Bruno Rigutto, les Nocturnes de Chopin dans la nuit de la Roque !

Compte-rendu concert. Quarantième Festival International de Piano. La Roque d’Anthéron. Parc du château de Florans. Auditorium, le 18 Août 2020. Frédéric Chopin (1810-1849) : Intégrale des Nocturnes. Bruno Rigutto, piano.

Bruno Rigutto chante et nous enchante avec les Nocturnes sous le ciel étoilé.

Sur le papier ce concert a tout pour faire rêver. Le lieu, magique autant le jour que la nuit, en tous cas inoubliable de nuit. Le compositeur, Frédéric Chopin qui a dédié sa vie au piano. L’œuvre en particulier : l’intégrale des Nocturnes est sensationnelle. Quand un groupe de Nocturnes peut créer une ambiance spéciale dans un récital et faire se pâmer le public dans un bis quel effet peut faire une telle intégrale ? Et surtout ce soir nous espérons avoir l’interprète idéal :  Bruno Rigutto qui vient d’oser une nouvelle intégrale des Nocturnes au disque, plus intense et à la fois plus fragile que sa première version de 1980.

Toutefois l’effet d’annonce est dangereux car l’idéal convoqué ne va pas de soi. Écouter des Nocturnes la nuit bien joués ne fait pas obligatoirement le bonheur. Car la structure d’un Nocturne tel que Field l’a plus ou moins inventée et que Chopin a fait sienne est assez répétitive. Souvent une basse plutôt dansante à la main gauche et une main droite qui chante et semble improviser. Le génie de Chopin durant toute sa vie est d’avoir accepté cette simplicité de départ pour en varier les possibilités à l’infini tant en termes de complexité rythmique, de chant éploré et de virtuosité délicate dans des moment parfois théâtraux. Lui qui aimait tant le bel canto et admirait le chant des divas.

Bruno Rigutto est tout acquis à ces Nocturnes qui l’accompagnent régulièrement. Il a un répertoire très vaste mais Chopin est associé spécialement pour moi à cet artiste. Il dit lui-même avoir voulu réenregistrer ces Nocturnes afin de montrer qu’il était devenu plus sensible. C’est cela être artiste, vivre avec les chefs d’œuvres et les interpréter différemment chaque fois, tout en maintenant un cap.

Bruno Rigutto 2 © Christophe Grémiot 2020
Bruno Rigutto © Christophe Grémiot

Ce concert a été marqué par une écoute particulièrement délicate du public. Bruno Rigutto s’est présenté avec les partitions ; en « tourneuse de pages », l’accompagnait son épouse, présence tutélaire apaisante et concentrée, aux gestes élégants et sûrs.

Cet appui sur la partition donnait une sorte de tenue, de sérieux qui a aidé à canaliser l’émotion. Ce qui a paru un peu étrange au début s’est révélé très important. La facilité apparente de ces nocturnes, la forme répétitive dont je parlais, se révèle redoutable en fait. Et justement parce que la plupart des Nocturnes sont connus par cœur par l’auditeur, il faut se méfier de cette apparente facilité. Le respect dont fait preuve Bruno Rigutto est donc visuellement clair et cela met en alerte l’oreille qui peut se délecter de toute la richesse qui se développe sous les doigts experts. Bruno Rigutto évite tous les effets extérieurs qui peuvent polluer ces pages. Il les tient dans une main de fer mais sait les rendre souples avec un velours de sonorité d’une profondeur rare. Le chant se déploie avec élégance et émotion contenue, comme à fleur de doigts. Chaque nocturne est magnifié et apporte sa particularité à cet ensemble considérable.

En somme le cap gardé est celui du respect et du bel canto. Deux des racines de Bruno Rigutto aux origines italiennes en ce qui concerne le rapport au chant et qui a été le seul élève de Samson François en ce qui concerne la hauteur de vue et le respect de la musique. Je rajouterai une manière de rendre limpide la richesse de la partition en tant que compositeur lui-même.

Bruno Rigutto 11 © Christophe Grémiot 2020
Bruno Rigutto © Christophe Grémiot

Le public a été très heureux et l’a manifesté par des applaudissements nourris ; avec gourmandise Bruno Rigutto a offert une délicieuse valse de Schubert et une mélodie Napolitaine de sa composition, joyeuse et dansante à souhait mettant bien en valeur le piano, pour un grand moment de joie partagée.

Ces éléments permettent de comprendre pourquoi ce concert a été marqué du sceau de l’exceptionnel. La magie espérée a été présente. J’ai participé à un grand moment de partage de confiance et de foi en la beauté du monde, en ces temps si incertains qui limitent les plaisirs du partage mais ne les annihilent pas, c’est vital, absolument vital !!!!

Merci au Festival, merci à Chopin et merci à Bruno Rigutto.

Hubert Stoecklin

la sincérité du jeu d’Adam Laloum subjugue le public de La Roque

Compte-rendu concert. Quarantième Festival International de Piano. La Roque d’Anthéron. Parc du château de Florans. Auditorium, le 18 Août 2020.  Frantz Schubert (1797-1828) : Sonates pour piano D.0959 ; Johannes Brahms (1833-1897) : Sonate n°3 en fa mineur op.5. Adam Laloum, piano.

Adam Laloum clôt avec de belles émotions

le Quarantième Festival de Piano

de La Roque d’Anthéron.

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Adam Laloum, photo de Christophe GREMIOT

Ce Quarantième Festival International de Piano de La Roque d’Anthéron restera dans les mémoires comme celui du courage, de la détermination et de l’émotion. La crainte qu’il n’ait pas lieu a été levée, le plaisir d’écouter de la musique vivante côté public a mis les larmes aux yeux de plus d’un, mais également les artistes étaient émus de retrouver la scène, le rapport avec le public et entre eux, nous l’avons déjà décrit. Comme ce confinement aura été cruel pour tous mais très particulièrement pour les artistes isolés et bâillonnés et encore dans une grande incertitude.

Adam Laloum, frêle silhouette, dégage une sensation de grâce et de mélancolie discrète. Il débute son récital par la sublime sonate D.959 de Schubert. Nous l’avons entendue sous ses doigts à deux reprises à Piano Jacobin l’an dernier et au Théâtre des Champs Élysées en février 2020, un de nos derniers concerts mémorables avant l’abominable confinement.

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Adam Laloum, photo de Christophe GREMIOT

Retrouver Adam Laloum avec cette sonate qu’il interprète avec une telle évidence rajoutait une émotion particulière, celle de la mémoire de l’avant, du temps de l’insouciance. Je ne peux que confirmer mon admiration pour cet interprète si proche de Schubert qu’il semble invité à ses côtés quand il joue sa musique. Cette âme si tendre qui dans le malheur et la conscience de sa mort proche donnait tant de belles partitions. Cette sonate D.959 date de moins d’un an avant la mort de Schubert. Elle est pleine d’un bonheur surhumain et pourtant la tristesse est tapie dans l’ombre. Ainsi Adam Laloum sait-il doser parfaitement ces jeux de lumières, cette irisation des couleurs et ces contrastes étonnants. Il sait mettre en valeur tous les niveaux de la partition, et déplier les divers niveaux de sens : la joie sait ce qu’elle doit à la douleur et dans la peine la conscience du bonheur possible est tapie. La main gauche est ferme et ronde, jamais dure, les aigus tintent et sont joie pure. Le deuxième mouvement qui pour moi est irremplaçable est un vrai moment halluciné. L’émotion provoquée par le balancement du rythme de barcarolle triste avance tranquillement. C’est le souvenir d’un bonheur pas si ancien et qui pourrait revenir. La partie centrale orageuse est terrifiante et fantasque sous les doigts d’Adam Laloum dans un élan passionné inégalable. Le Scherzo passe vite, lumineux mais subtilement assombri. Quant au rondo final il ne cesse de nous inviter dans un mouvement joyeux qui va vers ce bonheur tant attendu et qui bien évidement s’échappe pour mieux réapparaitre. Une si belle interprétation nous voudrions l’entendre toujours et que cet instant ne s’arrête pas, aussi est-ce un délice que cette fin qui ne se termine pas… pour s’excuser pianissimo, avant de conclure fortissimo….

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Adam Laloum, photo de Christophe GREMIOT

Puis nouvelle œuvre à son répertoire, Adam Laloum se lance dans la troisième sonate de Brahms. La fougue et la passion de cette interprétation sont incroyables. C’est une sonorité large, profonde et ronde qui sort des doigts magiques d’Adam Laloum. Nous savions sa compréhension de Brahms dès son plus jeune âge et sa passion pour ses concertos de piano, enregistrés récemment.  Son premier CD, le récital Brahms, a été très bien accueilli et en concerts ce compositeur est régulièrement présent à ses programmes. Mais cette autorité, cet engagement passionné, cette puissance expressive si généreusement offerte, nous ne la connaissions pas. L’interprète a pris de l’assurance et arrive à donner une dimension symphonique large et ronde dans plusieurs moments incroyablement passionnés. La main gauche tout particulièrement a pris du poids et sait être un soutien tellurique incroyablement sûr. Le discours est particulièrement limpide, les plans se déploient avec évidence, la riche harmonie irradie de puissance expressive.

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Adam Laloum, photo de Christophe GREMIOT

Le public est subjugué et retient son souffle. Adam Laloum a gravi un niveau dans la sûreté et la puissance, cette sonate semble tout à fait proportionnée à ses moyens actuels. La tendresse du deuxième mouvement est traversée de phrasés incroyablement creusés et de nuances poussées à l’extrême de la douceur comme de la force. Et toujours dans un legato d’une beauté rare. Le final est également d’un très beau lyrisme exprimant une ascension jubilatoire. Le public émerveillé a fait quasiment une standing-ovation au jeune homme. Quel contraste entre sa silhouette et sa puissance expressive !

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Adam Laloum, photo de Christophe GREMIOT

Ce dernier rendez-vous restera dans les mémoires comme un des plus émouvants. Adam Laloum offre quatre bis au public de La Roque, tous les quatre offerts avec naturel et bienveillance. Comme si Adam Laloum prenait plaisir à s’attarder en ce lieu magique, sous la frondaison sombre des platanes dans la belle nuit étoilée de Provence. C’est ainsi qu’il reste fidèle à Brahms trois Intermezzi extraits des op.116, 117 et 118 et à Schubert avec l’andante de la sonate D.664.

Rien que de la musique apaisante et incroyablement belle !  Il s’agit là d’un choix d’artiste sensible en non de pianiste voulant briller. En mettant ainsi l’émotion à un si haut niveau pour la terminer, « cette édition si particulière » a une fin tout à fait admirable. Elle restera dans les mémoires comme précieuse entre toutes parmi tous ces beaux moments volés à la peur et à la folie qu’elle engendre dans le monde. Quelle belle édition 2020 du Festival International de la Roque d’Anthéron !!!

Hubert Stoecklin

Charmes de l’ espace Florans

Compte rendu concert. Quarantième Festival International de Piano. La Roque d’Anthéron. Parc du château de Florans, le 8 Aout 2020. Intégrale des 32 sonates de Ludwig Van BEETHOVEN (1770-1827). Nour Ayadi ; Claire Désert ; Kojiro Okada ; Jean-Efflam Bavouzet ; François-Frédéric Guy.

Quatrième concert : Espace Florans, 17 h.

Sonates 23 ;24 ; 25 ; 26 ;27 ; 28.  Les grandes sonates titrées

A nouveau le public retrouve les charmes de l’Espace Florans avec cette vue si belle sur l’allée de platanes faisant comme une nef. La toute jeune pianiste marocaine de 21ans  se lance dans une très belle interprétation de la sonate « Appassionata ». Le jeu est élégant, la virtuosité assumée et le sentiment d‘urgence du premier mouvement tout à fait intéressant. La tension retombe dans l’apaisement de l’andante et le chant se déploie avec liberté. Le final avec ses salves est énergique à souhait dans une belle maitrise du tempo. Cette jeune pianiste a des choses à dire et sait trouver facilement le contact avec le public.

Nour Ayadi 1 © Christophe Grémiot 2020
Nour Ayadi , photo de C. GREMIOT

Claire Désert va nous transporter dans les univers très différents de deux sonates que nous pourrions évoquer comme plus sentimentales. « A Thérèse » et surtout « Les adieux ». Sonates respectivement numérotées 24 et 26.  Le jeu délicat de Claire Désert est un régal de poésie en musique. La technique est toujours mise au service de l’expression et le voyage dans les humeurs variées beethoveniennes est très prenant. Claire Désert sait dire sa vision de ces sonates si connues et avec sa personnalité sensible sait tenir son public en haleine.

Claire Désert 1 © Christophe Grémiot 2020
Claire Désert, photo de C.GREMIOT

La sonate 25 revient au jeune Kojiro Okada qui l’aborde avec élégance et souplesse. Le « presto alla tedesca » avance avec facilité de manière mozartienne toute en délicatesse et les nuances sont très bien réalisées. La touche de mélancolie de l’andante est très agréablement nuancée par Kojiro Okada. Il sait mettre la technique nécessaire dans le final sans en faire trop, gardant toujours une suprême élégance. C’est bien ce qui caractérise le jeu de ce jeune homme, l’élégance et la mesure.

Kojiro Okada 2 © Christophe Grémiot 2020
Kojiro Okada, photo de C. GREMIOT

La sonate 27 porte les titres des mouvements en allemand et pourrait bien parler d’une histoire d’amour dont la fin ne serait pas malheureuse. François-Frédéric Guy sait nous y entrainer avec un sens aigu de la rhétorique et une noblesse de ton, une musicalité toujours émouvante. La beauté du son, sa profondeur font de ces belles mélodies un vrai bonheur. La toute fin pianissimo et s’évaporant est d’une délicatesse exquise.

La sonate 28 malgré des indications de « ma non troppo », qui reviennent deux fois, deviennent une scène de théâtre pleine d’excès sous les doigts de Jean-Efflam Bavouzet. Est-ce cette pondération, cette élégance et cette noblesse des interprètes précédents qui nous ayant charmé nous gâche les effets de Jean-Efflam Bavouzet ou est-ce vraiment ce jeu extraverti, pourtant efficace, qui ne nous plait pas ?

Jean Efflam Bavouzet 6 © Christophe Grémiot
Jean Efflam Bavouzet, photo de C.GREMIOT

Le cadre noble et émouvant de la cathédrale de platanes est peut-être pour quelque chose dans ce inadéquation ressentie à l’écoute du jeu de Jean-Efflam Bavouzet.  Car le charme de ce coin de parc est très prenant comme un lieu de musique quasi improvisé, propices aux confidences plus qu’aux effusions bruyantes.

Hubert Stoecklin

La Roque : Intégrale Beethoven suite…

Compte rendu concert. Quarantième Festival International de Piano. La Roque d’Anthéron. Parc du château de Florans, le 8 Août 2020.

Intégrale des 32 sonates de Ludwig Van BEETHOVEN (1770-1827).

Claire Désert ; Jean-Efflam Bavouzet ; François-Frédéric Guy ; Nicholas Angelich.

Quatrième concert : Auditorium du Parc 10 h.

Sonates 17 ;18 ;19 ; 20 ; 21 ; 22 : des chefs d’œuvres naissent.

A nouveau au matin l’Auditorium s’ensoleille petit à petit. Le public tient bon devant le risque d‘insolation. Mais cette intégrale est si passionnante, c’est si extraordinaire de pouvoir suivre l’évolution de Beethoven, les pianistes sont si investis que la passion fait tenir la plus grande partie du public même en plein soleil. Beethoven virtuose d’abord, expérimentant les possibilités du pianiste. Puis déplaçant les formes, en inventant de nouvelles, essayant là une fin tonitruante, ici une autre à la pointe des doigts, cherchant des résolutions harmoniques nouvelles, attendues, retardées, déplacées, s’appuyant sur des danses, nobles ou parfois populaires. De deux à cinq mouvements. Il y a tant et tant de choses dans ces sonates au fur et à mesure de l’évolution de son génie ! Au lieu de penser qu’il y a des petites sonates et des grandes nous avons compris hier que chacune est importante, aucune n’est négligeable.

A présent Claire Désert nous propose sa version de la dix-septième sonate, la sonate « La Tempête ». Débutant délicatement comme à son accoutumée, c’est toute en sensibilité que la musicienne va aborder cette tempête qui sera toute intérieure. Pas de rugissements terribles, rien n’est au premier degré tout est plus subtilement suggéré. Souvent le premier mouvement éclipse les suivants. Il n’en est rien avec Claire Désert, elle nous fait comprendre toute la sonate comme une construction parfaite avec la perception de l’âme au travail avec ses multiples sentiments contradictoires. Les nuances sont subtilement construites sur des pianissimi impalpables. Dans les emportements pianistiques elle sait garder une mesure humaine très émouvante.

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Claire Désert Photo Christophe GREMIOT

Tout est à l’opposé avec Jean-Efflam Bavouzet. Son jeu extraverti attendu lui fait jouer fort, vite et cette dix-huitième sonate a tout d’une chasse à courre royale. On cherchera en vain le gracioso dans le menuet. Par contre le fuoco du presto brûle comme le soleil qui darde, ce final passe en force avec effets de manche et de mèche.

François-Frédéric Guy enchaîne sobrement les deux sonates dix-neuf et vingt chacune en deux mouvements. Le jeu du musicien est élégant et porteur d’une belle capacité de réthorique dans ces deux sonates assez ingrates.

Nicholas Angelich en remplacement d’Emmanuel Strosser qui avait joué la veille au soir nous régale d’une Waldstein d’anthologie. Cette sonate vingt-et-une est magistralement construite et Nicholas Angelich à sa manière la dissèque pour nous la rendre limpide. La beauté du son, la richesse des harmoniques, la subtilité des nuances et une capacité à mobiliser notre imagination sont un pur bonheur. La musique irradie des doigts agiles de Nicholas Angelich, comme en état de grâce. Nous vivons avec lui un très grand moment.

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N.Angelich, photo de C. Gremiot

La pauvre vingt-deuxième sonate semble superfétatoire sous les doigts guerriers de Jean-Efflam Bavouzet après ce grand moment de La Waldstein. C’est le seul moment où le découpage des concerts est discutable.

Le public est heureux mais reste sous l’impression profonde faite par la Waldstein.

Hubert Stoecklin

La nuit magique à La Roque

Compte rendu concert. Quarantième Festival International de Piano. La Roque d’Anthéron. Parc du château de Florans, le 7 Août 2020.

Intégrale des 32 sonates de Ludwig Van BEETHOVEN (1770-1827).

Nicholas Angelich ; Emmanuel Strosser ; Jean-Efflam  Bavouzet.; Yiheng Wang.

Troisième concert Auditorium du Parc 21 h. Sonates 12 ; 13 ; 14 ; 15 ; 16.

L’expérimentation de la forme et du fond.

Le soir la magie de La Roque opère en plein. L’air est doux, les cigales se font plus discrètes, la nuit tombe délicieusement sous les larges frondaisons.

Nicholas Angelich, de sa démarche si particulière entre en scène et calmement, posément se lance dans la douzième sonate qui débute avec un andante et variations. Il semble se délecter de les déplier tour à tour, sans se presser comme s’il expérimentait lui même le procédé. C’est ainsi que devient pour moi l’évidence de cette écoute chronologique des sonates. Beethoven expérimente la forme et s‘autorise des essais très variés. Ainsi de ces variations, mais également la marche funèbre du troisième mouvement. Sonate expérimentale qui semble faire les délices de Nicholas Angelich.

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Nicholas Angelich : photo de Christophe GREMIOT

L’arrivée de Jean-Efflam Bavouzet est bien différente. Le fringant pianiste semble décidé à nous convaincre de sa fougue et se lance dans une interprétation fulgurante de la treizième sonate. C’est spectaculaire, très rapide ou très lent, très fort ou très doux. Il peut tout faire mais c’est la manière qui devient prévisible. Tout sert à démontrer sa virtuosité. Ce jeu brillant plait à une partie du public.

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Jean-Efflam  Bavouzet : Photo de Christophe GREMIOT

L’arrivée du pianiste chinois Yiheng Wang est remarquable. Souple et lourd comme un sumo il prend tout son temps pour saluer et s’installer au piano. Très concentré il débute la fameuse sonate « Au clair de lune » que bien des amateurs peuvent jouer. Le legato est bien conduit, le son est rond, les nuances bien dosées. Tout est bien réalisé. L’allegretto avance avec facilité, le jeu est fluide. Et le final, qu’aucun amateur ne peut jouer, fuse sous ses doigts agiles. Le jeu de ce jeune homme de 24 ans est spectaculaire. L’ expression de  sentiments et l’évocation lunaire, c’est autre chose.

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Yiheng Wang : Photo de Christophe GREMIOT

Emmanuel Strosser n’a pas de mal à nous convaincre qu’il est le plus merveilleux ce soir. Avec la quinzième sonate dite « la pastorale » puis la seizième appelée « la boîteuse » en France, il brosse un portrait complet du génie pianistique de Beethoven. Sérieux et profond puis d’un humour inhabituel mais savoureux. Le jeu est apollinien, il semble faire ce qu’il veut de son instrument, le son est puissant sans dureté. Les couleurs sont variées et toutes superbes. Son jeu est d’une grande évidence. La soirée se termine sur ce délicieux sentiment d’écouter la plus belle interprétation qui soit, dans un lieu idéal.

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Emmanuel STROSSER : Photo de Christophe GREMIOT

Nous sommes en une journée et trois concerts au mitan du marathon.

Hubert Stoecklin

Intégrale Beethoven La Roque deuxième journée

Compte rendu concert. Quarantième Festival International de Piano. La Roque d’ Anthéron. Parc du château de Florans, le 7 Août 2020.Intégrale des 32 sonates de Ludwig Van BEETHOVEN (1770-1827).Deuxième concert. Parc du Château, Espace Florans 17 h .Sonates 6 ; 7 ; 8 ; 9 ; 10 ; 11. La virtuosité se complexifie.Claire Désert. Emmanuel Strosser. François-Frédéric Guy. Manuel Viellard. Jean-Efflam  Bavouzet.Pour se prémunir de la chaleur, le concert de 17 h se déroule au fond du parc dans un espace où le soleil ne darde jamais. Une scène est comme improvisée face à une superbe allée de platanes. Il est difficile de voir le pianiste car il n’y a pas de gradins, une petite sonorisation discrète aide l’oreille pour les spectateurs du fond du parc. L’air est doux, la lumière superbe. Claire Désert avec discrétion et pudeur s’engage dans la sixième sonate, œuvre pas vraiment géniale mais explorant une forme en trois mouvements au lieu de quatre. Les phrasés sont souples, l’élégance est de mise avec cette interprète sensible.Puis Emmanuel Strosser dans la septième sonate nous séduit par un équilibre sonore parfait. Le legato dans le largo est somptueux. La virtuosité du rondo final exulte.C’est François Frédéric Guy qui se lance dans la sonate faisant partie des plus célèbres, la huitième, nommée « Pathétique ».  Et les trois mouvements se déroulent avec beaucoup d’émotion. François-Frédéric Guy vient de graver une intégrale des sonates de Beethoven remarquable et a fait une tournée de concert avec l’intégrale de ces sonates. Il a un sens du discours beethovénien qui semble évident, il donne à cette sonate la dimension exacte, celle du génie mais qui a encore de la marge. Ainsi il est capable de nuances bien organisées, le tempo est mesuré, les couleurs superbes. Il phrase avec générosité, respire et donne à comprendre toute la structure. C’est un piano limpide, franc, généreux et simple.Emmanuel Strosser revient pour la neuvième sonate dans une interprétation équilibrée, sans surprise, confortable. Le temps s’écoule avec facilité en si bonne compagnie.François Frédéric Guy revient pour la dixième sonate, avec sérénité et calme, il pondère une interprétation somptueuse.Terminer le concert revient au jeune Manuel Vieillard avec la onzième sonate. Il joue avec une très belle fluidité et son piano chante. Le bel canto est aussi présent dans le piano de Beethoven ! Ce jeune homme nous le rappelle avec art. Il équilibre parfaitement son interprétation entre virtuosité et sentiment. Il n’est pas évident pour un jeune pianiste de faire sa place si bellement après les trois « grands » de l’après-midi. Il convainc le public qui l’applaudit chaleureusement. Manuel Vieillard est un artiste à suivre assurément !Hubert Stoecklin

Claire Désert 3 © Christophe Grémiot 2020

Claire Désert © Christophe Grémiot 2020

Journe Beethoven P2 C Christophe GREMIOT 07082020 8 F.F. Guy, photo de Christophe GREMIOT

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E. Strosser, photo de Christophe GREMIOT

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Manuel Vieillard, Photo de Christophe GREMIOT

Les 40 ans du festival de la Roque d’ Anthéron

Compte rendu concert. Quarantième Festival International de Piano. La Roque d’Anthéron. Parc du château de Florans, le 7 Août 2020.

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Intégrale des 32 sonates de L. V. BEETHOVEN (1770-1827).

Premier concert Auditorium du Parc 10 h. Sonates 1 ; 2 ; 3 ; 4 ; 5. Kojiro Okada. Nicholas Angelich. Jean-Efflam  Bavouzet. Claire Désert.

Le virtuose compose : les cinq premières sonates.

Le jeune pianiste Kojiro Okada né à Bordeaux ouvre donc ce marathon qui va nous permettre d’écouter sur deux jours en 6 concerts les 32 sonates de Beethoven. Ce qui est particulier dans cette intégrale c’est que chaque sonate est interprétée par un pianiste différent. Bien des « grands spécialistes » de Beethoven sont présents et ils vont jouer plusieurs sonates. Chaque « grand » a proposé un jeune pianiste de sa connaissance, un de ses élèves, pour participer à ce challenge. Je crois qu’il y a 20 ans le même challenge avait été proposé ici avec en plus Franck Braley. Et le « jeunes » se seraient  partagé les sonates de ce pianiste absent.

Notre écoute sera donc passionnante. Découvrir le mouvement dans lequel Beethoven, tout au long de sa vie, a composé pour l’instrument en construction passant du clavicorde, pour aller vers le piano-forte et le début du piano actuel. Il est peu de dire que Beethoven dans ses sonates a anticipé les possibilités de cet instrument roi. Nous allons pouvoir aussi comparer les choix interprétatifs, le son propre à chaque pianiste. Car l’instrument est le même et a été choisi pour tous. Un match à égalité en somme. Même acoustique, même instrument, à armes égales pour des interprétations très contrastées. Il fallait donc du cran à ce jeune homme pour se lancer dans l’ouverture de ce marathon avec la sonate numéro un qui n’est pas la plus facile pour faire état de ses talents. Le jeune pianiste de 21 ans s’en sort admirablement ; il a bien des qualités pianistiques et il est passionnant de se dire que ce jeune homme nous donne envie de l’entendre et dans d’autres programmes et dans d’autres sonates de Beethoven. Il a un toucher franc, une grande lisibilité au niveau de la structure et un très bel équilibrage du son, une belle rondeur et de belles nuances. Il sait admirablement développer les phrasés et nuancer son propos afin de nous faire découvrir les beautés de cette première sonate de Beethoven.

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K. Okado © C. GREMIOT

Pour la sonate numéro deux c’est le grand Nicholas Angelich qui est venu nous régaler car dans un équilibre parfait des dons du ciel il peut à la fois être d’une grande délicatesse et d’une grande puissance sans jamais utiliser ce que je nommerai ailleurs de la force. C’est cela la puissance interprétative : avoir la capacité à nous émouvoir par des moments de grande délicatesse des doigts qui provoque un véritable perlé de notes, ou une force de démiurge qui peut nous impressionner. Mais toujours avec une grande souplesse et une science des équilibres, des phrasés développés largement et une conscience de la structure de la sonate entière comme de chaque mouvement. Nicholas Angelich ou l’équilibre parfait des dons du piano. Nous avons déjà eu deux sonates ce jour la deux et la cinq et aurons d’autres fois l’occasion de commenter le jeu de ce géant de délicatesse.

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N. Angelich © C. GREMIOT

Le troisième pianiste ce matin est Jean-Efflam Bavouzet. Il nous a ouvert un autre monde, a présenté un autre visage de Beethoven. Il a un jeu puissamment théâtral fait de contrastes marqués, parfois abrupts en termes de nuance et même de phrasé. Le son est magnifique, les nuances extrêmes. C’est du grand et beau piano mais cela convient-il à la troisième sonate ? Voilà un parti pris authentique et réalisé avec des moyens conséquents. Jean-Efflam Bavouzet va certainement nous révéler d’autres aspects dans les sonates plus tardives.

Claire Désert est à l’opposé toute de délicatesse et de subtilité. Son jeu est intériorisé, habité. Elle respecte la partition, en révèle bien des beautés sans vouloir la pousser vers ce que donneront les inventions de Beethoven plus tard dans les prochaines sonates. La fragilité assumée est un atout. La quête et le sens de la rhétorique installent un beau dialogue avec l’auditeur qui se laisse entraîner dans cette poésie musicale. C’est avec plaisir que nous écouterons d’autres sonates par Claire Désert. Pour ce premier concert dans l’auditorium petit à petit dardé de soleil, les conditions « extrêmes » pour le public sont un peu particulières. Mais il est passionnant d’écouter ces premières sonates souvent dédaignées. Elles sont d’un Beethoven qui développe une virtuosité importante dès la deuxième sonate. Il était à l’époque lui-même un virtuose admiré, explorant les possibilités digitales de l’interprète et sonores de l’instrument.

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C. Désert © C. GREMIOT

Hubert Stoecklin

Pour le détail des sonates je propose de lire sur le site du festival pour les indications exactes. Je garderai le numéro tout simplement, pour la lisibilité du texte.

A Salon des musiciens au sommet

XXVIII iéme édition du Festival de SALON DE PROVENCE. Lundi 3 Août 2020. Salon de Provence, Château de l’EMPERI. Wolfgang Amadeus MOZART (1756-1791) : Sonate pour deux pianos en ré majeur KV 448/375a ; Frantz SCHUBERT (1797-1828) : Fantaisie pour quatre mains en fa mineur ; Bohuslav MARTINU (1890-1959) : Quatuor H.139 ; Ralph Vaughan WILLIAMS ( 1872-1958) : Quintette fantaisie ; Nino Rota (1911-1979) : Piccola Offerta Musicale ; Albert GUINOVART (né en 1962) : Les Aventures de monsieur Jules Vernes ; Natalia Lomeiko et Daishin Kashimoto, violon ; Joachim Riquelme Garcia et Yuri Zhislin, alto ; Claudio Bohorquez et Aurélien Pascal, violoncelle ; Emmanuel Pahud, flûte ; Paul Meyer, clarinette ; François Meyer, hautbois ; Gilbert Audin, basson ; Benoit de Barsony, cor ; Emmanuel Curt, caisse claire ; Éric Lesage, Marie-Josèphe Jude et Albert Guinovart, piano.

Hommage à Maria Curcio

Les grands artistes ne cachent pas ce qu’ils doivent à de grands maitres. Leur rendre hommage est un acte à la fois de fierté et de modestie. Avoir été accompagné par Maria Curcio n’est pas donné à tout le monde et rester humble par rapport à cette grande musicienne permet à son tour de donner à la génération suivante quelque chose de cet héritage. Ce quelque chose d’unique serait la détermination et de ne rien lâcher sur la recherche de beauté. Ce sont peut-être les qualités premières qu’elle a transmises. Son maitre à elle dès l’enfance a été l’immense Arthur Schnabel et parmi ses élèves Radu Lupu est le plus inclassable génie. Nos trois pianistes de ce soir ont également été ses élèves et savent ce qu’ils lui doivent en organisant ce très bel hommage.

Nous avons donc pu nous délecter de duos de piano sublimes pour débuter ce programme.

Marie-Josèphe Jude et Éric Lesage dans la somptueuse sonate pour deux pianos de Mozart ont phrasé admirablement, dans une délicatesse de toucher ravissante. La douceur de Marie-Josèphe Jude a été contagieuse et le jeu des deux pianistes c’est complètement harmonisé.

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Puis Éric Lesage et Albert Guinovart à quatre mains se sont lancés dans la Fantaisie en fa mineur de Schubert. Rien que ces deux œuvres ouvrent les portes de la félicité. D’ailleurs le CD qui reprend ce Mozart à deux pianos et ce Schubert à quatre mains avec Radu Lupu et Murray Perahia est un de mes disques de chevet. Toute interprétation met en lumière un aspect de cette sublime fantaisie. Éric Lesage et Albert Guinovart ont choisi la douceur et l’élégance. Plus de caractère me convainc d’avantage, mais les deux pianistes ont su préserver à chaque moment une beauté de son et une délicatesse des plus rares.

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Le quatuor de Martinu qui rassemble clarinette, violoncelle, cor et caisse claire change complètement l’ambiance. Ce ne sont pas seulement les siècles mais tout une vision qui sépare ces mondes musicaux. La beauté des pianos reste dans nos oreilles quand la caisse claire fait un effet à la fois vaguement inquiétant et grotesque. Rapidement la virtuosité impressionne ainsi que la charge émotionnelle violente que dégage cette partition. Même l’andante est porteur de peur sans apporter de vrai répit. Le final devient presque féroce. Les musiciens très engagés ont offert une interprétation saisissante. Le fort mistral, qui ce soir ne décolérait pas, a ajouté comme de l’inquiétude à cette musique si particulière.

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Le Quintette fantaisie de Ralph Vaughan Williams avec deux altos est une page pleine de profondeur parfois douloureuse. L’alto avec sa voix chaude le débute et aura encore de beaux moments mais c’est le premier violon qui plane haut et atteint au sublime. Il faut reconnaitre bien des qualités rares à la violoniste russe.  Natalia Lomeiko a un son très élégant, d’une grande beauté. Les aigus dans un pianissimo riche et chaud sont particulièrement émouvants. Et son tempérament de feu donne beaucoup d’énergie autours d’elle. Cette fantaisie est habilement construite et la variété des ambiances, la répartition des instruments, le choix de faire taire le violoncelle puis de lui donner des phrases en solo, cet ensemble subtilement agencé, créée une œuvre qui passe sans notion de temps. Nous avons été emportés dans un voyage sans repères. Un beau moment suspendu.

La délicate Piccola  Offerta Musicale de Nino Rota en forme d’hommage à son professeur nous permet de retrouver la flûte magique d’Emmanuel Pahud et son extraordinaire partage avec ses camarades souffleurs. L’esprit est partout, dans chaque note, chaque respiration. Un véritable délice, une sorte de bonbon délicatement acidulé.

Pour finir le concert le pianiste-compositeur catalan Albert Guinovart revient et avec un ensemble de vents et tous interprètent trois extraits de sa composition « Les Aventures de Monsieur Jules vernes ». Cette orchestration pour le Festival met en valeur chacun mais le piano se taille la part du lion. Cette musique est vive, facile, évocatrice elle plait beaucoup au public qui pour la première fois cette année demande et obtient un bis. Ça y est le public ose redevenir exubérant. Il a fallu toutes ces magnifiques énergies musicales, toute cette générosité des instrumentistes pour retrouver l’exubérance de la joie de la musique partagée. Longue vie au festival de salon !

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Hubert Stoecklin

Quelle belle énergie à salon

XXVIII iéme édition du Festival de SALON DE PROVENCE. Dimanche 2 Août 2020. Salon de Provence, Château de l ‘EMPERI.  Nino Rota (1911-1979) : Trio pour clarinette, violoncelle et piano ; Leo SMIT (1900-1943) : Sextuor ; Witold LUTOSLAWSKI (1913-1994) : Variations sur un thème de Paganini pour deux pianos ; Karol BEFFA né en 1973 : Double REED Loop, création ; Camille SAINT SAENS (1835-1921) : Le Carnaval des Animaux, Grande fresque zoologique, texte de Francis Blanche. Natacha Reignier, récitante ;   Daishin Kashimoto, Maja Avramovic, violon ; Emmanuel Pahud, flûte ; Paul Meyer, clarinette ; François Meyer, hautbois ; Gilbert Audin, basson ; Benoit de Barsony, cor ; Claudio Bohorquez et Aurélien Pascal, violoncelle ; Olivier Thiery, contrebasse ; Emmanuel Curt, xylophone ; Éric Lesage, Lucille Chang et Alessio Bax, piano ;

L’ Humour en musique dans tous ses états

Le concert de dimanche soir a été coloré par l’humour de bout en bout. Dès le début du trio de Nino Rota son style si impertinent et très aimé par Fellini a fait merveille. C’est surtout Paul Meyer à la Clarinette qui a porté la partition tant dans les moments joyeux que dans la mélancolie inattendue de l’andante. Couleurs variées, nuances généreuses et phrasés éblouissants de verve ou de profondeur, Paul Meyer a été particulièrement inspiré soutenu par des partenaires plus prudents.

Le Sextuor de Leo Smit est une véritable découverte et une vraie merveille sauvée de la guerre et de l’oubli. Sous une apparence de légèreté et même de musique de variété, s‘entend un compositeur très sensible à son époque (Les années 30) avec une vraie personnalité. La solution finale nazie a éliminé un artiste doué et sensible. Éliminé physiquement comme tant d’autres mais immortel par sa musique….  Ce Sextuor de sa période heureuse est un bijou. Un grand merci tant pour cette découverte que pour une interprétation particulièrement brillante. Le gang des vents de Salon de Provence est inénarrable dans cette surenchère d’humour et de perfection instrumentale.

 Le couple glamour au piano comme à la ville : Lucie Chang et Alessio Bax a été totalement éblouissant dans les variations de Lutoslawski sur le thème de Paganini déjà utilisé par Rachmaninov. Cette très rare partition, une des seules sauvées de Lutoslawski, a été ardemment défendue par ce duo énergique et aux moyens phénoménaux.

La création de Karol Beffa pour clarinette et basson est toute pleine d’humour et de saveur délicatement piquante. Paul Meyer et Gilbert Audin ne cachent pas leur plaisir à ce duel d’anches à fleuret moucheté.

Le final avec tous les musiciens, augmentés de la contrebasse et du xylophone va nous entraîner dans un voyage plein d’humour et d’émotions. La partition de Saint-Saëns est virtuose, scintillante, d’une inventivité constante. Le charme de Natacha Reignier a éclairé le texte de Francis Blanche et a participé au succès de ce final. Chacun jouant des possibilités de son instrument brillamment utilisées par Saint-Saëns pour évoquer ces animaux si humains.

Impossible de retenir un moment plus qu’un autre, tout a été absolument parfait. Un bonheur absolu. Oui les meilleurs solistes sont à Salon mais surtout de grands musiciens tous en pleine forme.

Hubert Stoecklin

Salon 2020 : premier concert

XXVIII iéme édition du Festival de SALON DE PROVENCE. Salon de Provence, Samedi premier Août 2020. Château de l ‘EMPERI.  Camille SAINT SAENS (1835-1921) :Tarentelle en la mineur ;  Gioachino Rossini (1792-1868) : Sonata a quattro n°1 en sol majeur (Arrangement pour quatuor à vents) ; Ludwig van Beethoven ( 1770-1827) Trio en sol majeur WoO 37 ; Quintette en mi bémol majeur op.16 ; Johannes Brahms (1822-1897) : Trio op.40 ; Daishin Kashimoto , violon ; Emmanuel Pahud, flûte ; Paul Meyer, clarinette ; François Meyer, hautbois ; Gilbert Audin, basson ; Benoit de Barsony, cor ; Éric Lesage et  Alessio Bax, piano.

Faire fi de l’orage pour la Musique !

Pour son ouverture en grand dans la cour du Château de l’Empéri, le Festival de Salon a montré sa détermination et sa confiance dans l’avenir. Comme annoncé, en maintenant le projet du Festival aux pires heures de confusion en disant tout simplement : les Artistes seront là !

Et les autorisations sont arrivées permettant à la programmation, presque identique aux prévisions, de trouver son public. Hélas la peur excessive autant que le manque de vacanciers ne permet pas de faire le plein de la cour du Château de l’Empéri à chaque concert. C’est bien dommage car la programmation est de grande qualité et les artistes tous survoltés.

Ce concert d’ouverture en grand a été menacé par un orage qui a tourné autour de Salon mais personne n’a rien lâché et le concert a pu se dérouler avec cette sensation d’urgence sublimée par des interprétations très engagées. Ordre du programme parfait qui a été en progression constante vers un final éblouissant avec le trio pour cor, violon et piano de Brahms, musique nocturne sublime. Une interprétation plus tonique et moins embrumée que celle qui fait référence dans ma discothèque. Alessio Bax est au piano très présent, phrasant large et capable de nuances très subtiles.  Un toucher franc qui met en lumière sa partie et offre un très beau support tant au violon qu’au cor. Le cor de Benoît de Barsony est lui aussi large et puissant, plus affirmé et lumineux que d’habitude. Au violon Daishin Kashimoto tient sa partie afin de suivre sur leurs hauteurs ses deux collègues.

Ce point d’orgue du concert ne saura pas nous faire oublier le reste du programme. La grande souplesse et l’amabilité, la beauté des lignes et la richesse des accords de sonorités prodiguées par les vents dans cette adaptation de la sonate n°1. de Rossini ont fait merveille. La recherche du même velours par la flûte d’Emmanuel Pahud et la clarinette de Paul Meyer est d’une grande subtilité. La présence chaude du basson de Gilbert Audin et la rondeur de son du Cor de Benoît de Barsony rendent cette interprétation particulièrement savoureuse. L’œuvre qui a donné son titre à la soirée est « la tarentelle pour flûte, clarinette et piano », œuvre rare et pleine de charme. Le piano d’Éric Lesage tient un tempo inflexible sur lequel les deux bois rivalisent de charme. Très belle œuvre, pleine de bonheur, que les trois fondateurs du festival ont su faire briller de mille feux. Le plaisir de faire de la musique ensemble reste intact après 28 années de Festival ! Le Trio en sol majeur de Beethoven, œuvre de jeunesse, rend hommage à Mozart jusque dans le choix des instruments. Emmanuel Pahud est mozartien jusqu’au bout des doigts, Alessio Bax a un jeu très clair et précis et Gilbert Audin au basson apporte des touches d’humour irrésistibles. Le quintette de Beethoven pour clarinette, hautbois, basson, cor et piano, est un hommage à Mozart, qui a écrit pour la même formation mais assurément le ton est beethovenien. La complicité entre les musiciens est totale, pour une interprétation passionnante.

Ce concert gagné contre les menaces de pluie et contre la peur du Coronavirus, a été très applaudi par un public ému d’être, après une trop longue « diète », en présence d’artistes si doués et généreux.

Hubert Stoecklin

Comme un rêve au milieu d’un terrible cauchemar.

Thierry d’Argoubet, responsable de la programmation de l’orchestre,  ne pouvait mieux choisir pour le dernier concert de la saison de l’orchestre avant l’été. Le confinement nous a privé de très nombreux concerts, je n’y reviendrai pas, le vide a été énorme. Ainsi la réouverture de la Halle-aux-Grains au public avait déjà été un rêve en soi. Nous avons dit combien le concert de retrouvaille avec l’orchestre et Tugan Sokhiev avait été un vrai bonheur. (Voir notre chronique précédente).

Mais ces concerti de Bach pour deux, trois et quatre claviers sont un vrai bonheur à eux seuls. Cette musique dansante, charmante, charpentée et aérienne est un miracle de perfection. La manière dont les pianos ont su s’approprier ses partitions écrites pour le clavecin tient de la fête. Chaque fois qu’il est possible de les entendre c’est un moment de musique inoubliable.

Déjà en 2018 peu après la sortie du Cd qui contient ces concerti du bonheur par les même interprètes un concert nous avait ébloui dans cette même salle.

Halle-aux-grains

Ce soir le propos est encore plus éclatant, véritable manifeste pour la vie. Nos quatre amis pianistes ont tous  été confinés et c’est leur premier concert avec du public depuis cette triste période. Quatre mois sans jouer en public ! Il est facile d’imaginer la joie de jouer ces partitions et ensemble ! Le bonheur était évident, et l’orchestre de cordes issu du Capitole également semblait heureux de participer à cette fête. Ensemble tous les musiciens nous ont donné une interprétation toute de fine musicalité, de phrasés élégants, de nuances subtiles et de doigts légers. Un piano « tout simple » qui sans effets inutiles donne vie à la danse heureuse contenue dans ces partitions ; les mouvements lents tout empreins de tendresse et de retenue sont des moments précieux. Jacques Rouvier le professeur des trois autres pianistes est celui qui semble le plus amusé par la situation et la déguste avec une sorte de gourmandise. Emmanuel Christien et Audray Vigouroux sont plus concentrés mais le sourire aux lèvres est présent avec un jeu toujours expressif. Quand à David Fray son jeu est très habité, le jeune musicien semble traversé par une urgence. Ses gestes de direction sont plutôt des relances et des encouragements mais on devine bien qu’il cherche à garder tous en lien et qu’il porte le projet. Les cordes sont très présentes avec beaucoup de légèreté et de précision. Le moindre pizzicato est plein d’intention. Nous avons eu un beau concert de partage et d’écoute mutuelle, de recherche de légèreté et d’élégance dans ce monde meurtri par la peur : nous ne pouvions rêver d’avantage. C’est exactement ce qu’il nous fallait : la musique du bonheur retrouvé et surtout partagé. Le public (toujours masqué et un peu plus nombreux) a exulté et a obtenu deux bis : les deux mouvements extrêmes du concerto à 4 pianos ; celui que Bach a adapté d’après Vivaldi à l’origine pour quatre violons.

Et nous pouvons retrouver ces musiciens attachants dans ce beau programme avec leur CD qui reste l’un des plus stimulants que je connaisse.

Compte rendu Concert. Toulouse. Halle-aux-Grains, le 2 Juillet 2020. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Concerto pour quatre pianos en la mineur BWV1065 ; Concerto pour trois pianos en ré mineur BWV 1063 ; Concerto pour deux pianos en ut majeur BWV 1061 ; Concerto pour deux pianos en ut mineur BBV 1060 ; David Fray, Jacques Rouvier, Emmanuel Christien, Audray Vigouroux : piano ; Cordes de l’Orchestre National du Capitole de Toulouse. David Fray, direction.

Hubert Stoecklin

PS : Le titre m’a été inspiré par David Fray dans ses remerciements après le concert.

Le Festival de salon renaît

XXVIII iéme édition du Festival de SALON DE PROVENCE. Vendredi 31 JUILLET 2020. Abbaye de Sainte Croix.  Camille SAINT SAENS (1835-1921) : Odelette op.162 ; Romance op. 37 ; César CUI (1835-1918) : 5 petites pièces op.56 ; Frantz SCHUBERT (1797-1828) : Sonate pour arpeggione et piano en la mineur D. 821  (arrangement Emmanuel Pahud)  ; Maja Avramovic, violon ; Emmanuel Pahud, flûte ; Alessio Bax, piano.

Le retour à la VRAIE VIE

Ça y est l’été a enfin débuté. Comment imaginer un été sans musique et sans festival ? La Provence sans musique en été ça n’existe pas. C’est pourtant ce que l’épidémie de coronavirus a failli obtenir…  Car sans le festival d’Avignon et sans les Chorégies d’Orange le début d’été a été bien triste. Et sans bien d’autres  festivals ou  concerts, tous annulés. C’est conscient de cette fatalité désolante pour les artistes réduits au silence et le public privé de spectacle vivant, que l’émotion m’a gagné en arrivant dans la délicate Chapelle de Sainte-Croix à Salon de Provence. Tout nous prête à la prise de hauteur en ce lieu majestueux. Le promontoire d’où peuvent se contempler les cultures en verger et la nature encore préservée de la plaine de Salon, le soleil qui y cogne dure partout et ici ce sable blanc qui avec détermination nous enfarine les chaussures. La délicate chapelle accueille ce jour un public très réduit et la porte est  restée grande ouverte durant le concert invitant le chant rythmé des sympathiques cigales. Les consignes sanitaires sont ainsi respectées, le masque est porté par tout le public et les distances permettent de limiter les contacts.  Happy few, but very happy, sous nos masques…

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Emmanuel Pahud : Crédit photo, Denis Felix

Lorsque Emmanuel Pahud entre sur scène avec son complice Alessio Bax l’émotion est perceptible dans la salle. Oui ce n’est pas un rêve les artistes sont véritablement là, comme promis. Jamais probablement la délicieuse Odellette de Saint-Sains n’a fait un tel effet. Les larmes sont monté aux yeux de plus d’un tant la beauté de cette musique a semblé bouleversante. Emmanuel Pahud détendu, concentré et olympien a trouvé un son d’un velours délicat, tandis que le jeu très présent d’Alessio Bax donne un relief concertant à sa partie, bien loin d’être un simple accompagnateur. Ce jeu partagé, cette écoute admirative de part et d’autre nous offre un duo au sommet de la musicalité. Plus émouvante encore sera la Romance op. 37, pleine de mélancolie et de charmes permettant un délicat équilibre entre le chant éperdu de la flûte et la profondeur harmonique du piano. Nos deux complices rivalisent de finesse et de beauté de sonorité. Dans des phrasés éperdus ils donnent beaucoup de puissance d’évocation à cette trop courte pièce. Entre ces deux belles partitions de Saint-Saëns les cinq petites pièces de César Cui pour violon, flûte et piano sont une totale découverte. César Cui parfait contemporain de Saint-Saëns est connu pour avoir écrite le manifeste du Groupe des cinq. Ces 5 pièces de charme sont agréables et très variées, faussement simples et faciles.  Elles sont très bien écrites en équilibrant très agréablement les trois instruments offrant à chacun des moments dans lesquels briller. Les trois musiciens dans une complicité de chaque instant se régalent et nous régalent. La troisième pièce est peut-être la plus « Russe » avec cette mélodie mélancolique offerte au violon et les commentaires légers de la flûte, tandis que le piano tient dans une danse lente et triste tout l’ensemble. La musicalité et l’écoute des trois musiciens permet d’atteindre un équilibre délicat. Le violon sensible à la sonorité pleine et riche de Maja Avramovic  fait merveille , le piano toujours juste sachant capter chaque variation de caractère d’Alessio Bax donne beaucoup de force à la partition, tandis qu‘Emmanuel Pahud avec une aisance souveraine semble surfer avec une totale liberté, tout heureux de ce partage entre fins musiciens. Le public accueille très chaleureusement ces cinq pièces rares.

Car ce que j’aime aussi beaucoup à Salon c’est la qualité de la programmation avec chaque année son lot de découvertes et de raretés. César Cui sort ainsi des livres d’histoires de la musique et a repris vie ce midi à Salon.

La partition emblématique qui termine le concert vaut à elle seule le déplacement. La sonate arpeggione de Schubert est une véritable merveille et la version à la flûte est particulièrement séduisante.

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Alessio Bax: Crédit photo, Marco Borggreve

La complicité entre Alessio Bax et Emmanuel Pahud nous offre une interprétation très équilibrée entre les deux instruments; très mobile et vivante. La souplesse des tempi apporte beaucoup de vie et même de truculence. Comme souvent la danse s’invite dans le jeu du flutiste et la même capacité se retrouve dans le jeu de Bax. Le final gagne ainsi en vie et en liberté. C’est vraiment ainsi que nous imaginons Schubert, capable d’aimer la vie en toute simplicité dans les moments de détresse, lui qui écrivit cette incroyable partition pour un instrument mort-né : l’arpeggione. La mélancolie la plus délicate rencontre une sorte de liberté simple capable d’humour potache. Les rubati esquissé dans les premiers mouvements sont irrésistibles dans le final. Emmanuel Pahud et Alessio Bax partagent une capacité d’inventions et d’audaces qui fait la vraie originalité des interprètes : par exemple, les phrasés plus profondément creusés, les nuances plus appuyées, la danse plus physiquement présente.  C’est cela qui fait le prix des concerts. Ce sont des rencontres qui permettent de bouger les lignes d’interprétations certes merveilleuses mais figées au disque. La musique vit et nous donne de la vie. Le public plus sage qu’à l’accoutumée, c’est un effet du post confinement je pense, a applaudi copieusement les interprètes. Le festival de Salon démarre bien. L’été est ( enfin) là !

Hubert Stoecklin

FESTIVAL DE SALON

Même masqués nous revenons au concert

Le retour de LA MUSIQUE à TOULOUSE

Étrange entrée dans la salle qui peut accueillir 2000 spectateurs et ce soir aura une jauge du seul quart ! Tous masqués les spectateurs dégustaient des yeux d’abord leur orchestre retrouvé. Et d’aucun de se dire comment avons-nous pu attendre si longtemps quand il est si naturel de retrouver ces silhouettes connues, ces visages aimés et ces artistes magnifiques ! Et lorsque Tugan Sokhiev est arrivé non par l’arrière mais en face par le parterre déserté quelle émotion. Alerte, dans un français à présent sans accent, il s’est amusé de retrouver son public « tous bleus » (masque oblige). Et de dire combien un musicien ne peut télétravailler et ne fait véritablement son métier qu’en présence du public !

Tugan Sokhiev

L’orchestre était très étalé. Quel son dès les premières mesures de l’orchestre ! Et oui durant le confinement des merveilles d’interprétations enregistrées ont ravi mes oreilles mais rien ne vaut le concert. C’était limpide ! Cette qualité d’écoute incroyable qui permet à l’œil et l’oreille en fusion de détailler tel instrument, d’analyser tel thème, tel contre chant tout à sa guise. Cette respiration du son encore plus large ce soir par le peu de public et l’étalement des instrumentistes.  L’ouverture des Hébrides est un vaste geste symphonique pictural. Le vent, la mer, les embruns, les falaises, la grotte sculptée par les âges, tout un paysage romantique se dévoile sous la direction enthousiaste de Tugan Sokhiev. Les musiciens semblent hors d’eux tant leur plaisir de jouer éclate. Le souffle de cette version est prodigieux.

Cette ouverture ouvre grand nos oreilles.

Pour le concerto en sol de Ravel, l’arrivée de Bertrand Chamayou déclenche des applaudissements nourris.  Le jeune homme est ici dans son pays et il est aimé à la folie. Il faut dire que son jeu ne cesse de gagner en maturité tout en gardant une simplicité humble chez cet artiste d’exception. Bertrand Chamayou tout en rythme précis sait faire chanter son piano, trouve des nuances inouïes et offre une puissante interprétation de ce superbe concerto. Le mouvement central tout de poésie permet au pianiste un somptueux dialogue avec l’orchestre. Nous aimons particulièrement la trompette, le basson et le cor anglais. Ce moment de pure grâce débouche sur un final au rythme enivrant. Tugan Sokhiev est un partenaire de premier ordre demandant à l’orchestre de suivre au cordeau son pianiste. L’accord entre le chef et le soliste est total conférant une grande puissance à ce concerto. Le succès est grand et toute la salle vibre. Bertrand Chamayou offre alors en bis une « Pavane  pour une infante défunte » à la fois émouvante et envoûtante. Ceci nous rappelle qu’il a enregistré une intégrale du piano de Ravel qui a très justement un grand succès.

Pour finir le concert nous revenons à Félix Mendelssohn en Italie cette fois-ci. Cette quatrième symphonie est celle du bonheur, de la jubilation tant orchestrale que de la découverte de l’Italie. Impossible de détailler une interprétation sublime de précision, d’une tension impeccablement construite et qui aboutit en un final de braise. La virtuosité instrumentale est ce soir transcendantale. C’est la joie pure, celle de Mendelssohn fou de l’Italie, celle de Tugan Sokhiev ivre de diriger une telle œuvre et celle de l’orchestre survolté qui semble avide de jouer pour le public. Et que dire du public qui se délecte d’être là, bien vivant et privilégié. Oui la musique est vivante dans le partage. Les musiciens reposés et attentifs ont magnifiquement retrouvé leur public. Et le public sagement masqué a applaudi et crié sa joie et sa reconnaissance dans des bravi généreux.

Un programme parfait pour renouer des liens que le confinement n’a fait que raffermir. Après le théâtre du Capitole c’est la Halle-aux-Grains qui a retrouvé la musique. Que la vie est belle ainsi ! Que la saison sera belle en 2020/2021. Ce sera encore une saison avec Tugan Sokhiev. Ne laissons rien nous gâcher ce pur bonheur qui nous est promis !

Compte rendu concert. Toulouse. Halle-aux-Grains, le 26 juin 2020. Felix Mendelssohn (1809-1847) : Les Hébrides, ouverture, op.26 ; Symphonie n°4 « Italienne » en la majeur, op.90 ; Maurice Ravel (1875-1937) : Concerto pour piano en sol majeur. Bertrand Chamayou, piano ; Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Tugan Sokhiev, Direction.


Entre la vie et la mort : l’Opéra ! Hommage à Mady Mesplé.

COMPTE-RENDU, Concert. TOULOUSE. THEATRE DU CAPITOLE. Le 25/06/2020. F. POULENC. G. FAURE. R. STRAUSS. R. WAGNER. A. CONSTANT. C. HUNOLD. C. LABORIE. S. KOCH. S. DEGOUT. CHOEUR DU CAPITOLE. A. CAIANI.

 

Entre la vie et la mort tout pour la MUSIQUE

Nous étions nombreux à ne plus croire à la réouverture du Capitole avant l’automne en pleurnichant tout bas. La peur de la mort a mis à bas trois productions attendues et de nombreux concerts et ballets. Une saison amputée de son tiers c’est tout à fait incroyable. Exit Platée, Jenufa et Mephistofele ! Un élan brisé ! Des carrières entre parenthèses, des artistes remerciés, des vies vouées à leur art mises au placard ! Et tout ceci par la peur de la mort tapie dans l’air que nous respirons et qui nous a tenus confinés plus de deux mois.

C’est la mort qui finalement a ouvert le Théâtre et de la manière la plus naturelle qui soit. Remercions Chrispohe Ghristi d’être si humain et si habile à déjouer le sort. Une figure Toulousaine tutélaire est morte et rien de plus évident que de lui rendre hommage. S’agissant de Mady Mesplé, quoi de plus naturel que le Théâtre du Capitole lui rende hommage. Mady Mesplé y est née plusieurs fois. Enfant comme spectatrice enthousiaste. Comme pianiste répétitrice ensuite, comme star lyrique suraigüe lors d’une carrière internationale qui la vit rester fidèle à la ville rose qu’elle chérissait et enfin comme dame retirée qui venait aussi souvent que possible comme spectatrice passionnée tant à l’opéra qu’au concert.

Dans des conditions « respectant les normes sanitaires », grâce à la patience des placeurs et des ouvreuses, très lentement le Capitole a bruit de conversations plus sages qu’à l’accoutumée.  Chacun était assez ému pour déguster l’étrangeté de cette soirée. Tous masqués, avec une place vide à son coté, le public avait conscience d’être très privilégié. Les chanteurs ne pouvaient pas non plus cacher leur émotion et leur plaisir d’être là. Et la superbe acoustique du Théâtre de vibrer merveilleusement ! Concert hommage à la voix, à l’émotion, au Théâtre et à la MUSIQUE !

Très bien construit ce programme nous a fait progresser vers le sublime pas à pas. Anaïs Constans, jeune soprano Toulousaine a gardé quelque chose de la timidité de la jeunesse qui crée une émotion délicate. La voix charnue et plus large se déploie avec facilité et la diction est précise.

Stéphane Degout de sa voix chaude et avec générosité a interprété avec émotion et tact les quatre mélodies de cet Horizon Chimérique de Fauré. Noblesse et humour tour à tour présents dans une splendeur de son de chaque instant. Très ému il n’a pas  voulu cacher son large sourire preuve de son bonheur à chanter pour un vrai public.

Le théâtre a fait son entrée avec les larges extraits de la fin du prologue d’Ariadne auf Naxos de Strauss. Avec quelques mouvements, des regards et un déplacement de fauteuil, Sophie Koch a créé un espace scénique crédible, Céline Laborie sachant avec finesse répondre à ses propositions de jeu. Et que dire des voix splendides, larges et ductiles. Si le confinement a eu du bon pour Sophie Koch, c’est de permettre à sa voix si riche de se reposer après la magnifique Kundry in loco en février. Un métal poli aux reflets sombres pour Sophie Koch et de l’argent scintillant pour Céline Laborie. Sophie Koch qui campe Le Compositeur sur les plus grandes scènes prend sous son aile la toute jeune Céline Laborie qui a tout de Zerbinetta. Et le piano de Miles Clery-Fox est tout à fait orchestral et fait de vif argent.  Un vrai bonheur d’opéra recréé pour nous.

Il était bienvenu de repartir vers plus de calme avec la délicate interprétation du Nocturne n°4 « Bal Fantôme » de Poulenc. Christophe Larrieu a trouvé le ton juste entre mélancolie et rêve.

C’est la voix puissante de Catherine Hunold qui nous a ensuite entrainés vers la transfiguration d’Isolde. Certes le piano est un peu mince par rapport à un grand orchestre mais Robert Gonella grand connaisseur des voix et du répertoire a su faire resplendir l’orchestre de Wagner. Catherine Hunold d’une voix d’airain a su nous entraîner loin.

Ainsi c’est le délicat Requiem de Fauré qui a été le moment le plus inoubliable. Le chœur invisible, distanciation oblige, était…. au Paradis ! C’est ainsi que se nomme le dernier cercle avant le plafond. Les voix y montent avec facilité et c’est souvent là que l’acoustique est la plus belle. Ce soir les voix sont descendues du ciel et le résultat a été magique. Tant de beauté et d’émotion tombant du ciel est un cadeau. La magie aurait été totale si la scène où se tenaient les solistes et la pianiste avait également été plongée dans la pénombre…. En l’état la surprise de cette acoustique autrement parfaite, les nuances subtilement perçues et la puissance par moment, tout a été très émouvant. Les solistes : Anaïs Constant et Stéphane Degout ont été au même niveau de beauté et d’émotion dans de très belles nuances. Le Requiem de Fauré a été une fin de concert-hommage de la plus belle musicalité. Car c’est cela qui rassemble autours de Mady Mesplé : elle était musicienne en tout, et sa grande culture musicale lui faisait aimer toutes les partitions. Et quoi de plus gracieux pour l’évoquer au Paradis que le « In Paradisium » qui clôt si magistralement ce Requiem si subtil.

Merci aux forces capitolines pour ce concert avant le long été de fermeture. Vivement la rentrée. Jamais je ne l’aurai attendue dans une telle urgence !

Hubert Stoecklin

Compte rendu concert. Toulouse. Théâtre du Capitole, le 25 juin 2020. Hommage à MADY MESPLE (1931-2020) ; Gabriel Fauré (1877-1962) : L’horizon Chimérique ; Requiem ; Francis Poulenc (1899-1963) : Montparnasse ; Métamorphoses ; Nocturne n°4 en ut mineur « Bal fantôme » ; Richard Strauss (1864-1949) : Ariade auf Naxos, prologue : duo Compositeur/Zerbinetta, air du Compositeur.  Richard Wagner (1813-1883) : Mort d’Isolde ; Anaïs Constans, Catherine Hunold, Céline Laborie, sopranos ; Sophie Koch, mezzo-soprano ; Stéphane Degout, baryton ; Nino Pavlenichvili, Robert Gonella, Christophe Larrieu, Miles Clery-Fox, piano ; Chœur du Capitole ; Alfonso Caiani, direction.

Kevin Amiel un ténor à retenir !

COMPTE-RENDU, critique opéra. TOULOUSE, le 4 mars 2020. DONIZETTI : L’Elixir d’amore. Amiel, Quatrini… Nous avons déjà dit tout le bien que nous pensons de cette admirable production de 2001 vue et revue avec un immense plaisir. Tout y est suprême élégance, respectant didascalies et toujours musicalement juste. La mise en abyme de la scène comme un immense appareil photo est captivante, la beauté des camaïeux de couleurs, des décors et des costumes, est subtile.

Le Sacre de Kévin Amiel

Kévin Amiel (Nemorino)
Kévin Amiel (Nemorino)

L’humour est de bon ton et la scène vit. Nous avons choisi de venir entendre la seconde distribution car elle comporte un ténor marquant découvert il y a peu : Kévin Amiel, âgé de 31 ans. Il joue aussi bien qu’il chante et nous offre un Nemorino tout de fragilité, de grâce simple et d’humour délicat. La voix est belle, sonore et conduite d’une manière exquise. L’émotion est vraie et l’émotion partagée avec la salle met la larme à l’œil de plus d’un (e) ….
Et ce, pas seulement parce qu’il est toulousain ; ce nom est à retenir il va gravir les plus hautes marches des maisons d’opéras dans le monde. Dans la Traviata, il avait été un Alfredo admirable ; un rôle comme Nemorino met en valeur ses qualités d’acteur, son jeu comique discret et de bon goût.

Kévin Amiel (Nemorino), Gabrielle Philiponet (Adina)
Kévin Amiel (Nemorino), Gabrielle Philiponet (Adina)

Le reste de la distribution ne démérite pas. Son Adina, Gabrielle Philiponet, est bien chantante, aimable garce qui gagne en profondeur quand elle accepte le piège de l’amour. Le Belcore de Ilya Silchukov est bien campé avec toute la suffisance nécessaire et une voix sonore. La faconde dont fait preuve Julien Veronèse en Dulcamara est hilarante.

Kévin Amiel (Nemorino), Julien Véronèse (Dulcamara)
Kévin Amiel (Nemorino), Julien Véronèse (Dulcamara)

Ce grand bonhomme suffisant, hâbleur et prétentieux qui va se transformer en un clown Auguste devient presque attachant. Le personnage est bien présent à la fois menteur et organisateur du bonheur d’autrui. La large voix, qui avait fait merveille dans Titurel il y a peu (Parsifal),  se plie aux exigences de la vocalité délicate de Donizetti avec art. Un vrai potentiel comique est là pour bien des rôle italiens.

Les choeurs comme toujours sont très bien préparés par Alfonso Caïani, avec une vraie aisance scénique, qui ont été parfaits.  L’Orchestre du Capitole est merveilleux, avec des solos de toute beauté. La direction de Sesto Quatrini est efficace ; elle équilibre parfaitement le comique et le presque drame.

Kévin Amiel (Nemorino), Ilya Silchukov (Belcore)
Kévin Amiel (Nemorino), Ilya Silchukov (Belcore)

Cela avance avec naturel, les équilibres sont favorables aux chanteurs, tout est agréablement mis en valeur. Car cette partition contient de vrais grands moments d’opéra tout en ménageant un comique délicat. Cette belle production méritait une reprise et le succès a été au rendez-vous. Kévin Amiel qui irradie en Nemorino va conquérir la planète de l’Opéra : préparez-vous à le suivre. À peine un mois après  l’ HENAURME   PARSIFAL  dans cette salle, ce petit bijou a lui avec éclat. Excellente idée de Christophe Ghristi: du pur bonheur.

Illustration : © P Nin

Posté le par Hubert Stoecklin


Théâtre du Capitole

Elixir Amour

Le Schubert absolu d’ Adam Laloum

COMPTE-RENDU, Concert. PARIS, THEATRE DES CHAMPS ELYSEES, le 5 fév. 2020. SCHUBERT. LALOUM.



Adam Laloum est un immense schubertien 

Adam Laloum, longue silhouette fragile avec son allure de statue de Giacometti, se glisse vers le piano sur la large scène du Théâtre des Champs Elysées dans une lumière tamisée avec derrière lui l’or chaud du rideau de scène. Il ne faut pas se fier à la vue car la puissance du pianiste n’est pas un vain mot quand on pense au programme titanesque qui attend le jeune musicien trentenaire. En effet les trois dernières sonates de Schubert dans un programme de plus de deux heures mettent à nue l’interprète.

Adam Laloum © Harald Hoffmann
Adam Laloum © Harald Hoffmann

D’autres pianistes s’y sont risqués, techniquement impeccables mais malhabiles à tenir sur toute cette longueur la richesse des images de Schubert, son besoin d’émotions perpétuellement changeantes et une capacité à tenir en haleine le public sur un temps si long. Adam Laloum ce soir a gravi plusieurs marches, non seulement celle de la qualité pianistique d’un jeu résistant mais surtout celle d’un interprète d’une poésie rare et d’une profondeur insondable. La sonate D. 958 je l’avais déjà entendue sous ses doigts à La Roque d’Anthéron en 2017. L’évolution de son interprétation dans ce vaste cycle va vers davantage de contrastes et des nuances plus subtiles encore. Les grands emportements sont maitrisés et la fantasmagorie par moment inquiétante n’est pas tragique, l’humour pointe son nez dans le scherzo et surtout dans le final qui malgré sa longueur passe trop vite dans un étourdissement délicieux. Ainsi la sonate en do mineur ouvre déjà un pan entier de romantisme passant de la violence à la tendresse la plus émue. Mais c’est dans la D.959 que le musicien avance encore vers davantage d’émotions. Cette extraordinaire capacité à habiter les silences émeut, il ose varier des tempi mouvants comme la vie.

À Piano aux Jacobins cette année il avait déjà joué cette sonate avec des qualités rares, l’évolution est pourtant là et il se rapproche encore davantage de Schubert. Un Schubert qui, à deux mois de sa mort ose une partition de près d’une heure, y dit tout son amour de la vie comme ses angoisses face à la mort. Mais d’une manière que seule Mozart savait, avec une élégance et une politesse d’âme d’enfant. La légèreté des doigts de la main droite d’Adam Laloum évoque des papillons pour la grâce et un colibri pour la précision. Les contrastes sont saisissants et les phrasés amples et plein de profondeur. Le voyage musical est amical, généreux et enthousiasmant. Le deuxième mouvement si extraordinaire devient une ode à la joie de vivre consciente de sa fragilité et menacée par la sauvagerie du moment central. La reprise en est encore plus émouvante dans des nuances toujours plus subtiles. J’avais évoqué le chant pianissimo ineffable de la regrettée Montserrat Caballé avec son extraordinaire plénitude de timbre et c’est à nouveau ce qui m’a ravi. Un chant éploré mais toujours élégant dans une concentration de timbre rare. Par rapport au Cloître des Jacobins il ose dans l’acoustique plus vaste du Théâtre des Champs Elysées des nuances piano encore plus ténues, provoquant chez le public une écoute totale, un silence rare et probablement beaucoup de souffles retenus. L’avancée à travers les paysages de Schubert semble d’une ouverture constante vers des horizons nouveaux et une variété d’états d’âme infinis. On retrouve les qualités des plus grands interprètes de Schubert de tous les temps. La troisième sonate, la D.960 encore plus longue, demande un renouvellement du propos qu’Adam Laloum organise avec une grande intelligence. Le voyage ouvre d’autres espaces, les couleurs sont plus riches et l’harmonie va vers des contrées du futur. La puissance du jeu d’Adam Laloum est de tenir ainsi la public en haleine, de lui révéler Schubert avec un sentiment de proximité rarissime.

La puissance pianistique n’étant qu’un moyen pas un but. Cette émotion au bord des larmes, cet amour de la vie et cette remémoration  consciente du temps  de l’enfance si caractéristique des grands poètes sont de la pure magie. Le pari fou de jouer ainsi les trois dernières sonates de Schubert est gagné haut la main par Adam Laloum, Primus inter pares au firmament des interprètes de Schubert. Un Grand concert dans un cadre prestigieux a révélé de manière incontestable la maturité artistique d’Adam Laloum.  Son dernier CD est dédié à Schubert. Il est de toute beauté avec la D.894 et la D. 958. Toutes ses qualités sont là mais l’émotion du concert, cette capacité à capter l’attention du public, rajoute à la beauté de l’interprétation. Espérons qu’il enregistrera les deux dernières sonates de Schubert avec son nouveau Label car vraiment il s’agit d’un immense interprète de Schubert que le monde entier doit saluer.


Hubert Stoecklin pour Classiquenews.com

Compte-rendu concert. Paris Théâtre des Champs Elysées, le 5 février 2020. Frantz Schubert (1797-1828) : Sonates pour piano n° 21 en ut mineur D.958, n° 22 en la majeur D.959, n° 23 en si bémol majeur D. 960 ; Adam Laloum, piano.

Sensationnel PARSIFAL à TOULOUSE

COMPTE-RENDU, opéra. TOULOUSE, Capitole, le 2 fév 2020. WAGNER : Parsifal. BORY / BEERMANN, KOCH, SCHUKOFF.

Peut-on rêver plus extraordinaire production de l’oeuvre si «hors normes» de Richard Wagner ? Les comparaisons avec Strasbourg qui monte sa production au même moment seront certainement intéressantes tant tout semble les différencier. Je dois pourtant reconnaitre que je resterai à Toulouse afin d’assister à plusieurs représentations de ce Parsifal si réussi. Il sera difficile de développer tout ce que j’ai à dire sur ce spectacle total tant il est riche. Je serai moins long sur les voix car ailleurs elles ont été bien analysées. C’est tout simplement le quatuor vocal le plus abouti actuel qui puisse se s’écouter aujourd’hui, pour une version parfaitement cohérente. Voix sublimes de jeunesse, de puissance, de timbres rares et de phrasés somptueux. Chanteurs-acteurs beaux et convaincants. La prise de rôle de Sophie Koch en Kundry est magistrale, de voix, de timbre, de jeux et de style. Tout y est : de la quasi animalité à la plus élégante séduction , en particulier la souffrance contenue dans ce rôle complexe. Sophie Koch est une Kundry qui va conquérir le monde tant elle est déjà accomplie.

PARSIFAL EN MAJESTÉ

La réussite est totale d’autant que son Parsifal, Nikolai Schukoff, est un des plus grands spécialistes actuels du rôle. Je l’avais vu et entendu à Lyon en 2011 déjà magnifique dans ce rôle et nous le connaissons bien à Toulouse dans divers opéras. A présent pour lui, il n’est plus seulement question de rôle, de voix parfaite ou de chant souverain : Nikolai Schukoff EST Parsifal. Il assume la jeunesse du rôle et met en lumière son charisme naissant sous nos yeux dans un jeu fin et émouvant. Et quelle parfaite voix de helden-ténor est la sienne ! Idéalement assortie à celle de Sophie Koch ; ainsi leur duo est vocalement parfaitement équilibré. L’Amfortas de Matthias Goerne est mondialement célèbre ; dans l’extraordinaire mise en scène d’Aurélien Bory, il atteint des sommets de spiritualité toujours avec une voix somptueuse. Peter Rose en Gurnemanz est puits d’humanité dans une voix de toute beauté. Il est peut être possible actuellement de trouver d’autres chanteurs de ce rang pour ces quatre rôles, mais pas un quatuor plus assorti. Tous les autres artiste sont d’un extraordinaire niveau.
L’ élégant Klingsor de Pierre-Yves Pruvot donne beaucoup d’ampleur au rôle. Le Titurel de Julien Véronèse est très impressionnant. Les filles fleurs sont délicieuses et les écuyers bien présents. Les chœurs associés entre Toulouse et Montpellier font honneur à la partition si extraordinaire de Wagner. La spacialisation des chœurs si fondamentale est totalement réussie. Un beau travail d’harmonisation des voix a été fait ; cela sonne puissant avec de belles couleurs et de formidables nuances. Nous savons combien l’Orchestre du Capitole excelle dans la vaste répertoire symphonique comme dans la fosse de l’opéra ; ce soir il est symphonique dans la fosse et absolument incroyable de beauté. Même au disque, il est exceptionnel d’entendre de si belles choses. Il faut reconnaitre que l’alchimie avec le chef Franck Beermann est totale. La perfection instrumentale est mise au service du drame. Franck Beermann tend des arcs musicaux envoûtants. Le tempo semble naturel tout du long, ni rapide ni lent, juste exact. Cela devient le personnage central. Un torrent de beauté et d’intelligence dramatique.

Il est certain que la diffusion sur France Musique le 29 février 2020 permettra d’approfondir la somptuosité musicale et vocale de ce Parsifal. Mais ce qui est le plus extraordinaire dans cette production est la mise en scène d’ Aurélien Bory qui magnifie la dimension symbolique et dramatique du Festival Scénique Sacré wagnérien. Car ce n’est pas un opéra comme les autres, le sens philosophique est partout présent et les personnages sont presque des problématiques humaines incarnées. Aurélien Bory travaille sur l’espace depuis longtemps ; il comprend la dimension fondamentale dans cet ouvrage comme personne. Et il lie cela au temps d’une manière si magistrale que les cinq heures de l’ouvrage passent bien trop vite. L’intelligence du spectateur est réveillée autant que son sens esthétique. La beauté offerte aux yeux, la richesse des symboles et la somptuosié de ce que les oreilles recueillent s’associent dans un tout métaphysique.

Je devine que le travail entre le chef et le metteur en scène a été fait en profondeur. Dès le prélude, les écritures lumineuses sont en phase avec la musique comme un ballet parfaitement réglé.Tout sera ensuite dans ce respect mutuel permettant à la mise en scène d’épouser la partition et inversement. Quand tant de metteurs en scène rajoutent en lui nuisant, des « idées » à la partition, Aurélien Bory épouse les idées wagnériennes en utilisant son propre vocabulaire. La rigueur des déplacements des éléments de décors est fantastique. La subtilité des ombres tient du génie. La mise en scène développe à l’infini la notion de dichotomie qui construit le monde et l’homme. Les couples d’opposés fonctionnent à merveille, blanc/noir, ombre/lumière, nature/culture, orient/occident, horizontal/vertical, lignes droites/lignes courbes, etc…. Cette mise en scène parfaitement huilée faisant un tout avec les décors et les lumières, ainsi que de très beaux costumes, offre des images de grande beauté et riches de sens qui resteront dans les mémoires.

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Ainsi les branches de feuillages enveloppant les hommes, les protégeant ou les gênant représente notre ambivalence par rapport à la nature. L’image d’ Amfortas infirme qui doit mettre toute l’intensité dans sa plainte rend son chant déchirant. Le quadrillage qui de ligne va se projeter en courbes représente à la fois l’enfermement et la libération. Le triangle noir qui interdit à Kundry et Pasifal de se toucher renforce l’érotisme de leur chant puis lorsque la lumière portée par Kundry envoûte Parsifal la révélation maturante résulte d’un choc terrible entre les corps par le baiser. Toute la retenue du duo, toute la séduction centrée dans le chant, toute cette tension explosent avec une puissance magistrale lors de la pénétration dans le triangle interdit. Au dernier acte le retour à Montsalvat  de Parsifal en costume japonais et la lenteur de ses gestes tient de la magie pure. Les lumières en forme de sabre sont tellement intelligentes et belles qu’elle renouvellent l’effet des tubes néons ! Et le Graal dévoilé sous forme de volutes de lumières et d’ombres qui s’épousent est tellement musical en fin de premier acte !
Aurélien Bory a fait un travail d’orfèvre sur scène comme Franck Beermann dans la fosse. Tous les artistes sont engagés totalement dans ce spectacle parfait. Le résultat est tout saisissant et cette production aussi somptueuse musicalement que scéniquement deviendra inoubliable, tant le respect et l’intelligence s’y rencontrent.

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Compte-rendu opéra. Toulouse. Théâtre du Capitole, le 2 février 2020. Richard Wagner (1813-1883) : Parsifal ; Festival scénique sacré  en trois actes ; Livret  de Richard Wagner ; Création  le 26 juillet 1882 au Festival de Bayreuth; Nouvelle production ;   Aurélien Bory :  mise en scène ; Aurélien Bory, Pierre Dequivre : scénographie ; Manuela Agnesini :  costumes ; Arno Veyrat  : lumières ; Nikolai Schukoff  : Parsifal ; Sophie Koch :  Kundry ; Peter Rose  : Gurnemanz ; Matthias Goerne :  Amfortas ; Pierre-Yves Pruvot  : Klingsor ; Julien Véronèse :  Titurel ; Andreea Soare  : Première Fille-Fleur; Marion Tassou  : Deuxième Fille-Fleur / Premier Écuyer; Adèle Charvet  : Troisième Fille-Fleur; Elena Poesina  : Quatrième Fille-Fleur; Céline Laborie  : Cinquième Fille-Fleur ; Juliette Mars : Sixième Fille-Fleur / Deuxième Écuyer / Voix d’en Haut ; Kristofer Lundin  : Premier Chevalier du Graal; Yuri Kissin  : Deuxième Chevalier du Graal; Enguerrand de Hys  : Troisième Écuyer; François Almuzara  : Quatrième Écuyer;  Choeur et Maîtrise du Capitole ; Choeur de l’Opéra national de Montpellier-Occitanie ; Alfonso Caiani : chef de choeur ; Orchestre national du Capitole ; Direction musicale : Franck Beermann. Photos :  © Cosimo Mirco Magliocca –

Retransmission sur France Musique le 29 fév 2020, 19h.

La musique seule illumine la sombre période

Chronique concert sans public. Toulouse. Halle-aux-Grains, le samedi 30 Janvier 2021. Felix Mendelssohn (1809-1847) : Concerto pour violon et orchestre n°2 en mi mineur, op.64 ; Gustav Mahler (1860-1911) : Symphonie n°5 en do diese mineur. Orchestre National du Capitole de Toulouse. Daniel Lozakovich, violon ; Kahchun Wong, direction.

Un concert lumineux dans le noir sinistre du quotidien

Happy few sont les journalistes qui peuvent assister dans la Halle-aux-Grains aux concerts donnés en huis clos !  Un peu comme dans une maison close, un lieu confisqué au public juste entrouvert pour un soir de temps en temps …. Savourer ce qui est perdu mais reviendra ….

Car le malaise sous la joie n’est pas loin. Surtout au moment des applaudissements. Quels tristes claps quand une ovation tonitruante ne serait pas déméritée. Et juste quelques collègues pour échanger son bonheur. C’est pingre, cela fait retomber de haut, quitter une si belle lumière en rentrant dans l’inhumain vide de Toulouse la nuit. Qu’elle est étrange notre vie de l’Année 01 du Covid ! Il nous appartient de ne pas oublier, de témoigner que la vie culturelle continue en sous-marin. Les artistes de l’Orchestre du Capitole ont une chance, celle de travailler et de jouer gardant leur passion intacte. A un rythme bien moins élevé mais tout de même ce soir le concert est grandiose. Le programme les met en vedette. La puissance de ces musiciens est considérable car les deux œuvres sont très exigeantes à des degrés divers.

Le deuxième concerto pour violon de Mendelssohn est un bijou de finesse, d’élégance et de beauté hiératique. Jamais aucune brutalité ne vient gâcher la joie du jeu musical. Le violon plane haut et touche au cœur. L’orchestre doit être présent sans écraser jamais la voix du soliste, sans brutalité jamais. Ce chant planant sur le cœur battant des cordes de l’orchestre est un début magique inoubliable. Le public est toujours très sensible à cette douce mélancolie et les violonistes se régalent des volutes et courbes envoûtantes que Mendelssohn a écrit pour leur instrument. Il y a quelque chose d’une grâce céleste dans ce chef d’œuvre. Daniel Lozakovich est à 20 ans l’incarnation idéale de cette grâce. La dernière fois que nous l’avions vu à Toulouse il avait encore quelque chose de la beauté de l’enfant prodige, ce soir c’est la puissance naissante du jeune homme qui séduit. Avec cette délicatesse de phrasé, cette élégance du geste souverain et cet engagement de tout son être dans son jeu. Son interprétation est toute faite de lumière, de facilité apparente et de musicalité délicieuse. La puissance du jeu est parfaitement assumée et maitrisée. Il a une sonorité riche et pleine mais la texture reste légère et jamais la moindre dureté ne se devine.

Daniel Lozakovich

Ce violon comme aérien est pourtant charnellement habité. Une sorte d’impossible alliage. L’or de ce violon comme adouci par la texture d’un velours profond. Le jeu est lumineux mais également contrasté et nuancé. L’orchestre le soutient magnifiquement dans des couleurs d’une rare intensité. Les instruments dialoguent avec art. Le chef laisse jouer et cherche un soutien franc pour permettre au soliste de planer haut. J’aurais aimé qu’il aille plus loin et réponde aux propositions du soliste si enclin à nuancer en profondeur, en demandant encore plus de douceur à l’orchestre. Les musiciens de l’orchestre le peuvent. C’est un peu dommage cette sage mise en place à côté du feu ardent du soliste, au jeu si inspiré. La beauté de Daniel Lozakovich est bien filmée et vous  pourrez succomber au charme de ce jeune homme qui joue si admirablement de son violon. Il offre une interprétation idéale de ce concerto de Mendelssohn.

Concert ONCT 2

La 5ème symphonie de Mahler est un chef d’œuvre de grande modernité toute en expérimentations audacieuses.. Elle offre à un bel orchestre symphonique  l’occasion de briller en terme de nombreux soli mais également une virtuosité d’ensemble à la difficulté incroyable. Le scherzo est si compliqué à mettre en place dans le tempo exact !

Concert ONCT 26(1)
Photo : P. Nin

Dès le début le solo de trompette est absolument envoûtant. Hugo Blacher est magnifique et tout au long du concert reste d’une solidité et d’une  élégance rares. La direction de Kahchun Wong qui nous avait parue trop précautionneuse dans le concerto se détend un peu. La gestuelle du chef est très appuyée, il y a prépondérance de sa main droite qui tient la baguette. La main gauche est moins investie. Cette attitude donne un coté prudent comme pour privilégier la mise en place. Le risque n’est pas autorisé et l’interprétation garde de cette maitrise constante une certaine rigidité. La qualité du chef est la grande clarté du discours jusque dans les moments les plus complexes. La brillance des sonorités est magnifiquement rendue. Mais dans la marche funèbre cette lumière et cette puissance manquent de contrastes. Les nuances si fondamentales dans cette musique sont présentes, comme  a minima, elles auraient pu être plus approfondies. Le premier tutti est déjà très fort, la marge de manœuvre s’en trouve réduite. La lumière crue dans le premier mouvement pourtant si complexe a tendance à le compacter dans le fort et le brillant. C’est très efficace mais un peu monolithique. Le scherzo est réussi à la perfection. Les qualités de la direction de Kahchun Wong sont précieuses, un tel mouvement virtuose. La précision, le parfait ordonnancement des plans, les couleurs si complexes de ce mouvement comme un kaléidoscope enivrant, tout est parfaitement rendu.  La virtuosité des musiciens de l’orchestre est un régal. Le cor  de Jacques Delelancque, qui se tient debout comme un soliste, est majestueux et noble. Cette véritable horlogerie infernale est parfaitement organisée et l’effet est saisissant, la virtuosité individuelle, comme celle de l’ensemble est confondante. Quel mouvement incroyablement inventif !

Le sensuel Adagietto est de toute beauté mais trop sage à notre goût et pas assez nuancé. Ce clair de pleine lune éblouit mais ne touche pas l’âme comme il est possible.

Le final qui reprend tant de thèmes et fuse vers le bonheur est mené d’une main de maître par Kahchun Wong. Sa direction est enthousiasmante, il laisse sonner l’orchestre dans sa  majesté et toute sa puissance (quels cuivres !). Il offre une interprétation brillante et joyeuse sans arrières pensées. Le bonheur d’être là et de partager la joie de cette musique est total. C’est à la fin que les applaudissements ont terriblement manqué ; devant tant de splendeur sonore comment ne pas exulter ? C’est peut-être là que le sous-texte anxieux et dépressif de Mahler, absent de l’interprétation ce soir, sur le chemin du retour nous rattrape. Toulouse transformée en ville fantomatique et triste à la nuit tombée….

Le nombre de spectateurs devant leur écran peut consoler un peu de l’absence de public et les progrès de la diffusion sont notables. Le film est vraiment agréable, surtout dans les gros plans des musiciens. N’hésitez pas à le regarder, notre orchestre est en pleine forme et quand nous le retrouverons tous, il sera encore plus resplendissant car la chaleur du public lui manque. Elle lui permettra de reluire encore davantage.

Hubert Stoecklin

Orchestre National du Capîtole

Aurelien Bory : aSH

Aurélien Bory en homme de théâtre complet

écrit par Hubert Stoecklin21 décembre 2019 02:43

Aurélien Bory ou l’art de donner la vie à l’espace.

Aurélien Bory n’est pas un metteur en scène comme les autres. Absolument inclassable et pourtant reconnaissable rapidement dans sa manière unique de convoquer l’espace comme interprète principal de ses créations les plus diverses. Un beau livre d’images rend compte de ce rapport central à l’espace, paru en 2018 chez Actes Sud image il a pour titre : L’espèce dans l’espace.

Aurelien Bory nous avait également dit combien de scientifique titré, il a quitté ce monde étroit à son gout,  a été attiré par la beauté, a été gagné par la poésie du mouvement, puis la puissance du texte, avant de retrouver son goût de l’expérimentation scientifique dans une exploration fine de ce qui constitue l’espace mis en scène.

Aglae Bory Theatre

Le spectacle de ce soir, aSH ne ressemble à rien d’autre, il est tout à fait singulier, pourtant il va bien dans la production d’Aurélien Bory. Il fait partie de trois portraits de femme. La pièce aSH a été écrite pour Shantala Shivalingappa par Aurélien Bory et ce portrait met le génie de la danseuse et chorégraphe indienne en lumière. Cette artiste est également inclassable car autant parfaite dans la danse traditionnelle de ses racines indiennes que dans la danse moderne où elle a été révélée par Maurice Béjart et a travaillé entre autres avec Peter Brook et Pina Bausch. Sorte d’incarnation du Dieu Shiva, Shantala Shivalingappa, ce soir seule sur scène avec le seul mur de fond elle va créer le monde. Du noir et du silence vient cette création inouïe. D’abord face au mur dans un silence assourdissant de vide, elle semble convoquer les mouvements de la matière. L’effet est puissant. Avec une musique d’une rare subtilité, le percussionniste Loïc Schild est un partenaire très attentif. Les manipulations du mur du fond, des ventilateurs, des bruits terribles, donnent l’impression d’une œuvre noire, secrète, défendue et réservée aux seuls initiés mais à nous révélée. En somme le Dieu Shiva dans ses différents rôles. Les éléments de la matière vont ainsi être révélés. Le mur solide d’abord, puis le vent, l’eau et enfin la cendre. La beauté des éclairages, la perfection de leur évolution, l’efficacité des mouvements du décor, mais surtout la sublime élégance du moindre geste de Shantala Shivalingappa forment un tout inoubliable. Les moments de pure grâce sont nombreux. La danseuse inspirée crée le monde et de la cendre symbole de mort va faire œuvre de vie. Elle va terminer en s’enveloppant, couverte de cendre dans une toile. Elle va traverser la toile pour disparaitre et réapparaître face au mur du fond comme elle a débuté. Il y a un moment symbolique fort avec cette incroyable calligraphie au pied sur le sol couvert de cendre, c’est un moment de pur génie créatif. La beauté des gestes de Shantala Shivalingappa ne peut se raconter, le spectateur reste séduit et comme interdit par tant d’élégance et de grâce humaine. Mais ce qui est pour moi le plus incroyable est la beauté des gestes du pied. Et c’était de son pied, se servant de l’autre jambe comme d’un compas, qu’elle avait tracé des cercles parfaits, qu’elle avait martelé le sol de pas répétés pour créer une sorte de Mandala entre terre et ciel. La partition musicale de Joan Cambon est admirablement interprétée par Loïc Schild entre murmures et grondements terrifiants. Avec les bruits derrière le mur, le son a lui aussi créé un monde mouvant, participant à l’acte de création divin entre silence et cataclysme.

Ash


Ce spectacle fort n’est pas une pièce de théâtre, ce n’est pas un ballet, ce n’est pas un conte, ni un mythe, c’est probablement tout cela. Il contient suffisamment de place afin que chacun puisse y inscrire en toute liberté ses réflexions et ses associations. Aurélien Bory et Shantala Shivalingappa ont su se rencontrer, se séduire, se comprendre et se respecter pour créer un monde commun de beauté, dépassant la peur de la mort.

C’est un important moment créatif et je pense que dans la prochaine mise en scène d’Aurélien Bory : Parsifal de Wagner au Théâtre du Capitole, il va se servir de cette expérience. Nous savons que Wagner a également puisé dans les mythes hindous pour son Parsifal et non uniquement dans les mythes nordiques dont la quête du Graal. La complexité et la richesse du travail d’Aurélien Bory ne peut se comprendre vraiment à la vision unique d’un de ses spectacles. J’ai en tout cas été ébloui par aSH. J’ai été trop distrait par la musique dans sa mise en scène du Barbe Bleue de Bartok en 2015. J’ai pu comprendre bien des éléments de son spectacle ESPAECE en 2018 que j’ai vu plusieurs fois à Avignon, Toulouse et Paris. Je ferai tout pour rendre compte de la richesse de son travail sur Parsifal en janvier au Capitole : Parsifal, chef d‘œuvre dans lequel le temps et l’espace fusionnent.

photos : Aglae Bory


Lien vers le livre d’Aurélien Bory : L’espèce dans l’espace.
https://www.agnesdahanstudio.com/fr/projet/Bory/Livres
Compte rendu spectacle Théâtre, Toulouse , Théâtre de la Cité, le 14 décembre 2019. aSH . Pièce d’Aurélien Bory pour Shantala Shivalingappa ; Conception, scénographie et mise en scène : Aurélien Bory ; Spectacle accompagné par le Théâtre de la Cité dans le cadre du Portrait/Paysage d’Aurélien Bory ; Avec : Shantala Shivalingappa, danse ; Loïc Schild, percussions ; Chorégraphie : Shantala Shivalingappa ; Collaboration artistique : Taïcyr Fadel ; Création lumière : Arno Veyrat assisté de Mallory Duhamel ; Composition musicale : Joan Cambon ; Conception technique décor : Pierre Dequivre Stéphane Chipeaux-Dardé ; Costumes : Manuela Agnesi avec l’aide précieuse de Nathalie Trouvé ; Régie générale : Arno Veyrat ; Régie plateau : Thomas Dupeyron ou Robin Jouanneau ; Régie son : Stéphane Ley ; Régie lumière : Mallory Duhamel ou Thomas Dupeyron ; Direction des productions : Florence Meurisse ; Administration : Clément Séguier-Faucher ; Chargée de production : Justine Cailliau Konkoj ; Coproduction: ThéâtredelaCité – CDN Toulouse Occitanie, Festival Montpellier Danse 2018, Agora – PNAC Boulazac-Nouvelle-Aquitaine, La Scala – Paris, L’Onde Théâtre Centre d’Art de Vélizy-Villacoubla.

ORFEO Idéal comme à la création !

COMPTE-RENDU. OPERA. TOULOUSE. Le 5 déc 2019 C. MONTEVERDI : ORFEO. E. GONZALES TORRO. I . GEMELLI. T. DUNFORD. Pour seulement deux soirées, Emiliano Gonzales Torro et ses amis ont véritablement enchanté le Théâtre du Capitole. En une incarnation totale, le ténor a su faire revivre la magie de cet opéra des origines. Oui il est commode de dire que l’opéra est né en 1607 avec cet Orfeo même si l’Eurydice de Caccini en un joli hors d’œuvre prépare en 1600 la naissance de ce genre si prolixe. Nous avons donc pu déguster une représentation absolument idéale de beauté et d’émotion mêlées du premier chef d’œuvre lyrique. Un voyage dans le temps, l’espace et la profondeur des sentiments humains. La scénographie toute de grâce et d’élégance permet aux émotions musicales de se développer en une continuité bouleversante. L’orchestre, socle de vie comme d’intelligence, est disposé de part et d’autre de la scène dans les angles comme cela était le cas lors de la création. L’effet visuel est admirable mais surtout les musiciens se regardent à travers la scène et peuvent en même temps suivre les chanteurs et leurs collègues musiciens en un seul coup d’œil. L’effet est sidérant d’évidence et de naturel ; certes on devine bien que le luthiste Thomas Dunford est un moteur puissant mais en fait c’est tout le continuo qui dans un tactus parfait fait avancer le drame. Ce tactus souple et déterminé donne à l’enchaînement de tous les éléments : madrigaux, airs, récitatifs, parlar-cantando, leur naturelle force de vie, s’appuyant sur une rhétorique toujours renouvelée.

A Toulouse, un théâtre du naturel… où règne
l’idéal ORFEO d’Emiliano Gonzales Torro

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Voilà donc un « orchestre » organique, réactif et d’une superbe beauté de pâte sonore qui régale l’auditeur comme rarement. Musicalement cela réalise une sorte de synthèse des versions connues au disque allant vers toutes les subtilités relevées par le regretté Philippe Beaussant dans son superbe essai : « Le chant d’Orphée selon Monteverdi ». Le naturel qui se dégage de ce spectacle est bien l’idéal qui a présidé à la naissance de l’Opéra, art total. Les chanteurs évoluent avec le même naturel, la même élégance devant nous. Ils portent des costumes dans lesquelles ils se meuvent avec facilité. Le blanc, le noir et l’or sont les couleurs principales et la superbe robe verte de l’espérance qui éclaire un moment les ténèbres des enfers est une idée géniale. La mise en espace est plus aboutie que bien des prétendues mises en scène d’opéra. Les personnages vivent, s’expriment et nous paraissent proches. Les éclairages sont à la fois sobres et suggèrent le fabuleux voyage d’Orphée, entre lumière et ombre.

Onze chanteurs se partagent les rôles, les madrigaux et les chœurs. Là aussi le choix est idéal, tous artistes aussi habiles acteurs que chanteurs épanouis. Les voix sont toutes fraîches et belles, sonores et bien timbrées ; les voix de sopranos sont chaudes et lumineuses sans acidité, les basses abyssales et terribles, les ténors élégants et sensibles. Impossible de détailler : chacun et chacune mérite une tresse de lauriers. Emiliano Gonzales Torro a la voix d’Orphée, l’aisance scénique et le port noble du demi-dieu. Dans ce dispositif si intelligent le drame se déploie et les émotions sont portées à leur sommet. Ne serait-ce que la douloureuse sympathie du premier berger qui arrache des larmes après la terrible annonce de la mort d’Eurydice.


Premier nœud du drame, la messagère très impliquée d’Anthea Pichanick, la sidération d’Emiliano Gonzales Torro en Orfeo et ce désespoir amical de Zachary Wilder. Deuxième nœud, la prière si expressive de Mathilde Etienne en Proserpine après la scène si impressionnante avec le Caronte de Jérôme Varnier. Et pour finir ce terrible renoncement d’Orphée à tout bonheur humain avant son départ vers le séjour de félicité des dieux. Tout s’enchaîne avec une évidence précieuse. La beauté est partout, les yeux, les oreilles et l’âme elle-même s’en trouvent transportés hors du monde. Un véritable moment féérique.

Certainement la version la plus complète d’Orfeo à ce jour réalisée.  La tournée de cette production le confirmera par son succès et l’enregistrement annoncé en 2020 sera certainement une référence incontournable. Bravo à une équipe si soudée et au génie d’Emiliano Gonzalez Toro qui semble être une incarnation orphique inégalée.

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Compte-rendu Opéra. Toulouse. Théâtre du Capitole, le 5 XII 2019 ; Claudio Monteverdi (1567-1643) : L’ Orfeo, Opéra (Fable en musique) en cinq actes avec prologue ;  Livret d’Alessandro Striggio ; Création le 24 février 1607 au Palais ducal de Mantoue ; Opéra mis en espace ; Mathilde Étienne :  mise en espace ;  Sébastien Blondin et Karine Godier , costumes ; Boris Bourdet, mise en lumières ; Avec : Emiliano Gonzalez Toro , Orfeo ; Emöke Baráth, Euridice et La Musica ; Jérôme Varnier, Caronte ; Anthea Pichanick,  Messaggiera ; Alix Le Saux,  Speranza ; Fulvio Bettini , Apollo ; Zachary Wilder, Pastore ; Baltazar Zuniga, Pastore ; Mathilde Étienne, Proserpina ; Nicolas Brooymans, Plutone ; Maud Gnidzaz, Ninfa ; Ensemble I Gemelli ; Thomas Dunford luth et direction ; Violaine Cochard assistante direction musicale ; Emiliano Gonzalez Toro : direction musicale. Photo : © P NIN

Victor Julien-Laferrière et Tugan Sokhiev un accord parfait

COMPTE-RENDU, concert. TOULOUSE, Halle-aux-Grains, le 8 novembre 2019. Henri Dutilleux (1916-3013) : Tout un monde lointain, concerto pour violoncelle ; Gustav Holst (1874- 1934) : Les Planètes ;   Victor Julien-Laferrière, violoncelle. Orfeon Donostaria, chef de choeur : José Antonio Sainz-Alfaro ; Orchestre National du Capitole de Toulouse. Tugan Sokhiev, Direction. Illustration : Julien-Lafferiere (DR)

Victor Julien-Laferrière est un jeune musicien d’exception dont la carrière a pris un élan incroyable depuis son prix du concours Reine Elisabeth de Belgique en 2017. Une grande tournée de concerts avec Valery Gergiev a été triomphale. Il est un soliste recherché et un chambriste accompli auréolé de succès publics et critiques en compagnie d’Adam Laloum et dans son trio « Des Esprits ». Ce soir dirigé par Tugan Sokhiev, chef attentif et partenaire protecteur, le jeune soliste a été d’une extraordinaire délicatesse dans le Concerto pour violoncelle de Dutilleux. Cette oeuvre dédiée à Mtislav Rostropovich est inspirée d’un poème de Baudelaire. Très intellectuelle, la partition reste distante de l’émotion et de toute forme de passion, recherchant une allure française basée sur l’originalité des sonorité (à la Debussy), tout en réservant une grande place aux percussions. Le violoncelliste doit tenir sa sonorité dans les limites d’une parfaite maitrise de chaque instant. Victor Julien-Laferrière a toutes les qualité pour offrir une interprétation magistrale de ce concerto. La finesse du jeu, rencontre la beauté de la sonorité et la fluidité des lignes. L’Orchestre du Capitole offre une pureté de sonorité et une précision rythmique parfaite. La direction de Tugan Sokhiev est admirable de précision et de finesse. Les grandes difficultés de la partition sont maitrisées par tous afin de proposer une interprétation toute en apparente facilité. Tout va vers le rêve et l’ailleurs comme le suggère le poème de Baudelaire. L’écoute de l’oeuvre en est facilitée et le public fait un triomphe au jeune violoncelliste. Il revient saluer plusieurs fois et propose en bis une délicate allemande d’une suite pour violoncelle de Bach (la troisième). Sonorité soyeuse et legato subtil sont comme un enchantement prolongeant le voyage onirique précédent.

Julien Laferriere

En deuxième partie de concert, Tugan Sokhiev retrouve son orchestre élargi pour un voyage interplanétaire grâce aux Planètes de Holst. Cette oeuvre du compositeur anglais reste le parangon de toute oeuvre symphonique hollywoodienne. Les effets très efficaces de l’orchestration de Gustave Holst font toujours recette chez bien des compositeurs de musiques de films. Tugan Sokhiev prend les rennes avec élégance et ne lâche plus ses musiciens jusqu’à la dernière note. L’orchestre est rutilant ; chaque soliste est prodigieux de splendeur sonore. Ainsi des cuivres bien ordonnés sur deux rangs au fond juste devant les nombreuses percussions sauront-ils nuancer habilement toutes leurs interventions. Le chef les laisse jouer sans vulgarité dans les moments pompiers. Les forte éclatent de santé et de générosité. Nous soulignerons tout particulièrement la beauté du son mais surtout l’élégance du phrasé et la longueur de souffle de Jacques Deleplancques au cor. Mais comment de pas citer le splendide solo du violoncelle de Sarah Iancu ou la flûte de François Laurent, le hautbois de Louis Seguin et la clarinette de David Minetti ?; qui sont les chambristes et solistes accomplis de cette superbe saga galactique.

Onct

Tugan Sokhiev joue à plein les différences de chaque partition dédiée à une planète mais garde une unité stylistique magnifique à cet ensemble. Le long silence par lequel il clôt son interprétation a pu paraitre un peu emphatique pour certains spectateurs mais qu’il est bon qu’ un véritable chef charismatique arrive a retarder les applaudissements afin de respecter le silence qui suit la musique et en fait partie quoi qu’en pensent les spectateurs trop zélés a frapper des mains et des pieds parfois en même temps que la dernière note du concert. Ce soir le concert a été placé sous le signe de la plénitude et de la délicatesse. Il n’y a a pas eu besoin d’un bis après tant de splendeur musicale. Là aussi le chef a su résister à cette habitude du « jamais assez » que le public insatiable voudrait prendre.

COMPTE-RENDU, concert. TOULOUSE, Halle-aux-Grains, le 8 novembre 2019. Henri Dutilleux (1916-3013) : Tout un monde lointain, concerto pour violoncelle ; Gustav Holst (1874- 1934) : Les Planètes ;   Victor Julien-Laferrière, violoncelle. Orfeon Donostaria, chef de choeur : José Antonio Sainz-Alfaro ; Orchestre National du Capitole de Toulouse. Tugan Sokhiev, Direction. Illustration : Julien-Lafferiere (DR)

La Lionne Skaja et Beethoven à Piano Jacobins

COMPTE-RENDU, concert. Festival Piano aux Jacobins. Cloître, le 25 septembre 2019. BEETHOVEN. E. LEONSKAJA.

LA LIONNE-SKAJA FACE À BEETHOVEN EN SON HIMALAYA

Nous avons eu la chance cette année de pouvoir écouter plusieurs grands pianistes capables de se lancer dans une intégrale des sonates de Beethoven au concert, en plus d’admirables versions isolées bien entendu. Mais ce soir ce qui vient à l’esprit de plus d’un, est de savoir comment la grande Elisabeth Leonskaja va s’y prendre  pour jouer en un concert les trois dernières sonates de Beethoven. Les banalités fusent dans le milieu du piano classique comme celle de dire qu’à cet Himalaya du piano est dû un respect admiratif qui frise la dévotion.

Disons le tout de go : la Leonskaja se transforme en Lionne-Sakja et ne fait qu’une bouchée de cet Himalaya. Daniel Barenboim a une tout autre attitude lui qui, à la Philharmonie de Paris, nous a régalés dans d’autres sonates par un patient travail sur le style, les couleurs et le toucher exact entre classicisme et romantisme. François Frédéric Guy à La Roque d’Anthéron est tout entier au service du message beethovenien, si humain et émouvant par la lutte qu’il a mené pour vivre en sa dignité de génie mutilé. Elisabeth Leonskaja arrive en majesté sur la scène du Cloitre des Jacobins. Elle demandera au public une concentration extrême en jouant d’affilée les trois dernières sonates sans entracte. Le choc a été atomique. En Lionne affamée elle se jette sur les sonates et avec voracité ose les malmener pour en extraire une musique cosmique. Comme une lionne qui le soir après la chasse, après s’être repue et s’être désaltérée au fleuve, regarde le ciel et tutoie les étoiles dans un geste de défi inouï. La grandeur de la vie avec sa finitude qui exulte face à l’immanence ! De ce combat il n’est pas possible de dire grand chose comme d’habitude ; décrire des mouvements, des thèmes, des détails d’interprétation en terme de nuances, couleurs, touchers, phrasés.… Si une intégrale en disques se fait dans cette condition d’urgence il sera possible d’analyser à loisir. Pour moi ce soir est un défit lancé par la Grande Musicienne au public et à la critique : osez seulement dire quelque chose après ça ! Oui Madame j’ose dire que votre grande carrière est couronnée par cette audace interprétative. Nous avons beaucoup aimé vos concertos de Beethoven avec Tugan Sokhiev les années précédentes et attendons l’intégrale promise en CD. Nous savons que vous enregistrez beaucoup et en même temps pas assez pour vos nombreux admirateurs. Nous avions eu la chance de nous entretenir avec vous et vous nous aviez dit que pour vous la plus grande qualité de l’interprète est de savoir donner sans compter tout au long de sa carrière.

Ce soir vous avez donné sans retenue, sans prudence, sans le garde-fou de la recherche d’exactitude stylistique. Ce concert a été hors normes. Vous avez prouvé une nouvelle fois  que Sviatoslav Richter, qui vous a admirée dès vos débuts, avait vu juste. Il savait que vous aviez cette indomptabilité totale tout comme lui.

Le tempo, les nuances, la pâte sonore, la texture harmonique, vous avez tout bousculé, tout agrandi, tout magnifié et Beethoven en sort titanesque et non plus simplement humain. Une musique des sphères, d’au-delà de notre système d’entendement et pourtant jouée par deux mains de femme et composée par les deux mains d’un simple mortel. Ce fût un choc pour le public, un choc salvateur pour sortir d’une écoute élégante, polie et qui endort les angoisses de l’âme. Ce soir, de cette salvatrice bousculade émotionnelle vous pouvez être fière. Vous avez tutoyé le cosmos et nous avons essayé de vous suivre. Bravo Sacrée LIONNE-SKAJA.

Hubert Stoecklin

Compte-rendu concert. Toulouse. 40 ème Festival Piano aux Jacobins. Cloître des Jacobins, le 25 septembre 2019. Ludwig Van Beethoven (1770-1827) : Sonate pour piano n° 30 en mi majeur, Op.109 ; Sonate pour piano n° 31 en la bémol majeur, Op.110 ; Sonate pour piano n° 32 en ut mineur Op.111 ; Elisabeth Leonskaja, piano.