CRITIQUE, concert. TOULOUSE. FESTIVAL PIANO JACOBINS, le 21 sept. 2022. Récital Marie VERMEULIN, piano. V. MOREL. Ch. SOPHY. M.BONIS.
La délicatesse et la charme pour le récital de Marie Vermeulin
Piano aux Jacobins en partenariat avec le Palazetto Bru-Zane reçoit ce soir une artiste délicate dans un programme particulièrement original. Marie Vermeulin a choisi trois compositrices françaises du XIXe siècle. Le patient travail de redécouverte, édition et enregistrements fait par cette fondation basée à Venise au Palazetto Bru-Zane est remarquable et comble un manque cruel. La saison du Palazetto Bru-Zane est internationale et depuis peu une radio en ligne permet de découvrir des œuvres aussi belles que rares. Ce magnifique récital va donc certainement être enregistré et chacun pourra découvrir combien ces compositrices sont talentueuses. Avec un naturel et une amabilité très remarquables Marie Vermeulin donne quelques informations sur l’œuvre qu’elle va interpréter. Ainsi la première compositrice, élève au conservatoire de Louise Farenc, a écrit ces études mélodiques avec une intelligence sidérante. Le terme mélodique est investi totalement par Marie Vermeulin et son interprétation est lyrique et pure à la fois. La mélodie est toujours au premier plan et les éléments virtuoses au second. Cela produit un effet de pureté et de modestie qui met la poésie de la musique à l’honneur. Un jeu nuancé et fluide nous permet de déguster des œuvres toutes agréables, surprenantes et passionnantes. Il est impensable que ces études ne trouvent pas leur place dans les récitals habituels. La génération 1810, ne rougirait pas de la compagnie des études de Virginie Morel. La deuxième compositrice est tout aussi peu connue. Charlotte Sophy a pu être jouée de son vivant et a bénéficié d’un début de reconnaissance même si trop souvent elle ne disait pas que le Ch. de son prénom n’était pas Charles mais Charlotte. Sa sonate est remarquable par sa concision et sa richesse harmonique. Les thèmes sont charpentés et vibrent, les rythmes peuvent être d’une complexité redoutable. Le jeu de Marie Vermeulin gagne en largeur et en puissance. Le final sur une danse bretonne endiablée est enthousiasmant. Le public ravi fait une ovation à l’interprète et semble conquis par cette œuvre. Comment a-t-on pu l’ignorer si longtemps ?
Mel Bonis est mieux connue et bénéficie d’une notoriété enviable pour ses consœurs. Les pièces réunies de manière posthume sous le titre « femmes de légendes » commence à prendre part dans les récitals. Marie Vermeulin distille chaque portrait avec une délicatesse extrême. Son jeu varié et virtuose arrive à nous éblouir, nous émouvoir et nous faire rêver. Il serait tout à fait injuste de cantonner le piano de Mel Bonis à du piano de salon. Cette œuvre remarquable a un pouvoir d’évocation tout à fait troublant lorsque la force de l’interprétation est si belle.
Compositrice grande amie de Debussy, Mel Bonis a une musicalité délicieuse. Le côté impressionniste et symbolique de certains moments musicaux, par exemple dans le portrait de Mélisande, sont de grandes qualités. Marie Vermeulin trouve dans ce répertoire à mettre en lumière toutes ses qualités lumineuses de virtuosité et de poésie. Voilà une très belle artiste dans un répertoire passionnant enfin redécouvert.
Hubert Stoecklin
CRITIQUE, concert. TOULOUSE, le 21 septembre 2022. Cloître des Jacobins. Concert. Virginie Morel (1799-1869) : Huit études mélodiques : Introduction, La calma, La disprezata, La berceuse, L’intercezza, Barcarolle, Romanza, Le papillon ; Charlotte Sophy (1887-1955) : Sonate ; Mel Bonis (1858-1937) : Femmes de légendes : Ophélie, Viviane, Phoebe, Salomé, Omphale, Mélisande, Desdemone. Marie Vermeulin, piano.
CRITIQUE ENREGISTREMENT. ALISON BALSOM : QUIET CITY. WARNER CLASSICS/ERATO. Août 2022.
ALISON BALSOM ouvre un autre monde, une autre galaxie à la Trompette
La trompette classique est un instrument aimé pour son brillant, son audace, ses traits aigus virtuoses (des concertos de Haydn à Poulenc) et ses joutes à fleuret moucheté avec la voix (pensons à Haendel et à Bach). Alison Balsom y excelle depuis ses débuts fracassants en 2000. Ses concerts mettent le public a ses genoux (nous-même en 2017). Ses enregistrements sont tous des références. La trompettiste anglaise est encore bien plus musicienne que cela et avec cet enregistrement somptueux elle ouvre un autre monde, une autre galaxie à son instrument. En rendant un hommage ému aux trompettistes de jazz elle joue des pièces arrangées pour l‘immense Miles Davis. Dans ce CD elle ose tout simplement chercher un autre monde sonore pour la trompette. Un monde de demi-teintes, de brumes, de clair-obscur ou de nuit. Elle ose des notes graves de pure poésie et des phrasés d’une délicatesse de camée. Ce jeu avec la lumière est fascinant et le programme qui débute avec la pièce éponyme Quiet City de Copland a une véritable cohérence artistique alors que les éléments peuvent paraître disparates. C’est le ton, la poésie qui font l’évidence du programme à l’écoute. Elle s’entoure de musiciens aussi doués qu’elle avec un orchestre d’élites : le Britten Sinfonia dirigé subtilement par Scott Stroman. Et les arrangements et transcriptions sont diaboliquement réalisés et permettent de redécouvrir avec une subtilité éloquente les œuvres si connues comme Rhapsody in Blue, le Concerto Aranjuez ou My Ship de Kurt Weil. Au Centre du récital the Unanswered Question de Charles Ives, autre œuvre originale pour la trompette, est peut-être le joyau en termes de sonorités inouïes, nuances infimes et phrasés de pure poésie.
La virtuosité est tout autre mais non moins spectaculaire : qui aurait imaginé possible un glissando si sensuel pour ouvrir la Rhapsody in Blue ? Qui pensait possibles des volutes pianissimo sur toute la tessiture ? Qui imaginait un souffle si long ? Qui osait rêver cette fragilité qui devient force ? Voilà un travail d’orfèvre avec des complices de génie.
Ce CD est absolument indispensable à tout amoureux de la musique, celui qui l’aime dans ses lumières variées !
Un tel jeu de trompette c’est de la très, très grande classe ; cela grandi l’instrument !
Hubert Stoecklin
QUIET CITY : ALISON BALSOM, TROMPETTE. BRITTEN SINFONIA. SCOTT STROMAN : direction.
7 pistes. 54’06’’. Aaron Copland (1900-1990): Quiet City ; Leonard Bernstein ( 1918-1990) : Lonely Town : Pas de deux (arr. Alison Bolsom) ; George Gershwin ( 1898-1937) : Rhapsody in Blue ( arr. Simon Wright) ; Charles Ives (1874-1954) : The Unanswered Question ; Joachim Rodrigo ( 1901-1999) : Concierto de Aranjuez : Adagio ( arr. De Gil Evans pour Miles Davis) ; Kurt Weil ( 1900-1950) : My Ship ( arr. De Gil Evans pour Miles Davis).
CRITIQUE, concert. TOULOUSE. FESTIVAL PIANO JACOBINS, le 14 sept. 2022. Récital Christian ZACHARIAS, piano TCHAIKOVSKI. SCHUBERT
C’est un vrai bonheur de retrouver le Cloitre des Jacobins avec un récital d’un musicien si merveilleux. Christian Zacharias nous a offert une soirée de rêve comme il en a le secret.
Nous avions été subjugués le mois dernier à La Roque d’Anthéron, il jouait et dirigeait avec tant d’élégance le concerto Jeunehomme de Mozart. Ce soir son récital frôle la perfection. Je ne sais quoi préférer. Le programme si bien construit, le jeu naturel et évidant du pianiste, l’ambiance magique du lieu ? Quoi qu’il en soit le public a été unanime qui a fait une ovation tonitruante au musicien. Le concert était annoncé complet et le silence du public qui retenait son souffle a été souvent remarquable par une qualité d’écoute très spéciale. L’alchimie entre le musicien, le public et le lieu a été parfaite.
Les saisons de Tchaïkovski est une œuvre qui renoue avec le succès public et le mérite. Sous les doigts de Christian Zacharias l’œuvre déploie un charme plein de naturel, de surprises avec des nuances très riches, des couleurs variées et des phrasés subtiles. Tout cela avec une facilité déconcertante. Christian Zacharias est un pianiste aux moyens phénoménaux toujours offerts avec naturel et élégance. Jamais aucun effet démonstratif, aucun soulignement des efforts, tout coule sous les doigts de la Musique. L’impression que cet homme EST La Musique se confirme. Il nous offre une courte pièce, probablement de Tchaïkovski, en bis de la première partie.
Après une courte pose l’artiste se lance dans une interprétation inoubliable de la sonate de Schubert en ré majeur D. 850. Je connais bien sa manière si exquise d’aborder les sonates de Schubert car j’ai écouté tant de fois son intégrale gravée en 1985. Ce soir il a un tempo légèrement plus retenu que dans son enregistrement. Cela lui permet surtout d’être d’une souplesse admirable tout en gardant un rythme implacable. Cette sonate est comme un ruisseau qui coule avec son thème qui la parcourt et revient sans cesse. L’élément liquide que contient le jeu du pianiste convient admirablement à cette sonate du bonheur. Le ré majeur exulte et le chant est celui de la joie. Le dialogue contenu dans le deuxième mouvement est absolument délicieux, plein de tendresse et de délicatesse d’âme. Bien sûr cette musique contient des parts d’ombres mais si infimes et si vite rendues à la lumière solaire que l’impression finale est une joie humaine communicative irrépressible. L’humour du dernier mouvement si proche de l’enfance avec ses toutes dernières notes comme évanouies laisse le public sans voix. Quel chic, quelle classe, quelle perfection ! Le merci à Christian Zacharias prend l’allure d’une cataracte d’applaudissements nourris. Le musicien dans un français exquis offre deux bis en expliquant combien il est quasi impossible du jouer quelque chose après cette sonate, même du Schubert…. Il va toutefois offrir des variations élégantes et légères de Beethoven, puis un extrait de Scarlatti.
Comme rajeuni après ce récital si généreux le musicien de 72 ans quitte le Cloître avec son allure de jeune homme espiègle.
Un vrai bonheur a irradié ce soir dans le Cloître des Jacobins pour fêter la 43 ième édition de ce si beau festival. Juste débutée le 9 septembre dernier il promet d’autres merveilles !
Hubert Stoecklin
CRITIQUE, concert. TOULOUSE, le 14 septembre 2022. Cloitre des Jacobins. Concert. Piotr Illich Tchaïkovski (1840-1893) : Les saisons Op. 37b ; Frantz Schubert (1797-1828) : Sonate n°17 en ré majeur Op. 53D, D.850. Christian Zacharias, piano.
Mes trois derniers concerts à La Roque d’ Anthéron pour cette 42 deuxième édition prouvent la variété des propositions. Trois concerts on ne peut plus différents. Le récital plein de charme et un jeu très sensuel du pianiste espagnol Luis Fernando Pérez, bien connu des Toulousains. Marc-André Hamelin qui va venir à Piano Jacobins mérite toute notre attention par un jeu précis et une intelligence sidérante. Cela dit c’est un peu au dépend de l’émotion toutefois.
Et en Concert Final, l’Orchestre de Chambre de Lausanne en majesté et la découverte d’un pianiste au timbre ensorceleur et au jeu chaud et incarné : Jorge GONZALES BUAJASAN. Renaud Capuçon artiste médiatisé à outrance est un partenaire au violon du meilleur niveau mais se révèle un bien piètre chef d’orchestre…
CRITIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON, le 19 août 2022. Récital Luis Fernando PEREZ, piano. BACH. MONPOU. GRANADOS.
Luis Fernando Pérez toute l’élégance du piano hispanique
Photo Christophe Grémiot 2019
Pour ce concert de 11 h la salle est bien pleine et la rencontre entre le public et le pianiste dès son entrée en scène est très franche. Dans un français délicieux, il explique un léger changement de programme et son besoin de la partition tant la composition de Mompou est complexe. Nous voulons bien le croire mais son jeu est si élégant tout du long qu’aucune difficulté ne semble le limiter. Il est souverain dans cette partition complexe aux harmoniques improbables et aux rythmes déstructurés. La modernité de l’œuvre rend le thème méconnaissable bien souvent, mais le retrouver même devenu grotesque est un jeu intéressant. Puis il se lance dans la Grande Chaconne de Bach revue par Busoni. C’est un grand moment de piano dans lequel virtuosité et beauté se donnent la main. Avec un art très serein Pérez en donne une interprétation précise et d’une grande profondeur. La virtuosité est assumée dans cette élégance suprême qui caractérise le jeu de cet artiste.
Pour terminer son récital Luis Fernando Pérez choisit une œuvre qu’il connaît particulièrement bien et qui met en valeur toutes ses qualités : les Escenas Romanticas de Granados. Sans rien y mettre de folklorique il en rend toute l’hispanité avec une évidence de chaque instant. Ce piano est fluide, nuancé et chaloupé. Les couleurs sont innombrables et toujours l’attention est stimulée par la variété du jeu. La douceur de certains phrasés est une délectation et les rythmes bien charpentés sont tonifiants. La douce mélancolie de certains moments, la douleur d’autres et la gaité parfois, tout se suit comme dans la vie. Le naturel avec lequel ce musicien interprète ces pièces nous fait penser qu’il les connaît comme si c’était lui qui les avait composées. L’appropriation est d’une évidence sidérante. Il est chez lui dans cette musique et nous invite avec la noblesse et la simplicité d’un grand seigneur.
Le succès est grand et le public plébiscite un artiste qu’il apprécie toujours énormément. Avec beaucoup de gentillesse il nous offre un bis, qu’il a choisi pour La Roque : Mamboco, une Danse précolombienne. Cet air populaire prend sous ses doigts une grande élégance et devient une musique délicieuse. Le musicien quitte son public bien aimé dans un large sourire. Le bonheur était partout dans la salle et chez l’artiste. Très beau concert à 11 h avec un artiste très attachant.
Hubert Stoecklin
CRITIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON, le 19 août 2022. Auditorium Centre Marcel Pagnol. Récital de Luis Fernando PEREZ, piano. Jean-Sébastien BACH (1685-1750) / F. BUSONI (1686-1924) : Chaconne de la partita pour violon n°2 BWV 1004 ; Federico MONPOU (1893-1987) : Variations sur un thème de Chopin ; Enrique Granados (1867-1916) : Escenas Romanticas. Crédit photo : Christophe Gremiot 2019.
CRITIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON, le 19 août 2022. Récital de Marc-André HAMELIN, piano. BACH. HAMELIN. BEETHOVEN.
Le pianiste canadien sensationnel à connaître!
Photo : valentine-chauvin-2022
Venu du Canada Marc-André Hamelin fait l’actualité au disque avec un enregistrement mémorable de Sonates de Carl-Philipe Emmanuel Bach, encensé par la critique. La sonate Württembourgeoise qui ouvre son récital est une œuvre magnifique originale et qui fait un beau portrait de ce fils Bach si doué. Une certaine modernité, un chant éperdu dans l’andante et une virtuosité assumée. Marc-André Hamelin est parfait. Style impeccable, son généreux et legato supérieur. Il semble très à l’ais avec ce compositeur dont il rend les beautés très désirables.
Puis Le compositeur-interprète se révèle. Avec beaucoup de délicatesse il nous offre sa dernière œuvre, une suite de danse à l’ancienne qui semble sœur de Ravel et Debussy lorsqu’ils se livrent à des hommages au style ancien. La fraicheur de l’invention et la virtuosité sont très intéressantes. Ce jeu impeccable, ces nuances subtiles et ces couleurs variées sont des qualités très remarquable. Hamelin interprète rend très vivante la composition de Hamelin compositeur. Il renoue avec tous ces virtuoses-compositeurs avec talent.
Pour finir son récital le pianiste Canadien se lance dans une interprétation très originale de la sonate « Hammerklavier » de Beethoven que je n’ai jamais entendu sonner ainsi. C’est comme si Hamelin la jouait en compositeur qui en apprécie toute la construction. Il nous la rend limpide, joue droit et certains tempi sont très rapides. Cette virtuosité impeccable a quelque chose d’un peu froid, il n’y a rien d’expressif dans ce jeu, rien de romantique. Tout est mis en perspective absolument tout. Il n’y a jamais d’ombres, tout est lumineux. Cette lecture analytique et parfaite déroute, elle fait redécouvrir l’œuvre.
L’effet sur le public est électrisant. Ce n’est pas tous les jours qu’un tel chef d’œuvre nous est révélé autrement.
Le succès considérable de l’artiste réchauffe l’ambiance et il offre trois bis à son public conquis.
Sa lecture d’Images, Reflets dans l’eau de Debussy est tout aussi iconoclaste, révélant la modernité de l’œuvre plus que sa poésie. Cet artiste a une énorme culture pianistique entre Europe et Amériques. Il propose deux œuvres très rares de William Bolcom, compositeur américain avec deux Rag plein de vie.
Marc-Antoine Hamelin est un artiste original et attachant que la Roque nous a fait découvrir ce soir, un grand merci !
Hubert Stoecklin
CRITIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON, le 19 août 2022. Auditorium du Parc du Château de Florans. Récital de Marc-André HAMELIN, piano. Carl Philippe Emmanuel BACH (1714-1788) : Sonate Württembourgeoise en la bémol majeur Wq 49/2 ; Marc-André HAMELIN (né en 1961) : Suite à l’ancienne ; Ludwig van BEETHOVEN (1770-1827) : Sonate pour piano n°29 « Hammerklavier » Op.106.
CRITIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON, le 20 août 2022. Concert. Jorge GONZALES BUAJASAN, piano. Orchestre de Chambre de Lausanne. Renaud CAPUCON. MENDELSSOHN.
Concert de clôture festif pour la 42ième édition du Festival de La Roque d’Anthéron.
Il y a deux jours nous avons pu voir le chef charismatique qui avait eu en charge l’Orchestre de Chambre de Lausanne de 2000 à 2013. Christian Zacharias a laissé une forte empreinte à ce bel orchestre. Ce soir l’orchestre est dirigé par un chef récemment installé à sa tête : Renaud Capuçon qui s’improvise ainsi chef d’orchestre. Il ne nous a pas convaincus un instant. Il n’a aucune qualité pour cela et semble même perdu lorsqu’il joue et doit reprendre la direction de l’orchestre. C’est étrange comme ce violoniste de talent peut se fourvoyer ainsi. Cela n’a pas eu de conséquences car l’orchestre sait jouer seul avec des regards constants entre les quatre chefs de pupitres du quatuor à cordes. Ce programme tout Mendelssohn rend hommage à ce très grand compositeur bien trop négligé. Le concerto pour piano et violon est très bien écrit proposant des moments originaux entre le passage d’une forme sonate à des moments d’orchestre avec instruments obligés. C’est très souple, la virtuosité est musicalement agréable et les mouvements s’enchaînent avec facilité. Le jeu de pianiste cubain Jorge Gonzales Buajasan est très intéressant. Une belle pâte avec une noblesse de ton et une souplesse admirable. Les couleurs sont belles, les nuances subtiles et les doigts du musicien sont très agiles. Voilà un pianiste aux qualités remarquables, nous le retrouverons avec plaisir.
Renaud Capuçon est un violoniste impeccable qui est un partenaire sûr et dont le jeu est à la hauteur des exigences de la partition. Il s’agit d’un bien beau concerto qui aurait sa place plus régulièrement dans la programmation des salles de concerts. Pour la deuxième partie la joyeuse symphonie Ecossaise de Mendelssohn est une bonne idée pour finir en beauté un festival heureux qui après deux années terribles a retrouvé son large public. Oui c’était la fête à La Roque car le pari de René Martin est gagné ; sa détermination et son organisation parfaite ont ravi le public venu très nombreux et également ce soir pour fêter la Musique. Cette symphonie avec les belles couleurs de l’Orchestre de Chambre de Lausanne est un enchantement. Précision, nuances et élégants phrasés, rien ne manque à l’orchestre. Heureusement Renaud Capuçon les a laissé jouer, se contentant de gestes généraux sans rien leur demander en particulier. Ils avaient tout le plaisir du monde à jouer et ne s’en sont pas privé. Nous avons entendu une symphonie magnifiquement sonore avec un final enthousiasmant. Rarement à la Roque d’Anthéron les derniers sons n’auront pas été ceux d’un piano solo ; ce soir ce sont les cors qui resteront en mémoire comme une joyeuse expression de liberté. Vive la Musique et la liberté ! Le public enthousiaste a obtenu le bis du deuxième mouvement de la symphonie. Pour ma part je serai bien resté avec le son si joyeux des cors dans le final de la symphonie comme un hymne.
CRITIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON, le 18 août 2022. Récital Christian ZACHARIAS, piano et direction. Orchestre National d’Auvergne. MOZART. HAYDN.
Christian ZACHARIAS l’Homme Musique !
Enfin nous l’avons eu l’orchestre digne de la délicatesse de Mozart et de Haydn. Après beaucoup de difficultés avec le Sinfonia Varsovia dirigé par Aziz Shokhakimov (concerts des 5, 8 et surtout 11 août) cela a fait l’effet d’un véritable réconfort pour une bonne partie du public. Dès les toutes premières mesures de la délicieuse symphonie n°43 de HAYDN la grâce a inondé le parc du Château. La nuit n’avait pas le caractère apaisant des autres soirs mais un coté magique plus inquiétant avec un orage tout proche. Christian Zacharias n’est pas un simple chef d’orchestre, c’est un fabricant de Musique. Sa gestuelle est des plus personnelles, il n’y a pas de battue métronomique, il n’utilise pas de baguettes, mais au contraire des gestes gracieux construisant dans l’espace la musique à naître que le son des instrumentistes concrétise concomitamment. Cette magie est fascinante et apporte une sérénité inouïe. L’Orchestre National d’Auvergne se révèle être d’une précision horlogère, d’une pureté de sonorité rarissime et d’une souplesse admirable. Haydn est un artisan de l’orchestre des plus soigneux et sait profiter de chaque instrument. Deux hautbois, deux cors et un basson en plus des cordes pour ce soir. Christian Zacharias sait mettre en lumière chaque niveau d’écriture, chaque phrasé, chaque nuance avec un art de chaque instant. Tout est magnifique, avance et raconte quelque chose de la beauté du monde. Le final de cette symphonie, qui lui a donné son nom (Mercure), fuse et explose de joie. Un monde de joie et de beauté nous a été offert par ces artistes magnifiques.
Le temps d’installer le piano et voici Christian Zacharias dos au public pour diriger l’orchestre et jouer. Ce concerto « Jeune homme » de MOZART est une merveille en tout point. L’interprétation de ce soir est à marquer d’une pierre blanche tant la perfection est partout. Orchestre de vif argent, de douceur et de pureté toujours impeccable en tout et le piano si inventif et juste de Christian Zacharias. Il met tout son art du toucher en forme et toute son inventivité dans de nombreuses cadences et abellimenti comme un chanteur d’opéra.
C’est absolument divin. Un moment le danger de l’orage s’est matérialisé et a interrompu pour un court instant la fête du final du concerto. En étant de dos, ne voyant pas exactement ce qui se passait (des trombes d’eau sur le public) et entendant un bruit grandissant Christian Zacharias avec sa sensibilité en effervescence a dû s’arrêter n’arrivant plus à se concentrer sur son piano, le jeu de l’orchestre et la conduite à bon port de ses cadences. Après un court instant, sur les conseils en coulisse de Richard Martin, il a repris et tout s’est terminé dans une allégresse totale. Nous étions mouillés mais pas trempés car protégés par les capes distribuées en début de concert. Ah que ce festival est bien organisé, comme les bénévoles savent être attentifs et prévenants !
Chacun rassuré sur le passage de l’orage, le concert a pu reprendre avec la symphonie des adieux qui commence sur une énergie si noble et digne. Un Orchestre qui sonne n’a pas besoin du nombre car l’allure obtenue par Christian Zacharias est magnifique de carrure et de noblesse. Les plans s’articulent avec naturel, les nuance sont somptueuses, les attaques hyper précises, et les chants éperdus. Cet orchestre est absolument magnifique. Que ne l’avons eu plus tôt ! Son travail avec Christian Zacharias ne date que d’une année mais on devine un partage de musique au sommet. En discutant avec des instrumentistes après le concert ils sont unanimes Zacharias est un musicien d’exception et tout à fait enthousiasmant. Quand on sait que d’abord il a eu une carrière de pianiste si riche avec des enregistrements de références dans Schubert en particulier (ses sonates !) et que sa carrière de chef est déjà si riche il est bien plus qu’un pianiste et un chef. A 72 ans il a une vivacité, un allant, une souplesse de tout jeune homme. Longue vie à cet artiste entièrement fait de musique qui sait si bien la partager. Nous le retrouverons en soliste musicien à Toulouse à Piano Jacobins et justement dans Schubert…
Le concert se termine dans l’allégresse avec deux bis. D’abord Zacharias au piano dans un délicieux Rondo en ré majeur de Mozart, frais et irradiant. Puis avec l’orchestre un extrait de la Petite Musique de Nuit de Mozart. Une élégance totale, une précision enthousiasmante et une jubilation souveraine. Un véritable enchantement avec une œuvre archi connue qui sous les doigts de ses musiciens de grand talent et ainsi dirigée revit plus belle que jamais.
Ce concert restera exceptionnel a plus d’un titre pour la beauté de l’orchestre, la richesse de l’interaction chef, pianiste, l’orchestre si sublime et cet orage spectaculaire et si peu grave, protégé que nous étions par les prévenances des bénévoles de l’association. La vie est belle à La Roque d’Anthéron !
Hubert Stoecklin
CRITIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON, le 18 août 2022. Auditorium du Parc du Château de Florans. Concert. Joseph HAYDN (1732-1809) : Symphonie n°43 en mi bémol majeur « Mercure », Symphonie n°45 en fa dièse mineur « Les adieux » ; Wolfgang Amadeus MOZART (1756-1791) : Concerto pour piano n°9 en mi bémol majeur K.271 « Jeunehomme » ; Orchestre national d’Auvergne ; Christian Zacharias, piano et direction. Photos Valentine Chauvin.
CRITIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON, le 13 août 2022. Récital Nelson GOERNER, piano. CHOPIN.SCHUMANN.
Nelson Goerner le plus grand pianiste-musicien ?
Oui certainement ce soir à La Roque d’Anthéron !
Le programme d’une grande cohérence fait se suivre 4 Ballades de Chopin puis les Études Symphoniques de Schumann. Programme athlétique s’il en est ! Sinon jumeaux de 1810 du moins amis partageant une admiration réciproque, Chopin et Schumann, ont chacun été des compositeurs inoubliables pour le piano. Chopin avec son côté exclusif a écrit des pages parmi les plus géniales pour le piano. Schumann a su ouvrir à d’autres instruments sa muse mais au début de sa vie il s’est tout entier abandonné au piano. Sa folie de l’excès l’a conduit à s’imposer une attelle en cuir et métal en voulant des doigts trop obéissants pour la virtuosité, il en a résulté une blessure digitale définitive qui lui a interdit la carrière de pianiste.
Le piano des Ballades et des Études Symphoniques se ressemblent par une forme d’absolu que partagent leurs compositeurs.
Les quatre Ballades sont des pièces autonomes, libres et superbement construites dans leurs allures insaisissables. En débutant par celle en sol mineur Nelson Goerner savait que les deux musiciens admiraient cette œuvre, Chopin aurait dit à Schumann que c’était sa composition préférée. Nelson Goerner s’y engage avec toute son âme en faisant presque son propre portrait pianistique : largeur de ton, ampleur des sonorités, couleurs irisées, nuances infinies. Ce piano vit toutes les émotions et la technique sublime se met au service de cette musique sublime. C’est immense ! Quelle puissance digitale !
Les trois autres Ballades soulignent tel ou tel aspect, développent des directions diverses mais tout était déjà évoqué dans la première ballade. Leur enchainement nous fait vivre un moment qui nous fait perdre le souffle tant la beauté de ce piano nous envoûte et la subtilité du musicien nous fait fondre. Comment ce diable de Nelson, que pourtant je connais bien, arrive-t-il ce soir à gravir encore plus haut l’échelle vers la perfection ? Est-il galvanisé par l’hommage qu’il veut rendre à son ami Radu Lupu ? C’est probable.
Après une courte pause Nelson Goerner va en véritable athlète nous faire entendre les Études Symphoniques de Schumann dans leur intégralité et dans un même geste interprétatif. La musique sublime de Schumann rencontre en Nelson Goerner un interprète idéal. Il a tout, la vaillance et l’héroïsme, la force des forte semblant dévastatrice et la délicatesse des piani est à la limite de l’audible, toujours avec une incroyable richesse en harmoniques. Les couleurs qu’il trouve sur tout l’ambitus du clavier sont ahurissantes. Tant de richesse, tant de puissance et avec cette simplicité, cette évidence… Nelson Goerner a des moyens phénoménaux tant pianistiques que musicaux, il nous offre un programme idéal de beauté interprété dans une dimension apollinienne. Après son concert Nelson Goerner a pu dire quelques mots sur l’hommage qu’il a souhaité rendre à son ami et ce génie du piano. Il a semblé être soulagé, souriant, heureux. Ce bonheur il l’a partagé avec un public enthousiaste applaudissant sans fin qui a obtenu quatre bis inénarrables. Humour, vélocité, sensibilité, puissance, il a tout osé. Jugez : Intermezzo en la majeur de Brahms comme Radu Lupu (à pleurer de tendresse), l’étude le torrent de Chopin (dans un tempo d’enfer), L’andante de la sonate en la majeur de Schubert (dans un toucher exquis) et pour achever la soirée sur un exploit plus fou encore, La Rhapsodie Hongroise N°6 de Liszt dans laquelle semblent se trouver toutes les difficultés inimaginables. Nelson Goerner atteint une plénitude de moyens artistiques qui en font ce soir un Apollon du piano venu apporter par la beauté une consolation aux auditeurs du Parc Florans. Merci !
CRITIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON, le 13 août 2022. Auditorium du Parc du Château de Florans. Récital de piano de Nelson Goerner en hommage à Radu Lupu. Frédéric CHOPIN (1810-1849) : Ballades n°1 en sol mineur Op.23, n°2 en fa majeur Op.38, n°3 en la bémol majeur Op.47, n°4 en fa mineur Op.52 ; Robert Schumann (1810-1856) : Études Symphoniques Op.13.
CRITIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON 42ième édition , le 12 août 2022.
Récital Marie-Ange NGUCI, piano.
RACHMANINOV, SCRIABINE, PROKOFIEV.
Depuis 2020 le Festival International de La Roque d’Anthéron a expérimenté des concerts le matin à 11h. Le soleil se levant sur le grand amphithéâtre ne permettait pas au public venu en nombre d’être à son aise. Et en cet été de canicule cela aurait été tout à fait impossible. L’auditorium Marcel Pagnol dans les hauteurs de La Roque, à la place de l’ancienne piscine (regrets ?), est un lieu idéal. Frais et confortable le public était nombreux pour le récital de la pianiste albano-française Marie-Ange Nguci (prononcer Gucci). Cette toute jeune femme hyper douée et très diplômée fera parler d’elle, c’est certain. Nous l’avions découverte bouleversée et bouleversante, il y a quelques jours, lors de la soirée d’hommage à Nicholas Angelich / soirée spéciale “Les amis de Nicholas”, 10 août 2022.
Magnifique récital de Marie-Ange NGUCI
Admise dans sa classe à 13 ans, elle a bénéficié de son enseignement une année. Visiblement elle en a beaucoup appris. Comme lui, elle fait avant tout de la musique en se servant de son instrument, le piano, cherchant toute la musique cachée jusque dans la virtuosité la plus folle. Comme lui elle a un toucher capable de légèreté elfique. Son récital d’œuvres rares et belles est somptueux. Avec une maîtrise technique absolue, elle interprète chaque pièce avec une délicatesse inouïe, cherchant tout de la construction de l’œuvre afin de la rendre limpide.
Car si les Variations d’après Chopin de Rachmaninov gardent du thème choisi une certaine séduction, on ne peut pas dire que la Sonate de Scriabine ou celle de Prokofiev sont des œuvres faciles pour le public. Rachmaninov sonne avec des couleurs qui peuvent être éclatantes mais surtout les clairs-obscurs sont délicieusement mis en valeur. Quelles beautés dans la variété de la palette sonore de son piano ! La 5ème sonate de Scriabine est redoutablement complexe. Marie-Ange Nguci nous la rend limpide. Elle sait en tirer toute la musique cachée sous les méandres de tonalités fugaces, les rythmes variés. Quel staccato, quel toucher délicat, quelle puissance. La richesse de son toucher est vertigineuse.
Dans la Sonate n°6 de Prokofiev, la pianiste rajoute la noirceur, la méchanceté et la cruauté de la guerre comme le sarcasme propre à la musique de Prokofiev. Mais là également la musique règne et jusqu’à la toute dernière goutte, la musique de ces pages vertigineuses est débusquée par cette interprète incroyablement perspicace. Marie- Ange Nguci a 24 ans. Elle est une musicienne accomplie, son jeu est d’une richesse incroyable. Nous la suivrons et vous entendrez parler d’elle, c’est certain, Marie-Ange Nguci voici un nom à retenir !
CRITIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON, le 11 août 2022. Concert David KADOUCH. Tanguy de WILLIENCOURT, piano. SINFONIA VARSOVIA. Azis SHOKHAKIMOV. SCHUMAAN. WIECK-SCHUMANN.
Le Premier Concerto de Clara enfin révélé : il est magnifique !
L’an dernier ici même David Kadouch nous avait fait découvrir son travail original autour d’Emma Bovary et des compositrices romantiques empêchées de s’exprimer pleinement pour des raisons socio-familiales, mais ayant composé de magnifiques œuvres. Son dernier CD est d’ailleurs en vente depuis peu reprenant ce programme avec des compositions de Fanny Mendelssohn et de Clara Schumann en particulier. Il est tout naturel qu’il vienne défendre le premier concerto de Clara Wieck-Schumann. L’œuvre est magnifique. Pas juste intéressante, mais magnifique. D’une patte originale mais peut-être plus proche de Chopin que de Schumann, si je peux me permettre cette idée un peu réductrice. Les mouvements sont enchaînés. Son premier mouvement a de l’allure et permet un dialogue franc entre le piano et l’orchestre avec des moments de très grande virtuosité. Le deuxième mouvement débute sans se faire remarquer comme l’émanation d’une immense cadence, l’effet est très original. Ce mouvement est plein de délicates volutes, de demi teintes et de couleurs diaphanes et offre un magnifique duo avec le violoncelle. Le final joyeux a des allures de polonaise. Le charme indéniable de cette œuvre mérite de renter au répertoire des salles de concerts. La virtuosité est toujours musicale et les effets de doigts ou de manches ne sont pas là pour satisfaire les pianistes narcissiques. Venant d’une grande virtuose comme l’était Clara Wieck la suprématie de la musique sur la technique enchante. Le seul regret est que ce concerto ne dure pas 20 minutes, mais est-ce si important ? Le jeu de David Kadouch est un enchantement. Le toucher est exquis, les nuances subtiles et les couleurs irisées. Son jeu mieux que virtuose est lumineux, plein d’élégance et semble facile. La gourmandise des phrasés rend vraiment justice à l’œuvre de Clara Wieck-Schumann. L’orchestre est un peu abrupt parfois mais le chef semble prendre plaisir à cette œuvre jusque-là inconnue. Les instrumentistes sont très engagés surtout le violoncelle solo qui se révèle admirable : le dialogue amoureux entre le piano et le violoncelle est très émouvant. C’est vraiment la découverte et la parfaite interprétation du concerto de Clara qui fait tout le prix de ce concert.
David Kadouch sous le charme de la musique de Clara
Car l’orchestre avait débuté en « massacrant » l’ouverture Op. 42 de Robert Schumann. Est-ce dû à un manque de cohésion ou à la fatigue, ce que laissent supposer les quelques soucis de justesse.
Tanguy De Williencourt et Aziz Shokhakimov tonitruants
Je n’ai pas envie de détailler non plus le concerto de Robert Schumann joué par Tanguy de Williencourt. Le choix d’un piano brillant et le jeu « tutta forza » du jeune homme, soutenu par le chef comme pour réveiller son orchestre, ne sont pas de nature à mettre en valeur les subtiles humeurs du concerto de Robert Schumann, ses nuances, ses moments chambristes, ses couleurs… Son concerto ce soir a sonné comme n’importe quel concerto brillant, sous des doigts virtuoses… No comment !
Ah comme Clara et David Kadouch en fin de concert ont su nous transporter !
Les bis de David Kadouch également avec une mélodie magnifique de Fanny Mendelssohn puis en partageant son succès, un duo à quatre mains de Dvorak, offrant à Tanguy de Williencourt l’occasion de faire un peu de musique ce soir.
CHRONIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON, le 10 août 2022. Récital en hommage à NICHOLAS ANGELICH. Gabriele CARCANO. Violaine DEVEBER. Jean-Baptiste FONLUPT. François-Frédéric GUY. Etsuko HIROSE. Marie-Ange NGNUCI. Bruno RIGUTTO.
Le concert des amis de Nicholas
Soirée très particulière marquée par une émotion forte autant sur scène que dans le public. En tant que témoin critique j’ai fait partie des plus émus. Je ne souhaite donc par rédiger une critique habituelle. Ce soir ce terme est tout à fait inconvenant. Je veux simplement témoigner de ce qui s’est passé sur scène ce soir. Nicholas Angelich est mort le 18 avril 2022 à 51 ans. L’âge de la plénitude artistique où l’équilibre entre force de virtuosité et délicatesse d’interprétation s’épousent pour ne cesser de s’épanouir. Le dernier concert auquel je l’ai entendu m’avait marqué par une sorte de transe dans laquelle je le voyais nous offrir la musique de Beethoven comme jamais il ne l’avait fait auparavant. Même ses collègues l’avaient félicité pour ce qu’il avait fait d’inouï dans la dernière sonate de Beethoven lors du marathon de l’année 2020 à La Roque. Donc ce concert hommage a eu lieu pour beaucoup là-même où ils avaient entendu Nicholas pour la dernière fois ! Car le grand artiste avait été très rare sur scène ensuite. Il a fallu beaucoup du courage à la jeune Violaine Debever pour débuter ce concert dans cette ambiance si particulière. Scarlatti était un choix idéal. Sans enjeux affectif sa musique pure a permis de débuter ce qui allait être une aventure périlleuse pour les artistes.
Violaine Debever
N’oublions pas que ce qui les lie est cette recherche constante d’équilibre entre perfection instrumentale et émotion partagée. Ce soir les attitudes et les mimiques, le jeu même, étaient souvent significatifs de cet équilibre sur le point de se perdre mais jamais lâché. Quel courage et quelle maîtrise sont les leurs ! La deuxième musicienne courageuse a été Etsuko Hirose. Cheveux cachant son visage au début, elle s’est lancée crânement dans un Brahms au romantisme éperdu. Puis c’est le jeune Gabriele Carcano qui avec un legato suprême chantait Schubert revu par Liszt. La plus vulnérable a certainement été Marie-Ange Nguci qui a joué du Rachmaninov magnifiquement, comme sur un fil, c’était tout à fait bouleversant. Chaque artiste a lutté à sa manière pour accepter cette émotion sans la laisser diriger leur jeu. Ainsi ce qui était particulièrement touchant sont les œuvres interprétées à plusieurs claviers à 2, 3 ou 4 sur un ou deux pianos. Même les plus aguerris comme Bruno Rigutto et François-Frédéric Guy ont d’abord joué à deux pianos. Ainsi Bruno Rigutto a-t-il débuté avec Jean-Baptiste Fontlup dans deux Rachmaninov sensibles et pudiques.
Bruno Rigutto, Jean Baptiste Fonlup
Bruno Rigutto nous a ensuite émus avec un Nocturne de Chopin en ut mineur avec cette alternance de tension puis de relâchement dont il a le secret. François-Frédéric Guy lui n’a joué qu’en deuxième partie. D’abord avec Marie-Ange Nguci dans un soutien mutuel visible et touchant.
Il faut dire qu’il a eu la merveilleuse idée ensuite de jouer le deuxième mouvement de la sonate Op.111 de Beethoven : celle-là même que Nicholas Angelich avait jouée pour son dernier concert à La Roque ! Très certainement cela aura été très coûteux pour lui et très bouleversant pour nous de l’entndre jouer les même dernières notes que Nicolas Angelich ici même en l’été 2020. Jean-Baptiste Fontlup a proposé « La vallée d’Obermann » de Liszt dans des sonorités riches, des lignes puissamment charpentées et une belle virtuosité. Chacun a donné ce qu’il pouvait faire de mieux en solo en un soir pareil, mais ce sont les ensembles qui ont vraiment montré cette fraternité musicale qui les unit, qui les renforce y compris dans la danse macabre de Saint-Saëns à 4 sur deux pianos !
Gabriele Carcano, Etsuko Hirose
Et quel final ce Rachmaninov à six mains ! Les yeux au ciel, la main tendue vers le ciel en cette nuit de lune, tous saluent à leur manière l’âme musicale de Nicholas, musicien si délicat, prince si aimé et parti trop tôt, avant de devenir roi alors qu’il en avait tous les moyens. Un bouquet de fleur en fond de scène représentait cette âme musicale de Nicholas Angelich aujourd’hui devenue ange.
CRITIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON, le 8 aout 2022. Concert Anne Queffélec, piano. SINFONIA VARSOVIA. Aziz SCHOKHAKIMOV. MOZART. DVORAC.
Concert enthousiasmant coté piano comme orchestre
Anne Queffélec fidèle parmi les fidèles revient à La Roque avec Mozart pour un concert donné à guichet fermé. Son Mozart est si merveilleusement évident que le charme a complètement envoûté le public. Le concerto offert ce soir est le 27ième, le dernier composé par Mozart et semble-t-il celui qui lui permît sa dernière apparition publique. Il est porteur d’une certaine gravité et d’un côté sérieux, moins séduisant que d’autres. Pourtant on y trouve de très belles mélodies et un tricotage, orchestre-piano serré. Anne Queffélec a toutes les qualités de probité et de modestie pour donner sa noblesse et ses couleurs à ce concerto. Ses mouvements de tête lorsque l’orchestre joue seul, montrent bien comment elle est habitée par cette belle musique et fait corps avec toute la partition. Jeu perlé, équilibre exact entre les plans, tout est merveilleux et la musique coule sans entrave. L’orchestre est un partenaire attentif et prudent. Les instruments solistes dialoguent amoureusement avec la pianiste. Le chef, Aziz Shokhakimov sait garder le bon équilibre tout du long. Que dire de plus ? C’est le bonheur parfait : Mozart en plein air sous les frondaisons, même les cigales se sont tues.
En début de programme la soprano Marion Tassou s’était lancée dans le magnifique air de concert « ch’io mi scordi di te » dans lequel Mozart s’est écrit une partie de piano obligé comme une déclaration d’amour. Ce soir c’est cette déclaration, magnifiquement phrasée par Anne Queffélec qui nous enchante. La voix peu séduisante de la soprano ne peut vraiment s’imposer.
La deuxième partie de programme sera comme une toile à l’huile après un pastel subtil. La symphonie du nouveau monde de Dvorac est une partition brillante qui permet à tout orchestre de montrer ses qualités et au chef de s’exprimer. Le bonheur y est partout même dans le deuxième mouvement où la délicate cantilène du cor anglais se pare de mélancolie un temps avant que les autres bois n’éclairent l’horizon. Le Sinfonia Varsovia montre toutes les qualités de ses solistes et surtout sa capacité à suivre l’énergie bouillonnante demandée par le chef. Aziz Shokhakimov avec une gestuelle singulière et expressive semble habité par cette musique des grands espaces qui sous sa direction exulte de joie. Les tutti des cuivres sont puissants, les cordes se galvanisent pour phraser large, les bois sont expressifs et les cors apportent une belle couleur. Les violoncelles et surtout son soliste phrasent admirablement leurs moments lyriques avec de belles couleurs ombrées. Tous les musiciens participent très activement à cette fête même le plus modeste triangle !
Cet orchestre en résidence qui joue presque chaque soir est comme galvanisé et déchargé de toute fatigue accumulée. Car la chaleur en journée est épuisante pour chacun et les soirs sous les projecteurs sont également porteur de fatigue inévitable. Le bonheur à voir saluer Aziz et son orchestre et l’exaltation du public ont balayé tout cela. Le vrai bonheur c’est le partage de la musique dans cette belle nuit provençale.
Hubert Stoecklin
CRITIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON, le 8 aout 2022. Auditorium du Parc. Concert Anne QUEFFELEC, piano. Marion TASSOU, soprano. SINFONIA VARSOVIA. Direction, Aziz SHOKHAKIMOV. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791 : Air de concert, «Ch’io mi scordi di te ? » K.505 ; Concerto pour piano et orchestre, n°27 en si bémol majeur K.595. Anton Dvorak (1841-1904) : Symphonie n°9 en mineur, Op.95 « Du nouveau monde ».
CRITIQUE, opéra. CHOREGIES D’ORANGE, le 6 août 2022. Amilcare PONCHIELLI. LA GIOCONDA. Csilla BORROS. Stefano LA COLLA. Clémentine MARGAINE. Jean-Louis GRINDA. Daniele CALLEGARI.
UNE GIOCONDA BIEN TROP SAGE À ORANGE
L’opéra le plus connu de Ponchielli, Gioconda n’est pourtant pas vraiment un opéra favori du public. Plusieurs raisons me semblent expliquer ce malentendu. Même si le livret de Boïto est d’après Hugo, l’intrigue tarde à avancer et les incohérences sont nombreuses. La partition mis à part deux airs (Enzo et Gioconda) et un duo ( Gioconda-Laura) et surtout sa musique du ballet des heures n’est pas si connu. Cet opéra, les lyricophiles en ont davantage entendu parler qu’ils ne le connaissent vraiment.
Ce soir le théâtre Antique était loin d’être plein. Le public présent a semblé par ses applaudissements satisfait mais pas absolument conquis. La mise en scène grandiose et spectaculaire de Jean-Louis Grinda est tout à fait adaptée au lieu. Les vidéos d’ Etienne Guiol et Arnaud Pottier sont somptueuses avec lagunes, palais, mer et bateaux projetés et sols luxueux. Les lumières sont très expressives et les costumes superbes, riches et prenant bien la lumière. Le jeu des chanteurs est simple et crédible sans trop d’emphase. Le tableau avec le ballet est grandiose.
Les voix des héros sont sonores en ce qui concerne Gioconda, Enzo, Laura et la Cieca. Barnaba et Alvise semblant plus étriqués dans la vaste acoustique.
Csilla Borros, Gioconda, sauve la production in extremis, elle est particulièrement engagée dans un personnage noble et fier au chant victorieux s’imposant face aux difficultés du rôle. Des sons piano et un beau legato lui permettent de résister toute la soirée. Elle semble bien à l’aise dans ce rôle épuisant.
Stefano La Colla est un Enzo élégant et bien chantant. En Laura, Clémentine Margaine offre son mezzo cuivré et chante avec puissance ce rôle sans toutefois faire tout à fait le poids scéniquement dans son opposition à Gioconda. Leur duo, qui doit être spectaculaire ne décollera pas vraiment.
Alexander Vinogradov, en Alvise n’a pas le charisme d’un noble altier et peine à s’imposer, semblant bien trop fragile. La Cieca de Marianne Cornetti est parfaite de noblesse et de modestie pieuse, la voix belle et longue sonne avec facilité, ses interventions portent à chaque fois une très belle émotion. La grande déception vient du Barnaba de Claudio Sgura. Toute l’action repose sur la terreur que doit imposer ce personnage entièrement noir. A chercher à le banaliser, l’action ne démarre pas vraiment. La voix n’a pas l’ampleur terrible attendue. Le jeu est trop sage. Il incarne un méchant trop poli en somme !
Le reste de la distribution ne pose pas de problème et chacun s’impose sans difficulté dans la vastitude du théâtre Antique. Citons-les tous : Jean-Marie Delpas en Zuante, Przemyslaw Baranek en chanteur, Jean Miannay en Isépo, Walter Barbaria le timonnier, Serban Vasile un barnabotto, Vincenzo Di Nocera, une voix, Pasquale Ferraro, une autre voix. Les chœurs associés de nos régions Sud sont impeccables, vivants, sonores et impliqués.
La plus grande réussite aura pour moi été le ballet absolument enthousiasmant, brillant, virtuose et vivant. Reste peut-être le plus délicat à écrire : l’orchestre de Nice plutôt efficace n’a pas eu l’occasion de vraiment briller car la direction, molle et sans nerf de Daniele Callegari était bien décevante. Gioconda a besoin d’un chef et d’un vrai. Et comme aucune voix n’était de nature à briser les cœurs le drame n’a pas pris. Jolie musique un peu compassée alors que Gioconda peut être de feu et de sang.
L’aspect scénique et surtout le ballet, magnifique chorégraphie de Marc Ribaud et du ballet de l’Opéra Grand Avignon, ont permis de passer une bonne soirée mais bien trop sage par ailleurs.
Hubert Stoecklin
CRITIQUE, opéra. CHOREGIES D’ORANGE, le 6 août 2022. Théâtre Antique. Amlicare PONCHIELLI (1834-1886) : LA GIOCONDA, Opéra en 4 Actes. Mise en scène : Jean-Louis Grinda ; Décors : Jean-Louis Grinda et Laurent Castaingt ; Costumes : Jean-Pierre Capeyront ; Lumières : Laurent Castaingt ; Chorégraphie : Marc Ribaud ; Vidéo : Etienne Guiol et Arnaud Pottier ; Distribution : Csilla Borros, Gioconda ; Clémentine Margaine, Laura ; Stefano La Colla, Enzo ; Alexander Vinogradov, Alvise ; Marianne Cornetti, La Cieca ; Cladio Sgura, Barnaba ; Jean-Marie Delpas, Zuane, matelot ; Przemyslaw Baranek, un chanteur ; Jean Miannay, Isépo ; Walter Barbaria, le timonnier ; Serban Vasile, un barnabotto ; Vincenzo Di Nocera, une voix, ; Pasquale Ferraro, une autre voix ; Orchestre Philharmonique de Nice ; Chœur de l’Opéra Grand Avignon , Chœur de l’Opéra de Monte-Carlo, Chœur de l’Opéra National du Capitole de Toulouse ; Coordination des Chœurs, Stefano Visconti. Ballet de l’Opéra Grand Avignon. Direction : Daniele Callegari.
CRITIQUE, concert. ROQUE D’ANTHERON, le 5 août 2022. Concert Alexandre KANTOROW, piano. SINFONIA VARSOVIA. Aziz SCHOKHAKIMOV. TCHAÏKOVKI. LISZT.
ALEXANDRE KANTOROW SUPER-HEROS A LA ROQUE
Jeune, fringant et courageux Alexandre Kantorow a ce soir subjugué le public en interprétant d’affilée sans ciller deux concertos hyper virtuoses. Son partenaire le Sinfonia Varsovia dirigé par Aziz Shokhakimov ne l’a pas ménagé. Dès la première intervention de l’orchestre fortissimo, le ton était donné. Le deuxième concerto de Tchaïkovski n’est pas le plus réussi et ne sonne pas vraiment comme du Tchaïkovski et ce soir moins que jamais. Disons-le clairement le côté « pompier » et tonitruant de cet orchestre n’était pas de nature à déranger un Alexandre Kantorow aux moyens souverains, mais cela a nui à sa recherche constante de musicalité. Ce concerto est celui avec lequel le tout jeune Alexandre a remporté le concours Tchaïkovski. Il en maîtrise absolument toutes les difficultés et arrive à nuancer de fort belle manière dès qu’il en la possibilité. Les échanges avec la flûte solo dans le premier mouvement, les échanges avec le violon et le violoncelle en solo dans le deuxième mouvement sont des oasis de beauté et de délicatesse. Le reste du temps le combat entre l’orchestre et le chef ne laisse aucun vainqueur et peut sembler vain à des oreilles délicates. Les traits de Kantorow peuvent être fulgurants, les battues d’une puissance athlétique et la liberté dans les moments rhapsodiques caractérisent son jeu de super héros qui ne lâche rien.
Aziz Shokhakimov jeune chef de 34 ans demande toute sa force au Sinfonia Varsovia et l’obtient dans des tutti supersoniques. Nous avions découvert Alexandre Kantorow dans ce concerto à Toulouse dirigé par un chef bien plus convaincant avec un résultat tout différent. Car ce soir hélas l’ensemble sonne au final « assez pompier ». Après une infime pause Alexandre Kantorow avec un panache souverain s’engage dans le deuxième concerto de Liszt qui heureusement sera bien plus nuancé du côté de l’orchestre. Le prodigieux jeune homme se permet des nuances subtiles et des phrasés chantants tout en habillant les plus terribles traits de toute la grâce possible. Les moyens techniques d’Alexandre Kantorow semblent infinis. Tout lui semble facile et pourtant quelle folie contenue dans ce concerto ! Les moments chambristes du concerto sont joués avec une gourmandise adorable par le pianiste. On devine un vrai amour pour le dialogue musical.
Aziz Shokhakimov garde en général une attention particulière au brillant et à la puissance qu’il obtient de l’orchestre mais arrive à ménager des moments de détente dans lesquels la musique peut s’épanouir plus sereinement. En comparant avec son enregistrement de 2015 réalisé par le tout jeune Alexandre dans lequel son père dirige subtilement le Tapiola Sinfonietta, l’équilibre orchestre-piano y est plus naturel et le dialogue bien plus musical. Notons toutefois que le jeune pianiste a gagné une force et une aisance remarquables. Cette version a quelque chose de sauvage et d’indomptable. Indiscutablement peu de si jeunes pianistes sont capables de venir à bout de deux concertos si virtuoses et Alexandre Kantorow est probablement le plus intéressant du moment. Est-ce vraiment ce que nous pouvons demander de mieux à ce musicien exceptionnel ? La réponse il la donne dans son premier bis. En rendant hommage à Nelson Freire, dont c’était le bis favori, il offre au public une interprétation bouleversante des ombres heureuses de l’Orphée de Gluck, mélodie arrangée pour le piano par Sgambati. Hommage à Nelson Freire avec encore davantage de tendresse si c’est possible ! Puis un Sonnet de Pétrarque offert comme un véritable opéra chanté, avec un chant éperdu comme suspendu. Le final de l’oiseau de feu sera brillant mais moins réussi que d’autre fois. C’est dans ces trois bis que le talent le plus rare d’Alexandre Kantorow se révèle, de l’avis d’aucuns il est à lui tout seul un orchestre. Alexandre Kantorow a fini ravi et comme régénéré par la force du partage musical, ce concert marathonien avec sprint final, dans une chaleur particulièrement étouffante. Il a assurément tout donné à son public ! Un héros vous dis-je !
France Musique était là pour garder mémoire de ce concert donné à guichet fermé ce soir à la Roque. Il est possible de le réécouter durant les six prochains mois.
CRITIQUE. Concert. 30ème FESTIVAL DE SALON. SALON DE PROVENCE. CHATEAU DE L’EMPERI. Le 30 Juillet 2022. N. RIMSKY-KORSAKOV. F. POULENC. R. IMBERT. E. PAHUD. E. LESAGE. P. MEYER. F. MEYER. B. DE BARSONY. G. AUDIN. R. IMBERT. P.F. BLANCHARD.
30 ans : Age magique pour le Festival de Salon De Provence.
Concert d’ouverture magique ce soir dans la sublime acoustique de la cour du Château de l’Empéri.
Rien, pas même le coronavirus, n’avait pu freiner l’enthousiasme qui caractérise ce festival de Musique de Chambre. Mais ce soir sans masque, sans pass sanitaire et sans jauge limitée, le public a pu s’installer bien confortablement. La chaleur de la journée cédant, un léger vent offrait une température proche de l’idéal. Les trois musiciens fondateurs, Emmanuel Pahud, Paul Meyer et Éric Lesage, sont entrés entourés de leurs fidèles amis Benoit De Barsony et Gilbert Audin pour le Quintette de Rimsky-Korsakov.
Élégance, précision et admiration mutuelle leur ont permis de défendre cette partition mal connue avec un panache tout à fait extraordinaire. Certes il ne s’agit pas de la partition la plus typique de Rimsky-Korsakov. Seule une forme de mélancolie dans le mouvement lent entrouvrait la porte vers l’âme russe du compositeur, mais l’écriture de cette pièce est brillante, sensible et de bonne facture. Rien ne justifie le quasi oubli dans lequel elle s’installerait sans des interprétations si stimulantes, nous rappelant ces beautés. Les cinq musiciens ont chacun apporté le plus grand soin et la plus belle énergie dans cette fulgurante interprétation. Chacun avait des moments d’ouverture ou de virtuosité, c’est toutefois la flûte d’Emmanuel Pahud qui a apporté une touche remarquable par son élégance.
Le hautboïste François Meyer les a rejoints pour offrir au public une interprétation anthologique du sextuor de Poulenc. Avec une complicité de chaque instant, une précision absolue, et chic fou, ils ont su mettre dans cette pièce si contrastée toute une gouaille, si chère au Poulenc de la belle époque. Cette virtuosité de notes et de ton a fait souffler un vent de fraîcheur incroyable. Le public a fait une véritable ovation à cette fête musicale si réussie.
Pour la deuxième partie de concert, le contraste a été savamment préparé. Le saxophoniste Raphaël Imbert et le pianiste Pierre-François Blanchard sont entrés en scène dans une attitude intrigante. D’aucuns ne savaient qu’il s’agissait de musiciens de jazz. Peu importe une fois la surprise passée c’est le charme absolu de leur poésie faite musique qui a opéré. Le temps s’est suspendu, le chant a volé haut, le rythme du piano a transfiguré espace et temps.
Les présentations précises et pleines d’humour de Raphael Imbert nous permettaient de revenir un peu sur terre avant le prochain voyage. Ces deux musiciens, improvisateurs d’exception, nous ont offert des instants de poésie absolument magiques. Le « chant de l’étoile » de Richard Wagner et « A la musique » de Frantz Schubert avec de tels passeurs deviennent de vrais standards de jazz s’envolant sans limite sous le ciel étoilé de Provence. Le temps et l’espace abolis, n’est-pas cela le cœur de la poésie et de la musique ?
Quelle ouverture les amis pour ce festival qui vit sa trentième édition dans une plénitude jubilatoire.
A très vite la suite…
Hubert Stoecklin
Critique. Concert. 30ème Festival International de Salon-de-Provence. Château de l’Empéri, le 30 juillet 2022. Nikolaï Rimsky-Korsakov (1844-1908) : Quintette en si bémol majeur ; Francis Poulenc (1899-1963) : Sextuor ; Raphaël Imbert (né en 1974) : Improvisations. Emmanuel Pahud, flûte ; Paul Meyer, clarinette ; François Meyer, hautbois ; Gilbert Audin, basson ; Benoit de Barsony, cor ; Éric Lesage piano. Raphaël Imbert : saxophone et clarinette basse ; Pierre-François Blanchard, piano.
CRITIQUE. Concert. LA ROQUE D’ANTHERON. Auditorium du parc, le 31 juillet 2022. C. FRANCK. I. ALBENIZ. A. GINASTERA. M.RAVEL. B. GROSVENOR.
Benjamin Grosvenor souverain parfaitement serein
Cela fait la troisième année que je retrouve Benjamin Grosvenor à La Roque d’Anthéron et je me réjouissais beaucoup. A mon grand damne je dois reconnaître que je n’ai pas retrouvé cet émerveillement vécu lors du concert de 2019. Le programme n’est peut-être pas aussi séduisant et reste un peu décousu et sans charme particulier. Certes le final est grandiose avec une Valse de Ravel éblouissante mais il n’y a pas de construction d’ensemble ni de véritable progression. Le prélude, choral et fugue de César Franck ouvre le récital. Nous connaissons la rigueur, la précision et la grande clarté de l’interprétation de Benjamin Grosvenor depuis le concert de l’an dernier et surtout son enregistrement de 2016. La précision avec laquelle il détaille tous les plans est sensationnelle et rien ne vient entraver son jeu absolument souverain. Le déroulé est implacable avec une certaine maîtrise des divagations que d’autres peuvent jouer avec davantage de méditation. Puis le livre premier d’Iberia d’Albéniz n’aura aucune « couleur locale » et sous les doigts imperturbables de Benjamin Grosvenor la musique pure prend beaucoup de hauteur. C’est un piano précis, impeccablement nuancé et phrasé mais sans aucune chaleur. Le bel canto dont le pianiste anglais est capable sera idéal dans le Corpus Christi en Sevilla. Le chant du choral se déploie avec une élégance bouleversante.
Pour la suite du programme le piano sera changé : Il n’y a qu’à La Roque que j’ai vu cela. Il faut dire que c’est le luxe unique qui prévaut ici : un choix est offert aux artistes parmi de nombreux pianos à queue, tous présents sur site dès le début du Festival.
Avec cet autre instrument, le jeu de Benjamin Grosvenor reste avant tout maîtrisé et les Danses Argentines de Ginasteras n’iront certainement pas s’encanailler sous ces doigts si pudiques. Le jeu est souverain, puissant, charpenté, l’apparente facilité avec laquelle Benjamin Grosvenor joue cette musique complexe est en soi un exploit des plus rares.
C’est avec les deux pièces de Ravel que les moyens pianistiques trouvent un épanouissement complet avec une musicalité délicate qui anime constamment le propos. Les Jeux d’eau trouvent des échos liquides et évaporés sous les doigts subtils de Benjamin Grosvenor, les trouvailles du jeune pianiste sont des pépites. Dans la valse il trouve le déséquilibre parfait qui fait chavire l’auditeur. Quelle aisance avec ce rythme diabolique, quelle noirceur dans certains retours du thème, quel humour avec ce rythme comme décalé par moments. La valse ainsi interprétée devient dangereuse et fascinante. Ce grand moment de musique en fin de programme nous a rappelé comment cet artiste peut nous ravir. Il est envisageable d’accepter qu’à ce stade de sa carrière le jeune prodige, plus mature, joue pour lui, pour ses recherches et nous prépare de futures merveilles. La maîtrise technique absolue reste très impressionnante, c’est l’émotion qui cède la place ce soir. Il faut signaler une touffeur inhabituelle dans le parc avec un côté un peu oppressant et étonnamment un public clairsemé. Les applaudissements nourris ont obtenu deux bis de l’artiste : Dany Boy en arrangement d’après le folklore anglais et le chant du soir op.85 n°12 de Schumann.
Critique. Concert. La Roque d’Anthéron. Auditorium du Parc, le 31 Juillet 2022. César Franck (1822-1890) : Prélude, choral et fugue ; Isaac Albéniz (1860-1909) : Iberia, livre 1. Alberto Ginastera (1916-1983) : Danses Argentines ; Maurice Ravel (1875-1937) : Jeux d’eau, la Valse ; Benjamin Grosvenor, piano.
CRITIQUE. OPERA. TOULOUSE, THEATRE NATIONAL DU CAPITOLE, le 24 mai 2022. J.E. KÖPPLINGER. A. CREMONESI. F. SEMPEY. E. ZAÏCIK. K. AMIEL. ONCT.
Un barbiere di qualita, di qualita, si, si !!!!
Cette coproduction capitoline se veut bouffe scéniquement et sacrément belle musicalement. Nous avons entendu la première distribution mais la seconde semble tenir le rang sans craintes. Le Barbier de Séville est un « Melodramma buffo » comme souhaité par Rossini lui-même qui porta ce genre au pinacle. Le décor et les costumes se veulent de la plus délirante fantaisie tout en gardant une certaine élégance. La mise en scène de Josef Ernst Köpplinger reste dans cette ligne comique avec une grande efficacité. Un décor tournant du plus bel effet et sur deux étages, rend presque véridiques les grands imbroglios, les parties de cache-cache et les apartés. La vivacité de la partition trouve son tempo sur scène tout du long sans jamais de temps morts. Tout cela virevolte et séduit par des mouvements permanents. Il faut dire que le Figaro de Florian Sempey a une énergie comique insatiable et sophistiquée digne de la cage aux folles. Kevin Amiel est un Comte qui s’encanaille au fur et à mesure juste à la limite du trop. Paolo Bordigna en docteur Bartolo, et Andrea Soare en Berta, mais surtout l’immense Roberto Scandiuzzi en Basilio sont des partenaires admirables. Seule la Rosine d’Eva Zaïcik garde une certaine retenue. Les costumes d’Alfred Mayerhofer participent par leurs couleurs à donner beaucoup de vie aux acteurs. Les lumières sont subtilement discrètes.
Coté musical l’orchestre est de vif argent sous la baguette alerte d’Attilio Cremonesi. L’orchestration de Rossini, il faut le reconnaître, est particulièrement succulente dans ce Barbier avec de tels musiciens ! Le chœur, surtout les hommes, s’amuse avec aisance et chante avec plaisir. Les petits rôles sont parfaitement distribués. Les louanges pour les voix des rôles principaux ne peuvent qu’être totalement heureuses. Florian Sempey est un Barbier si bien chantant et qui joue si habilement qu’il est LE BARBIER du moment. C’est probablement le rôle qu’il chante le plus souvent. Eva Zaïcik a la voix parfaite pour Rosine, le style, les roulades et les trilles, les aigus brillants et des graves admirables. Roberto Scandiuzzi est un Basilio quasi surdimensionné à la voix somptueuse et au jeu pénétrant entre menaces et haut comique.
Paolo Bordigna a une voix agréable et son chant reste toujours élégant ; ce n’est pas le vieux barbon ridicule mais un docteur dans la force de l’âge créant une menace bien crédible pour les deux amants. Reste à évoquer le peu d’adéquation vocale de Kevin Amiel avec la tessiture d’Almaviva et le style rossinien. La voix du ténor est toujours aussi séduisante mais l’aigu ne semble pas aussi facile que dans les rôles lyriques et il n’a pas l’aisance vocale de ses comparses dans le style rossinien si redoutable pour les ténors. S’il est certes un Almaviva agréable, Kevin Amiel n’atteint pas tout à fait le sommet vocal des autres chanteurs.
Ce barbier toulousain est plein de panache, de vie et de beau chant. Il a fait le bonheur du public, ainsi une salle comble a fait savoir son approbation par des applaudissements nourris, per un barbiere di qualita, di qualita !
Critique. Opéra. Toulouse. Théâtre du Capitole, le 24 Mai 2022. Gioachino Rossini (1792-1868) : Le Barbier de Séville, melodramma buffo en deux actes ; Livret de Cesare Sterbini d’après Beaumarchais. Créé le 20 février 1816 à Rome. Coproduction Théâtre National du Capitole de Toulouse, Staatsteater am Gärtnerplatz de Munich, Fundacio del Gran Teatre del Liceu de barcelone. Josef Ernst Köpplinger, mise en scène et lumières ; Alfred Mayerhofer, costumes ; Johannes Leiacker, décors ; Michael Heidinger, lumières ; Distribution : Florian Sempey, Figaro ; Eva Zaïcik, Rosina ; Kévin Amiel, le Comte Almaviva; Paolo Bordigna, le Docteur Bartolo ; Roberto Scandiuzzi, Don Basilio ; Edwin Fardini, Fiorello ; Andrea Soare, Berta ; Bruno Vincent, l’Officier ; Frank Berg, Ambrogio ; Orchestre et chœur du Capitole de Toulouse (chef de chœur Gabriel Bourgoin) ; Direction Attilio Cremonesi.
Chronique. Théâtre. Toulouse. ThéatredelaCité, le 6 Avril 2022. TIAGO RODRIGUES : Dans la mesure de l’impossible. Texte et mise en scène : Tiago Rodrigues ; Gabriel Ferrandini : musicien.
Tiago Rodrigues ou le génie d’être pleinement de son temps
Sensibilisé au soin par le fait d’être fils d’une mère médecin, Tiago Rodrigues ne cache pas dans son texte de présentation de sa pièce combien aider l’autre, par le geste de soigner et soulager représente pour lui « la seule vraie profession ». Le parti pris théâtral de construire un spectacle sur la vie de soignants du CICR, Comité International de la Croix Rouge, aurait pu être vain ou décalé. Tiago Rodrigues fait dans un même geste acte de création théâtrale et de philosophie politique. Dans ce sens il est fidèle à ses deux parents car son père est journaliste de profession.
L’objet théâtral est consistant, structuré et solidement articulé, comme le propos politique implacable sous-jacent.
Quatre acteurs et un musicien sont sur scène : quatre personnages sensés parler de ce qu’ils font, comprennent, vivent lors de leurs missions pour le Comité International de la Croix Rouge. Le texte est beau, international (français, anglais, portugais) toujours traduit avec une grande efficacité.
Chacun des quatre acteurs (deux hommes et deux femmes) a son style et crée un personnage crédible. Le travail de réécriture en mêlant des histoires vraies est assez fascinant tant chaque personnage est cohérent au point de devenir plus ou moins proche, avec son langage qui sonne vrai. Dès les premiers instants de la pièce le public est pris à parti. Jouant face au public les acteurs s’adressent en fait à Tiago Rodrigues (et à nous) précisant leurs réticences et envies de participer à cette création théâtrale. Non sans humour la première actrice dit tout net qu’elle « n’aime pas le théâtre ». C’est d’autant plus savoureux que c’est peut-être à elle que revient la performance d’actrice la plus spectaculaire parlant aussi bien anglais que français et portant énormément d’émotions dans ses interventions. Le cadre est donc posé il s’agira de tranches de vie, de paroles, de souvenirs de gens de terrain qui ont pratiqué depuis longtemps déjà ces Territoires de l’Impossible à savoir ces lieux de non civilisation que sont les zones de guerre, ces lieux où la paix est impossible et qui sont uniques et si semblables. Puis tout s’enchaîne sans solution de continuité. Au niveau du décor le grand drap qui cache les quelques éléments et surtout le musicien que l’on entend bien avant de le voir, va être levé à vue petit à petit par les acteurs permettant ne nous faire voyager. Les lumières de Rui Monteiro participent activement à la création d’espaces où l’imagination du spectateur peut voir des tentes, des dunes, des montagnes, du ciel, de la fumée, des gravats…
La musique de Gabriel Ferrandini qui joue des percussions multiples a la charge complexe de triturer l’espace et le temps
La seule musique apaisante viendra du chant désolé de Beatriz Brás qui interprète avec beaucoup d’émotions le chant de Medo d’Alain Oulman d’après un poème de Reinaldo Ferreira.
Gabriel Ferrandini, le compositeur-percussionniste est un torrent d’énergie, de violence et de fureur qui se dévoile aux multiples sens du terme. Car invisible d’abord il va petit à petit être dévoilé par les acteurs comme sont dévoilées par le texte toutes les abominations sociétales enchâssées comme des poupées russes à toutes les strates de la société. Il est la guerre et sa bêtise, la destruction jusqu’aux ruines de la civilisation, le bruit des bombes, les cris des mourants. Le son si puissant, comme les bombes a un impact physique dans la poitrine et l’abdomen. La folie de ses improvisations, la virtuosité technique, laissent pantois. La puissance du son en fin de spectacle m’a obligé à me boucher les oreilles. Peut-il en être autrement quand avec cette acuité nous est présentée la guerre au moment où l’Ukraine est victime des bombes et des abominations humaines. Le CICR peut-elle intervenir en Ukraine ?
Quel voyage en enfer… Quelle folie que notre monde…. Quelle beauté en cette folie humaine qui consiste à vouloir sauver un homme alors que des milliers sont tués. Les « histoires » racontées sont pour le moins édifiantes et pour beaucoup des révélations terribles. Je ne souhaite pas « spoiler » ce magnifique spectacle qui va toucher le spectateur très fort, l’emmener émotionnellement très loin …. En ce qui concerne la majorité du public toulousain de la première, le choc a été accepté et il y a eu une standing ovation en fin de spectacle tant l’émotion a été forte.
La lutte entre la puissance de mort et les forces de vie est terrible dans ces zones de l’Impossible paix. Cela se rapproche de nous… Ce spectacle inouï nous le rend compréhensible par notre intellect, nos sens, notre cœur et notre corps. Tiago Rodrigues a écrit un très grand texte, a construit un très grand moment de théâtre engagé et terriblement moderne. Merci à lui et à son équipe soudée incroyable d’engagement.
Hubert Stoecklin
Chronique. Théâtre. Toulouse. ThéatredelaCité, le 6 Avril 2022. Tiago RODRIGUES : Dans la mesure de l’impossible. Texte et mise en scène : Tiago Rodrigues ; Traduction : Thomas Resendes ; Scénographie : Laurent Junod ; Composition musicale : Gabriel Ferrandini ; Lumière : Rui Monteiro ; Son : Pedro Costa ; Costumes et collaboration artistique : Magda Bizarro ; Assistanat à la mise en scène : Lisa Como ; Avec : Adrien Barazzone, Beatriz Brás : chant de Medo d’Alain Oulman d’après un poème de Reinaldo Ferreira, Baptiste Coustenoble, Natacha Koutchoumov ; Gabriel Ferrandini : musicien.
Critique. Théâtre. Toulouse. Théatredelacité, le 1 Avril 2022. Contes et légendes texte et mise en scène : Joël Pommerat.
Le Fabuleux théâtre moderne de Joël Pommerat.
La fiction du théâtre garde une part de magie indéfinissable et immortelle. Dans son dernier spectacle très original Joël Pommerat joue sur tous les plans de la fiction. Ce spectacle impeccablement construit laisse sans voix les spectateurs tant la joie de la manipulation est complète. Impossible de savoir l’âge des acteurs, ce sont 8 ados de moins de 15 ans que nous avons vu jouer avec seulement deux adultes. Il y a un authentique robot humanoïde mais il y en avait certainement bien davantage ou peut être aucun. Ces courtes scènes sont à la fois autonomes et toutes liées. Chaque moment théâtral bénéficie de son rythme, de son décor, de ses acteurs, de sa lumière et à la manière du cinéma débute et finit avec une précision d’arrêt sur image. Les thèmes abordés sont tous à la fois naturels, jamais l’auteur ne prend la pose, les sujets sont éternels et absolument nouveaux. Ainsi les relations parents-enfants sont éternelles dans les attentes impossibles des deux côtés et très modernes dans cet abandon parental de leurs précieux rejetons au monde virtuel ici représenté par des robots-humains. Les relations entre ados, entre garçons et filles, individu et groupe : tout se fait dans le langage cru actuel. La quête affective, le besoin d’amour représentent les questions centrales avec en filigrane l’idée que le compagnon virtuel ancillaire serait plus tendre et plus gentil que les autres humains. Jamais rien n’est lourd, tout est suggéré, tout est toujours vivant. L’humour de Pommerat est arc en ciel : noir souvent, parfois cinglant, tendre parfois et même il peut être très délicat.
Être garçon devenir homme, être fille devenir femme voie homme, comme de robot s’humaniser et en croisement de toutes ces métamorphoses rien ne semble interdit ou presque. Il s’agit bien de contes, de fables, de mythe même. Ce mythe de la construction de soi impossible sans amour, qui à aimer de la matière plus que du vivant. Et l’autre mythe qui en découle, celui de créer une personne artificielle, de posséder un robot humanoïde afin de se croire aimé.
Pommerat s’est entouré d’artistes exceptionnels qu’il faudrait tous citer, absolument tous, je le fais dans l’immense chapeau de cette critique. Décors, costumes, perruques, musiques tout ce qui constitue le mouvement scénique a une perfection incroyable. Les acteurs et les actrices, sans âges ni sexes comme la pièce nous donne à le croire sont attachants, irritants, toujours justes : du grand art, du bluff total c’est parfait… Ils ont entre dix et quinze ans, on n’en doute pas un instant, vraiment, c’est inouï !
Je ne dévoilerai que la première scène qui pose tout l’air de rien. On y découvre un garçon de 15 ans pas plus, parler comme le plus vil des proxénètes, manipulant son « copain » avec méchanceté et s’adressant à une femme qu’il prend pour un robot avec dégoût et envie entremêlées. Toute cette ambiguïté de l’adolescence est là. Enfant et adulte à la fois, violent et rempli de peurs, vivant ou virtuel, mais seul, complètement seul pour aborder ses difficultés.
Dans ce spectacle de Joël Pommerat il y a une sorte de conscience directe de ce que les adolescents d’aujourd’hui vivent ; à la fois dans cette modernité où le virtuel les enivre, tout en n’arrivant pas à occulter cette recherche de toute éternité de ce qu’est l’amour. Amour qui repose sur la bienveillance avec soi-même, à condition que les parents aient mis en place cette graine d’amour eux même, ou par virtuel interposé ?
Courrez voir cette merveilleuse pièce, courrez, adultes, ados, enfants ! La tournée n’est pas terminée. Contes et légendes ferait également un très beau film en sketches au cinéma ou à la télévision, ou sur un quelconque réseau social…. Toutefois c’est bien le théâtre avec son impact direct qui en révèle, par sa magie, la puissance dans cette beauté inoubliable. Le public en rangs serrés a participé au spectacle et a applaudi après chaque scène. Le succès a été au rendez-vous à Toulouse comme partout.
» Contes et Légendes » Création de Joël Pommerat Avec Prescillia Amany Kouamé, Jean-Edouard Bodziak, Elsa Bouchain, Lena Dia, Angélique Flaugère, Lucie Grunstein, Lucie Guien, Marion Levesque, Angeline Pelandakis, Mélanie Prezelin
Critique. Théâtre. Toulouse. Théatredelacité, le 1 Avril 2022. Contes et légendes texte et mise en scène : Joël Pommerat. Avec : Prescillia Amany Kouamé ; Jean-Edouard Bodziak ; Elsa Bouchain ; Léna Dia ; Juliet Doucet ; Angélique Flaugère ; Lucie Grunstein ; Lucie Guien ; Marion Levesque ; Angeline Pelandakis ; Lenni Prézelin. Dramaturgie : Marion Boudier.
Assistante dramaturgie et documentation : Roxane Isnard ; Scénographie et lumière : Eric Soyer ;
Recherches / Création costumes : Isabelle Deffin ; Création perruques et maquillage : Julie Poulain ; Son : François Leymarie, Philippe Perrin ; Création musicale : Antonin Leymarie ; Musique originale enregistrée par : Eve Rissier, Clément Petit, Isabelle Sorling, Benjamin Bailly, Justine Metral, Hélène Marechaux ; Direction technique : Emmanuel Abate ; Régie son : Philippe Perrin ; Régie lumière : Gwendal Malard ; Régie plateau : Olivier Delachavonnery, Héloïse Fizet, Pierre-Yves Le Borgne, Damien Ricau, ; Habillage : Claire Lezer ; Perruques : Jean-Sébastien Merle ; Construction décors : Ateliers de Nanterre-Amandiers ; Construction mobilier : Thomas Ramon – Artom ; Renfort dramaturgie : Elodie Muselle ; Assistante observatrice : Daniely Francisque ; Habillage – Création : Tifenn Morvan, Karelle Durand, Lise Crétiaux ; Production : Compagnie Louis Brouillard ; Coproduction : Nanterre-Amandiers – Centre dramatique national, La Coursive – Scène nationale de La Rochelle, la Comédie de Genève, La Criée – Théâtre National Marseille, La Filature – Scène nationale de Mulhouse, Le Théâtre Olympia – Centre dramatique national de Tours, Espace Malraux – Scène nationale de Chambéry et de la Savoie, Théâtre français du Centre national des Arts du Canada – Ottawa, Bonlieu – Scène nationale d’Annecy, L’Espace Jean Legendre – Théâtre de Compiègne, La Comète – Scène nationale de Châlons-en-Champagne, Le Phénix – Scène nationale de Valenciennes, L’Estive – Scène nationale de Foix et de l’Ariège, la MC2 – Scène nationale de Grenoble, Le Théâtre des Bouffes du Nord, le Théâtre National de Bruxelles ; Les textes de Joël Pommerat sont édités chez Actes Sud-Papiers.
Critique concert, concert. Toulouse, Halle-aux-Grains, le 18 mars 2022. Dmitri Chostakovitch (1906-1975) : Symphonie en ut majeur « Leningrad » op.60 ; Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Direction, Tugan Sokhiev
Il paraît impossible de rendre compte de l’effet produit par cette superbe interprétation de la Symphonie Leningrad de Chostakovitch. Ce fut un évènement planétaire.
Tugan Sokhiev a dirigé magistralement une partition titanesque en rendant évidentes bien de ses subtilités, jusque dans les sentiments contradictoires qu’elle produit. La beauté sonore des instrumentistes de l’Orchestre National du Capitole, a été somptueuse et les nombreux moments solistes ont été galvanisés. Les timbres des cuivres ont été comme chauffés à blanc, les violons dans le final ont été épais comme des glaces semblant éternelles, la chaleur des alti et des violoncelles a été réconfortante, la puissance des contrebasses hors des habitudes, mais surtout c’est la délicatesse des bois et des harpes qui a porté haut l’émotion… on reste éperdus de reconnaissance devant la qualité purement instrumentale de chacun. Mais cela n’est que peu de choses, car l’essentiel se situe ailleurs.
Cette interprétation superlative nous permet sans ambiguïté de comprendre la philosophie du chef et de ses musiciens, celle-là même du compositeur audacieux alors aux mains des bourreau bolcheviques. C’est l’intime de l’horreur, voire de la haine de la guerre, associé à l’admiration pour la résistance et l’enthousiasme des humains en situation extrême. Justement ce qui se passait à Leningrad sous les attaques nazies comme aujourd’hui à Kiev assiégée par l’armée Russe en masse. C’est un moment d’une rare ambivalence et incroyablement puissant de sentir combien la musique apolitique et messagère de paix peut le faire avec cette acuité en ces temps troublés par la guerre.
Malaise envoûtant de la Symphonie Leningrad
Un malaise viscéral profond, allié à la jouissance d’une beauté sonore totalisante, naît de la direction absolument fantastique de Tugan Sokhiev. Haine de la guerre et Amour des hommes. L’Amour de la vie simple est évoqué lors des réminiscences des bonheurs d’autrefois si délicats (flûtes et picolo, harpes, hautbois et cor anglais, violon solo !). C’est chaque fois à faire pleurer des pierres. Impossible de sortir indemne d’un tel concert à la puissance émotionnelle dévastatrice. Oui, l’homme est vraiment capable du meilleur comme du pire et cela a été le cas à Saint-Pétersbourg, devenue Leningrad, durant plus des 900 jours de siège nazi où 1 800 000 personnes périrent. C’est comparable à ce qui se passe ces jours-ci à Kiev, ville jumelée de Toulouse.,. Que d’énergies dans cette partition ! Quelle puissance dans ce long crescendo qui de la simple et sublime caisse claire en sa solitude existentielle arrive avec toute la détermination de la Force de la Vie à entrainer tout un orchestre, et ce soir il n’y avait pas loin de 140 instrumentistes sur scène ! Certes cette partition composée et donnée en 1941 durant le siège, et qui fut envoyée de suite par microfilms à Toscanini aux USA, est symbole de résistance au nazisme. Peut-on oublier que la folie des hommes, l’amour de certains pour la guerre, l’aveuglement d’un grand nombre qui donne le pouvoir à ceux qui haïssent la vie, peut nous reconduire à nouveau en un tel enfer ? De tels moments de désespoirs, tant de morts de faim et de froid, sont-ils indispensables afin que naisse un chef d’œuvre aussi puissant ? Le prix n’est-il pas trop lourd ? C’est entre bien d’autres, la question, quasi insondable, qui naît à l’écoute de l’interprétation si fulgurante de cette septième symphonie de Chostakovitch à Toulouse, pendant que Kiev plie sous les bombes russes.
Le peuple ukrainien par la voix de son président a adressé de chaleureux remerciements aux toulousains en début de semaine. Puis dans un communiqué commun entre la mairie de Toulouse et celle de Kiev, il a été précisé combien un tel concert permet de sceller des liens forts entre les deux villes comme entre les deux pays et entre toutes les forces de démocraties européennes face à la tyrannie poutinienne. Il a été levé un malentendu en disant clairement qu’ils appréciaient qu’un chef russe aussi talentueux que Tugan Sokhiev dirige la symphonie de l’héroïsme des peuples et se sont félicités de la diffusion du concert sur le réseau internet. Ainsi la planète entière a pu recevoir ce message de paix par la musique et de valorisation de la force des peuples pour conserver leur liberté. Il a également été dit combien ce sont les peuples qui souffrent mais pas eux qui décident la guerre. Que rien ne séparerait les peuples amoureux de la musique comme la France, l’Ukraine et la Russie. Que ce concert est un symbole fort d’union et non de ségrégation entre les peuples. Que la Musique est art de Paix totale.
Compte-rendu, concert. Toulouse, Halle-aux-Grains, le 18 mars 2022. Dmitri Chostakovitch (1906-1975) : Symphonie en ut majeur « Leningrad » op.60 ; Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Direction, Tugan Sokhiev.
Las, las ce compte rendu est un rêve éveillé. Le concert de la symphonie Leningrad de Chostakovitch a eu lieu en 2017 et devait se dérouler ce 18 mars 2022. Le danger existe pour ceux qui prennent position rien qu’en nommant la guerre en Ukraine. Les choses n’ont pas changé et le danger de s‘exprimer en Russie est grand sous l’ère poutine comme au temps des purges staliniennes.
Comme ce rêve était beau cependant et le souvenir de cette interprétation merveilleuse de 2017 laisse supposer ce que Tugan et ses musiciens toulousains auraient pu en faire dans ce contexte si douloureux ! Certainement encore d’avantage qu’en 2017…. L’habileté de l’équipe Vidéo du Capitole (qui a tant progressé durant le Covid) aurait su faire un « Live » historique…
Cette chronique reprend celle faite en 2017 (presque prémonitoire !) avec l’ajout de la fausse conférence de presse ukraino-toulousaine écrite en s’inspirant de ce que pourrait être l’actualité.
D’abord je vous offre un peu de fiction poétique en forme d’humoresque avec cette fake-chronique …
Et n’hésitez pas à regarder la vidéo de 2017. Au disque je suis un inconditionnel de la version de Rostropovitch à la tête de l’Orchestre de National de Washington. Un Russe expatrié, ami de Chostakovitch, dirigeant un orchestre américain ! Quand je vous dis que la musique est art de paix dépassant les nationalités.
Critique. Théâtre. Toulouse. ThéâtredelaCité, le 15 mars 2022. La Disparition du Paysage. Texte de Jean-Philippe Toussaint. Scénographie et mise en scène d’Aurélien Bory. Avec Denis Podalydès de la Comédie Française. Lumières : Arno Veyrat ; Musique : Joan Cambon ; Co-scénographie : Pierre Dequive ; Costumes : Manuela Agnesini ; Collaborateur artistique et technique : Stéphane Chipeaux-Dardé ; Régie générale : Marie Bonnier et Sylvain Saysana ; Régie plateau : Nicolas Marchand ; Régie Lumières : Aliénor Lebert ; Régie son : Antoine Reibre.
La disparition du Paysage évacue le corps mortel, trop mortel…
Sur la grande scène du théâtre de la cité les toulousains ont pu apprécier ce spectacle très abouti que les parisiens avaient pu voir au Bouffes du Nord fin 2021. Le dispositif scénique est central et avec une fausse simplicité va se révéler d’une complexité pleine de surprises. Aurélien Bory a un gout insatiable pour les belles machines, huilées et dociles. Le dispositif en fond de scène est une apparente fenêtre mais sera tour à tours appareil photo, guillotine ou miroir brisé. La fluidité des mouvements, leur rapidité, leur coordination parfaite avec les lumières d’Arno Veyrat, cet ensemble avec la musique également produit sur le public plusieurs moments très forts. Ainsi ressentir le choc de l’explosion de l’attentat, ou voir le personnage passer de l’autre côté du miroir.
Disparition Photo Emblematique
Car si la dramaturgie est floue avec un texte très ambigu, il s’agit bien d’une mort dans un attentat. Les métaphores pour ne pas aborder la mort directement sont nombreuses et plus ou moins habiles. Quoi qu’il en soit le texte de Jean-Philippe Toussaint est brillant, plein de suggestions, il évite le niveau affectif pour rester dans un discours très intellectuel autours de la mort. Cette froideur retrouvée tant dans le texte que dans la dramaturgie donne à ce spectacle une absolue contemporanéité. A « tourner autour du pot » avec tant d’intelligence c’est comme si le corps, l’humanité et la chaleur de la vie étaient évacuées.
Dans ce sens le fait que Denis Podalydès joue de dos dans son fauteuil tout le début de la pièce évacue bien la question du corps. Pourtant Denis Podalydès est un acteur qui impacte le public par une présence forte, il faut juste s’habituer à ne pas le voir, pour mieux entendre cette voix très reconnaissable et cette diction si précise. Cela donne de la puissance au propos. Comme si une partie de la réussite de ce spectacle reposait sur cet acteur si puissant renonçant à une partie importante de ses possibilités.
Cette pièce parfaitement jouée et montée laisse le spectateur en alerte et l’explosion produit un choc puissant, magnifique réussite visuelle et auditive. Les applaudissements mettent du temps à monter mais font un vrai succès aux artistes.
La disparition du paysage, est un théâtre avec « grosses machines » et « grand acteur » qui avec une grande modernité rejoint une catégorie de spectacles qui impressionnent plus qu’ils ne touchent. Il illustre bien le rapport contemporain à la mort. La mort est non taboue, car elle est parlée, mais en évacuant la question du corps et de la souffrance. Et cela dans un esthétisme du haut vol.
Grâce à Platée,
Rameau permet d’approfondir la compréhension de la représentation de la folie à
l’âge classique. Non seulement le personnage de la nymphe offre un cas
pathologique complet d’érotomanie, mais surtout la Folie est sur scène l’un des
personnages les plus importants (actes II et III).
Le livret avait été racheté par Rameau à un poète fort
doué : Jacques Autreau. Les retouches nécessaires furent minimes. Et
certaines, comme l’introduction du rôle de la Folie, sont dues au compositeur
lui-même. La collaboration du musicien et du secondlibrettiste, Adrien Joseph Le Valois d’Orville, a été très étroite.
Plein d’esprit, de rythme et d’élégance, ce texte sait également être féroce et
cruel.
Autreau a tiré son sujet de la plus pure tradition
mythologique, mais l’originalité et la réussite de l’œuvre résident dans le ton
délibérément parodique et bouffon qu’il adopte. L’Olympe est ici entraîné dans
une farce burlesque. Cet « esprit » singulier de l’opéra de Rameau
est certainement à l’origine de la mauvaise volonté montrée par les solistes de
renom de l’Académie royale qui voulaient briller dans des rôles « sérieux ».
En effet, la « Tragédie en Musique », création de Jean-Baptiste Lully
et Philippe Quinault, reste l’aune à laquelle se mesure encore toute production
de théâtre musical depuis le grand siècle.
Le prologue, intitulé : « La naissance de la
comédie », débute par un chœur joyeux à la gloire de Bacchus et des
vendanges. Momus, Thalie et Thespis s’entendent avec l’Amour pour railler le
ridicule des hommes et des dieux. Dans cet esprit, ils vont conter l’histoire
de Platée et le stratagème par lequel Jupiter tenta de guérir la jalousie aussi
légendaire que fondée de Junon, son auguste épouse.
À l’acte I, le spectateur fait la connaissance de
Platée, nymphe de Béotie, reine des marais et des grenouilles. Cette nymphe a
deux particularités : physiquement elle est « ridicule », avec
« des traits comiques », et son caractère est celui d’une vieille
fille romanesque intimement persuadée que nul homme ne peut la contempler sans
tomber immédiatement amoureux d’elle. C’est ainsi qu’elle poursuit de ses
assiduités, Cithéron, roi de Grèce, en qui elle voit un amoureux trop timide à
son goût. Le pauvre Cithéron ne sait pas comment sortir de ce mauvais pas
lorsque Mercure descend des cieux. Il est porteur d’un message d’amour de
Jupiter pour… Platée ! Elle oublie immédiatement Cithéron, pour s’abandonner
à la joie de cette union future, avec de grandes marques d’impatience. Elle va
même jusqu’à dire qu’elle ne craint pas la rage de Junon devant la perspective
d’un tel bonheur. Nymphes et Naïades accourent à cette nouvelle, entonnent un
chœur et dansent plusieurs ballets.
L’acte II montre la séduction risible et facile de
Platée par Jupiter, qui offre à sa bien-aimée un divertissement organisé de
main de maître par la Folie. Ce divertissement pétillant, mêlant plusieurs
niveaux d’humour, est tout à fait savoureux. La Folie est représentée par une
femme exubérante et primesautière, dont l’esprit vif enchante.
Le troisième acte débute par un air de colère de Junon qui
cherche à confondre Jupiter. Elle se cache pour mieux le surprendre. Platée
entre en scène sur un char, elle porte le voile nuptial… La cérémonie débute au
milieu de toute une cour. Jupiter faisant traîner les choses attend Junon avec
impatience. Celle-ci surgit et se jette sur Platée afin de se venger. Lorsqu’elle
lui arrache son voile, sa rage se transforme en un grand éclat de rire
communicatif. Platée comprend tout et, furieuse, regagne le fond de son marais
en promettant de se venger. Réconciliés, Jupiter et Junon regagnent l’Olympe.
Ainsi, le rire qui se dégage de cette comédie est-il
cruel et même féroce. Platée est ridicule, elle semble sans esprit et se rend
compte trop tard qu’elle a été bernée. C’est justement cette bêtise associée à
un trouble du jugement, qui représente le point de départ de sa folie.
Lorsqu’elle paraît sur scène, son ridicule et sa mythomanie doivent frapper le
spectateur. Puis, lorsqu’elle parle d’elle, le déni de ses disgrâces a un effet
amusant et signe sa pathologie. Cette négation est entretenue par toute la
cour. À aucun moment, avant la fin de la pièce, on ne parle de sa laideur. Tout
juste le mot « comique » s’entend-il dans un chœur. Le rire final
devient une insulte d’autant plus cruelle que tout le monde a entretenu Platée
dans son délire mégalomaniaque.
En ce qui concerne son amour pour Cithéron, Platée
présente un véritable délire érotomaniaque, dont l’évolution est en tous points
classique. Gaétan de Clérambault a décrit finement « cette illusion
délirante d’être aimée ». Platée est tout à fait représentative de ces
femmes convaincues d’être aimées en secret par un personnage socialement
valorisé, ici un roi puis un dieu ! Dès son entrée en scène, Platée n’est
pas dans la réalité. Son délire est interprétatif et intuitif. Elle est
certaine que Cithéron l’aime, et toutes les réactions de ce dernier sont
interprétées comme des preuves d’amour, ce qui est tout à fait significatif
chez l’érotomane. Même les dénégations de Cithéron n’y font rien, elle y voit
une preuve de timidité… Platée évolue dans son délire érotomaniaque et le
passage de la première phase d’espoir à celle du dépit apparaît. Cela donne
d’ailleurs lieu à des échanges hautement comiques entre Cithéron et Platée qui
culminent sur les « Quoi ? Quoi? »syncopés de Platée, nymphe des
grenouilles qui coasse en musique. Rameau ne résiste pas au bonheur d’écrire
ici une page humoristique tout à fait géniale :
Cithéron : L’amour audacieux… Platée : Le vôtre est circonspect ! Cithéron: Il est vrai, je le vois, que chacun vous adore Et mon profond respect… Platée : Quoi du respect encore ! (suivant de près Cithéron) Qu’il est fatigant ce respect Qu’il est suspect Je m’attendris ! Cruel tu ris ! Je vois à tes mines ! Que tu me devines ! Ah ! Ah ! Charmant vainqueur, Ne veux-tu point ? Non, non tu dédaignes mon cœur ! Serais-tu si timide ? (Irritée des refus obstinés de Cithéron) Non ! Tu n’es qu’un perfide ! Un perfide avec moi ! (le poursuivant avec fureur) Dis donc, dis donc pourquoi ? Quoi ? Quoi ? Dis donc pourquoi ? Quoi ? Quoi ? Le chœur : Quoi, Quoi….
On ne sait ici « quoi » admirer le
plus : le comique des rimes, l’humour de la parodie, la gaîté de la
musique, ou… la justesse de la description clinique ! Seule l’arrivée de
Mercure empêche Platée d’évoluer vers la troisième phase du délire, celle de la
rancune. En fait, elle arrivera plus tard, après l’intermède de Jupiter.
Platée a en effet la particularité de pouvoir changer
l’objet de son délire érotomaniaque. Ou plus exactement, avec Jupiter, Platée
ne délire pas vraiment. Elle est plutôt crédule et sera victime des
manipulations du dieu et de son manque de recul. Car la cour que lui fait
Jupiter est si grotesque qu’elle devrait douter de sa sincérité. En effet, les
métamorphoses burlesques (un âne et un hibou) devant lesquelles Platée se pâme
sont risibles, humour au deuxième degré qui écorne l’image du plus grand des
dieux, en présence du plus grand des rois dans la salle… Platée ne doute à
aucun instant de l’amour de Jupiter. Elle aura même des marques d’impatience,
voulant sans doute consommer au plus vite les délices de cet amour divin.
La musique accompagne tout le piquant des situations avec finesse et humour.
La chute n’en est que plus cruelle, et Platée est
d’abord sans voix à la découverte de la forfaiture de tous ceux qui l’entourent.
Elle se fâche ensuite et dirige sa colère contre Cithéron, évoluant vers le
troisième stade de son délire érotomaniaque : la phase terminale de
rancune avec des menaces et des passages à l’acte agressifs. Mais Platée est un
personnage comique et ses menaces sont vaines.
Le choix d’une voix de haute-contre pour chanter ce
rôle féminin est un parti pris éloquent. Dans les tragédies lyriques, c’était à
ce type de voix qu’étaient réservés les premiers rôles masculins, et non pas
aux castrats. Ici, ce ne sont pas la brillance et l’élégance de ce type de voix
qui sont recherchées mais l’effet étrange et grotesque dû à la tension de la
tessiture, et l’ambiguïté masculin-féminin. L’humour de ce contre-emploi ne
pouvait échapper au public. En 1735, le Mercure de France avait écrit :
« La dignité de notre Théâtre ne soutient pas la lâcheté d’un homme
travesti en femme. Cet avilissement du sexe supérieur affadit l’âme du
spectateur. » Rameau osait s’attaquer à une vision du rapport des sexes
jusque-là sans nuances…
La ligne mélodique qui est confiée à Platée est par
ailleurs très ornée et la préciosité de la diction égale celle du chant.
Toutefois, très souvent, les accents sont déplacés, les vocalises se
développent sur des voyelles inattendues ou des mots sans importance. Enfin,
certaines onomatopées sont irrésistibles (« Quoi, Quoi, Ouff, Fy,
Pfuii… »). Lors de la cour que Jupiter lui fait, l’orchestre accentue
toutes les inconvenances de Platée. Son extase grandiloquente devant la
métamorphose de l’âne est suivie par un braiment réalisé par les violons en
doubles cordes fortissimo. Les
vocalises censées illustrer la métamorphose du hibou donnent lieu à un exercice
de gamme laborieux, auquel l’orchestre répond par un véritable charivari que la
nymphe aura beaucoup de mal à calmer.
Par ailleurs, une note de Rameau indique que Platée
fait sonner tous les « t ». En un sens, Platée viole en
permanence le code des bonnes manières, par son aspect, son comportement, son
langage, son chant, sa revendication physique d’être aimée, et jusqu’à son
souhait d’échapper à sa condition en épousant un roi ou un dieu. Ce fameux bon
goût français, inexplicable, lui est absolument étranger. Il est évident
que si elle parle « faux », c’est qu’elle ressent tout aussi
« faux ».
Costumes et jeux de scènes doivent renforcer le
caractère burlesque de ce rôle. Tout s’accorde pour qu’à aucun moment le
personnage n’ait de caractère tragique. La folie de Platée est le résultat
d’une erreur de pensée et n’est que déraison. Voltaire écrit dans son
dictionnaire de philosophie : « Nous appelons folie, cette maladie
des organes du cerveau qui empêche un homme nécessairement de penser et d’agir
comme les autres. » Le fou, c’est l’autre (au sens de l’exception) par
rapport aux autres (au sens de l’universel).
Ce qui est cruel dans Platée, c’est que cette différence qui insulte au bon goût est
basée sur des caractéristiques physiques, psychologiques et un manque
d’éducation du personnage. Pour les courtisans, formés par le long règne de
Louis XIV, la pire des disgrâces est de ne pas savoir se tenir, de ne pas être
jugé digne d’occuper un rang à la cour et d’être renvoyé au fond de sa
province. Un autre degré d’humour se retrouve ici. Rameau se moque de l’esprit
courtisan. Retourner « dans son trou » est exactement le sort de la
nymphe Platée.
Sa revendication d’être aimée comme les autres,
d’évoluer vers la lumière, de s’élever n’a rien de blâmable en soi, mais elle
ne peut être tolérée car elle ne semble pas accepter les règles implicites des
courtisans. Or les manquements de Platée sont liés à une pathologie délirante.
Leur rejet illustre le sort réservé aux malades mentaux autant que l’implacable
lutte des classes. Certains voient même en Platée le symbole du peuple
oppressé par le pouvoir : surtout que chacun reste à sa place. Et il n’y a
pas de place en vue pour les fous.
L’autre éclairage sur la place de la déraison en ce XVIIIe siècle français vient de la présence de la Folie sur scène. Ce
personnage est, certes, nouveau à l’opéra, mais il n’était pas totalement
inconnu du public parisien. La folie était présente déjà dans des ballets sous
Henri IV et Louis XIII. Louis XIV, soucieux de briller lui-même, préférera
l’exiler : elle se nommera la Pazzia
et chantera en italien. La folie heureuse d’Érasme n’aura pas sa place dans la
très sérieuse tragédie lyrique. Seule celle, tragique, d’Atys ou de Roland est
autorisée à l’Académie royale de musique.
Rameau ose donc ressusciter la Folie charmante et
toujours vive qui, depuis Érasme, enchante les beaux esprits. Louis XV le
Bien-aimé lui fait un bien meilleur accueil que son arrière-grand-père…
Dès que la Folie entre en scène, la musique est
pleine d’une joyeuse énergie : « Mon avis, à moi, Folie, est que plus
on est fou, plus on est heureux », écrivait Érasme. Rameau va l’utiliser
exactement comme Érasme. Il va en faire son ambassadrice, son avocate. Ainsi,
dans Platée, elle sera Musique. Elle
l’annonce : « C’est moi, c’est la Folie, qui vient de dérober la lyre
d’Apollon ! » Et dans sa mise en scène d’avril 1999, à l’Opéra
Garnier, Laurent Pelly l’a parfaitement représentée : élégantissime, dans
sa robe à paniers, confectionnée de partitions qu’elle s’arrache lorsque
l’inspiration risque de lui faire défaut !
Une si brillante interprète, mais pour défendre
quelles thèses ? Qu’exprime-t-elle que Rameau, musicien officiel et
respecté ne peut pas dire lui-même ? Écoutons (et regardons) la Folie de
Rameau. Elle entre en scène accompagnée de fous tristes et de fous gais. Chaque
groupe est caractérisé par une danse. Pour les fous tristes une gigue lente
(loure) en sol mineur, pour les fous gais le rayonnant sol majeur. D’emblée, la
Folie donne le ton ; entre ces deux extrêmes tout lui sera possible.
Le premier air qu’elle chante est un pastiche d’air
italien vif, entraînant, dont les excès sont pleins de charmes. Pourtant le
texte, évoquant le sort de Daphné, en est triste. Ainsi la musique
commande-t-elle au sens du texte. Le deuxième air est un pastiche du style
français. Sur un texte badin, en soignant sa « symphonie », la Folie
agrémente tant son chant qu’elle en arrive à « attrister l’allégresse
même ». À Paris, l’opposition entre la valeur de la musique française et
celle de la musique italienne était déjà vive. La naissance de la tragédie
lyrique avait eu un support politique autant qu’artistique. La querelle des
Bouffons éclatera en 1752. Rameau sera choisi comme représentant des partisans
de la musique française alors que, à ses débuts, on lui avait reproché d’être
trop italien… Si l’on écoute bien Platée,
on peut savoir ce qu’il en pense, lui qui les renvoie dos-à-dos. Peu importe le
style de musique, ce qui compte c’est le talent du musicien ! En effet, la
Folie termine sa démonstration en un « coup de génie » sur le
« chef-d’œuvre de l’harmonie ». Avec humour, l’auteur du savant et
révolutionnaire, Traité de l’harmonie
réduite à ses principes naturels, compose un final d’acte étincelant. Après
une introduction en ré mineur, riche en accords surprenants, la Folie, Momus,
Cithéron et Platée joignent leurs voix au chœur pour finir en ré majeur, dans
une danse endiablée.
La preuve est ainsi apportée. Grâce à la musique,
Rameau peut tout : prima la musica
doppo le parole. La Folie lui permet de prendre parti dans la querelle qui
enflammera pendant des siècles les amateurs de musique vocale, visant à
déterminer qui, de la musique ou de la poésie, est primordiale à l’opéra. Ce
dilemme ne trouvera sa résolution qu’en 1942 dans Capriccio de Richard Strauss…
Pour l’heure, la conclusion appartiendra à Marc
Minkowski. « La Folie, c’est Rameau. Car elle nous démontre que l’art
des sons est plus fort que l’art des mots. À travers elle, le compositeur règle
ses comptes avec ses adversaires qui lui reprochaient le pouvoir de mettre en
musique la Gazette de Hollande. Et il
s’amuse à prouver qu’il a le pouvoir de faire intervenir un personnage
énigmatique, sorte de décalage hystérique de la Musica dans l’Orfeo, au beau milieu d’un ouvrage afin
d’en arrêter le cours et d’en prolonger le propos. »
CRITIQUE. THEATRE. TOULOUSE. THEATRE DE LA CITE.2/2/22. KLINIKEN. L. NOREN. J. DUCLOS.
Synopsis :
Kliniken se passe dans un hôpital psychiatrique. Les patients se côtoient et tentent de cohabiter, de coexister. Ils et elles sont d’âges et d’horizons très différents, et n’auraient pas dû, a priori, se rencontrer. Dans l’hôpital de Kliniken, les pathologies ne sont pas « regroupées » ; anorexie, autisme, schizophrénie, perversion, psychopathie, effets traumatiques et dépression se côtoient, sans échelle de valeur ou de gravité. Ici, chacun défend son histoire, Lars Norén ne juge personne. Les patients semblent livrés à eux-mêmes et s’engluent dans leur souffrance sous nos yeux.
Kliniken est une belle réflexion salutaire sur le monde dans lequel nous vivons et l’époque que nous traversons.
Kliniken photo de Simon Gosselin
Cette pièce suédoise de 1993 est à la fois ancrée dans le temps et le pays d’origine avec en particulier des références cinématographiques un peu opaques pour les français mais surtout elle a quelque chose d’universel et d’intemporel. Lars Norén dans son écriture reste simple afin que les malades nous soient très proches. La pièce est construite sur le modèle tragique avec unité de temps et de lieu. Nous sommes dans une salle de séjour d’un hôpital psychiatrique du matin au soir. Il y a onze malades et deux professionnels (un aide-soignant et un veilleur de nuit).
Au-delà de la découverte progressive d’une part de l’histoire de chaque patiente et patient, cette pièce nous parle du vide. Du vide existentiel, du vide intérieur et de l’absence de soin. Ce service qui reçoit des patients de toutes pathologies correspond à une sorte de banalité en services de psychiatrie. Les pathologies sont réalistes et n’ont rien de particulier non plus. Le manque de personnel n‘étonnera pas d’avantage, tant le contexte actuel est délétère en France. Les locaux assez froids et fonctionnels sont plutôt en bon état ce qui est plus rare dans l’hexagone.
Plusieurs questions peuvent interpeller les spectateurs. La première pourrait être la perception de la fragilité de la frontière entre le normal et le pathologique. Frontière poreuse quand on voit le comportement de l’aide-soignant du matin ou encore lorsque qu’on entend la pertinence et la sagesse de certaines paroles des patients. La pièce de Lars Norén ne cherche pas à montrer l’aspect thérapeutique, ni ne cherche à développer la clinique pathologique, ni de montrer la construction de liens forts entre les patients. Il nous met face à l’ennui et le vide. Cet ennui si terrible qui nous fait agir quand nous sommes libres et qui prend une tout autre dimension lors d’une hospitalisation. Le miroir particulier en période Covid nous rappelle le temps pas si lointain du confinement. Tout ce temps dont disposent les malades, comme les confinés en ont disposé et qui force à fuir d’une manière ou d’une autre le douloureux face à face avec soi-même. La première action est de fumer pour les tabagiques, se gaver de TV pour certains, de rester dans le silence pour les plus rares et d’émettre une parole en boucle pour la plupart. C’est de cette parole sans surprise pour celui qui parle que naissent les bribes d’histoires de chacun.
Kliniken photo de Simon Gosselin
Mais ces histoires sont fermées et tournent en boucle de manière mortifère. En négatif se fait entendre par son absolue absence cette parole libre, pleine de surprises qui est recherchée au niveau thérapeutique. Comme en négatif l’absence du psychiatre qui vient le lundi, celle des psychologues dont personne ne parle ou des infirmiers. C’est le grand vide au niveau du soin hormis la protection des murs. La série sur Arte, Thérapy, est le négatif de Kliniken. Thérapy nous faisait assister au travail psychothérapique. De nombreux films parlent de psychiatrie comme « Folles de joie », « Vol au-dessus d’un nid de coucou », ou décrivent plus finement le fonctionnement mental, « Psychose » du grand Hitchcock, les interactions entre malades ou encore le travail institutionnel . Cet ennui nous gagne aussi en tant que public et semble fatal à certains (très peu nombreux) qui quittent la salle. Il n’y a donc pas de voyeurisme dans cette pièce, rien de spectaculaire ou de vraiment monstrueux sinon celui des effets de l’ennui universel. Les « histoires » de chaque patient sont représentatives de ce qui peut arriver dans la « vraie vie » : des parents dépassés ou maltraitants, une société qui ne protège pas vraiment, des séquelles indélébiles de traumatisme, un besoin de temps pour « digérer » ainsi que cette peur de l’avenir et ce mal de vivre aux formes si diverses avec cet attrait si fort pour la mort. Toutes ces questions sont comme bloquées chez ces malades mais en fait elles nous concernent plus ou moins tous. Le ton est plutôt calme et les moments violents sont rares et liés à la même jeune femme mélancolique, Sofia qui veut disparaître à tout prix. C’est la prise obligée de médicaments et sa mort qui sont terribles. La violence est immense lors de la prise forcée du traitement et cela semble précipiter son passage à l’acte.
C’est bien la mort qui se cache derrière tous les troubles. Et c’est bien par cette peur de la mort que nous acceptons des aménagements diaboliques. La prise forcée de médicaments nous rappelle plusieurs choses. D’abord que le champ de la psychiatrie est le seul encadré par la justice pour imposer un traitement à un patient se mettant en danger ou mettant en danger la société. L’hospitalisation en psychiatrie et son cortège de traitements imposés est légalement très encadré et semblait un fait unique. La pandémie a fait voler en éclat cette exception. Avec en premier temps l’interdiction faite à des médecins de soigner leurs malades en les enjoignant à fermer leurs cabinets. C’est la négation du devoir de soigner (précepte du serment d’Hippocrate). Cela n’a pu être accepté que par le climat de terreur « panmondiale ». Ensuite une obligation de traitement non psychiatrique et donc non encadrée par la loi, a été installée avec les injections contre le Coronavirus qui ont été inexactement nommées « vaccins». Ce traitement qui par des mesures de pressions très subtiles force la population à le prendre sans véritable consentement ne renvoie-t-il pas à ce qui se passe dans Kliniken ? Combien de Sofia dans notre pays ? Dans le monde ?
La mort de la jeune femme fera vaciller la fausse tranquillité des résidants. Et montre bien que rien hélas ne peut contrer la force du désir de mort quand il est chevillé au corps à ce point.
Le décor simple et efficace, les lumières discrètes font leur travail d’atténuation et alimentent la fausse tranquillité de cet hôpital. Des projections en direct de patients en leur intime solitude donnent un peu d’émotion au lieu.
Le jeu des acteurs est tout à fait admirable car il ne singe pas la maladie mentale. Le respect habite les comédiens et c’est précieux. C’est le plus grand compliment qui peut être fait à des acteurs jouant la folie : chacun défend avec conviction son personnage et lui offre des moments d’émotion et de sagesse. La mise en scène est simple et très lisible. Le jeu est naturel et sans emphase. Tout ceci évacue le spectaculaire facile afin de nous aider à nous concentrer sur ces notions de vide et d’ennui.
Voici une pièce qui complète les nombreux films, séries et romans qui parlent de la psychiatrie. Mettre ainsi en lumière les moments les moins spectaculaires est une audace que le travail de Julie Duclos et ses acolytes sur scène et à la technique a très bien rendu. Dans cette nouvelle production de Kliniken de Lars Norén il y a un très beau travail d’équipe au service d’une réflexion salutaire sur le monde dans lequel nous vivons et l’époque que nous traversons.
Critique. Théâtre. Théâtre de la Cité, le 2 février 2022. Lars Norén : Kliniken (pièce de 1993) ; Traduction : Camilla Bouchet, Jean-Louis Martinelli et Arnaud Roig-Mora ; Mise en scène : Julie Duclos ; Avec : Mithkal Alzghair, Alexandra Gentil, David Gouhier, Émilie Incerti Formentini, Manon Kneusé, Yohan Lopez, Stéphanie Marc, Cyril Metzger, Leïla Muse, Alix Riemer, Émilien Tessier, Maxime Thebault et Étienne Toqué.
Critique. Théâtre. Toulouse. Théâtre de la Cité, le 27 Janvier 2022. Anja Hilling. NOSTALGIE 2175. Mise en scène : Anne Monfort. Musique : Nuria Gimenez Comas. Avec Judith Henry : Pagona, Jean-Baptiste Verquin : Posch, Mohand Azzoug : Taschko.
NOSTALGIE 2175 OU PHILOSOPHIE POLITIQUE EN POÉSIE.
Contexte de la pièce d’Anja Hilling :
En 2175, dans un monde où la température avoisine les 60°C et où l’humain ne cesse de s’adapter à un environnement particulièrement hostile, Nostalgie 2175 nous raconte une histoire d’amour et de vie entre trois protagonistes, Pagona, Taschko et Posch. Pagona tombe enceinte, ce qui n’arrive plus depuis des décennies. Le poème que Pagona adresse à sa fille est dit face au public. A côté s’entrecoupent des scènes de flash-back racontant l’histoire de cette grossesse et des deux hommes qui l’entourent, sur fond de peintures, de désir, de nostalgie. Une plongée dans un univers dystopique et poétique qui interroge notre rapport à la planète, aux autres et au sens à donner à la vie dans un monde qui paraît voué à la disparition.
Critique :
Il est des spectacles qui vous laissent KO et qui sont aussi beaux que violents. Le coup de chaud qui m’a saisi ce soir a été fort et sera probablement inoubliable. En cet hiver glacial, seul élément de notre quotidien qui est à sa place, recevoir cette insolation étouffante marque corps, cœur, esprit et fait vibrer l’âme. Merci à ces artistes qui dans un travail infiniment précis ont su rendre compte de la puissance de ce texte incroyable de l’autrice allemande Anja Hilling datant déjà de 2008 et qui vient d’être traduit. Ce texte gagne une puissance extraordinaire dans cette période Covid marquée par le repli catastrophique des liens humains réels. Tout ce qui est présenté dans ce spectacle complexe va tout droit toucher le spectateur là où il ne s’y attend pas : exactement là où IL FAUT.
Dans notre époque déglinguée où il est possible de prévoir de piquer les gens tous les 4 mois, où dans des media on peut entendre des prétendus « responsables » évoquer des refus de soins sur une catégorie de personnes, cette pièce semble salutaire. Entendre cette idée de refus de soins et cela sans émotions, et en France, tient de l’abîme en éthique. La question du rapport des générations entre elles est central dans cette pièce et est totalement inversée à ce qui se passe à notre époque où des enfants sont pris en otages par les générations d’au-dessus inconséquentes. Alors que dans la pièce il est question de sacrifice maternel non religieux, nous sommes loin de notre époque qui sacrifie sans vergogne les générations à venir pour ne pas déranger les générations actuelles irresponsables. La seule question politique contemporaine et de la plus grande importance : réduire la destruction de la biodiversité, est évacuée du débat politique actuel. Anja Hilling (née en 1975), non sans humour noir, nous évoque le dernier moustique et la dernière mort par malaria.
Cette pièce de 2008 nous parle de tout ce que notre époque devenue autiste et perverse à la fois, refuse de comprendre. Il est question de l’AMOUR qui peut s’adapter à toute situation et qui reste notre seule raison de vivre. Il est question du TOUCHER qui devenu impossible, fabrique une société de morts-vivants. Il est question d’AIR qui en simple T-shirt caresse la peau comme fantasme impossible. Rilling nous parle de dérèglement climatique, de catastrophe totale et de vie impossible à donner « naturellement ». Le texte est virtuose entre soliloque de l’héroïne et scènes jouées à trois. La musique participe en quatrième personnage avec une force à la limite du supportable. Le travail entremêlé de la compositrice Nuria Gimenez Comas sur une commande de l’IRCAM avec la régie-son hyper sensible de Guillaume Blanc est aussi efficace que signifiante de la chaleur torride qui submerge les personnages. Les lumières sont subtilement organisées et le décor extrêmement simple d’aspect est d’une grande richesse. Les partis pris de la metteuse en scène Anne Monfort sont aussi sérieux qu’inventifs. Les éléments de la dystopie futuriste sont suggérés et non illustrés ou montrés. Le texte est très légèrement coupé certes, toutefois le respect du sens profond est complet. Les acteurs sont épatants. Chacun trouve un jeu sans contact physique et pourtant « très physique ».
Le rôle principal est donné à Judith Henry, actrice sensible qui a été pour les cinéphiles la révélation du film « la discrète » irradiante face à Fabrice Luchini. Ses tonalités douces et mélancoliques lorsqu’elle s’adresse à son futur bébé (quand elle sera adulte) et à nous, contrastent avec sa violence des scènes jouées à trois. De même les hommes, Jean-Baptiste Verquin, Mohand Azzoug passent d’une présence muette parfois très forte à un jeu puissant dans des scènes variées allant jusqu’à une grande violence. Cette grande subtilité du jeu est d’autant plus remarquable qu’aucun contact n’a jamais lieu entre eux. La place de l’artiste Taschko, est également centrale avec en dimension politique cette main mise sur le travailleur traumatisé physique et psychique, handicapé du corps comme de l’esprit. Il a été victime d’ une attaque-viol avec mise en danger de mort par contact de sa peau avec l’air ambiant mortel. Cela ne suffit pas , de plus il y a la transformation de cet être souffrant et toxicomane en artiste de génie reconnu mondialement sous la férule du «patron», Posch, qui empoche tous les bénéfices, exemple de maitrise perverse magistrale. Même le traitement médicamenteux de Taschko c’est Posch qui le détient afin de maintenir le jeune homme en dépendance absolue. Taschko est donc pris en étaux entre son « maître » et la femme qu’il a rencontrée fortuitement, qu’il aime et qui l’aime éperdument et qui pourtant ne deviendra jamais sa maîtresse charnelle. Si besoin était de mesurer leur amour c’est leurs changements à chacun qui témoigneraient. Pagona donne sa vie et donne La Vie et Taschko se révolte, se libère de la toxicomanie. Ils se retrouvent tous les deux dans la mort, comme un couple tragique. Posch, la figure du pouvoir, va prendre encore une dimension supérieure lorsque l’on apprend que c’est lui le père de l’enfant conçu dans un viol plus ou moins « consenti ». L’ambiguïté des désirs est complète dans un trouble savamment entretenu tant par la violence du texte que le jeu subtil des acteurs. Finalement le monde post apocalyptique reste le même sous le joug du puissant qui détient la richesse financière, lui donnant accès à la jouissance sur le corps de l’autre. L’acceptation de Pagona et sa compréhension du « système », sa manière de le dépasser en « tombant enceinte naturellement » (le 9ième cas depuis 100 ans), est la gageure de cette pièce : le Sacrifice Profane d’Amour Total au prix de sa vie. Pagona trouve le moyen unique de donner à l’homme qu’elle aime le bébé qu’il ne peut lui faire, et mettant également un terme à la frustration que lui inflige malgré lui Taschko qui ne peut s’offrir à elle charnellement ; elle accepte la mort.
Nostalgie 2175 ouvre la porte à la plus grande poésie sans rien céder à une vision politique d’une grande pertinence dans une atmosphère mélancolique aux charmes infernaux.