La Salomé de Matthias Goerne à Toulouse est enthousiasmante

CRITIQUE OPERA. Toulouse, Théâtre du Capitole les 22 et 26 mais 2026. Richard Strauss : Salomé. Opéra en un acte, livret du compositeur d’après Oscard Wilde. Mise en scène, Matthias Goerne ; Décors, Hernan Penuela ; Costumes, Christof Cremer ; Lumières, Vinicio Cheli ; Chorégraphie, Beate Vollack. Distribution : Nicole Chevalier, Salomé ; Jerôme Boutillier, Jochanaan ; Nikolai Schukoff, Hérode ; Sophie Koch, Herodias ; Fabien Hyon, Narraboth ; Floriane Hassler, un page ; Orchestre national du Capitole ; Direction musicale, Frank Beermann.

La Salomé de Matthias Goerne ébouissante à Toulouse

Voilà une production qui était très attendue dès qu’elle a été annoncée. Le résultat dépasse les espérances les plus folles. Ce spectacle total et exemplaire d’une collaboration d’équipe parfaite aura eu un succès retentissant au-delà du Capitole. Tout ce que compte de amateurs d’opéra était présent ce soir de première. Pour rien au monde je n’aurai voulu manquer cet évènement. Mathias Goerne est un chanteur exemplaire à la carrière parfaite tant en tant que chanteur d’opéra que de Liedersänger. Sa première mise en scène ce soir prouve une nouvel fois son génie. Oser Salomé comme début est sacrément audacieux et le pari est totalement réussi. Sa mise en scène est si intéressante qu’elle mériterait une longue analyse. Alors que vocalement et musicalement le spectacle est également passionnant.

Le parti pris de Matthias Goerne est d’éviter tout orientalisme de pacotille. C’est intemporel avec un grand escalier qui monte vers la salle de banquet et l’intérieur du palais. Cette sorte de cour à ciel ouvert permet de voir la lune. Jochanaan est sous terre et monte dans un ascenseur de verre dont il est prisonnier. Il a un costume tout blanc et monte dans une lumière blanche aveuglante. Le décor est habile, simple et dystopique. Comme à chaque fois Vinicio Cheli nous gratifie de lumière superbes et organiques. Elles donnent beaucoup de vie au drame inexorable. Les costumes sont chargés et luxueux, et sont également dystopiques avec beaucoup d’or pour le couple royal y compris Salomé. L’action se resserre donc, et le jeu scénique l’amplifie, est avant tout un drame familial. Salomé est bien cette enfant si mal aimée. Trop aimée comme femme par son beau-père et sans amour ou soutien de sa mère. La complicité d’Hérodias concernant le lien œdipien est manifeste. Elle ne dira rien lorsque sa fille se fera violer.

Les autres costumes sont tout aussi signifiants avec un degré de symbolisation intéressant pour les militaires, les Juifs et les Nazaréens. La grande lune qui sur la fin écrase la scène est une très belle réussite et la aussi symbole et esthétique se rejoignent. Le jeu d’acteur est puissant, très physique et très exigeant pour tous les chanteurs.

Sophie Koch et Nikolai Schukoff sont épatants en couple diabolique. Vocalement ils sont surdimensionnés pour notre plus grand plaisir. Ils sont particulièrement à l’aise scéniquement donnant une grand présence à leur personnage.

Le couple Narraboth et le page est traité avec beaucoup de finesse. Le jeu des acteurs est émouvant et la mort de Narraboth sur l’escalier est douloureuse pour le public. Fabien Hyon est un Narraboth élégant scéniquement et sa voix est splendide. Le legato qu’il met dans son chant est d’une grande délicatesse.

Floriane Hassler en page est bouleversante. Cette jeune chanteuse est elle aussi surdimensionnée dans ce petit rôle mais elle en fait quelque chose de très émouvant. Et la voix cuivrée et souple est un véritable baume dans cet univers si noir. Ce sont les deux lumières dans cet univers si morbide.  Les juifs, Nazareens et soldats sont tous parfaits beaux acteurs et chanteurs impeccables. Il est plus difficile de les distinguer. Vocalement.  Leur jeu étant avant tout collectif est parfaitement maitrisé. Et Vocalement c’est la même perfection.

On peut une nouvelle fois féliciter la direction pour cette somptueuse distribution jusque dans les plus petites phrases.  Elle a bien failli être totalement française. Marie Adeline Henry qui devait faire sa prise de rôle dans Salomé ne l’a pas réalisée. C’est donc en catastrophe que Christophe Ghristi a dû trouver deux Salomé pour les 5 représentations. La mise en scène particulièrement exigeante a dû mettre les mettre en difficultés. La cantatrice américaine Nicole Chevalier a ainsi sauvé la production. Engagée sur la période pour la Traviata outre Rhin elle a fait un miracle en chantant Salomé à Toulouse et la veille Traviata… Jamais on ne pouvait croire qu’elle a pris la production en route.

Son personnage de vierge ébranlée par son propre désir est tout simplement admirable. Elle joue l’impatience du rôle, son ardente séduction qui ne peut rien vis à vis du saint homme chaste. On sent le dépit et la colère colorer ce désir intense qui s’impose à elle. Le face à face avec Jochanaan est intense car jamais ils ne se touchent se tournant autours. La tension qui monte ainsi est terrible.

Lors de la danse des sept voiles tout exotisme est évacué et le ballet se transforme en une tournante, si habituelle dans les armées. Salomé est rudoyée sous les yeux d’Hérode et d’Hérodias. Dans la scène finale c’est le corps entier du prophète qu’elle berce et enlace. C’est très beau c’est très fort.

L’image est terrifiante et belle à la fois. Vocalement Nicole Chevalier est une torche vivante, une furie, une colombe de douceur. Elle ose des nuances piano indicibles et ses forte sont ahurissants. Le personnage est complet perdu et complètement terrifiant. Jérôme Boutillier est admirable de noblesse de port et de timbre ; c’est un véritable prophète. Le personnage est saisissant de jeunesse et de fougue. La voix est somptueuse. C’est un très grand Jochanaan.

Avec de tels artistes le drame avance inexorablement. D’autant que dans la fosse l’orchestre du Capitole exulte également. Débordant dans les avant loges la puissance dont l’orchestre est capable est incroyable. Chaque intervention soliste est impeccable. Les nuances sont diaboliques comme attendu. Les couleurs sont rutilantes. La direction de Franck Beermann est admirable en tous points. Le moindre détail est mis en valeur et le drame avance sans difficulté. Quel orchestre et quel chef ! L’entente est totale.

Il parait bien artificiel de détailler ainsi cette production tant le tout est une réussite absolue. Le moindre détail est pensé et organisé. Chacun est parfait et rien n’est laissé au hasard. Une distribution à couper le souffle, un orchestre fabuleux et un vrai metteur en scène respectueux de la partitions et en proposant une lecture personnelle et musicale. Matthias Goerne a trouvé au Capitole les conditions idéales pour ses premiers pas de mise en scène.  

Je garde pour la toute fin le ballet de Béate Vollack réalisé pour le danse des 7 voiles. C’est un andacieux tour de force, une incroyable mise en abyme de la vilolence faite aux femmes de toute éternité.. Salomé débute timidement sa danse et, très rapidement des militaires la malmène sous le regard d’ Hérode et Hérodias. La Reine s’éloigne mais le Tetrach encourage ses hommes à dépasser les bornes et nous assistons à une tournante ou un viol collectif. C’est incroyablement efficace, révoltant et signe bien que la folie de Salomé vient de cette perversion familiale qui l’entoure. Quand elle git au sol choquée et presque nue, un militaire la recouvre de sa veste. Elle l’enfile et finira la scène en habit militaire, reniant sa fatale beauté.

Bravo au grand homme, Matthias Goerne si bine entouré au Capitole, musicien et homme de théâtre tout à la fois. Le succès colossal chaque soir était bien mérité.

Bravo à tutti

Lien pour la distribution, tous sont admirables.  

Photos de Mirco Magliocca