas la liberté entrevue, comme les prisonniers dans Fidelio, mais continue à convoquer le futur et à ignorer le présent. À aucun moment il ne tourne les yeux vers Salomé. Il refuse de la voir parce que « s’il la regardait il l’aimerait » et il a peur de succomber à son charme, ce charme qui, il le devine, est irrésistible. .

Iokanaan et Salomé ne se rencontreront jamais parce qu’ils sont sur des planètes différentes : l’un n’est qu’une voix, l’autre qu’un regard. Salomé ne connaît ni le sexe ni l’amour mais elle connaît son pouvoir sur les hommes, depuis qu’elle a vu le désir briller dans les yeux d’Hérode, lorsqu’elle a dansé devant lui. Mais le désir d’Hérode n’intéresse pas Salomé. Elle sait d’instinct ce que Freud ne découvrira que deux millénaires plus tard : le seul qu’elle veut séduire, c’est celui dont elle est sûre qu’il ne pourra pas la satisfaire. Elle refuse de voir Hérode implorant à ses pieds et n’a d’yeux que pour celui qui ne la regarde pas, qui refuse de la regarder parce que ses certitudes le coupent du monde du sexe et de l’amour.

Iokanaan et Salomé, rencontre impossible du croyant et de la séductrice, de l’hystérique et du convaincu. Cette rencontre que Salomé sait impossible, elle veut la vivre jusqu’à son terme, jusqu’à la mort parce qu’elle sent que seule la mort peut les réunir. Mort ou vif, Salomé veut posséder l’inaccessible, celui dont le corps blanc et lisse comme l’ivoire, presque nu sous sa peau de bête, l’excite et lui résiste. Elle veut à toute force le baiser sur la bouche et tant pis si c’est la bouche d’un mort. Au point de délire où elle est parvenue, elle ne fait plus de différence entre l’homme vivant et la tête morte qu’elle demande sur un plateau d’argent. Pour prix de sa danse, Hérode a promis de lui donner tout ce qu’elle voulait, fut-ce la moitié de son royaume, alors elle réclame son dû et, comme une enfant obstinée, ne comprend pas qu’on le lui refuse. En ordonnant la mort du prophète, elle va jusqu’au bout de son fantasme et pense assouvir sa passion dans un ultime baiser, même si ce doit être sur la bouche sanglante qui se refusait à elle quand elle était vivante.

Hérode cède, Salomé a gagné. Elle se penche sur la citerne où Iokanaan va mourir sous le glaive. Elle s’impatiente parce que le bourreau ne va pas assez vite : « Je n’entends rien. Pourquoi ne crie-t-il pas cet homme ? Frappe, frappe Naaman, frappe te dis-je. » À l’orchestre, les sons hachés des contrebasses sonnent comme un glas. Salomé s’impatiente, les contrebasses s’accélèrent. Le temps est comme suspendu, puis survient brusquement le moment le plus sauvage de l’opéra : le bras noir, gigantesque, du bourreau sort de la citerne et tend sur un plateau d’argent à la vierge meurtrière la tête du prophète. À l’orchestre, sonne de façon sinistre le thème de la vengeance. Un roulement de tambour évoque le rituel des décapitations, de toutes les décapitations.

Salomé saisit la tête sanglante, la contemple longuement, en approche son visage, comme fascinée et commence son « Liebestod » par un cri de victoire : « Ah ! Tu n’as pas voulu me laisser baiser ta bouche Iokanaan ! Eh bien, je la baiserai maintenant. » Elle pressent qu’elle aussi va bientôt mourir et tout son chant exprime une sorte de monstrueux orgasme où elle consume symboliquement sa virginité sous le regard blafard de la lune. « Toute la dynamique instrumentale à l’œuvre dans Salomé, écrit Stéphane Goldet, entraîne les héros à la mort. Huit fois de suite, les cors font entendre une figuration hallucinante de l’éclat de rire d’une hystérique, tandis que quatre pupitres de flûtes réitèrent autant de fois avec la même insistance le cri d’amour de Salomé. »

La technique adoptée par Strauss est celle du poème symphonique avec voix, ce qui donne, remarquent les critiques, une infinie souplesse à l’expression des émotions. Le thème du baiser, obsédant, se mêle à celui de la passion et de la vengeance. La scène est visuellement à la limite du soutenable. C’est sans doute la plus intense, la plus barbare, la plus féroce des scènes de « folie à l’opéra ». Salomé profère des phrases incohérentes, contradictoires, démentes. Elle demande au mort d’ouvrir les yeux, de la regarder car, « s’il l’avait regardée, il l’aurait aimée ». C’est la phrase clé, celle que Iokanaan n’a pas voulu entendre parce qu’il sait qu’elle lui aurait été fatale et qu’il aurait succombé.

Elle lui parle comme s’il était vivant : « J’ai soif de ta beauté. J’ai faim de ton corps. Ni le vin ni les pommes ne peuvent apaiser mon désir. » Ce désir dont il n’a pas voulu, elle l’accomplit maintenant dans la dérision de la mort et, comme si elle reprenait subitement conscience, elle ajoute avec des cris de haine : « Ta tête m’appartient. Je puis en faire ce que je veux. Je puis la jeter aux chiens et aux oiseaux. Ce que laisseront les chiens, que les oiseaux le mangent. »

La musique traduit avec précision le délire érotique qui submerge Salomé. Les thèmes de la vengeance, du baiser, de l’amour se mêlent en désordre, démarquage musical du dérèglement et de la passion qui l’envahissent, « de son désarroi et de sa soif d’amour pathétique qui effraie autant qu’elle bouleverse », écrit Stéphane Goldet. Quand Salomé s’écrie : « Si tu m’avais regardée, tu m’aurais aimée », elle atteint la note la plus élevée de sa tessiture, tandis que, sur fond de trombones exprimant la vengeance, elle plonge au plus bas avec ce qui sera sa dernière phrase : « Le mystère de l’amour est plus grand que le mystère de la mort. »

Gwyneth Jones, interprète exceptionnelle de Salomé, dit que la voix de Iokanaan sortant de la citerne « met le feu à son corps, que si elle perd peu à peu la raison c’est parce qu’elle est torturée par un désir inassouvi et que la danse est pour elle un point de non-retour qui éveille en elle une telle passion qu’elle perd cérébralement sa virginité ». Ce qui la rend folle, c’est l’impossibilité d’assumer un amour non partagé. Salomé est morte du fanatisme de Iokanaan.

Strauss, plus encore qu’Oscar Wilde, parce qu’il a usé de moyens différents, a montré que l’histoire de Salomé était la tragédie de deux fanatismes : celui du prophète, tourné vers l’extérieur, le futur, la rédemption de l’humanité; celui de Salomé, tourné vers l’intérieur, le désir, la passion dont elle se fait un idéal personnel auquel rien ne peut résister. Maurice Béjart voit en Salomé une héroïne nietzschéenne, « qui abandonne tout pour un baiser, semblable en cela aux héros, aux gangsters et aux saints qui veulent une chose et iront jusqu’à la mort, qui détruiront la terre entière pour avoir cette chose-là ».

En fait, Salomé remplit tous les critères de « l’hystérie fin de siècle » : sa danse avec la mort évoque la grande hystérie comme on la concevait à l’époque de Charcot, son langage, la décadence de Des Esseintes et la peinture de Gustave Moreau. À Vienne, elle aurait pu figurer comme un des cas des Études sur l’hystérie de Freud et Breuer, parues en 1895. Souffrait-elle de réminiscences ? Pas plus ou pas moins que les hystériques de Freud sans doute, mais Salomé est un personnage semi-légendaire et les légendes ne viennent pas s’allonger sur le divan des psychanalystes.

Mais puisque nous sommes à l’opéra, ne nous interdisons pas d’imaginer qu’elles pourraient le faire et laissons-nous aller à quelques hypothèses. Si Salomé s’était étendue sur le divan de Freud, elle lui aurait peut-être fait confidence de quelques épisodes de son enfance qui l’auraient sans doute beaucoup intrigué, lui qui venait de découvrir la méthode psychanalytique. Elle aurait pu lui dire que « la citerne » où était enfermé Iokanaan avait été auparavant la prison de Philippe, son propre père et qu’il avait passé douze ans dans cette oubliette avant d’être exécuté par son frère Hérode avec le consentement tacite de sa mère Hérodias. Voilà un secret bien lourd à porter et qui n’est pas sans évoquer l’histoire d’Électre.

Freud aurait pu lui faire remarquer que si le Prophète avait fini par prendre la place de son père en prison, c’est parce qu’il dénonçait sans relâche la relation incestueuse de sa mère avec l’assassin de son mari et qu’il défendait ainsi la mémoire de son père. Dans ces conditions, Salomé n’était-elle pas en train d’identifier inconsciemment Iokanaan à son père et, en lui dévoilant son désir sexuel, ne s’adressait-elle pas en réalité à ce père inconnu ? « Toutes les petites filles, aurait peut-être ajouté Freud, ont des relations complexes avec leur père. Elles croient le désirer simplement parce qu’elles l’admirent et à l’inverse peuvent s’imaginer que c’est lui qui les désire. De tels souvenirs, dont on ne sait s’ils sont réels ou fictifs, sont traumatisants pour l’esprit et finissent toujours par réapparaître plus tard sous forme de symptômes bizarres où le sexe tient le premier rôle. »

Cela dit, Freud aurait sans doute été satisfait de trouver dans ce cas biblique une illustration de ce qu’il venait de découvrir dans la jungle familiale des hystériques et qu’il avait comparé à l’histoire mythique du roi Œdipe : un nœud de relations incestueuses entretenu par une guerre des générations. Entre la danseuse juive et le héros grec, il aurait cependant noté de sensibles différences : Œdipe, piégé par son destin, avait tué son père sans le reconnaître. Salomé non plus ne reconnaît pas son père et elle s’adresse à Iokanaan comme à l’image inconsciente qu’elle se fait de lui, mais elle est fascinée par la beauté d’un corps qu’elle voudrait posséder. Freud découvrira plus tard que cette fascination sexuelle est un fantasme de petite fille qui disparaît très vite… sauf si la petite fille, pour d’obscures raisons et pour son malheur, évolue vers la névrose hystérique qui lui fait prendre la voie piégée de l’érotisation généralisée de toutes ses relations et chercher, par le jeu sans issue des simulacres et des faux-semblants, un impossible orgasme. En se livrant sans contrainte à une sorte de dévergondage de son imagination sexuelle, l’hystérique vit une existence d’emprunt en perpétuelle représentation sur la scène du monde qu’elle confond avec une scène de théâtre.

C’est ainsi que Salomé se consume dans une parade de désir dont elle sait inconsciemment qu’il ne peut la conduire qu’à l’échec : désir de séduire, désir de s’exhiber, désir de solliciter le désir. En demandant la tête de Iokanaan, elle sait qu’elle touche indirectement à celle d’Hérode, qui en effet ne s’en relèvera pas et, par son érotisme sanglant, elle tue deux pères à la fois. Freud aurait sans doute été étonné d’un tel acharnement mortifère mais l’aurait peut-être expliqué en pensant, comme Oscar Wilde, « qu’on tue toujours ce que l’on aime » et qu’Éros n’est jamais loin de Thanatos. Après la grande guerre, il était devenu très pessimiste sur la nature humaine. 

Depuis Freud, la psychanalyse essaye de décoder un peu plus ce qui se passe dans la tête des hystériques qu’on ne mentionne plus aujourd’hui que sous le nom d’histrioniques. Quoiqu’il en soit, hystérique ou histrionique, Salomé serait de nos jours accusée d’avoir seulement eu le tort de confondre réel et imaginaire et d’avoir demandé une mise à mort réelle pour ce qui aurait dû rester un fantasme. En abusant de son pouvoir de séduction, elle oblige Hérode à donner un ordre qu’il ne voulait pas donner et piège le malheureux dans le serment hasardeux dicté par sa lubricité. Salomé franchit alors une limite fatale et bascule dans la démesure, cette ubris grecque, que nous appelons délire. Enivrée par un sentiment de toute-puissance, peu lui importe que la bouche qu’elle baise soit une bouche morte, pourvu qu’elle réalise son monstrueux désir. D’où vient-il, ce monstrueux désir ? Nous n’en pourrons sans doute jamais rien savoir car une légende peut toujours dire autre chose que ce qu’elle dit : Salomé, en dansant, a ôté un à un ses sept voiles, mais un huitième couvre son secret.

Elektra, sœur de Salomé et d’Anna O.

Elektra, de Strauss a été créé en 1909. L’accueil fut loin d’être un succès. Alain Duault rapporte qu’Ernestine Schumann-Heink, créatrice du rôle de Clytemnestre, avait proclamé à la fin de la représentation : « Je ne chanterai plus jamais ce rôle. Ce fut horrible. Nous étions une bande de folles… Rien ne va plus loin qu’Elektra. » Voilà qui situe bien Elektra dans les « opéras de la folie » et même dans les plus extraordinaires d’entre eux, tant par la tension des personnages que par leur affrontement tragique.

Elektra (Électre en français) est une des héritières les plus insensées de la famille des Atrides, qui en compte pourtant beaucoup. Le mythe grec condense dans la succession des générations, issues de l’ancêtre mythique Atrée, à peu près toutes les perversions et tous les crimes dont sont capables les humains. Pour les dénoncer bien sûr et mettre les hommes en garde de jamais les commettre. Les mythes sont par nature didactiques et moralisateurs.

Électre personnifie la vengeance et incarne, au départ, le besoin justifié de rechercher les criminels pour les punir et rétablir ainsi un équilibre qui calme l’âme des victimes et la soif de revanche des proches. C’est un personnage tragique au sens où les définissait Hegel : des hommes et des femmes qui portent en eux une part de bien et une part de mal, qui s’affrontent sur des enjeux ambigus et qui pourraient aussi bien choisir une route plutôt qu’une autre. En d’autres termes, ce sont des êtres libres dont les choix sont dictés par des débats intérieurs basés sur des conflits de valeurs. Dans les décisions qu’ils prennent, ils ont à la fois tort et raison et il est difficile de les juger sur des normes préétablies : Électre a raison de désirer venger le meurtre de son père Agamemnon mais elle a tort puisque, sa mère étant la meurtrière, elle devient, en la punissant, une criminelle matricide. Une juste vengeance se transforme ainsi en un crime odieux et ce qui punit la coupable n’est pas moins immoral que ce qui justifie la raison de la punir. Électre est un personnage dont l’ambivalence plonge ses racines inconscientes dans les méandres des relations mère/fille. La folie où elle s’enfonce est le résultat d’une démesure qui l’entraîne à commettre – ou plutôt à faire commettre – un crime pire que celui qui en justifie le motif. Ce personnage mythique de vierge matricide a tenté les trois grands tragiques grecs, qui ont tous écrit une pièce sur le thème de sa vengeance : Eschyle l’a inclus dans une trilogie (Agamemnon, Les Choéphores, Les Euménides), où il analyse longuement la nature du crime, les raisons de la vengeance et les remords de ceux qui l’accomplissent. Pour en finir avec l’enchaînement des actes de vengeance, il transforme les infernales Érinyes en Euménides (les « bien-intentionnées ») et la loi du talion en lois de la justice. Un siècle plus tard, Sophocle et Euripide reprennent l’histoire dans deux tragédies aussi denses que dramatiques mais avec moins de confiance dans la justice des hommes et plus de noirceur dans les ressorts de leurs actions. Au grand siècle de la tragédie française, l’histoire d’Électre n’a inspiré ni Corneille ni Racine, effrayés peut-être par le thème du matricide dans une société qui se voulait étrangère à un déchaînement passionnel aussi horrible. Un peu plus tard cependant, en 1708, Crébillon n’eut pas les scrupules de ses prédécesseurs et consacra à Électre une pièce qui eut beaucoup de succès. Plus près de nous, Eugène O’Neill écrivit, en 1932, Le Deuil sied à Électre et Giraudoux fit représenter, en 1937, une Électre très « giralducienne », qui n’avait plus grand chose à voir avec la pasionaria grecque. Quant au livret de l’opéra, il a été tiré d’une pièce d’Hugo von Hofmannsthal écrite en 1903, donc très antérieure aux œuvres de O’Neill et de Giraudoux. Dans l’opéra de Strauss, ce qui caractérise la psychologie d’Électre, c’est la fidélité à la mémoire de son père. Sentiment noble en apparence, mais qui conduit à des conséquences désastreuses, à proprement parler psychotiques. Son désir de vengeance ne souffre aucune nuance. La pièce, comme l’opéra, commence au moment où, chaque soir, elle vient pleurer la mort de son père, à l’heure exacte où il est tombé sous la hache des assassins. Elle s’unit quasi mystiquement avec lui : « Voici l’heure, notre heure qui nous unit, l’heure où ils t’abattirent. » Cette heure, ce souvenir sanglant, sont les seuls points de référence de son existence, ses seules raisons de vivre. Depuis sept ans, elle vient se recueillir près de la hache du crime qu’elle a cachée en un lieu secret avec l’espoir de s’en servir un jour contre les deux meurtriers du père, sa mère Clytemnestre et son amant Égisthe. Mais depuis sept ans, c’est en fait sur elle qu’elle applique sa vengeance. Elle vit comme une chienne parmi les servantes et les esclaves, refusant tout contact humain, sacrifiant aux mânes de son père sa féminité et ses espoirs de mariage. Consciente du sacrifice qu’elle s’impose, elle pense que c’est le prix à payer pour assouvir son désir de vengeance : « Je sentais le frêle rayon de lune dans laquelle la blanche nudité de mon corps s’immergeait », chante-t-elle lyriquement, quand elle retrouve enfin son frère Oreste et qu’elle lui raconte ce que fut sa vie depuis la mort de son père. « Tout ce que j’étais, j’ai dû l’abandonner… ces tendres frémissements, j’ai dû au père les sacrifier… les morts sont jaloux. » Sa fidélité œdipienne à un père idéalisé efface en elle tout autre sentiment et elle incite Oreste à en partager les terribles conséquences. Elle voit en ce frère, que tout le monde croyait mort, l’instrument inespéré de sa vengeance, le bras fort qui palliera sa faiblesse féminine. Mais si Oreste, définitivement perdu, n’était pas revenu, s’il avait été réellement mort, Électre l’avait décidé, elle aurait elle-même levé la hache et accompli l’acte de justice. Dans une longue scène, peut-être la plus dramatique de l’opéra, elle essaye de convaincre sa sœur, la douce Chrisothémis, de lui apporter son aide et de devenir avec elle une matricide consentante. Chrisothémis, tout en délicatesse féminine, défend avec une émotion contenue son désir d’une vie normale, banalement humaine entre un mari qu’on aime et des enfants qu’on voit grandir. Elle s’enfuit épouvantée par la détermination d’une sœur dont elle refuse de partager la passion délirante. Cette confrontation entre la vierge farouche et la jeune fille animée de désirs simplement humains accentue la noirceur d’Électre. Elle est bien une sorte de monomane obsédée par une idée délirante qui envahit son champ de conscience et ne lui laisse ni repos ni liberté. Le temps s’est arrêté et les sept ans, qui se sont écoulés depuis le meurtre d’Agamemnon, n’ont en rien entamé la détermination de sa folie homicide. Comment expliquer une telle détermination ? L’Elektra de Hofmannsthal est très éloignée de celle de Sophocle. Comme celui de Salomé, son personnage a subi les transformations exigées par l’esthétique fin de siècle. Sans oublier en plus les influences de la psychanalyse naissante. D’après un critique allemand, Gerd Uekermann, Hofmannsthal aurait eu connaissance du livre inaugural de la psychanalyse, Les Études sur l’hystérie, paru en 1895, et aurait été notamment très impressionné par le cas de Anna O., la patiente la plus célèbre de Freud et Breuer, dont on sait aujourd’hui qu’elle s’appelait Bertha Pappenheim et qu’elle eut un destin exceptionnel. Elle souffrait de dédoublement de la personnalité et d’un délabrement physique qui s’aggravèrent à la mort de son père ; elle confondait les niveaux temporels et revivait comme un éternel présent la mort d’un père trop aimé, dont elle était incapable de faire le deuil. Elle vivait dans une sorte de somnambulisme permanent, rejetant les relations humaines pour se concentrer sur ses symptômes physiques. Elle était sujette à des hallucinations et avait des relations distantes avec sa mère. L’Elektra de Hofmannsthal a donc plus d’un point commun avec l’Anna O. de Freud. Elle aussi vit dans une sorte d’état somnambulique permanent, en négligeant son corps et en sacrifiant sa sexualité aux mânes de son père : « Tout ce que j’étais, j’ai dû y renoncer. J’ai sacrifié ma pudeur plus douce que tout… Ces doux frissons j’ai dû les immoler pour mon père. Quand j’avais plaisir à mon corps, ne crois-tu pas que ses soupirs, ses râles ne résonnaient pas jusqu’à ma couche ? En guise de fiancé, il m’envoya la haine aux yeux caves. » Elektra, comme Anna, sont des mortes vivantes qui trouvent dans la souffrance de leur corps et de leur âme les sacrifices qui justifient et déculpabilisent l’assouvissement de leur passion. Dès lors, le meurtre de la mère est devenu comme le passage obligé, l’acte nécessaire, le moyen indispensable. Comme Anna O., Elektra se considère comme l’épouse fantasmatique de son père et s’interdit, de ce fait, toute autre forme de sexualité mais, personnage de fiction, elle ira jusqu’au bout de sa logique infernale et fera passer dans la réalité l’univers de son fantasme. Il lui devient normal, voire indispensable et raisonnable d’éliminer sa mère tout en se voilant à elle-même les vraies raisons pour lesquelles elle accomplit un geste meurtrier que toute la morale réprouve. Dans l’aveuglement de sa folie, elle ne voit plus Clytemnestre comme sa mère mais comme sa rivale, comme un adversaire à abattre. Ne lui a-t-elle pas pris son bien le plus précieux, volé ses rêves les plus intimes, interdit toute sexualité épanouie ? Elle doit mourir. Et le sacrifice ira jusqu’à son terme ; pour sa mère et pour elle, car personne ne peut survivre à la réalisation de son délire, surtout quand il est criminel. Après l’accomplissement du matricide qu’elle a passionnément souhaité, Elektra n’a tout à coup plus de raison de vivre ni même de parler : « Tais-toi et danse, hurle-t-elle à sa sœur. Que tous s’approchent et se joignent à moi ! Je porte un fardeau de bonheur et danse devant vous. Aux êtres heureux comme nous convient un seul comportement : se taire et danser ! » Effondrée de bonheur (mais de quel étrange bonheur !), elle se livre à une danse macabre et frénétique dont la musique souligne le caractère lourdement pathologique et meurt dans un paroxysme de folle passion. Comme Salomé, dont elle est la sœur pathologique, Elektra fait basculer l’hystérie dans la psychose et le délire. Sa danse de mort est un démarquage de celle de Salomé : même musique sauvage, même folie homicide, même démesure nihiliste. Strauss avait conscience de cette similitude et on peut supposer que, cinq ans après le succès de Salomé, il avait voulu retrouver la faveur du public par les mêmes moyens. Hélas, on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve et le succès espéré se fit attendre. Elektra fut accueilli froidement. Trop d’excès, trop de folie, trop de démesure, trop de provocation. Le public de 1909, déjà traumatisé par Le Sacre du printemps et les premières audaces de Schönberg, ne put accepter la vision qu’avait Strauss d’une folie homicide qui choquait profondément dans le fond comme dans la forme. Strauss sentit qu’il avait dépassé les bornes et que le public ne pouvait plus le suivre dans une démesure aussi délirante. Après avoir doté l’opéra de deux de « ses plus grandes folles », il décida de changer complètement de registre et, se tournant vers le mythique XVIIIe siècle de Marie-Thérèse, il composa le délicat et très mozartien Chevalier à la rose.

Doulce mémoire pleure

CRITIQUE. Enregistrement CD. Lagrime di San Pietro. Orlando di Lasso (1532-1594) : Lagrime di San Pietro. Lodovico Agostini (1534-1590) : Le lagrime del peccatore. Doulce Mémoire. Denis Raisin Dardre.  Un CD Alpha-Classics. Enregistré en janvier 2025. Durée : 67’41’’.  Alpha 1209.

L’ensemble Doulce mémoire auréolé de succès publics et critiques depuis sa création est aujourd’hui orphelin. Son père fondateur Denis Raisin Dardre est mort le 29 septembre 2025. Il a laissé un dernier projet qui est diffusé sur ce CD. Cet enregistrement est de toute beauté et d’un intérêt fabuleux. Travail pointilleux et parfait il rassemble sous le titre Lagrime di San Pietro deux œuvres tardives et tout à fait magnifiques. Entrelacées avec des pièces anonyme elles offrent un voyage de douleurs. Une émotion particulière nous étreint à son écoute. L’ensemble Doulce Mémoire avec 7 chanteurs et 7 musiciens offre une interprétation sensible. La partition d’Orlando di Lasso est écrite à 7 voix. Très symbolique elle est d’une d’une grande richesse contrapuntique. La partition de Lodovico Agostini moins connue est écrite à 6 voix. Les effets sont moins somptueux et beaucoup plus dramatiques.  Le déroulement de l’écoute est un extraordinaire voyage dans une perfection formelle admirable et une émotion palpable. Cette beauté partagée est digne de tout le travail de l’ensemble et son créateur. De même que ces deux oeuvres sont le testament de chaque compositeur il est facile de dire que cet enregistrement ultime préparé par Denis Raisin Dardre est son chef d’œuvre. On peut espérer qu’il bénéficiera d’un succès critique et public bien mérité. La paix soit avec Denis Raisin Dardre et nous souhaitons longue vie à Doulce mémoire dont le nom semble quasiment prémonitoire. La douceur qui se dégage à l’écoute de cet enregistrement est un enchantement. La très belle qualité spaciale de l’enregistrement met en valeur la beauté des couleurs vocales, la finesse des instruments et les subtiles nuances qui les unit. Le courage de tous est à saluer, tout particulièrement pour la poursuite des concerts. Et nous avons pour nous consoler de la perte du chef tous les superbes et nombreux enregistrements de Doulce Mémoire. Cet ensemble spécialisé dans la musique de la renaissance et crée par Denis Raisin Dardre en 1989 est une référence incontournable. Grace à Elsa Franck et Jérémie Papasergio, qui en reprennent la direction, nous formons l’espoir que l’ensemble poursuive sa route en concerts et projets ambitieux pour la plus grande joie de leur public.

https://youtu.be/01phIrHgij4?si=8wnq3wWpBg2vw6CE

Hubert Stoecklin

La folie meurtière d’ Otello

Chapitre 5 : La jalousie Criminelle

Otello ou l’Amour à mort

Si Médée peut à juste titre considérée qu’elle a été trahie par Jason, Othello, le héros du drame de Shakespeare est, lui, un jaloux maladif. Regardé de ce point du vue, l’opéra éponyme de Verdioffre, sur scène et en musique un veritable décryptage des symptômes de sa folie. Il répond à sa manière à la « théâtralité psychiatrique » à l’œuvre à la Salpêtrière à la même époque. La psychiatrie est alors en pleine évolution, et les leçons du mardi de Charcot séduisent le Tout-Paris. André Brouillet peint l’une d’entre elle en 1887. On y voit le médecin présenter une malade devant un auditoire attentif et médusé. Dans cet hôpital où la folie est explorée à la fois cliniquement et esthétiquement, la photographie a fait son entrée. Les patientes en plein accès de crises hystériques offrent des images émouvantes, véritables œuvres d’art. Des attitudes théâtrales très spectaculaires sont reproduites par stimulation électrique. L’iconographie photographique de la Salpêtrière, cautionnée par Charcot, comprendra trois tomes dont le premier est réalisé dès 1875.

Verdi a mis près de quatre ans pour écrire Otello. Que de temps passé entre la création d’Aïda en 1871 et le début de la composition de cette nouvelle œuvre en 1884 ! Le musicien semblait avoir abandonné l’idée de travailler pour la scène. Or il y est revenu. Il est donc certain que cet opéra lui tenait à cœur. Jamais la vie trépidante du compositeur ne lui avait encore donné un tel temps de réflexion et d’approfondissement. Otello en a assurément bénéficié. Le succès remporté lors de sa création à la Scala de Milan, le 5 février 1887, fut considérable et ne s’est jamais démenti depuis.

Pour cette nouvelle expérience shakespearienne, Verdi a joui cette fois du concours d’un artiste exceptionnel pour la rédaction du livret. En effet, Arrigo Boito (1842-1918), le librettiste de cet Otello, est non seulement le plus grand poète d’Italie du moment, mais également un musicien très doué. Ainsi, cette collaboration des deux hommes produit un véritable chef-d’œuvre, superbe adaptation de la pièce du dramaturge anglais. L’œuvre la plus lyrique de Shakespeare devient ainsi pour certains un opéra parfait, tandis que d’autres voient dans le duo d’amour et dans l’ensemble du quatrième acte des moments tout à fait dignes de l’œuvre originelle.

Shakespeare avait voulu l’unité d’action. Boito, pour assurer l’unité de lieu, élimine l’acte vénitien. L’histoire se déroule entièrement à Chypre. Le drame, digne d’une tragédie classique, est concentré, l’insularité renforçant encore l’impression de huis clos. L’opéra s’ouvre sur la description orchestrale et chorale d’une tempête au réalisme terrifiant. Au large de l’île, Otello, général maure de la république de Venise, combat les Musulmans. Il est pris dans la tourmente et l’on craint pour sa vie. Au terme de ce tumulte, Otello apparaît et lance un audacieux chant de victoire. La foule se réjouit et allume un feu de joie. Dans cette atmosphère de liesse populaire, Iago commence à tramer son plan diabolique. Enseigne dévoué d’Otello, il n’accepte pas la nomination au grade de capitaine du beau Cassio. Cette promotion, pense-t-il, lui était due. N’a-t-il pas tant fait pour Otello ? Aussi est-il maintenant rempli de haine contre son général. Il s’ouvre de son amertume à Roderigo qui est secrètement amoureux de Desdemona, la belle épouse du général maure. Les deux hommes complotent contre le héros du jour.

Afin de discréditer celui qu’il voit comme son rival, Iago monte de toutes pièces une querelle entre Cassio et Roderigo. Pour que le jeune officier dépasse les limites de la correction, Iago l’enivre alors qu’il est connu que Cassio ne supporte pas l’alcool. L’inévitable se produit : une bagarre éclate. Cassio tire son épée et blesse Montano qui a tenté de le désarmer. Otello apparaît et exige le retour au calme. Le plan de Iago a parfaitement fonctionné : Cassio est dégradé.

La fin de l’acte est consacrée au duo d’amour entre Otello et Desdemona que le tapage a réveillée. L’intimité du couple montre l’immensité de leur amour.

L’acte II démontre l’ingéniosité du plan de Iago. Afin de rendre Otello jaloux, il conseille à Cassio de demander son retour en grâce par l’intermédiaire de Desdemona. La jeune femme, généreuse et sensible, accepte d’intercéder en sa faveur. Iago, par un jeu habile d’insinuations, jettera ensuite le doute dans le cœur du Maure. Dans une confession extraordinaire en forme de credo, il avoue sa méchanceté et affirme qu’il se croit investi d’une force quasi surnaturelle afin de faire le mal. Son but est d’ébranler la sérénité d’Otello. Il va jusqu’à lui raconter un rêve de Cassio, au cours duquel le bel officier aurait parlé de Desdemona comme de sa maîtresse. D’ailleurs, en gage d’amour, elle lui aurait donné certain mouchoir auquel Otello est très attaché, pièce de dentelle que Iago vient en fait d’arracher des mains de sa femme Emilia, suivante de Desdemona… Tout fonctionne à merveille, Otello termine l’acte dans un triste état. Hors de lui, il est persuadé de la culpabilité de son épouse. Le poison de la jalousie inoculé par Iago progresse inexorablement.

L’acte III est celui de la ruine. Otello est détruit intérieurement. Il est complètement obnubilé par le mouchoir et devient très violent envers sa femme lorsqu’elle intercède une nouvelle fois pour le retour en grâce de Cassio. Iago poursuit imperturbablement sa machination et fait écouter à Otello une conversation qu’il a avec Cassio. Iago et Cassio parlent avec grivoiserie de Bianca, une maîtresse du bel officier. Otello est dissimulé et n’entend que quelques bribes de la conversation. Mais, surtout, il voit Cassio sortir de sa poche le mouchoir de Desdemona, que l’enseigne avait en fait dissimulé dans sa chambre… Otello est à présent certain de la culpabilité de sa femme. Il la fera périr le soir même.

La fin de l’acte met en scène l’arrivée des ambassadeurs de Venise. Otello lit les ordres du Doge qui commande son rappel à Venise et la nomination d’un nouveau gouverneur de Chypre en la personne de Michel Cassio. Incapable de se maîtriser, Otello insulte publiquement Desdemona. Le scandale éclate, le général chasse tout le monde avant de s’écrouler. Iago exulte.

L’acte IV est court et intimiste. Le coucher de Desdemona donne lieu à une scène délicate pendant laquelle la jeune femme est remplie de pressentiments funestes. Elle s’endort après avoir chanter une prière à la Vierge. Otello, mû par son désir de vengeance et de punition la tue avant de se suicider. Il apprend trop tard les machinations de Iago, enfin contraint de montrer son vrai visage.

Le premier acte nous a permis de découvrir chacun des personnages principaux. Iago est un fin calculateur. Il se montre raciste, jaloux, envieux et profondément malhonnête. Sa méchanceté est absolue et son intelligence lui permet de manœuvrer les autres. Aigri, il trouve là sa seule satisfaction.

Otello apparaît comme un grand capitaine, un héros. C’est, du moins, l’image que tous ont de lui et qu’il tient à donner de lui-même. Son entrée en scène après la tempête est exemplaire. Il s’agit certainement de l’une des épreuves les plus périlleuses pour une voix de ténor héroïque. Ces premières notes chantées à froid sont écrites dans une tessiture tendue et dans une nuance forte. Otello est un chef de guerre victorieux, il le revendique et le prouve. Lorsqu’il intervient, dans la scène 2, après la bagarre, il fait preuve d’une autorité indiscutable, et indiscutée, confirmant son charisme. Il cherche toutefois à dissiper cette image autoritaire dès qu’il se retrouve seul avec son épouse. À ce moment, il laisse libre cours à sa sensibilité d’amant, qui le submerge rapidement.

            Desdemona est une amoureuse qui semble comblée. Elle est belle, en est consciente et chante des phrases au lyrisme envoûtant. Dans leur premier duo, elle exprime toute la féminité amoureuse épanouie. Elle apparaît déterminée dans son amour pour Otello et sans calcul apparent. Contrairement à l’acte vénitien dans lequel elle avait à justifier son amour, ici, il est évident qu’elle aime profondément son époux et qu’elle lui fait totalement confiance. Elle est touchée par lui, le trouve beau, émouvant, courageux. Il l’a séduite par ses paroles, par les dangers qu’il a vécus, et la distance imposée par ses combats. Elle rappelle avec délices son rôle de consolatrice.

Tout l’opéra nécessiterait une étude très détaillée pour comprendre la construction de la pathologie d’Otello. Il convient cependant de s’attarder sur le magnifique duo d’amour qui clôt cet acte : c’est l’un des plus beaux à l’opéra. Sans forme rigide, il avance tout simplement au gré des paroles. La musique est fluide et ne se répète pas. La richesse mélodique est étonnante. L’orchestration est subtile, tour à tour intimiste avec l’entrée amoureuse du violoncelle, tonitruante avec le fracas des batailles convoqué par Otello, aux chromatismes suggestifs lors de sa défaillance, sensuelle pendant les baisers. Sur le plan tonal, les modulations sont nombreuses et savoureuses. Cette scène, géniale invention de Boito, reprend les éléments du premier acte de Shakespeare dont la célèbre phrase d’Otello : « Et tu m’aimais pour mes malheurs et je t’aimais pour ta pitié. » Reprise en écho par son épouse : « Et je t’aimais pour tes malheurs et tu m’aimais pour ma pitié. » Il s’agit du seul moment où les deux voix se fondent l’une dans l’autre, alors qu’avant et après il s’agit d’un dialogue. Ainsi se distingue-t-il de tant de duos d’amour passionnés dans lesquels il y a peu d’écoute, les deux amants se contentant souvent de chanter ensemble, à l’octave ou à la tierce. « Aimer pour » indique toute la théâtralité de ce rapport amoureux : Otello fait croire à sa belle et veut croire lui-même que leur amour est tout-puissant. Quant à Desdemona, elle est persuadée que cet amour est acquis, reposant sur le passé, vécu dans l’instant présent et béni dans le futur : « Et qu’Amour ne change pas avec les changements du temps. » Desdemona est bien exigeante. Comment s’y prendra t-elle pour que rien ne change ?  Comment continuera-t-elle à vivre selon un tel idéal ? 

Ce rôle qu’il faut jouer, tenir et garder, et qui s’appuie sur une image de héros, semble bien représenter le problème fondamental d’Otello. Lorsque, à la fin de ce duo passionné, il veut embrasser sa femme, il est pris d’un malaise. Comme si, à l’approche de ce bonheur immense et tant attendu, il avait peur de ne pouvoir tenir son rôle. C’est ce qui le conduit à exprimer sa crainte, et également son désir inconscient que la mort vienne le prendre dans l’extase.

Si Desdemona dit que le temps n’aura pas de prise sur leur amour, Otello, bien plus lucide, craint que ce bonheur ne se renouvelle pas et s’épuise. Durant tout ce premier acte, Otello a très bien assumé la perfection de son image. L’amour que son épouse lui voue représente le ciment de sa construction narcissique. Il veut être absolument irréprochable, digne de la foi de cette femme parfaite. Sa défaillance signe sa perception des enjeux inconscients.

Dès la fin de ce duo d’amour élégiaque, tout le drame est déjà annoncé – drame d’un amour impossible et intenable, sans avenir, car basé sur une situation fausse. Ce duo est musicalement si parfait, il est porteur de tant de bonheur, de partage et de légitimité, que cette perfection devient elle-même suspecte. Un couple marié, amoureux, heureux, beau, au lyrisme généreux et qui, de plus, semble maîtriser sa passion : c’est si rare à l’opéra. Mais le Maure connaît cet instant de faiblesse avant d’embrasser son épouse. Voilà une ombre dont la portée sera fatale. Elle révèle le fantasme d’Otello et de Desdemona : la mort comme seule façon d’aller plus loin sur la voie de cet amour trop parfait et idéalisé. La partition de Verdi a rendu perceptible l’évidence de ce parcours : la musique sur laquelle les deux époux échangent trois baisers reviendra identique à la fin de l’opéra après le meurtre de Desdemona et le suicide d’Otello.

Le deuxième acte de l’opéra est dominé par les sombres machinations de Iago. Sa perversité est si terrifiante qu’elle souligne toute la candeur d’Otello. Loin d’être un traître de mélodrame, il sait être séduisant quand il le veut. Les explications de Boito sont très précises sur ce point : « Iago doit avoir belle allure, il doit être jeune, franc, et donner l’impression que c’est, dans le fond, une bonne nature. Chacun voit en lui un homme d’honneur, sauf sa femme qui le connaît. S’il n’alliait le grand attrait d’un charme tout personnel à une attitude qui éveille la confiance, il ne pourrait, à force de simulation, parvenir à un tel pouvoir comme c’est le cas. » Ce maître fourbe n’est pas un « méchant » ordinaire mais certainement le traître d’opéra le plus intelligent et le plus dangereux, car il séduit. Il a la « capacité de modifier l’image qu’il donne de lui-même selon les personnes avec qui il parle ; et ce afin de mieux les duper et d’assurer sa domination ». Iago ne dévoile son vrai visage qu’à la scène 2 du deuxième acte. Ici seulement, il affiche au grand jour la part de monstruosité qui sommeille en lui, comme en tout homme, mais qu’il cultive, assume et revendique… Il se lance donc dans cet étrange credo – invention géniale de Boito –, se laissant aller à une profession de foi démoniaque. À la réception de ces vers, Verdi, qui était fasciné par le personnage de Iago au point d’avoir songé à intituler son opéra Iago, répondit à Boito : « Très puissant, très shakespearien, en tout et pour tout. »

Musicalement, Verdi rend cette scène très étonnante. Le texte est parfaitement compréhensible tant l’orchestration est subtile. La palette des nuances de la dynamique passe du pianissimo au fortissimo (f à pp pour la voix, ff à ppp pour l’orchestre) avec une virtuosité confondante ! Toutes les intentions du texte sont illustrées avec efficacité. L’orchestre conclut cette confession intime lancée sans pudeur à la face du public par un ricanement sinistre fortissimo. Le texte est fondamental pour tenter de cerner le personnage  :

Je crois en un Dieu cruel qui m’a créé semblable à lui, et que dans la colère je nomme.

De la vilenie d’un germe ou d’un atome vil je suis né.

Je suis scélérat parce que je suis homme, et je sens la fange originelle en moi.

Oui, ceci est ma profession de foi !

Je crois d’un cœur ferme, ainsi que croit la jeune veuve à l’église, que le mal que je pense et qui procède de moi, je l’accomplis par ma destinée.

Je crois que le juste est un histrion railleur et dans son visage et dans son cœur, tout en lui est menteur : larme, baiser, regard, sacrifice et honneur.

Et je crois l’homme jouet d’un sort ironique du germe du berceau au ver du tombeau.

Vient après tant de dérision la Mort.

Et puis ? La Mort est le néant.

C’est une vieille fable que le ciel.

Devant une telle perversion, on reste sans voix ! Et il est certain que les raisons de la volonté de détruire Otello dépassent les simples explications factuelles. Le grade de capitaine donné à Cassio, et dont rêvait Iago, n’est qu’un pauvre prétexte. Quelles peuvent être alors les vraies raisons d’une telle haine ?

Iago ne se trouve pas dans cette salle basse du château jouxtant le jardin par hasard. Il épie Desdemona qui est abordée par Cassio. Il attend aussi Otello. Justement, le général maure arrive et c’est à son intention que le fourbe lâche ces simples mots : « Cela m’attriste… » Otello, confiant, pose des questions très ordinaires à Iago qui, a chaque fois, se livre à de plus en plus d’insinuations concernant les relations de Desdemona et Cassio. C’est l’interprétation de la petite phrase de Iago, de ses questions perfides, et du départ de Cassio qui va servir de base au délire de jalousie d’Otello. Dans une explosion vocale, intense, Otello livre toutes les clés de ce qui deviendra son délire interprétatif. « Oui, je t’ai nettement entendu murmurer à l’instant : “ Cela m’attriste ”. Mais de quoi t’attristais-tu ? Tu nommes Cassio et alors tu plisses le front. Alors parle si tu m’aimes ! »

Les délires paranoïaques reposent sur un événement repérable et parfaitement explicable au plus grand nombre. Dans un deuxième temps, le sujet interprète cet événement et lui donne une signification qu’il n’a pas, de manière à alimenter un délire de persécution ou de jalousie. Dans le cas d’Otello, le spectateur assiste à la naissance du délire. Il faut reconnaître que les manipulations de Iago sont vraiment très bien organisées et qu’il semble avoir pensé à tout, depuis le début.

Par ailleurs, la quête de la vérité, si fondamentale pour le paranoïaque est exprimée par Otello : « Non, le vain soupçon ne sert à rien. Avant le doute l’enquête, après le doute la preuve, après la preuve (Otello a ses lois suprêmes) … » (acte II, scène 2) ; ou encore :  « Je crois Desdemona loyale et je crois qu’elle ne l’est pas. Je te crois honnête et je te crois déloyal… Je veux la preuve, je veux la certitude… » (acte II, scène 4).

Voyant bien que le général est pris dans ses filets, Iago va s’arranger pour être obligé de parler davantage. Jusqu’alors les relations entre les deux hommes étaient empreintes de respect et de déférence, mais l’attitude insinuante de Iago perturbe tant Otello, homme droit qui veut savoir la vérité, que dans sa colère il va rudoyer son enseigne. En apparence, c’est Otello, le général, qui menace et agresse son subalterne, mais en fait, c’est le dominé qui a la maîtrise de la situation. La perversion de Iago se confirme. Il utilise, avec adresse, une position masochiste pour dominer son maître.

Et c’est dans cet instant que ce démon va injecter la dernière dose de poison dans le cœur de sa victime : « Craignez seigneur la jalousie. » Or justement, sur les « bons » conseils de Iago, Otello est en train de développer un délire de jalousie. Le fourbe lui donne la marche à suivre : « Scrutez les paroles de Desdemona, un mot peut ramener la confiance, peut affermir le soupçon… La voici ; veillez… » Tous les faits et gestes, toutes les paroles de la jeune femme seront donc interprétés dans le sens du délire.

Desdemona entre en scène accompagnée par un groupe d’enfants et de femmes qui lui rendent hommage sur une musique charmante et très bien venue après tant de tensions. Otello est d’abord touché par ce tableau idyllique, mais dès qu’elle lui parle de la grâce de Cassio, il perd tout contrôle de lui-même. La jeune femme essaye en vain de soulager sa souffrance en appliquant sur son front un mouchoir. Mais Otello le jette à terre et refuse son aide. Désespérée, elle ne sait plus que faire pour apaiser son époux. Elle se voit privée de son rôle de consolatrice auquel elle tient tant. Tous ses efforts ne font qu’aggraver les choses.

La scène, commencée en duo, évolue vers un quatuor avec Iago et Emilia. Le chant angélique de Desdemona, qui demande quelle peut bien être sa faute, domine les interventions brutales des trois autres personnages. Iago et Emilia se disputent le mouchoir de Desdemona. Là encore, le caractère manipulateur et dominateur de Iago éclate, ainsi que sa méchanceté et, pour la première fois, il fait preuve de violence physique, à l’encontre de sa femme.

Très surprenante est la réaction de Desdemona qui, à aucun moment, ne proteste lorsque Otello la rudoie. Elle se réfugie dans une position d’enfant soumise qui lui évite toute remise en cause. Elle lui demande même pardon pour une faute qu’elle ignore. À sa manière, elle aussi alimente le délire de son mari : Otello est un homme parfait en qui elle a mis toute sa confiance ; s’il la rudoie, c’est qu’il a ses raisons. Cette façon de ne pas s’opposer à lui, de rester dans son ombre, est la solution que la jeune femme a choisie pour ne pas le perdre. Cette position d’enfant aggrave les choses. Otello se questionne alors sur son âge et sur sa négritude, cherchant du côté de ses complexes d’infériorité les raisons de l’infidélité de Desdemona. C’est ce qu’en psychiatrie on appelle une « rationalisation secondaire ».

Au plan psychanalytique, apparaît en revanche une faille narcissique béante. Otello, sur un simple soupçon, justifie l’infidélité de sa femme par ses propres manques. Sans le soutien de l’amour de sa parfaite épouse, il n’est plus lui-même. Il avait trouvé dans l’amour de Desdemona, femme a priori mal assortie et qui ne lui était pas destinée, un soutien spéculaire et structurel qu’il n’espérait peut-être plus. Que d’efforts le Maure a-t-il dû faire pour polir son image de héros et se faire reconnaître socialement par la sérénissime république de Venise ! Desdemona a pu représenter à la fois le ciment qui a solidifié sa construction et l’étain de son miroir narcissique. La croire infidèle entache la pureté du miroir dans lequel il s’abreuvait, tandis que le ciment garant de sa solidité s’effrite. En abandonnant tout espoir de bonheur, Otello évolue vers une position dépressive, signant sa perte d’estime de lui-même. Il pense qu’il ne mérite pas d’être aimé. Il se sent vieux et mort.

Le général finit par exiger de rester seul. Iago feint de sortir, mais laisse échapper à son intention : « N’y pensez plus. »Otello explose alors sauvagement et, certain de la culpabilité de Desdemona, lance un adieu désespéré à son bonheur passé et à sa gloire, dans un puissant allegro, un peu grandiloquent mais terriblement efficace : « À présent et pour toujours, adieu. » Il lutte de toutes ses forces, en guerrier, contre ce terrible ennemi qu’il a projeté à l’extérieur de lui.

Iago intervient, semblant vouloir calmer la fureur de son chef, mais poursuivant en fait son œuvre de manipulation. Dans ce duo, se font jour les rapports complexes existant entre les deux hommes. Ils sont faits d’agressivité et de séduction mutuelle, dans une relation de dominant/dominé mobile. La force physique est du côté d’Otello, associée à une sorte de candeur. Sa vaillance vocale et un style direct en sont l’expression musicale. Iago, lui, ruse, se laisse menacer et rudoyer, afin de mieux distiller le venin de la jalousie. Son chant est toujours sinueux et très nuancé. Otello essaye de garder un esprit critique, doute de Iago, pose même la question de son honnêteté. Le général semble se rendre compte de sa méchanceté mais, très habilement, le perfide retourne les soupçons et amène Otello à exiger de lui la preuve de la culpabilité de Desdemona. Iago s’exécute et lui livre alors la fable d’un improbable rêve de Cassio qui, dans son sommeil, aurait parlé de l’amour qu’il partage avec Desdemona et que le mariage de celle-ci avec Otello a compromis.

Otello accepte ce récit comme la preuve qu’il cherchait :« Oh ! Monstrueuse faute. » Iago poursuit en parlant du mouchoir de Desdemona qu’il vient de dérober et qu’il prétend avoir vu dans les mains de Cassio. Otello, en plein délire, perd toute retenue et, au terme d’imprécations sauvages, sa fureur atteint un paroxysme avec de véritables cris de bêtes fauves. « Du sang ! Du sang ! Du sang ! »Le délire de jalousie d’Otello évolue inexorablement vers un délire meurtrier servi par une énergie qui semble incommensurable. Il jure de venger son honneur dans le sang. La fin de l’acte est constituée par un allegro agitato, « Oui, par le ciel marmoréen je jure ! », lancé par la voix d’Otello, repris ensuite par Iago et finalement développé par les deux voix fortissimo en une sorte de duo du masculin vociférant sa haine de la femme et préparant sa mort. Les deux assassins en puissance clament ensemble d’affreuses paroles de destruction à la face de Dieu pris à témoin, sous les sonorités tonitruantes des cuivres et les coups farouches des percussions. La musique est très italienne dans ce que cela représente de grandiloquence et d’expression extériorisée. Cette fin d’acte grandiose produit un puissant effet d’horreur.

Après une telle scène entre les deux hommes une question s’impose. Qu’en est-il des relations inconscientes qui lient Otello et Iago ? La question de l’amour que se portent les deux hommes semble fondamentale pour comprendre le drame. Amour dont les effets seront différents chez chacun d’eux : l’envie et la haine chez Iago, le délire paranoïaque chez Otello. Dans la pièce de Shakespeare, il est frappant de constater que le couple Otello-Iago est très souvent seul en scène. Otello et Desdemona jamais. De même, le questionnement du Maure sur l’amour que Iago lui porte est récurrent dans l’opéra : « par l’amour que tu me portes… », « si tu m’aimes… ». Il est encore plus fréquent dans la tragédie.

            Ces deux hommes ont, du fait de la guerre, vécu des moments d’intimité dans un milieu ou les femmes sont absentes. Leurs valeurs communes, leur affection réciproque et leur reconnaissance mutuelle ont dû être grandes. Leur survie dans des combats où de nombreux compagnons ont péri, les a liés solidement. Ils fonctionnent en miroir : Otello, général maure, noir de peau, face à Iago, séducteur à l’âme noire. Tous les deux sont à la recherche de reconnaissance et d’ascension sociale.

La haine que Iago voue à Otello pourrait être le renversement sous forme de jalousie de sa quête bafouée. Les lignes de l’ascension sociale des deux hommes, jusqu’alors parallèles, se sont disjointes. Otello donne à Cassio un grade que Iago imaginait devoir lui revenir – ce qui fournit à l’enseigne un motif de ressentiment –, au moment même où lui-même épouse une femme brillante – trop brillante en comparaison de celle de Iago. Dans l’œuvre de Shakespeare, il est même dit qu’Otello a couché avec Emilia. Encore une femme qui les sépare… et une raison pour haïr, mais celle-là bien réelle.

Le dépit de Iago n’est donc pas uniquement d’ordre professionnel. Son amour pour Otello, dont la part consciente reposait sur une ascension commune, ne tient plus. D’autant que la part inconsciente ne lui est pas supportable. Le lit de la haine se creuse dans le négatif de cet amour. Elle peut donc se développer largement, du fait de la personnalité que Iago a dévoilée dans son credo. Otello, lui, ne cache pas l’affection qu’il a pour son enseigne. À plusieurs reprises, il lui a manifesté sa confiance dans la vie sociale. Il l’a toujours considéré comme un homme de grande valeur, chaque fois il a cru ses dires. Pourquoi ne lui ferait-il pas confiance dans sa vie privée ? Boito l’avait bien écrit, Iago séduit, il inspire confiance… Otello est depuis longtemps sous son charme.

L’acte III va permettre de constater l’évolution de la pathologie d’Otello, que tous entretiendront. Iago promet à Otello de lui prouver que Cassio possède le mouchoir de Desdemona. Justement, elle entre en scène et s’adresse sereinement à son époux. Ce duo débute sur un ton badin et galant avec un rien de préciosité. La belle Vénitienne parle à nouveau de Cassio, ce qui fait défaillir Otello. Immédiatement, il réclame le mouchoir qu’il lui a donné en gage d’amour. Elle ne l’a évidemment pas sur elle et en propose un autre. Otello exige qu’elle le cherche à l’instant.La violence avec laquelle il réclame ce mouchoir est si surprenante et si incompréhensible pour la jeune femme, qu’elle y voit un prétexte afin d’éviter de parler de Cassio. Elle ne cède pas ! Son insistance fournit à Otello le supplément de preuves qu’il cherchait. Dans des échanges extrêmement tendus aussi bien verbalement que musicalement, Otello force Desdemona à le regarder dans les yeux et à lui dire qui elle est. Dans ce dessein, il n’hésite pas à employer sa force. Au terme d’échanges de plus en plus violents, il la traite de courtisane et la jette à terre avec des cris de dégoût. Au moment où l’horreur et la terreur de la jeune femme, qui proteste de son innocence, sont à leur paroxysme, Otello reprend brusquement le ton de marivaudage badin du début du duo. C’est pour mieux l’insulter :

Donnez-moi encore votre main ivoirine,

Je veux faire amende honorable.

Je vous croyais (pardonnez-moi si ma pensée est scélérate)

Cette vile courtisane qu’est l’épouse d’Otello.

L’orchestre tonitruant appuie les dernières paroles du Maure et dit toute l’horreur que ressent Desdemona. Chez Shakespeare, cette scène apparaît après qu’Othello a vu le mouchoir de Desdemona dans les mains de Bianca, la maîtresse de Cassio. Cette scène, telle qu’elle se place dans l’opéra de Boito et Verdi, est bien plus intéressante psychologiquement. Otello n’est pas un cocu imaginaire de théâtre, c’est un grand paranoïaque qui interprète toujours la réalité dans le sens de son délire. Il est persuadé de la culpabilité de Desdemona et tout ce qu’il voit ou entend ne peut que le confirmer à ses yeux. Il n’a pas besoin de voir pour croire : il sait ! Ce duo, en raison de sa violence, marque la rupture irrémédiable entre les deux époux.

Pourquoi Michel Cassio revêt-il une telle importance pour Otello et Desdemona ? Que représente ce mouchoir ? Quelle signification cachée dissimule-t-il ? Pourquoi Desdemona tient-elle absolument à se mêler du retour en grâce de Cassio ? Il pourrait s’agir d’une volonté d’aveuglement, concernant Otello. Elle veut aimer un héros magnanime et généreux qui a en Cassio un ami véritable. Elle veut qu’il pardonne parce que c’est elle qui le lui demande. Elle ne conçoit tout simplement pas que son mari le lui refuse, et pour elle, et pour lui. Ce refus n’a pas de place dans sa vision de leur « Amour ». Cassio n’a pas d’importance pour elle-même. S’il compte, c’est seulement par rapport à son mari, à l’amitié que son mari a pour lui.

Pour Otello, il en va tout autrement. Desdemona le souligne finement : « Cassio est ton ami d’élection » – son ami préféré. Mais Cassio a certainement déçu Otello par son comportement, dans la bagarre avec Montano. Le général n’attendait pas cela de l’homme qu’il venait de nommer capitaine, dont l’élégance et la beauté avait dû le séduire. Il est évidemment déçu et frustré. Peut-être même sent-il qu’on pourrait lui reprocher un mauvais choix. Ainsi transparaît l’attirance d’Otello – le Maure mal accepté par Venise en raison de sa négritude et de ses origines obscures – pour le beau Cassio, Florentin distingué et charmant qui appartient de surcroît à la même caste que Desdemona, la blonde Vénitienne. Or Cassio était l’ami de confiance, celui qu’Otello, avait choisi pour les missions les plus importantes du temps où il faisait sa cour à Desdemona : c’est lui qui portait courriers et présents destinés à la conquérir. En somme, Cassio avait été le masque de séduction d’Otello.

Dans sa tentative de compréhension de la paranoïa, Sigmund Freud a utilisé les écrits du président Schreber. Cette étude a été publiée en 1901, puis traduite en français dans Cinq Psychanalyses. Freud y démontre comment les personnes qui ne sont pas encore totalement libérées du stade narcissique, comme Otello, sont exposées au danger de sexualiser leurs relations sociales. Dans les moments de régression, la libido homosexuelle ne trouve plus d’issues. Freud considère que les différentes modalités de la paranoïa, en particulier le délire de persécution et le délire de jalousie, sont des défenses contre l’homosexualité inconsciente.

La conscience en effet refuse l’expression claire de ce qui signe l’homosexualité, mais qui s’affirme dans l’inconscient en ces termes : « Moi (un homme), je l’aime lui (un homme). » La violence de ce refus va induire une dénégation, « Je ne l’aime pas, je le hais », qui sera projetée à l’extérieur, sur l’autre, en un renversement : « il me hait et me persécute » – ce qui ouvre la porte au délire de persécution. Et Freud d’ajouter : « Le persécuteur n’est jamais qu’un homme auparavant aimé. » Pour Otello, ce peut donc être Cassio ou Iago. Il en va de même, pour le délire de jalousie, à travers un semblable processus de négation et de renversement : « Ce n’est pas moi qui l’aime, c’est elle qui l’aime. » Quand Desdemona prend alors la défense de Cassio, l’énoncé freudien concernant la paranoïa est complet.

L’attrait pour Cassio, image trop parfaite, est insupportable à Otello. La jalousie est donc la lutte désespérée qu’il mène au niveau conscient contre son homosexualité inconsciente à l’origine de sa paranoïa. Iago avait bien perçu ce point, probablement au travers de sa propre jalousie. Il lui a donc été facile d’instiller son venin en Otello. Cette jalousie va, de plus, alimenter la recherche mortifère de perfection amoureuse du malheureux général. Dans la fin de son duo d’amour avec Desdemona, n’avait-il pas douté de la possibilité de renouveler la plénitude de leur union ?

Le général est perdu. Il ne sait dans quel camp se situer. Lui, qui aime les situations nettes et veut la vérité, est totalement désemparé quand le doute l’envahit. Il voudrait être conforme à l’image si séduisante de Cassio, qui a participé à la conquête de Desdemona, tout en demeurant dans la si belle complémentarité de son amour avec sa femme. Il voudrait que Cassio demeure un masque de séduction parfait et que Desdemona reste une femme idéale, sans tache. Tout cela afin que l’image qu’ils lui retournent soit narcissiquement gratifiante. Mais si ces deux-là s’aiment d’amour, la situation devient absolument intenable. Tout s’écroule.

Il reste à tenter de comprendre l’importance du mouchoir. On a pu y voir de très nombreuses significations. Dans le délire d’Otello, cet objet semble être celui qui le lie à Desdemona. Le Maure prête à ce premier gage d’amour la puissance magique d’un talisman, qui plus est transmis par sa mère. L’opposition de la mère et de la putain est un fantasme bien connu, que l’on retrouve ici : quand il constate que Desdemona a perdu le mouchoir, Otello la traite de « vile courtisane ». Le mouchoir permet également de masquer les différences qui les opposent, rendant ainsi leur amour possible. Le travail de ce mouchoir est particulièrement raffiné, digne d’être apprécié dans la bonne société. Il habille le côté rustre du guerrier. Comme un écran, il tient la femme à distance et protège Otello. Il sert aussi à masquer sa féminité refoulée, laquelle s’exprime toutefois malgré lui, en particulier par des manifestations neurovégétatives à type de malaises.

Que ce mouchoir soit en possession de Cassio lui est donc intolérable, et pour cause ! Faute de sa protection, la répulsion physique d’Otello à l’encontre de sa femme signe l’irréversibilité du processus. Persécuté par Desdemona, par l’image de Cassio, par les paroles de Iago, Otello est entièrement pris dans le vertige de la paranoïa. Son tempérament généreux et son énergie guerrière vont permettre les passages à l’acte. La violence physique et les insultes en privé sont les premiers actes agressifs. Ceux-ci vont aller crescendo tout au long de l’opéra. Après une scène intensément dramatique vient une page beaucoup plus calme. En une prière émue, soutenue par les cordes, Otello constate la fin de son amour :« On m’a pris le mirage, où joyeux j’apaise mon âme. »

Otello est dépossédé de ce qui lui offrait à la fois identification et complémentarité. À l’opposé du héros victorieux de l’acte I, il apparaît laminé et détruit. C’est un homme aux abois qui ne sait plus à quoi se raccrocher. Il a tout perdu. Le mot mirage est important. Il s’agit d’une image qui annonce un secours. Otello a perdu son image, renvoyée par Desdemona. Il ne sait plus qui il est. Sa prière est déchirante. La tonalité de la bémol mineur, rarissime, est particulièrement lugubre. Otello touche le fond du désespoir : le « désêtre ». L’« Amour » de Desdemona était donc bien structurant et spéculaire.

La scène dans laquelle Otello voit le mouchoir de Desdemona dans les mains de Cassio, montre moins l’habileté diabolique de Iago que le délire interprétatif de persécution dont le héros est la victime. Aucun doute, aucune ébauche de critique, n’apparaît dans ses propos. Le délire atteint son paroxysme quand Iago revient sur scène et pousse Otello à avouer sa folle jalousie. Les deux hommes se partagent les taches : Iago se charge de tuer Cassio, Otello d’exécuter sa femme…

La fanfare accompagnant l’entrée des Vénitiens interrompt les sinistres propos des deux hommes. Lors de la cérémonie officielle dans laquelle Otello accueille l’ambassadeur de Venise, il est tellement préoccupé par son délire qu’il en arrive à insulter publiquement Desdemona. En effet, celle-ci trouve le moyen de reparler de la disgrâce de Cassio… Desdemona est-elle inconsciente de l’état de son mari ou recherche-t-elle délibérément un rapport de force avec lui qu’elle veut aimer parfait et jusqu’au bout ? À aucun moment, elle ne se plaint d’Otello. Cela lui est tout simplement impossible : il lui faudrait renoncer à son « Amour » ! L’effet de cette scène est saisissant. Otello tient un double langage subtilement mis en musique. Discours officiel à tous, forte, et injures en aparté à sa femme. Dans un mouvement de contrainte épouvantable pour lui, Otello rend public l’ordre de la Sérénissime : son retour à Venise et son remplacement à Chypre par la dernière personne qu’il puisse accepter – Cassio ! Ainsi, son rival jouirait de son poste après avoir pris sa place dans son lit… Ne pouvant se retourner contre Cassio, il se venge sur sa femme. Un grand scandale éclate lorsqu’il jette sauvagement Desdemona à terre. Elle chante alors une magnifique phrase suppliante, reprise par un grand tutti. La magnificence de la musique offrirait une fin d’acte grandiose, digne des plus grands opéras, mais Otello l’interrompt brutalement. Il chasse tout le monde de scène et voue Desdemona, et lui-même à travers elle, aux gémonies : « Mon âme je te maudis. » Puis le général s’écroule, victime d’un malaise, murmurant confusément des bribes de phrases :

Seul je ne puis me fuir !… Du sang ! Ah !

(De plus en plus haletant)

L’ignoble pensée !… « Cela m’attriste ! »

(Convulsivement, délirant)

Les voir ensemble enlacés !… Le mouchoir !… Le mouchoir !…

Le mouchoir !… Ah ! Ah ! Ah !…

Il est à terre, inconscient, et Iago pose son pied sur sa tête en répondant aux « Vivats » de la foule par un terrible « Le voici le Lion! » Ce geste éminemment théâtral, qui renverse les positions dominant/dominé des scènes 3 et 5 de l’acte II, fascinait complètement Verdi. C’est sur cette abominable démonstration de possession, d’humiliation et de destruction d’un homme par un autre qu’il décide de terminer l’acte III, laissant le public abasourdi. Si le grand pouvoir de l’esclave naît de sa capacité à se révolter, alors Iago, pervers masochiste, jouit outrageusement de sa position de maîtrise sur son chef. Il paraît difficile d’en montrer davantage au public du XIXe siècle, aussi la musique suggère-t-elle le reste. L’acte s’achève donc dans un vacarme horrible.

            Le quatrième et dernier acte de l’opéra est entièrement intimiste. Le meurtre de Desdemona, le suicide d’Otello et l’annonce de la mort de Roderigo ne donnent lieu à aucun débordement. Le coucher de Desdemona, aidée par Emilia, démontre toute la simplicité de la jeune femme ainsi que son isolement. Déjà, Shakespeare avait voulu pour cette scène touchante que l’héroïne chante une romance. Dans l’opéra, la pureté de la jeune femme est suggérée dès le prélude de son air par l’emploi exclusif des bois. Verdi écrit ici une page absolument nouvelle, qui n’est ni un air, ni un récit, mais une sorte d’enchaînement libre de propositions de mélodies qui permettent une lisibilité totale du texte. L’impression que laisse cette chanson est d’une tristesse accablante dans sa résignation. Desdemona enchaîne une prière : un Ave Maria chanté sur une seule note qui se poursuit avec un texte libre, chanté sur une mélodie très pure. La jeune épouse s’endort sur le mot Amen. Elle a demandé à Emilia de la vêtir de sa robe nuptiale. Ce symbolique retour en arrière qu’elle a voulu est une manière d’affirmer que rien n’aura changé pour elle dans son « Amour ». Peut-être veut-elle montrer à son mari qu’elle est toujours la même…

Otello entre en scène, accompagné par la sonorité lugubre et sèche des seules contrebasses. La jeune femme s’éveille au troisième baiser de son mari. La superbe musique des trois baisers de la fin du duo du premier acte accompagne cet instant. Les échanges entre les deux époux sont brefs et très resserrés. La fidélité revendiquée de Desdemona irrite Otello : « Mon péché est l’amour », chante-elle. Lui ne peut l’entendre que comme une preuve supplémentaire de sa culpabilité. Pourtant la jeune femme a parfaitement raison ; elle dit vrai : elle a aimé son mari totalement, en toute confiance, éperdument. Sa tranquillité enfantine, son calme, le confirme au moment de mourir. Elle réclame juste un répit, un peu de temps. Elle ne manifeste pas la moindre agressivité contre Otello. Jamais. Elle ne veut pas le faire déchoir mais ne consent aucun défaut à leur « Amour ». Elle est décidée à conserver la foi qu’elle a déposée en celui qu’elle a choisi comme époux. Elle demeure confiante, trop confiante, jusque dans la mort… Desdemona meurt étouffée par Otello sur un tragique accord de septième diminué.

Emilia ne laisse pas le temps au Maure de commenter son acte. Elle vient annoncer la mort de Roderigo et la survie de Cassio. Otello écume de colère. Desdemona, dans un sursaut, arrive à murmurer quelques mots à Emilia, dans lesquels elle disculpe son époux qui, pourtant, revendique son meurtre avec rage. Étranges et incompréhensibles paroles de la jeune femme, si on en reste au sens premier :

Emilia :Qui était-ce ?
Desdemona :Personne … moi-même… 

Ces mots prouvent que Desdemona a activement, quoique inconsciemment, participé à sa propre mise à mort. Voilà qu’elle s’en rend compte et qu’elle l’assume.

Emilia et Otello ont des échanges très violents. Le Maure finit par comprendre qu’il a été trahi et manipulé par Iago qui essaye en vain de faire taire sa femme. Mais Otello ne semble pas vouloir réaliser ce qui s’est passé. Il admire la beauté de Desdemona et se suicide. Son acte apparaît comme la justification de son cheminement. Tout lui paraît logique.

L’adieu d’Otello à sa femme et à la vie est absolument bouleversant. L’opéra se termine dans une admirable économie de moyens. Le meurtrier embrasse sa femme à trois reprises et l’orchestre reprend la magnifique phrase du réveil de Desdemona, qui vient elle-même du duo du premier acte. Ainsi, toute la tragédie est placée sous le signe de cet amour impossible à vivre dans le futur et qui n’atteint la plénitude que dans la mort. Amour trop parfait, trop fragile pour résister à la l’ouragan de la jalousie.

L’impression qui se dégage des trois opéras que nous venons de parcourir est celle d’un immense gâchis. Les héros semblent soumis à une puissance destructrice épouvantable dont ils sont les victimes. L’amour est ici un germe poussant avec force qui semble promis à un bel avenir, mais cette vigueur est, en fait, démesurée : elle détruit prématurément ce qu’elle a fait naître.

Ainsi de Médée et Jason, couple mythique. Tant qu’elle aide Jason, Médée est aimée. C’est l’amour qui naît en Médée pour le chef des Argonautes, par intervention divine, qui permettra au héros de retrouver le rang qu’on lui a contesté. Cet amour est un don mais, le bénéfice touché, Jason en veut plus. Il délaisse Médée et abandonne son foyer. Mais la princesse de Colchide n’entend pas renoncer à son amour. Jalouse et rejetée, c’est toute la puissance de cet amour qu’elle transpose dans sa vengeance, qui est une tentative de se lier définitivement à Jason. Sa folie meurtrière touche classiquement sa rivale, mais le double infanticide ouvre un pan effrayant de l’inconscient humain.

Otello et Desdemona forment quant à eux un couple qui semble s’être affranchi des barrières sociales et raciales. Leur amour basé sur la complémentarité devrait être paisible, apportant à chacun la plénitude. Il paraît adulte, portant en lui une part de renoncement. Desdemona a en effet quitté sa famille et son pays. Et Otello a accepté de ne pas briller davantage, observant un palier dans son ascension. Les époux reconnaissent leur bonheur, le chantent admirablement, mais éprouvent la crainte de son avenir. Comme il est difficile d’être heureux, encore davantage de le rester ! Cet amour ne peut perdurer en raison même de son absolu. Il porte en lui, dans l’impossibilité d’accueillir sa fragilité, sa finitude. La mort, consentie par les deux époux, semble le seul chemin pour lui donner l’éternité.

Qu’il s’agisse de Jason et Médée, ou d’Otello et Desdémone, l’opéra met clairement en scène le lien étroit entre Éros et Thanatos. La jalousie pathologique s’y déploie comme un germe de mort dormant en tout amour, qui parfois se réveille, faisant preuve alors d’une terrifiante  capacité destructrice.